CAPET, ÉVEILLE-TOI
En ces temps-là, du ciel les portes d'or souvrirent ; Du saint des saints ému, les feux se découvrirent; Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés; Et les élus voyaient, lumineuses phalanges, Venir une jeune âme entre de jeunes anges
Sous les portiques étoiles.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre; Son œil bleu du malheur portait le signe austère; Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants, Et les vierges du ciel, avec des chants de fête, Aux palmes du martyr unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.
On entendit des voix qui disaient dans la nue :
— « Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue;
« Viens, rentre dans ses bras, pour ne plus en sortir, « Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
« Séraphins, prophètes, archanges, « Courbez-vous, c'est un roi ; chantez, c'est un martyr ! »
— « Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre. « Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.
« Hier je m'endormis au fond d'une tour sombre. « Où donc ai-je régné? Seigneur, dites-le-moi. « Hélas ! mon père est mort, d'une mort bien amère ! « Ses bourreaux, ô mon Dieu! m'ont abreuvé de fiel : « Je suis un orphelin, je viens chercher ma mère, « Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel. »
Les anges répondaient : — « Ton Sauveur te réclame. o Ton Dieu d'un monde impie a rappelé ton âme. « Fuis la terre insensée où l'on brise la croix, « Où jusque dans la mort descend le régicide,
« Où le meurtre d'horreur avide « Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois! «
— « Quoi ! de ma longue vie ai-je achevé le reste? » disait-il ; « tous mes maux, les ai-je enfin soufferts?
« Est-il vrai qu'un geôlier, de ce rêve céleste, « Ne viendrii pas demain ra'éveiller dans mes fers? « Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine, « J'ai prié, Dieu veut-il enfin me secourir? '.< Oh ! n'est-ce pas un songe? a-t-il brisé ma cliaîne? « Ai-je eu le bonheur de mourir?
« Car vous ne savez point quelle était ma misère! « Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs; « Et lorsque je pleurais, je n'avais pas de mère, « Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs. « D'un châtiment sans fin, languissante victime, « De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau, « J'étais proscrit bien jeune, et j'ignorais quel crime
« J'avais commis dans mon berceau !
« Pourtant, écoutez, bien loin dans ma mémoire « J'ai d'heureux souvenirs : avec ces temps d'effroi , « J'entendais en dormant des bruits de gloire « Et des peuples joyeux veillaient autour de moi. « Un jour tout disparut dans un sombre mystère ; « Je vis fuir l'avenir à mes destins promis ; « Je n'étais qu'un enfant, faible, seul sur la terre,
« Hélas! et j'eus des ennemis.
« Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires;
« Mes yeux voués aux pleurs n'ont plus vu le soleil !
« Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères,
« Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil.
« Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières,
« Seigneur, mais les méchants sont toujours malheureux:
« Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières,
« Car je viens vous prier pour eux. » Et les anges chantaient : — « L'arche à toi se dévoile ; « Suis-nous : sur ton beau front nous mettrons une étoile. '( Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils, « Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure,
« Ou dans leur brûlante demeure H D'un souffle lumineux rajeunir les soleils.»
Soudain le chœur cessa, les élus écoutèrent; 11 baissa son regard, par les larmes terni.
Au fond des cieux muets les mondes s'arrêtèrent. Et réternelle Voix parla dans 1 infini.
« 0 roi, je t'ai gardé loin des grandeurs humaines, « Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes;
« Va, mon fils, bénis tes revers.
« Tu n'as point su des rois l'esclavage suprême. « Ton front du moins n'est pas meurtri du diadème
« Si tes bras sont meurtris des fers.
« Enfant, tu t'es courbé sous le poids de la vie, « Et la terre pourtant d'espérance et d'envie
« Avait entouré ton berceau.
« Viens, ton Seigneur lui-même eut ses douleurs divines, « Et mon fils, comme toi, roi couronné d'épines,
« Porta le sceptre de roseau. »
Le roi enfant délivré a pris possession de l'humble sépulture du cimetière de Sainte-Marguerite ; et, d'après des renseignements dignes de foi, le corps du jeune martyr n'a point été jeté dans la fosse commune. Mais la tour du Temple garde encore, après tant de victimes, un membre de la famille royale. Marie-Thérèse-Charlotte, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la sœur du petit Louis XVII, est toujours captive dans le vieux donjon du Temple ; et parmi le grand nombre de Français qui ont pleuré ses parents sans pouvoir les défendre, bien peu ont conservé l'espoir de voir la fille des martyrs échapper à la haine des révolutionnaires. Pour être haïe et détestée d'eux, n'a-t-elle pas toutes les vertus des siens? n'est-elle pas pure et sans tache, pieuse et croyant en Dieu? n'a-t-elle pas aimé et vénéré son père? n'a-t-elle pas admiré l'héroïsme de sa mère? n'est-elle pas la digne élève de sa tante Elisabeth? comme elle, n'a-t-elle pas toujours été forte, douce et
résignée? Et lorsque les bourreaux l'ont eue faite orpheline de tous, lorsque la pauvre jeune fille a eu à pleurer sur la mort de son frère, l'enfant avec qui elle avait joué à Versailles et dans la sombre chambre de la prison, bien peu de royalistes, je le répète, conservaient l'espoir de voir la blanche colombe échapper aux vautours toujours altérés de sang.
Honneur aux chrétiens qui avaient espéré malgré toute espérance ; ils avaient dit et répété aux faibles, aux découragés : c( Hommes de peu de foi, est-ce que Dieu ne tient pas dans ses puissantes mains le cœur des nations comme celui des simples hommes ? Pourquoi donc ne sauverait-il pas la fille des saints? Le tigre est rassasié de sang. »
Et, parlant ainsi, ils avaient dit vrai (1). « Du jour où la Convention ne craignit plus un prétendant au Temple , elle permit à la pitié d'en approcher. Neuf jours après la mort de Louis XVH, la ville d'Orléans, sauvée par une jeune fille héroïque, osa intercéder pour la jeune fille innocente de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Cette ville envoya la première des députés à la Convention. »
Nantes, la ville natale de Charette et de tant de confesseurs et martyrs de la foi catholique, fut la seconde à demander que la liberté fût rendue à Madame Royale ; Dreux fut aussi une des villes qui témoigna le même vœu.
Lorsque cette demande fut faite, la jeune princesse bénissait en pleurant la délivrance du royal enfant. Dieu enlevait son frère et son roi à un long supplice; elle, désaccoutumée de toute chose heureuse, s'apprêtait en
(I) M. clc Lamartine, Uistoirc de la Restauration.
silence à supporter le sien. Sa tante Elisabeth lui avait appris sa belle prière pour demander au ciel la résignation, et elle l'avait obtenue jjour toute sa vie ! Et ce n'est pas seulement la France qui a été à même d'attester que jamais cœur de reine n'a contenu autant de miséricorde envers ceux qui s'étaient faits ses ennemis, que notre Marie-Thérèse. Entre elle et le malheur, la lutte a été longue, et jamais les coups répétés de la fortune adverse n'ont pu lasser sa résignation.
La fille de Louis XVI était encore au Temple que déjà ses jours étaient moins sombres ; il lui était maintenant permis de passer quelques heures dans le jardin , en dehors des épaisses murailles, et de respirer l'air sous les grands ormeaux du palais des Templiers et des chevaliers de Malte.
Madame Royale avait connu la mort de son père, mais elle ignorait le sort de sa mère et de sa tante. Elle croyait son malheureux frère toujours malade ; et toutes les fois qu'elle avait demandé la permission de le voir, elle s'était étonnée et affligée des refus qu'on lui opposait sans cesse. Ce fut à cette époque que, sur la demande du comité de salut public, il fut arrêté qu'une femme serait placée auprès de l'auguste détenue comme dame de compagnie et pour lui donner ses soins. Madame de Ghantereine, c'était elle qui avait obtenu cet honneur, ne manqua d'aucun égard dans la charge qui lui était confiée ; et, pour apprendre à V orpheline du Temple toute l'étendue de ses malheurs, elle ne manqua ni de sensibilité ni d'esprit.
a Toutes les plaies de Madame Royale, dit M. de Beauchesne, ne furent plus qu'une seule plaie, toutes ses douleurs se réunirent dans une seule douleur. L'histoire du
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Temple se résuma dans son âme, et le dernier cri de la passion lui échappa : Tout est consommé ! »
On ne tarda pas à savoir dans tout Paris que la jeune fille de Marie-Antoinette, belle et majestueuse comme elle, se promenait presque tous les jours avec sa dame de compagnie dans le jardin du Temple ; et dès cet instant plusieurs royalistes, parmi lesquels il faut compter le fidèle M. Hue, louèrent des chambres aux second et troisième étages des maisons avoisinant l'ancien enclos des Templiers. Hâtons-nous de le dire, un autre sentiment que celui de la curiosité amenait à ces fenêtres recherchées ces confesseurs de la foi royaliste et chrétienne ; les femmes et les hommes, si affamés d'apercevoir par-dessus les hautes murailles du jardin, l'auguste fille des martyrs, ont appris par expérience les tortures morales de la captivité : ils ne sont en liberté que depuis le 9 thermidor, et dès qu'ils auront pu entrevoir, fraîche et forte, la jeune princesse que la France a surnommée V orpheline du Temple , ils oublieront leurs souffrances passées et béniront le Seigneur, qui brise, quand il lui plaît, les fers du captif, et qui commande à ses anges d'aller ouvrir les portes des prisons, pour que son nom soit glorifié par ses apôtres.
On raconte qu'entre la royale captive et les amis dévoués de sa famille, il y eut des échanges de signes, qui donnèrent quelque ombrage aux hommes de la police, et ces démonstrations de dévouement et d'espérance cessèrent au bout de quelques semaines.
Aux jours les plus mauvais et les plus périlleux , au 1 0 aoiit 1792, madame et mademoiselle de Tourzel s'étaient plus étroitement que jamais attachées à la famille royale , plus que jamais elles avaient revendiqué les dangers de leur
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charge. Manuel, grand maître de cérémonies du palais du Temple, répondit au vœu de la mère et de la fille , et elles eurent l'honneur de partager pendant une nuit la captivité de leurs augustes maîtres.
Mais dès le surlendemain, les hommes du pouvoir de ces horribles jours ayant pensé que des amies comme elles seraient une douce consolation pour la famille royale, on était revenu sur cette première décision, et il avait été arrêté dans l'infernal conciliabule des tortionnaires que madame la princesse de Lamballe, l'amie de cûeur de la reine, mesdames de Tourzel et quelques fidèles encore seraient rappelés du Temple.
La vraie fidélité ne se lasse pas. Pendant les années de captivité de la famille royale, et à mesure que le fer des bourreaux faisait couler le plus pur, le plus illustre sang de la France, madame de Tourzel n'avait pas cessé de faire des démarches pour se rapprocher des enfants de Louis XVI et de Marie- Antoinette.
En 1795, les demandes qu'elle adressa au pouvoir furent accordées, il fut permis à l'ancienne gouvernante des enfants de France, et à mademoiselle de Tourzel d'entrer au Temple et de parvenir jusqu'à M.u).i>iE royalk. Je n'essaierai pas de peindre cette entrevue ; cette joie après tant de larmes , ce bonheur après tant de poignants chagrins, que d'élans de tendresse, que d'égards, de respect! que de ravissements, que de regrets !
De tous les hauts personnages que madame de Tourzel avait quittés, quatre sont partis de notre vallée de larmes : le père, le mère, la tante , le frère. L'orpheline est restée seule. Madame la gouvernante se rattachera à elle , elle ne
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s'en séparera plus, elle s'exilera avec elle: son roi est son roi, son Dieu est son Dieu.
Tel était le désir et l'espoir de madame de Tourzel, mais des obstacles survenus du dedans et du dehors firent évanouir toutes ses espérances.
Si j'ai trouvé au-dessus de moi de bien redire tout ce qui se passa dans cette entrevue entre Madame Royale et la femme de mérite et de caractère à qui l'enfance de la jeune princesse avait été confiée, je ne puis me résoudre à ne pas copier quelques-unes des paroles que l'auguste fille de Marie-Antoinette a adressées à madame de Mackau.
Après avoir répandu d'abondantes larmes dans le sein de sa sous-gouvernante, elle lui dit d'une voix déjà forte :
« Pleurons, mais non sur mes parents, leur tâche est achevée, ils en ont touché le prix ; on ne leur ôtera pas la couronne que Dieu lui-même leur a maintenant mise sur la tête. Prions, non pour eux, mais pour ceux qui les ont fait périr. Quant à moi, ces années si dures ne m'auront pas, je l'espère, été inutiles. J'ai eu le temps de réfléchir devant Dieu et avec moi-même. Je suis plus forte contre le mal. Je suis loin de confondre la nation française avec ceux qui m'ont enlevé tout ce que j'aimais le plus au monde. Sans doute, je serais charmée de quitter la prison, mais je préférerais la plus petite maison de France aux honneurs qui attendent partout ailleurs une princesse aussi malheureuse que moi. »
Pendant deux mois , il fut permis à Madame Royale de recevoir au Temple mesdames de Mackau, de Chantereine, de Soucy et de Tourzel. Après la longue torture du plus complet isolement , elle jouissait avec bonheur des visites de ces dames si sincèrement, si entièrement dévouées.
En novembre 1793, le journal otiiciel du gouvernement d'alors publiait ce qui suit :
(( Le Directoire exécutif arrête que les ministres de l'in- (c térieur et des relations extérieures sont chargés de prendre « les mesures nécessaires pour accélérer l'échange de la « fille du dernier roi contre les citoyens Camus, Quinette « et autres députés ou agents de la république ; de nommer (( pour accompagner jusqu'à Bàle la fille du dernier roi « un officier de gendarmerie convenable à cette fonction; « de lui donner pour l'accompagner celles des personnes c( attachées à son éducation qu'elle aime davantage.
« Pour expédition conforme, Rewbel, président.
« Par le Directoire exécutif, Lagarde, secrétaire général.
« Le ministre de l'intérieur, Benezecii. »
Voici donc enfin des noms de la révolution à bénir ! Voici que l'or le plus pur va être échangé contre des pièces d'alliage de peu de valeur. Car, qu'ont fait ces citoyens de la république française pour que leurs noms soient mis en regard du nom de IMarie-Thérôse-Charlotte de Bourbon, noble et digne descendante des rois et des empereurs? Rien qui s'élève au-dessus de la nullité.
Un souffle d'en haut avait changé toutes choses, et les hommes influents du gouvernement d'alors pliaient sous le vent du ciel, dans la direction du bien et de la justice. Benezech surtout, ministre de l'intérieur, se distinguait par son zèle et ses égards respectueux envers l'orpheline du Temple. Il eut même la pensée de faire traverser la France à la jeune et belle Marie-Thérèse dans une calèche attelée de huit chevaux et de la laisser accorupagner de toutes les
personnes qu'elle avait indiquées elle-même pour sa suite. Cet hommage public, selon lui, serait la preuve évidente de l'aliermissement de la république. Malgré tout le feu et toute l'éloquence qu'il mit à soutenir son projet, le Directoire décida que Madame voyagerait incognito jusqu'à la froDtière, et qu'elle n'emmènerait qu'une dame 'd\ec elle, « ce qui était une sorte d'interdiction pour mesdames de Tourzel, car la mère et la lille ne s'étaient jamais séparées, et Madame n'eût pu voir l'une sans que l'autre ne lui manquât (1). » ,
La princesse avait demandé d'emmener avec elle mesdames de Mackau et de Serent. Ce fut madame de Soucy, lille de madame de Mackau, qui remplaça sa mère, d'un âge fort avancé et alors dangereusement malade. Le lidèle Gomin et M. Méchain, capitaine de gendarmerie, eurent aussi l'honneur d'être désignés par Madame pour l'accompagner.
Dans le cours de cette notice sur la prison du Temple, j'ai eu bien souvent à écrire des noms tout entachés de sang. Alors, ma main vieillie éprouvait un tremblement nerveux, et ma pensée s'assombrissait des souvenirs qu'avaient évoqués les quelques lettres que je venais de tracer. A présent, c'est avec bonheur que j'écris le nom de Bcnezechy car c'est lui qui est devenu le consolateur de la royale orpheline. Non seulement il presse son départ pour rAUeinague, et en confère presque tous les jours avec les membres du Directoire, niais il s'occupe encore de la confection d'un trousseau complet, afin que l'auguste petitelille de la grande Marie-Thérèse se montre convenablement aux populations de l'Autriche.
(1) BeauchesDc.
Dans les traits , dans la carnation et la belle chevelure blonde de la jeune captive délivrée, les Allemands reconnaîtront la lille de cette belle archiduchesse qu'ils ont vue partir de Vienne, alors que de si beaux jours lui étaient promis, alors que toute la France lui jurait de l'aimer toujours ! Oh ! comme cette France a tenu ses serments !
Le 1 6 décembre au matin , M. Benezech écrivit aux gardiens du Temple : « Je vous préviens, citoyens, que j'irai (c voir ce soir, à cinq hjures, la prisonnière du Temple. (c Je vous charge de l'en prévenir, mais je désire conférer (c avec vous avant d'entrer dans son logement. »
Fidèle à sa promesse, M. Benezech vint à la grosse tour, eut un entretien assez long avec les gardiens. Tout fut réglé pour le lendemain. Si quelqu'un, à Paris, devait connaître les dispositions du peuple, c'était lui, comme ministre de l'intérieur. Il crut qu'il y avait encore des ménagements à prendre, et il préféra l'ombre de la nuit à la clarté du grand jour. Le 1 8 décembre 1 795, à onze heures du soir, il sortit de son hôtel, en voiture, en donnant ordre de le conduire rue de Meslay. De là au Temple il n'y avait pas loin; accompagné d'un homme de conliance, il arriva promptement à la prison. Il frappa deux coups à la grande porte. Lasne lui ouvrit, et quelques instants après le fidèle gardien du petit Louis XVII était tout haletant, tout radieux auprès de Madame Royale, lui disant que tout était prêt. Gomin attendait dans la salle du Conseil, et l'on devine comme son cœur battait ! Celui de madame de Chantereine était oppressé de joie en voyant la délivrance de la princesse et de regret d'être séparée d'elle. Dans le plus profond silence, on descend les escaliers, on traverse les cours solitaires, aucun habitant du Temple ne se trouve sur
le passage de Madame et ne prend congé d'elle. « Une sentinelle, dit M. de Beauchesne, est sous les armes; mais elle a le mot d'ordre; le poste reste tranquille et muet; l'oflicier seul s'avance et salue. »
La fille de Louis XVI aura souvent, dans les geôles, reçu des outrages sans s'en émouvoir, mais elle aura été profondément émue de ce salut silencieux. Dans le malheur, un égard nous touche bien plus qu'une insulte.
Les voilà devant la porte donnant sur la rue ; elle s'entr'ouvre. Benezech a offert son bras à Madame, et elle l'a accepté. Gomin et le valet de chambre du ministre sont avec eux. Il n'y a plus qu'un pas à faire pour sortir de cette enceinte du Temple, oii les martyrs et leur fille ont tant souffert! L'orpheline s'arrête, retourne la tête, lève ses yeux humides et les fixe sur la grosse et sur la petite tour. Elle tremble d'émotion. Le ministre sur le bras duquel elle s'appuie s'en aperçoit et lui adresse quelques paroles de respect et de dévouement. « Je suis touchée de vos soins , de vos égards. Monsieur, lui dit Madame ; mais à l'heure même où je vous dois ma liberté, comment ne pas Tiie souvenir de mon père, de ma mère, de ma tante et de mon frère, qui ont souffert ici avec moi et qui en sont sortis avant moi! Voilà plus de trois ans que cette porte s'est refermée sur nous tous... J'en franchis aujourd'hui le seuil, la dernière et la plus malheureuse!... »
La voiture roule dans les étroites rues qui avoisinent la grosse tour du Temple, maintenant entièrement vide de l)risonniers. Au bout de peu de temps, elle arriva sur le boulevart où se trouvait la voiture de poste. Madame de
Soucy, M. Méchain y attendaient l'auguste princesse. Elle y monta, ainsi que le bon et fidèle Gomin.
Pour une jeune personne pendant si longtemps condamnée à l'immobilité de la prison, le grand air de la liberté, le mouvement rapide des chevaux devaient avoir un grand charme ; ce devait être comme la vie après la mort ! Et puis la pensée qu'elle allait revoir ce qui restait de sa famille, le rang qu'elle allait y reprendre ; les soins, l'amitié qui bientôt l'entoureraient ! Tout cela, sans doute, agitait son âme et faisait battre son cœur ; et cependant, sur cette joie si naturelle, il restait comme un point noir. De la prison, elle sortait seule. Son père, sa mère, sa tante, son frère y avaient souffert, et leur seule libératrice avait été la mort! Être heureux seul, est-ce du bonheur?
Madame Royale a écrit son voyage de Paris jusqu'à Huningue. Elle raconte que pendant ce rapide trajet, elle a été plusieurs fois reconnue pour la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et qu'elle a reçu mille bénédictions. Nommons les bonnes villes qui ont versé ce baume dans l'âme de la royale orpheline. A Gray, à Vandœuvre, à Chaumont, la foule s'attroupa auprès de la voiture, et par les noms prononcés et les vœux qui sortaient de la bouche de ces fidèles Français, elle reconnaissait des amis.
« Le nom de Sophie (1) cachait le vrai nom de Bladame Royale, mais ne cachait pas son visage ; la ressemblance de cette jeune hlle avec les images de Marie-Antoinette gravées dans les regards du peuple la firent trois fois soupçonner ou reconnaître en route ; mais il n'y avait plus, comme à Varennes, de gardes nationaux pour la ramener
(1) Lamartine, Uisloire de la Reslauration.
à la captivité. Il n'y avait que des regards humides pour l'admirer et des mains amies pour applaudir à sa délivrance.
« La beauté avait triomphé de la douleur et de la réclusion. La sève forte des Bourbons avait développé ses charmes à l'ombre du Temple. Des cheveux ondoyants, un cou flexible, une taille élancée, des yeux bleus, des traits à la fois majestueux et délicats, le coloris de l'adolescence sur un visage mûri avant les années par la solitude, cette fierté que donne le sang, cette tristesse que donne le souvenir, cette âme en deuil sur un visage rayonnant de jeunesse enchantaient et retenaient les regards ; on n'e pouvait la voir sans voir en elle tout ce qui avait traversé cette destinée et tout ce qui l'attendait encore.
<( C'était l'apparition tragique de la révolution échappant à la hache des bourreaux , les pieds dans le sang des siens, et se réfugiant de la mort dans l'exil ; on la reçut partout avec cette impression. On s'agenouillait en Allemagne sur son passage ; on croyait voir une résurrection de tous ces tombeaux. »
Le prince de Gavre, commissaire de S. M. l'empereur d'Autriche, était arrivé à Bâle le 20 novembre, et comme M. Bascher et le baron Dogelmann , il nfe cessait d'avoir l'oreille ouverte du côté de la France. Mais cette France était si mobile, si légère, si inconstante, qu'il y avait toujours à craindre et à redouter. Enfin, dans la matinée du vendredi , aussitôt que les portes de la ville furent ouvertes, ils apprirent que Madame venait d'arriver à Huningue.
Dans la journée du lendemain, l'échange des prisonniers fut faite.
Dans les villes par lesquelles l'auguste délivrée passa,
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on montre encore les hôtels où elle a logé. A Huningue , ce fut à celle du Corbeau. A peine y était-elle installée, qu'elle écrivit au roi Louis XVIII, son oncle, pour lui rendre compte de sa sortie du Temple et son arrivée aux frontières.
Le même soir, M. Hue vint rejoindre son altesse royale. Ce fidèle serviteur amena le petit chien Coco, qui avait été, pendant les longues journées de la prison du Temple, une distraction, un ami, pour les enfants de Marie-Antoinette. Mad.^lme Royale le prit sur ses genoux et le caressa en pensant à son frère. Pauvre frère! lui n'avait point été délivré de la main des hommes, il avait fallu celle de la mort !
A Huningue, la foule devint grande en face de l'hôtel du Corbeau ; on y plaça des sentinelles pour empêcher cette multitude empressée de pénétrer dans la maison. L'autorité fit prier Madame de ne pas ouvrir les fenêtres de la chambre qu'elle occupait. Une femme trompa la surveillance des sentinelles, madame Splinder, femme d'un capitaine du génie, afin de voir Madame Royale, se déguisa en servante et monta une cruche d'eau dans sa chambre.
Maintenant les jours d'insultes et d'outrages s'éloignent, et sur la route, la bienveillance et le respect vont accourir au-devant de la petite-fille de Marie-Thérèse.
Au moment de quitter la France , si ingrate envers sa famille. Madame Royale dit à M. Hue : « Veuillez porter à M. Benezech mes remercîments de toutes les heureuses démarches qu'il a faites à mon égard auprès du gouvernement. Dites-lui que je ne puis accepter le trousseau qu'il a commandé pour moi. »
M. Hue exécuta cet ordre à l'instant; ce même jour, l'échange des prisonniers eut lieu. Tout le cérémonial de la
remise de Madame Royale au prince de Gavre étant terminé, la princesse, avec madame de Soucy et l'ambassadeur autrichien montèrent dans le carrosse impérial attelé de six chevaux. En rentrant à Bâle, la voiture oii se trouvait Madame Royale était suivie de cinq autres carrosses à six et à quatre chevaux. Pendant sa longue captivité, la pieuse nièce de madame Elisabeth n'avait pu assister à une cérémonie religieuse; depuis le ]% août 1793 jusqu'en 1 793, elle n'était pas entrée dans une église ; ce fut donc avec une sainte joie qu'à Bâle elle put aller se prosterner devant un autel, et adorer dans toute l'ardeur de sa foi et de sa gratitude le Dieu qui la rendait à la liberté.
Cette liberté venait de la mettre hors de la lugubre enceinte de la prison du Temple, mais allait aussi la faire sortir du pays natal et la pousser sur la terre étrangère. Malgré tout le mal que la France avait fait à tous les siens et à elle-même, ce ne fut pas sans une sensation de déchirement qu'elle franchit la frontière.
Dans les campagnes allemandes, comme pour la consoler de ce sentiment pénible, les populations accouraient sur les chemins que la fille des empereurs et des rois allait suivre. La mémoire de la belle archiduchesse Marie- Antoinette, la fille bien-aimée de la grande Marie-Thérèse, vivait encore en Allemagne, on en avait bien la preuve dans les démonstrations de respect et d'amour témoignés à l'orpheline du Temple. Depuis Bâle jusqu'à Vienne , elles ne cessèrent pas.
A Vienne l'empereur et tous les archiducs et les archiduchesses, toute la cour et la ville la reçurent avec des larmes de joie et de tristesse. Elle était toute jeune, et l'on s'inclinait devant elle comme devant une sainte! La fille des
martyrs, la captive du Temple était sacrée pour tous.
La capitale de l'Autriche aurait voulu la retenir; déjà sa famille allemande avait pensé à l'unir avec son cousin, Tarchiduc Charles , c'eût été certes une union sortable, une grande et haute existence. Mais pour notre Marie-Thérèse de France, il y avait quelque chose qui passait avant la 'prospérité, c'était le. devoir.
Madame Royale aurait pu épouser un frère d'empereur, elle préféra donner sa main à un prince français exilé, parce qu'elle savait que le roi Louis XVI avait désiré cette union.
Au bout de quelques mois, elle quitta donc la cour de Vienne; elle y était entourée de respect, d'affection et d'amour; mais à la pauvre cour de son oncle le roi Louis XVIIi, tout ce qui restait de la famille de son père vivait dans l'amertume du bannissement et de l'exil. Cette mauvaise fortune, cette noble adversité, tenta le grand cœur de l'héroïne du Temple. Elle céda à cette tentation, et depuis elle a été surnommée l'ange de l'exil, et nous l'avons vue consoler trois générations de rois.
Lorsque la démolition de la prison fut ordonnée, lorsque le pic de fer eut commencé son œuvre , comment quelque royaliste français n'a-t-il pas trouvé moyen de sauver de la destruction générale quelque morceau de pierre portant quelques-unes de ces inscriptions, quelques-uns de ces mots que les prisonniers tracent sur les murs des geôles pendant les lentes heures de leur captivité? La jeune fille de Louis XVI et de IMarie-Antoinette, pendant son affreux isolement, après la mort de sa tante Elisabeth, s'était laissée aller à ce besoin de rendre visibles ses sentiments et ses
regrets. Avec la pointe de ciseaux ou d'épingles, elle avait écrit sur une tenture de l'antichambre de la grosse tour du Temple :
ô MON père! veillez sur moi du haut du ciel!
Sur un autre mur :
ô mon dieu ! PARDONNEZ A CEUX QUI ONT FAIT MOURIR