EN
François I, y avait envoyé en 1523, le Florentin Verazzani, qui ne fit qu'observer l'isle de Terre-Neuve, et quelques côtes du continent : mais sans s'y arrêter.
Onze ans après, Jacques Cartier, habile navigateur de Saint-Malo, reprit les projets de Verazzani. Les deux nations, qui étaient les premières débarquées au Nouveau-Monde, crièrent à l'injustice, en voyant qu'on y courait sur leurs traces. Eh qum ! dit plaisamment François I, le roi d'Espagne et le roi de Portugal partagent tranquillement entre eux toute P Amérique, sans souffrir que fy prenne part comme leur frère ! Je voudrais bien voir Partiale
du testament à^Adam^ qui leur lègue ce vaste héritage 1
Cartier alla plus loin que son prédécesseur. Il entra dans le fleuve Saint-Laurent : mais , après avoir échang'é avec les sauvages quelques marchandises d'Europe contre des pelleteries, il se rembarqua pour la France, où l'on oublia par légèreté, ime entreprise qu'on paraissait n'avoir formée que par imitation.
Heureusement les Normands, les Bretons, les Basques continuèrent à faire la pêche de la morue sur le grand banc, le long des côtes de Terre-Neuve, dans tous les parages voisins. Ces hommes intrépides, qui avaient de l'expérience, servirent de pilotes aux aventuriers qui, depuis 1598, tentèrent de fonder des colonies dans ces contrées désertes. Aucun de ces premiers établissemens ne prospéra ; parce qu'ils furent tous dirigés par des compagnies exclusives, qui n'avaient ni les tafens qu'il fallait pour choisir les meilleures positions, ni des fonds suffisans pour attendre le retour de leurs avances. Un monopole remplaça rapidement un monopole : mais en
vain ; C'était toujours avec une avidité sans vues et sans moyens. Tous ces diffèrens corps se ruinaient l'un après Pautre, sans que l'état gagnât rien à leur perte. Tant d'expéditions avaient consoninié plus d'hommes, d'argent et de vaisseaux, que n'en coûtait à d'autres puissances l:i fondation de grands empires. Enfin S ainuel de Champlain remonta bien avant le tieuve Saint-Laurent, et jetta sur ses bords. en 1608, les fondemens de Québec, qui devint le berceau, le centre, la capitale de h». Nouvelle-France ou du Canada.
L'espace illimité qui s'ouvrait devant eette colonie, oiiirait à ses premiers regards des forêts sombres, épaisses et profondes, dont la seule hauteur attestait l'ancienneté. Des rivières sans nombre venaient de loin 'arroser ces pays immences. L'intervalle qu'elles laissaient, était coupé d'une mult itude de lacs. On en comptait quatre, dont la circonférence embrassait depuis deux cents jusqu'à cinq cents lieues. Ces espèces de mers intérieures communiquaient entre elles ; et leurs eaux après avoir formé le fleuve Saint-Laurent, allaient irrossir
considérablement le lit de l'Océan. Tout dans cette région intacte du Nouveau- Monde, portait l'empreinte du grand et du sublime. La nature y déployait un luxe de fécondité, une magnificence, une majesté qui commandait la vénération ; mille grâces sauvages qui surpassaient infiniment les beautés artificielles de nos climats. C'est-là qu'un peintre, un poëte aurait senti son imagination s'exalter, s'échauffer, et se remplir de ces idées qui deviennent inéfaçables dans la mémoire des hommes ! Toutes ces contrées exhalaient, respiraient un air de longue vie. Cette température qui, par la position du climat, devait être délicieuse, ne perdait rien de sa salubrité par la rigueur singulière d'un froid long et violent. Ceux qui n'attribuent cette sin- ^larité qu'aux bois, aux sources, aux montagnes dont ce pays est couvert, n'ont pas tout considéré. D'autres observateurs ajoutent à ces causes du froid, l'élévation du terrain, un ciel tout aérien, et rarement chargé de vapeurs, la direction des vents qui viennent du Nord au Midi, par des mers toujours glacées.
Les habitants de cet âpre climat étaient cependant peu vêtus. Un manteau de buffle ' '1 de castor, serré par une ceinture Ue cuir, une chaussure de peau de chevreuil : c'était leur habillement avant leur commerce avec nous. Ce qu'ils y ont ajouté depuis, a toujours excité les lamentations de leurs vieillards sur la décadence des mœurs.
Peu de ces sauvages connaissaient la culture, encore n'était-ce que celle du maïs qu'ils abandonnaient aux femmes, comme indigne des soins de l'homme indépendant. Leur plus vive imprécatien contre un ennemi mortel, c'était qu'il fût réduit à labourer un champ ; la même que celle que Dieu prononça contre le premier homme. Quelquefois ils s'abaissaient jusqu'à la pêche : mais leur vie et leur gloire étaient la chasse. Toute la nation y allait comme à la guerre ; chaque famille, chaque cabane, comme à sa subsistance. Il fallait se préparer à 'cette expédition par des jeûnes austères, n'y marcher qu'après avoir invoqué les dieux. On ne leur demandait pas la force de terrasser les animaux, mais le bonheur de les rencontrer. Hormis les vieillards
arrêtés par la décrépitude, tous «e mettaient en campagne, les hommes pour tuer le gibier, les femmes pour le porter et le sécher. Au o^ré d'un tel peuple, l'hiver était la belle saison de l'année : l'ours, le chevreuil, le cerf et l'orignal, ne pouvaient fuir alors avec toute leur vitesse, à travers quatre à cinq pieds de neige Ces sauvages que n'arrêtaient ni les buissons, ni les ravines, ni les étangs, ni les rivières, et qui passaient à la course la plupart des animaux légers, faisaient rarement une chasse malheureuse. Mais au défaut de gibier, on vivait de gland. Au défaut de o;}and, on se nourrissait de la sève ou de la pellicule qui naît entre le bois et la grosse écorce du tremble et du bouleau.
Dans l'intervalle d'une chasse à l'autre, on faisait, on réparait les arcs et les flèches, les raquettes qui servaient à courir sur la neige, les canots sur lesquels on devait passer les lacs et les rivières. Ces meubles de voyage et quelques pots de terre, formaient toute l'industrie, tous les arts de ces peuples errans. Ceux d'entre eux qui s'étaient réunis en bourgades, ajoutaient à ces travaux les soins qu'exigeaient leur vie plus sédentaire ; ils y joignaient la
précaution de palissader, de défendre leni- cabanes contre les irruptions. Les sauvages s'abandonnaient alors, dans une sécurité profonde, à la plus entière inaction. Ce sentiment inquiet de sa propre faiblesse ; cette lassitude de tout et de soi-rnême, qu'on appelk ennui ; ce besoin de fuir la solitude et de se décharger sur autrui du fardeau de sa vie, étaient inconnus à ce peuple content de la n;iture et de sa destinée.
Leur stature était taillée en général dan* les plus belles proportions : mais plus propres à surporter les fatigues de la course, que les peines du travail, ils avaient moins de vigueur que d'agilité. Avec des traits réguliers, ils avaient cet air féroce que leur donnaient sans doute l'habitude de la chasse et le péril de la guerre. Leur peau était d'un rouge obscur et sale. Cette couleur désagréable leur venait de la nature qui liâle tous les hommes, continuellement exposés au grand air. Elle était augmentée par la manie qu'ont toujours eu les peuples sauvages de se peindre le corps et le visage, soit pour se reconnaître de loin, soit pour se rendre plus agréable dans l'amour ou plus terribles à la guerre. A ce vernis, ils
joignaient des frictions de graisse de quadrupède ou d'huile de poisson, usage familier et nécessaire pour se garantir de la piqûre insoutenable des moucherons et des insectes qui couvrent tous les pays que l'homme laisse en friche. Ces onguens étaient préparés et mêlés avec des sucs ou des matières rouges qui, peut-être, était le poison le plus mortel pour les moustics. Ajoutez à ces enduits qui pénètrent et dénaturent la couleur de la peau, les fumigations qu'on oppose encore à tous ces insectes, ou que respirent ces peuples dans leurs cabanes, où ils se chauffent tout l'hiver, où ils boucanent leurs viandes. C'en était assez pour leur donner un teint hideux à nos regards, mais beau sans doute, ou du moins supportable à leurs yeux peu délicats. Du reste ils avaient la vue, l'odorat, l'ouïe, tous les sens d'une finesse ou d'une subtilité qui les avertissaient de loin sur leurs dangers ou leurs besoins. Ceux-ci étaient bornés : mais leurs maladies l'étaient bien d'avantage. Ils ne connaissaient guère que celles qui pouvaient naître de leurs exercices quelquefois trop violens, ou de la surabondance de nourriture qu'ils prenaient après des diètes exessives.
Leur population était peu nombreuse, et peutêtre n'était-ce pas un malheur. Les nations policées doivent désirer la multiplication des hommes, parceque, gouvernées par des chefs ambitieux, d'autant plus portés à la guerre qu'ils ne la font pas, elles sont réduites à la nécessité de combattre pour envahir ou pour repousser, parce qu'elles n'ont jamais assez de terrain et d'espace pour leur vie entreprenante et dispendieuse. Mais les peuples isolés, errans, gardés par les déserts qui les séparent, par les courses qui les dérobent aux irruptions, par la pauvreté qui les garantit de faire ou de souffrir des injustices, ces peuples sauvages n'ont pas besoin d'être multipliés. Pourvu qu'ils le soit assez pour résister aux animaux féroces, pour repousser un ennemi qui n'est jamais fort, pour se secourir mutuellement, tout est bien. Plus il le seraient au-delà ; plus promptement ils auraient dévasté les lieux qu'ils habitent, plutôt il seraient forcés de les quitter pour en aller chercher d'autres, le seul , du moins le plus grand inconvénient de leur vie précaire.
Indépendamment de ces réflexions qui pouvaient bien ne s'être pas présentées aux sa«-
vages du Canada d'une manière si développée, la nature des choses suffisait seule pour arrêter leur population. Quoiqu'ils habitassent des < oatrèes abondantes en gibier et en poisson, il y avait des saisons, et quelquefois des années où cette unique ressource leur manquait : la famine faisait alors d'horribles ravages chez des nations trop éloignées les unes des autres pour se donner des secours. Leurs guerres ou leurs hostilités passagères, mais causées par des haines éternelles, étaient très-destructives. Des chasseurs continuellement exercés à poursuivre leur nourriture qui fuyait devant eux, à déchirer l'animal qu'ils avaient surpris à la course ; des hommes dont l'oreille était familiarisée aux cris de la mort, et la vue à l'effusion du sang, devaient, dans les combats, se montrer plus impitoyables encore, s'il est possible, que ne le sont nos peuples frugivores.
On trouva dans le Canada trois langues mères, l'Algonquine, la Siouse et la Huronne. On jugea que ces langues étaient primitives, parce qu'elles renfermaient chacune un grand nombre de ces mots imitatifs qui peignent les choses par le son. Les dialectes qui en dérivaient, se multipliaient presqu'autant que les
bourgades. On n'y remarquait point de termes absîtraits, parce que l'esprit des sauvages, esprit encore enfant, ne s'écarte guère loin des objets et des temps présens ; et qu'avec peu d'idées on a rarement besoin de les généraliser, et d'en représenter plusieurs dans un seul signe. Mais d'ailleurs le langage de ces peuples presque toujours animé d'un sentiment prompt, unique et profond, remué par les grandes scènes de la nature, prenait dans leur imagination sensible et forte, un caractère vivant et poétique. L'étonaement et l'admiration, dont leur ignorance même les rendait susceptibles, les entaînaient violemment à l'exagération. Leur âme s'exprimait comme leur? yeux voyaient : c'était toujours des êtres physiques qu'ils retraçaient avec des couleurs sensibles, et leurs discours devenaient pittoresques. Au défaut de termes de convention pour rendre certaines idées composées ou compliquées, ils employaient des expressions figurées. Le geste, l'attitude ou l'action du corps, l'inflextion de la voix suppléaient ou achevaient ce qui manquait à la parole. Les métaphores étaient plus hardies, plus familières dans leur conversation, qu'elles ne le sont dans la poésie
même épique des langues de l'Europe. Leurs harangues dans les assemblées publiques, étaient sur-tout remplies d'images, d'énergie et de mouvement. Jamais peut-être aucun orateur Grec ou Romain, ne parla avec autant de force et de sublimité qu'un chef de ces sauvages. On voulait les éloigner de leur patrie : Nous sommes, répondit-il nés sur cette terre ; nos pères y sont ensevelis. Dirons-nous aux ossemens de nos pères, levez-vous, et venez avtc nous dans une terre étrangère,
H est aisé de penser que de pareilles nations ne pouvaient pas être aussi douces, aussi faibles que celles du midi de l'Amérique. On éprouva, qu'elles avaient cette activité, cette énergie qu'on trouve chez les peuples du Nord, à moins qu'ils ne soient, comme les Lapons, d'une espèce fort diâerente de la nôtre.
G. Thomas Raynal.
-^ 17 ^ C'est aussi en tentant de découvrir
UNE ROUTE POUR ALLER AUX InDES ORI- ENTALES PAR, l'Océan glacial, que l'on découvrit le Canada.
Des tentatives qwi ont eu lieu pour franchir l'Océan glacial, en venant de l'est à l'ouest, ou, en d'autres termes, d'Europe en Asie par l'Atlantique et la mer de Baffin.
Le premier marin qui se présenta dans la lice est Jean Cabot, Vénitien, qui, envoyé à la découverte pour le compte du roi d'Angleterre, en liO?, déco.:vre Terre- Neuve, qu'il nomma Frima Vista, et s'élève jusqu'au 56e degré de latitude nord. Trois ans après cette découverte, Gaspard de Cortéreal, noble portugais, jaloux des progrés de l'Espagne dans le Nouveau- Monde, prend la résolution de s'y diriger par le nord, et de chercher une seconde route aux Indes. 11 parvient à l'einbuuchure de la grande rivière du Canada, depuis nommée Jleuve Saint-Laurent , et nommé Terra di LaJbrador (terre de labour) l'é-
tendue de côte située en deçà de 60e, parce qu'elle lui semblait propre à la culture, et rapporte dans sa patrie la découverte d'un détroit (sans doute au nord du cap Chidley, à l'entrée de la baie d'Hudson), qui devait immanquablement conduire dans la mer des Indes : C'est le fameux détroit d'Anian, appelé ainsi d'après deux frères de ce nom. Cortéreal repartit en 1501 et revint dans les mêmes parages où il avança beaucoup plus loin vers le nord. Une tempête sépara les deux vaisseaux qu'il commandait, et, enveloppé par les glaces, il ne reparut plus jamais ; l'on ne put retrouver sa trace. Son firère, Michel de Cortéreal, se mit de Lisbonne en mer avec deux autres bâtiments pour aller à la recherche de l'intrépide Gaspard ; mais on n'entendit é, gaiement plus parler de lui. Vasquez de Cortéreal, chambellan du roi de Portugal, voulut se dévouer le troisième pour suivre les traces de ses frères ; mais heureusement le monarque lui refusa la permission.
Dès l'année 1504 les Normands, les Biscayens et les Portugais péchaient la morue
sur les bancs de Terre-Neuve. En 1506, Jean Denis, de Honfleiir, lève le premier la carte des côtes de l'île. En 1508, un Dieppois en ramène le premier sauvage à Paris. Vers la même année, Charles-Quint fait partir Gomez, de la Corogne, pour chercher un autre passage par le nord, à l'exemple des Anglais et des Français.
Gomez revint au bout d'un an sans l'avoir trouvé: il n'avait été que jusqu'au 4<0e degré de latitude nord.
Absorbé dans ses guerres d'Italie, le roi de France, François 1er. envoya cependant Jacques Cartier, de Saint-Malo, avec deux vaisseaux et cent vingt hommes d'équipage, pour participer aux richesses que les Espagnols tiraient des contrées nouvellement découvertes. Cartier fit presque le tour entier de Terre-Neuve, examina la baie de Saint-Laurent, et revint la même année à Saint-Malo. La relation de so»
voyage piqua tellement la curiosié, qu'il obtint, en 1535 trois nouveaux vaisseaux pour la même destination. Une tempête le força de relâcher dans le port de Saint- Nioolas, à l'entrée de la grande rivière,
qu'il nomma le premier baie tic Saint- Laurent. Il aborda le premier à l'île (le l'Assomption, appelée par les naturels Nasticotec, dont les Anglais ont fait Anticosti. Il donna le nom de Sainte-Croix à la rivière appelée depuis rivière de Jacques Cartier.) et pénétra jusqu'au lieu maintenant nommé Montréal, d'où il re- YÏnt dans sa patrie, pour en repartir en 1540 avec François de La Roque, seigneur de Roberval, que François 1er venait de nommer vice-roi du Canada, et regagner les côtes de France, au bout de tf ois années, pendant lesquelles Roberval avait envoyé vers le nord, à la découverte d'un passage aux Indes Orientales, son premier pilote, qui ne dépassa point le 52e degré de latitude nord.
Depuis l'expédition du seigneur de Roben^al, nommé vice-roi du Canada, la France avait perdu de vue ces contrées. Henri IV, qui en avait entendu parler, y envoya i^iusieurs vaisseaux, dont les découvertes furent presque nulles. Champlain, gentilhomme français, trouva toutefois le lac qui porte son nom, et une
railrc coTniminicat.ion du lar Supérieur avec les lacr> Diiiipig et Buiirl>on, joints à la baie d'Hiidson par la rivière Bourbon ou NeJson.
ÀLBERT-MoNTEMONTe
Condition de la Colonie Française en 1627, et causes de son peu de pro- GRÈS.
Les Français n'avaient encore en 1627 ^ue trois misérables établissemens entourés de palissades. Cinquante habitans, hommes, femmes, enfans, composaient la plus grande de ces colonies. Le climat n'avait point dévoré les hommes qu'on y avait fait passer. Il était rigoureux, mais sain ; et les Kuro})éens y fortifiaient leur temj[)éramcnt sans risquer leur vie. Cette lanf2ueur n'avait d'autre cause que le système
d'une compagnie exclusive, qui se proposait moins de créer une puissance nationale au Canada, que de s'y enrichir par le commerce des pelleteries. Pour guérir le mal il n'eût fallu que substituer à ce monopole la liberté. Mais le temps d'une théorie si simple n'était pas venu. Le gouvernement se contenta de substituer à cette compagnie une association plus nombreuse, et composée de gens plus accrédités.
On lui donna la disposition des établissemens formés et à former dans le Canada, le droit de les fortifier et de les régir à son gré, de faire la guerre ou la paix, selon ses intérêts. A l'exception de la pèche de la morue et de la baleine, qu'on rendit libre pour tous les citoyens, tout le commerce qui pouvait se faire par terre et par mer, lui fut cédé pour quinze ans. La traite du castor et des pelleteries lui fut accordée à perpétuité.
A tant d'encouragemens, on ajouta d'autres faveurs. Le roi fit présent de deux gros vaisseaux à la société, composée de sept cents intéressés. Douze des principaux obtinrent des lettres de noblesse. On près-
sa les gentilshommes, de participer à ce commerce. La compagnie pouvait envoyer, pouvait recevoir toutes sortes de denrées, toutes sortes de marchandises, sans être assujettie au plus petit droit. La pratique d'un métier quelconque, durant six ans dans la colonie, en assurait le libre exercice en France. Une dernière faveur, fat rentrée franche de tous les ouvrages qui seraient manufacturés dans ces contrées éloignées. Cette prérogative singulière, dont il n'est pas possible de pénétrer les motifs, donnait aux ouvriers de la Nouvelle- France, un avantage incomparable sur ceux de l'ancienne, enveloppés de péages, de lettres de maîtrise, de frais de marque, de toutes les entraves qu'on y avait multipliées à l'infini.
Pour répondre à tant de preuves de prédilection, la compagnie qui avait un fonds de cent mille écus, s'engagea à porter dans la colonie, dès l'an 1628, qui était le premier de son privilège, deux ou trois cents ouvriers des professions les plus convenables, et jusqu'à seize mille hommes avant 1643. Elle devait les loger, les nourrir.
les entretenir pendant trois ans, et leur distribuer ensuite une quantité de terre défrichées, suffisantes pour leur subsistance, avec le bled nécessaire pour les ensemencer la première fois.
La fortune ne seconda pas les avances que le gouvernement avait faites à la nouvelle compagnie. Les premiers vaisseaux qu'elle expédia flirent pris par les Anglais, que le siège de la Rochelle venait de brouiller avec la Fmnce. Pàchelieu, Buckingham, ennemis par jalousie, par caractère, pgr intérêt d'état, par tout ce qui peut rendre irréconciliables deux ministres ambitieux, saisirent cette occasion, pour mettre aux prises les deux rois qu'ils gouvernaient, les deux nations qu'ils travaillaient à opprimer. La nation Anglaise qui combattait pour ses intérêts, eut l'avantage sur les Français. Ceux-ci perdirent le Canada en 1629. Le conseil de Louis XIII. connaissait si peu l'importance de cet établissement, qu'il opinait à n'en pas demander la restitution : mais l'orgueil de son chef, qui regardait l'irruption des Anglais comme son injure ]>ersonnelle, parce
qu'il était à la t*itc de la compagnie, fit changer d'avis. On n'éprouva })a.s autant de difficultés qu'on en craignait ; et le traité de Saint-Gcrmain-en-Laye rendit aux Français, en 1631, et la paix et le Canada.
L'adversité ne les corrigea pas. Ce fut après le recouvrement de la colonie, la même ignorance, la même négligence, le monopole ne remplissant aucun des en- .gagemens qu'il avait pris. Cette infidélité, loin d'être punie, fut, pour ainsi dire, récompensée par la prolongation du privilège. Les cris que poussait le Canada, se perdaient dans l'immensité des mers ; et les députes, chargés d'aller peindre l'horreur de sa situation, ne pouvaient jamais arriver au pied du trône, où la prévention ne laissa jamais a-)procher la vérité tremblante, que pour liii imposer^silence par des menaces et des châtimens. Cette conduite qui blessait également l'humanité, les intérêts particuliers et la politique, eut les snites qu'elle devait avoir natiîrellement;
Les Français avaient mal formé leurs établisse mens. Pour paraître régner sur d'immenses contrées, pour se rapprocher
des pelleteries, ils avaient placé leurs habitations à une telle distance les unes des autres, qu'elles n'avaient presque point de communication, qu'elles étaient hors d'état de se secourir. Les malheurs dont cette imprudence avait été suivie ne les avaient pas fait changer de conduite. L'intérêt du moment leur avait fait perdre le souvenir du passé, leur avait ôté la prévoyance de l'avenir. Ils n'étaient pas proprement dans un état social, puisque le magistrat ne pouvait pas surveiller à leurs mœurs, ni le gouvernement pourvoir à la sûreté de leurs personnes, à celle de leurs propriétés.
L'audacieux et ardent Iroquois ne tarda pas à démêler le vice de cette constitution, et se mit en mouvement pour en profiter. Aussi-tôt les faibles hordes de sauvages qu'on avait dérobées à ses fiireurs, privées de l'appui qui faisait leiur sûreté, s'enftiirent devant lui. Ce premier succès lui fit espérer qu'il réduirait leurs protecteurs à repasser les mers, et que même il enlèverait à ces-étrangers leurs enfans poiu: remplacer les guerriers que les guerres précé-
dentés lui avaient fait perdre. Pour éviter ces calimités, ces humiliations, les Français se virent réduits à élever dans chacun des districts qu'ils occupaient, une espèce de fort, où ils se réfugiaient, où ils retiraient leurs vivres et leurs \roupeaux à l'approche de cet ennemi irréconciliable. Ces palissades communément soutenues de quelques mauvais canons, ne furent jamais forcées, ni peut-être même bloquées ; mais tout ce qui était hors des retranchemens, était détruit ou emporté jxir ces barbares. Telle était la misère et la dégradation de la colonie, qu'elle ne subsistait que par les aumônes que les missionnaires recevaient d'Europe.
Les français sortent de l'inaction. Par quels moyens.
Enfin le ministère tiré de sa léthargie par un mouvement général qui changeait alors l'esprit des nations, fit passer, en 1662 quatre cents hommes de bonnes troupes
dans le CanaJa. Ce corps fat renforcé deux ans après. On reprit [rar dégrés nn ascendant décidé snr les IroquoLs. Trois de leurs nations, effrayées de leursjpertes, proposèrent un accommodement, et les deux autres y furent amenées en 1668 par les suites de leur affaiblissement. La colonie jouit alors pour la première fois d'une profonde paix. C'était le germe de la prospérité ; la liberté du commerce le fit éclore. Le castor seul resta sous le monopole.
Cette révolution dans les affaires fit fermenter l'industrie. Les anciens colons, concentrés par faiblesse autour de leurs palissades, donnèrent plus d'étendue à leurs plantations, et les cultivèrent avec plus de succès et de confiance. Tous les soldats qui consentirent à se fixer dans le Nouveau-Monde, obtinrent leur congé et une propriété. On accorda aux officiers un terrain proportionné à leur grade» Les établissemens déjà formés acquirent plus de consistance ; on en forma de nouveaux, où l'intérêt et la sûreté de la colonie l'exigeaient. Cette esprit de vie et d'activité multiplia les échanges des sauvages avec
— soles Fraiiçai.s, et ce commerce ranima le? liaisons entre les deux mondes. 11 semblait que ces commencements de prospérité devalent aller en augmentant, par l'attention qu'avaient lesadministra,teurs de la colonie non seulement de bien vivre avec les peuples voisms, mais encore d'établir entre eux une harmonie générale. Dans un espace de quatre ou cinq cents lieues, il ne se commettait pas un seul acte d'hostilité, chose peut-être inouie jusc[u'alors dans l'Amérique Septentrionale. On eût dit que les Français n'y avaient d'abord échauffé la guerre à leur arrivée, que pour l'éteindre plus efficacement.
Mais cette concorde ne pouvait pas durer chez des peuples toujours armés pour la chasse, à moins que la puissance qui l'avait cimentée, n'employât à la maintenir une grande supériorité de forces.
Les Iroquois s'apperçevant qu'on négligeait ce moyen, revinrent à ce caractère remuant que leur donnait l'amour de la vengeance et de la domination. Ils eurent pourtant l'attention de ne se faire que des ennemis qui ne fussent ni alliés, ni voisina
Jes Français. Malgré ce ménagement, on leur signifia qu'il fallait mettre bas les annes, rendre tous les prisonniers qu'ils avaient faits, ou s'attendre à voir leur pays détruit, et leurs habitations brûlées. Une sommations si fière irrita leur orgueil. Ils répondirent qu'ils ne laisseraient jamais porter la moindre atteinte à leur indépendance ; et qu'on devait savoir qu'ils n'étaient ni des amis à négliger, ni des ennemis à mépriser. Cependant ébranlés par le ton imposant qu'on avait pris, ils accordèrent en partie ce qu'on exigeait d'eux, et l'on ferma les yeux sur le reste.
Mais cette espèce d'humiliation aigrit le ressentiment d'une nation plus accoutumée à faire qu'à souffrir des outrages. Les Anglais qui, en 166-i, avaient chassés les Hollandais de la Nouvelle-Belge, et qui étaient restés en possession de leur conquête, qu'ils avaient nommé la Nouvelle-Yorck, profitèrent des dispositions où ils voyaient les Iroquois. Aux semences de défection qu'ils jettaient dans leur âme ulcérée, ils ajoutèrent des présens pour les y engager. On tâcha de débaucher
pareillement les autres allies de la France, Ceux qui résistèrent à la séduction furent attaqués. Tous furent invités, et quelquesuns forcés à porter leur castor et les autres pelleteries à la Nouvelle- Yorck, ou elles étaient beaucoup mieux vendues que dans la colonie Française.
DéûOD ville, envoyé depuis dans le Canada pour faire respecter l'autorité du plus fier des rois, soutfrait impatiemment tant d'insultes. Quoiqu'il fût non seulement en état de couvrir ses frontières, mais d'entreprendre même sur les Iroquois, comme on sentait qu'il ne fallait point attaquer cette nation sans la détruire, on convint de rester dans une inaction apparente, jusqu'à ce qu'on eûù reçu d'Euro})e les moyens d'exécuter une si extrême résolution. Ces secours arrivèrent en 1687 ; et la colonie eut alors onze mille deux cents quarante neuf personnes dont on pouvait armer environ le tiers.
Avec cette supériorité de forces, Denonville eut pourtant recours aux armes de la faiblesse. Sous prétexte de vouloir termiuer les diiïerens par la négociation, il abu~
sa de la coniiance que les Ircx^iiois avaient dans le P. Jésuite Lambreville pour attirer leurs chefs à une conférence. A peine ils s'y étaient rendus qu'ils furent mis aux fers, embarqués à Québec et conduits aux galères.
Au premier bruit de cette trahison, lea anciens des Iroquois firent appeller leur missionner. " Tout nous autorise à te " traiter en ennemi, lui dirent-ils, mais " nous ne pouvons nous y résoudre. Ton " cœur n'a point eu de part à l'insulte ** qu'on nous a faite ; et il serait injuste de " te pimir d'un crime que tu détestes plus " que nous. Mais il faut que tu nous " quittes. Une jeunesse inconsidérée pour- " rait ne voir en toi qu'un perfide qui a * * livré les chefs de la Nation à un indi- " gue esclavage." Après ce discours les sauvages donnèrent au missioimaire des conducteurs qui ne le quittèrent qu'après l'avoir mis hors de danger, et des deux côtés on courut aux armes.
Les Français portèrent d'abord K terreur chez les Iroquois voisins des grands lacs : mais Denouville n'avait ni l'activité, ni
la célérité propres à faire valoir ce premier succès. Tandis qu'il réfléchissait au lieu d'agir, la campagne se trouva finie sans aucun avantage permanent. L'audace en redoubla parmi les peuplades Iroquoises, qui n'étaient pas éloignées des établissements Français. Elles y firent à plusieurs reprises les plus horribles dégâts. Les colons voyant leurs travaux ruinés par ces dévastations, qui leur ôtaient jusqu'à la ressource d'y remédier, ne soupirèrent que pour la paix. Le P. Lambreville qui conservait encore son premier ascendant sur des esprits eflTarouchés, fit des ouvertures de paix : elles furent écoutées.
Pendant qu'on négociait, un Machiavel, né dans les forêts ; le Rat, qui était le sauvage le plus brave, le plus, ferme le plus éclairé qu'on ait jamais trouvé dans l'Amérique Septentrionale, arriva au fort de Frontenac, avec une troupe choisie de Huions, bien déterminé à faire des actions dignes de la réputation qu'il avait acquise. On lui dit qu'un traité était entamé ; que des députés Iroquois étaient en chemin pour le conclure à Montréal ; qu'ainsi ce
— Baserait désobliger le gouverneur Français, que de continuer les hostilités contre une nation avec qui l'on était en voie d'accoramodement.
Le Rat, vivement offensé de ce que les Français disposaient ainsi de la guerre et de la paix, sans consulter leurs alliés, résolut de punir cet orgueil outrageant. Il dressa une embuscade aux députés ; les uns furent tués, les autres prisonniers. Quand ceux-ci lui dirent le sujet de leur voyage, il en parut d'autant plus étonné, que DenonviUe, leur répondit-il, l'avait envoyé pour les surprendre. Poussant la feinte jusqu'au bout, il les relâcha tous sur l'heure, à l'exception d'un seul qu'il garda, disait-il, pour remplacer un de ces Hurons tué dans l'attaque. Ensuite il se rendit avec la plus grande diligence à Michillimakinac, où il fit présent de son prisonnier au commandant Français qui, ne sachant point que DenonviUe traitait avec les Iroquois, fit casser la tête à ce malheureux sauvage. Dès qu'il fi^it mort, le Rat fit vevir un vieux Iroquois, depuis long-temps captif chez les Hurons, et lui donna la li-
berté pour aller apprendre à sa nation, que tandis que les Français amusaient leurs ennemis par des négociations, ils continuaient à liiire des prisonniers et les massacraient. Cet artifice, digne de la politique Européenne la plus consommée en méchanceté, réassit au g:é du sauvage, le Rat. La guerre recommença plus vive qu'auparavant. Elle fut d'autant plus durable, que l'Angleterre, depuis peu brouillée avec la France, à l'occasion dn détronement de Jacques II , crut de son intérêt de s'allier avec les Iroquois.
Une flotte anglaise, partie d'Europe en 1690, arriva devant Québec au mois d'octobre, pour en former le siège. Elle avait dû compter sur une faible résistance, par la diversion que les sauvages feraient en occupant les principales forces de la colo nie. Mais elle fut obbligée de renoncer honteusement à son entreprise après de grandes pertes, trompée dans son attente par des causes singulières qui méritent quelque attention.
Le ministère de Londres, en formant le projet d'asservir le Canada, avait décidé
que ses forces de terre et celle de mer, y arriveraient par des mouvemens parallèles. Cette sage combinaison fut exécutée avec la plus grande précision. A mesure que les vaisseaux remontaient le fleuve Saint- Laurent, les troupes franchissaient les terres, pour aboutir en même temps que la flotte au théâtre de la guerre. Elles y touchaient presque, quand les Iroquois qui leur servaient de guide et de soutien, ouvrirent les yeux sur le danger qu'ils couraient, en menant leurs alliés à la conquête de Québec. Placés, dirent-ils dans leur conseil, entre deux nations Européennes, chacune assez forte pour nous exterminer, également intéressées à notre destruction lorsqu'elles n'auront plus besoin de notre secours ; que noiLs reste-t-il, sinon d'empêcher qu'aucune ne l'emporte sur l'autre î Alors elles seront forcées de briguer notre alliance, ou même d'acheter notre neutralité. Ce système qu'on n'eût dit imaginé par la politique profonde qui préside à l'équilibre de l'Europe, détermina les Iroquois à reprendre tous, soas divers prétextes, la route de leurs bourgades.
Leurs retraite entraîna celle des Anglais ; et les Français en sûreté dans les terres, réunirent avec autant de succès que de concert, toutes leurs forces à la défense de leiur capitale.
Etat du canada a la paix d'utrecht.
Cette vaste contrée s'était trouvée, à l'époque de la pacification d'Utrecht, dans un état de faiblesse et de misère inconcevable. C'était la faute des premiers Français qu'on avait vu s'y jetter plutôt que s'y établir. La plupart s'étaient contentés de courir les bois. Les plus raisonnables avaient essayé quelques cultures:
mais sans choix et sans suite. Un terrain où l'on avait bâti et semé à la hâte, était aussi légèrement abandonné que défriché.
Cependant les dépenses que faisait la métropole dans cet établissement, et le commerce des pelleteries, donnèrent, par intervalle, quelque aisance aux habitans« Mais ils la perdirent bientôt dans une suite
de guerres malheureuses. En 1714, les exportations du Canada ne passaient pas cent mille écus. Cette somme, jointe à celle de trois cents cinquante mille livres^ que le gouvernement y versait chaque année, était toute la ressource de la colonie pour payer les marchandises qui lui venaient d'Europe. Aussi en recevait-elle si peu, qu'on était assez généralement réduit à se cou\Tir de peaux, à la manière des sauvages. Telle était la déplorable situation du plus grand nombre des vingt mille Français, qu'on comptait dans ces récrions immenses.
Population du canada, et distribution
DE SES habitants.
Le bon esprit qui se répandit alors dans une gi'ande partie du globe, tira le Canada de l'engoiurdissement où il avait été si longtemps plongé. On voit par les dénombrements de 1753 et de 1758, qui ont donné à-peu-près les mêmes résultats, que-
la population s'y éleva à quatre-vingt-onze mille âmes, indépendamment des troupes réglées, qui furent plus ou moins multipliées, selon les circonstances.
Ce calcul ne comprenait pas les nom»
breux alliés, répandus dans un espace de douze cents lieues de long, sur une assez grande largeiur ; ni même les seize mille Indiens domiciliés au centre ou dans le voisinage des habitations françaises. Les uns ni les autres ne furent jamais sujets. Au milieu d'une grande colonie Européenne, les moindres peuplades gardaient leur indépendances. Tous les hommes parlent de la liberté ; les sauvages seuls la possèdent. Ce n'est pas simplement la nation entière, c'est l'individu qui est vraiment libre. Le sentiment de son indépendance agit sur toutes ses pensées, sur toutes ses actions. Il entrerait dans le palais d'un despote de l'Asie, comme dans la cabane d'un laboureur, sans s'être ébloui ni des richesses, ni de la puissance. C'est l'espèce, c'est l'homme, c'est son égal qu'il aime et qu'il respecte. Il ne pourrait que haïr un maître et le tuer.
Une partie des habitants de la colonie Française était concentrée dans trois villes. Québec, capitale du Canada, esta quinze cents lieues de la France, et à cent vingt lieues de la mer. Bâtie en amphithéâtre sur une péninsule formée par le fleuve Saint-Laurent et par la rivière Saint- Charles, elle domine de vastes campagnes qui l'enrichissent, et une rade trèssûre, ouverte à plus de deux cents vaisseaux. Son enceinte est de trois milles. Les eaux et les rochers en couvrent les deux tiers, et la défendent encore mieux que les fortifications élevées sur les remparts qui coupent la péninsule. Ses maisons sont d'une assez bonne architecture. On y comptait environ dix mille âmes au commencement de 1759. C'était le centre du commerce, et le siège du gouvernement.
La ville des Trois-Rivières, bâti e dix ans après Québec, et située trente lieues plus haut, dut sa naissance à la facilité que les sauvages du Nord devaient y trouver pour faire leurs échanges. Mais cet établissement qui fut brillant dans son ori-
gine, n'a jamais pu pousser sa population au-delà de quinze cents habitants ; parce que le commerce des pelleteries ne tarda pas à se détourner de ce marché, pour se porter tout entier à Montréal.
C'est une isle longue de dix lieues, large de quatre au plus, formée par le fleuve Saint-Laurent, soixante lieues au-dessus de Québec. De tous les pays qui l'environnent, il n'en est point où le climat soit aussi doux, la nature aussi belle, la terre aussi fertile. Quelques cabanes qui s'y étaient comme formées au hasard en 1640, se changèrent en une ville régulièrement bâtie et bien percée, qui contenait quatre mille habitants. Elle fiit d'abo d exposée aux insultes des sauvages : mais on l'entoura d'une mauvaise palissade, et bientôt d'un mur crénelé d'environ quinze pieds de hauteur. Elle dégénéra, lorsque les incursions des Iroquois obligèrent les Français de jetter des iorts plus loin, pour s'assurer du commerce des fourrures.
Les autres colons qui n'étaient point renfermés dans les remparts de ces trois villes, n'habitaient point de bourgades :
mais ils étaient épars siir les rives du fleuve Saint-Laurent. On n'en voyait point auprès de son embouchiure. Le terrain y est montueux, stérile, et ne laisse pas mûrir les grains. Les habitations commençaient, au Sud cinquante lieues, au Nord vingt lieues, plus bas que la ville de Québec ; fort éloignées entre elles, et sur des terres d'un médiocre rapport. Ce n'était qu'au voisinage de cette capitale que commençaient les chamj)s vraiment fertiles, mais dont la bonté croissait à mesure qu'on avançait vers Montréal. Rien de plus délicieux à voir que les riches bordures de ce long et vaste canal. Des bois jettes çà et là, qui décoraient des montagnes chevelues ; des prairies couvertes de troupeaux ; des champs couromiés d'épis ; des ruisseaux qui se perdaient dans le fleuve , des églises et des châteaux que l'on décou\Trait de distance en distance au travers des arbres : tout cela formait une contiimité de paysages que l'œil ne se lassait pas d'admirer. Ce spectacle touchant ne s'étendait pas loin de la rivière ; et voici pourquoi.
Lorsque le ministère de France entreprit de former mi établii>sement dans le Canada, il donna un terrain assez étendu aux hommes actifs ou malheureux qui voulurent s'y fixer. Mais, comme on introduisit, à la même époque, dans cette région, la coutume de Paris qui ordonne que toiLs les descendants d'un chef de famille aient une part égale à sa succession, ce domaine fut réduit à rien ou presque rien, par des partages multipliés, dans ime longue suite de générations.
Si, comme le bien public l'aurait exigé, les loix eussent assuré l'indivisibilité de la possession au fils aîné, la province aurait pris une autre face. Le père, poussé à i'eooncmie et au travail par le désir de préparer un sort heureux à ses autres enfants, aurait demandé^de nouvelles terres ; et il les eût couvertes de bâtimens, de troupeaux, de moissons, et il aurait placé sa nombreuse postérité. Les nouveaux propriétaires auraient suivi, à leur tour, cet exemple d'une tendresse très bien entendue ; et avec le temps, la colonie entière aurait été peuplée et cultivée.
Les avantages de cette politique, qui avaient échappé à la cour de Versailles, la frappèrent enfin en 1745. Elle défendit la division ultérieure de toute plantation qui n'aurait pas un arpent et demi de front, sur trente ou quarente de profondeur.
Au Canada, la nature elle-même dirigeait les travaux du cultivateur. Elle lui avait appris à dédaigner les terres aquatiques, sablonneuses ; celles où le pin, le sapin, le cèdre cherchaient un asile isolé. Mais quand il voyait un sol couvert d'érables, de chênes, de hêtres, de charmes et de merisiers, il pouvait lui demander d'abondantes récoltes de froment, de seigle, de maïs, d'orge, de lin, de chanvre, de tabac, de légumes, et d'herbre potagères de toutes les espèces.
La plupart des habitants avaient une vingtaine de moutons, dont la toison leur était précieuse ; dix ou douze vaches qui leur donnaient du lait ; cinq ou six bœufs consacrés au labourage. Tous ces animaux étaient petits, mais d'une chair exquise, Bs faisaient portion d'une aisance
inconnue, en Europe, aiLX gens de la campagne.
Cette espèce d'opulence permettait aux colons d'avoir un assez grand nombre do chevaux qui n'étaient pas beaux, mais durs à la làtique, et propres à faire sur la neige des courses prodigieuses. Aussi se plaisait-on à les multiplier dans la colonie, et poussait-on ce goût jusqu'à leur prodiguer pendant l'hiver des grains que les hommes regrettaient quelques fois en d'autres saisons.
Telle était la position des quatre-vingttrois mille Français dispersés ou réunis sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Au dessus de sa source et dans les contrées connues sous le nom de pays d^en haut^ on en voyait huit mille plus communément adonnés à la chasse et au commerce, qu'à l'agriculture.
Leur premier établissement était Cataracoui (1) ou le fort de Frontenac, bâti en 1671 à l'entrée du lac Ontario, pour arrêter les inciursions des Anglais et des Iro-
I (l) Aujourd'hui Kiaston,
l'iuois. La baie de ce lieu servait de port a la manne marchande et militaire qu'on avait formée sur cette espèce de mer, ou les tempêtes ne sont guère moins fréquentes, ni moins terribles que sur l'Océen.
Entre le lac Ontario et le lac Erié, qui ont chacun trois-cents lieues de circuit, est un continent de quatorze lieues. Cette terre est coupée vers le milieu par le fameux Saut de Niagara, qui par sa hauteur, sa largeur, sa forme, et par la quantité, l'impétuosiré de ses eaux, passe avec raison pour la plus étonnante cataracte du monde. C'est au dessus de cette magnifique et terrible cascade, que la France avait élevé des fortifications dans le dessein d'empêcher les sauvages de porter leurs pelleteries a la nation rivale.
Au-delà du lac Erié s'étend une terre distinguée sous le nom de Détroit. Elle surpasse tout le Canada par la douceur du climat, par la beauté, la variété du paysage, par la fertilité du sol, par l'abondance de la chasse et de la pêche. La nature a tout prodigué, poiu- en faire un séjour délicieux. Mais ce ne fut pas la beauté du
lieu qui engagea les Français à s'y établii vers le commencement du siècle : ce fut plutôt le voisinage de pliLsieurs nations sauvages, dont on pouvait tirer beaucoup de fourrures. Ce commerce s'accrut avec assez de rapidité.
Le succès de ce nouvel établissement, lit décheoir le poste de Michillimakinac, placé cent lieues plus loin, entre le lac Michigan, le lac Huronet le lac Supérieur, tous trois navigables. La plus grande partie du commerce qu'on y faisait avec les naturels du pays, se porta au Détroit, où il se fixa.
Outre les forts dont nous venons de par- 1er, on en voyait de moins considérables, élevé çà et là sur des rivières ou dans des gorges de montagnes. Car le premier sentiment de l'intérêt est la défiance , et son premier mouvement, pour l'attaque ou pour la défense. Chacun de ces forts avait une garnison, qui couvrait de ses armes les Français établis aux environs. De leur réunion résultait le nombre de huit mille âmes, qu'on comptait dans les pays (Ten haut.
Mœurs des Français Canadie.ns
Peu de colons avaient les mœiirs qu'on leur aiurait désirées. Ceux que les travaux champêtres fixaient à la campagne, ne donnaient durant l'hiver que des moments au soin de leurs troupeaux, et à quelques autres occupations indispensables. Le reste du temps était consumé dans l'inaction, au cabaret, ou à courir sur la neige avec des traîneaux, comme les citoyens les plus distingués. Quand le printemps les appelait au travail indispensable des terres, ils labouraient superficiellement sans engrais, ensemençaient sans soin, et rentraient dans leur profond loisir, en attendant la saison de la maturité. Dans un pays où les habitants étaient trop glorieux ou trop indolens pour s'engager à la journée, chaque famille était réduite à faire elle-même sa récolte ; et l'on ne voyait point cette vive alégresse, qui dans les beaux jours de l'été, anime de^
moissonneurs réunis pour déponiller ensemble do vastes giiéréts.
D'où venait cet c^xcès de négligence ou de paresse î De plusieurs causes. Le froid excessif des hivers qui suspendait le cours des fleuves, enchaînait toute l'activité des hommes. L'habitude du repos, qui, durant huit mois, était comme la suite d'une saison si rigoureuse, rendait le travail insuportable, même dans les beaux jours.
La passion des armes qu'on avait excité à dessein parmi ces hommes courageux et fiers, achevait de les dégoûter des travaux champêtres. Uniquement épris de la gloire militaire, ils n'aimaient rien tant que la guerre, quoiqu'ils la fissent sans paie.
Les habitants des villes, surtout de la capitale, passaient l'hiver comme l'été,dans une dissipation générale et continuelle. On ne leur trouvait aucune sensibilité pour le spectacle de la nature, ni pour les plaisirs de l'imagination ; nul goût pour les sciences, pour les arts, pour la lecture, pour l'instruction. L'amusement était l'unique passion ; et la danse faisait, dans les assemblées, les délices de tous les âgea.-
Quels obstacles le Gouvernement opposait a la et a la peche
OPPOSAIT A LA CULTURE, A l'iNDUSTRIE
L'oisiveté, la frivolité n'auraient pas pris cet ascendant au Canada, si le gouvernement avait y occupé les esprits à des objets utiles et solides. Mais tous les colons y devaient, sans exception, une obéissance aveugle à une autorité purement militaire. La marche lente et sûre des loix, n'y était pas connue. La volonté du chef ou de ses lieutenants, était un oracle qu'on ne pouvait même interpréter, un décret terrible qu'il fallait subir sans examen. Les délais, les représentations, étaient des crimes aux yeux d'un despote, qui avait usurpé le pouvoir de punir ou d'absoudre par sa simple parole. Il tenait dans ses mains les giàces et les peines, les récompenses et les destitutions, le droit d'emprisonner sans ombre de délit, le droit plus redoutable encore de faire révérer comme des actes de justice, toutes les irrégularités de son caprice.
Cet absolu pouvoir ne se borna pas dans ies premiers temps aux choses dépendantes de la guerre et de l'administration politique. Il s'étendit à la jurisdiction civile. Le gouverneur décidait arbitrairement et sans appel, de tous les procès qui s'élevaient entre les colons. Heureusement ces contestations naissaient rarement dans un pays où tout était pour ainsi dire, en commun. Une autorité si dangereuse fut maintenue jusqu'en 1663, époque à laquelle on érigea dans la capitale un tribunal pour juger définitivement tous les procès de la colonie. La coutume de Paris, modifiée par des combinaisons locales, forma le code de ses loix.
Ce code ne fut point mutilé ni défigiuré par un mélange de loix fiscales. L'administration des finances ne percevait au Canada que le cinquième du produit des fiefs à chaque vente ; qu'une légère contribution des habitants de Québec et de Montréal pour l'entretien des fortifications de ces places ; que quelques droits à l'entrée, à la sortie des denrées et des marchandises. Ces objets réunis ne produi-
— essaient au fisc, dans les temps les plus florissants de la colonie, que 260,200 livres.
Les terres n'étaient pas imposées par le gouvernement ; mais elles étaient grevées d'autres charges. Dès les premiers jours de cet établissement, le roi faisait à ses officiers civils ou militaires, et à d'autres de ses sujets qu'il voulait récompenser ou enrichir, des concessions qui avaient depuis deux jusqu'à six lieues en quarré. Ces grands propriétaires hors d'état, par la médiocrité de leur fortune, ou par leur peu d'aptitude à la culture, de mettre en valeur de si vastes possessions, furent comme forcés de les distribuer à des soldats vétérans ou à d'autres colons pour une redevance perpétuelle.
Chacun de ces vassaux recevait ordinairement quatre-vingt-dix ai-pents de terre, et s'engageait à donner annuellement à son seigneur un ou deux sous par arpent, et un demi-minot de bled pour la concession entière : il s'engageait à moudre à son moulin, et à lui céder, pour droit de mouture, la quatorzième partie de la farine ; il s'engageait à lui payer un douzième pour
les lods et ventes, et restait soumis au droit de retrait.
Tant d'entraves jetées d'avance sur l'agriculture, mirent la colonie dans l'impuissance de payer ce qui lui fallait tirer de la métropole. Le ministère de France en fut enfin si convaincu, qu'après s'être toujours obstinément refusé à l'établissement des manufactures en Amérique, il crut, en 1706, devoir même les y encourager.
Mais ses invitations tardives ne produisirent que de faibles efforts. Peu de toiles communes, et quelques mauvaises étoffes de laine, épuisèrent toute l'industrie des colons.
Les pêcheries ne les tentaient guère plus que les manufactures. La seule qui fût un objet d'exportation, était celle du loup-marin.
Diurant l'intervalle des deux dernières guerres, qui fut le temps le plus florissant de la colonie, ses exportations ne passèrent pas 1,200,000 lib. en pelleteries, 800,000 1. en castor, 250,000 lib. en huile de loupmarin, une jmreille somme en farines ou Qji pois^ et 150,000 lib. en bois de toutes
les espèces. Ces objets ne formaient chaque année qu'un total de 2,650,000 lib. ; somme insuffisante pour payer les marchandises qui arrivaient de la métropole. Le gouvernement remplissait le vide.
Impots exigés dans le Canada. Dépenses qu'y faisait le ministère etc.
Dans les commencements de la possession du Canada, les Français n'y voyaient presque point d'argent. Le peu qu'en apportaient ceux qui venaient successivement s'y établir, n'y séjournait pas longtemps ; parce que les besoins de la colonie l'en faisaient promptement sortir. C'était un inconvénient qui ralentissait le commerce, et retardait les progrès de l'agriculture. La cour de Versailles fit fabriquer, en 1670, pour tous ses établissements d'Amérique, une monnaie à laquelle on donna im coin particulier, et une valeur idéale, d'un quart plus forte que celle des espèces qui circulaient dans la métropole. Mais
cet expédient ne procura pas Tavantage qu'on s'en était promis, du moins pour la Nouvelle-France. Onju^cadonc convenable, vers la fin du siècle dernier, de substituer en Canada le papier aux métaux, pour le payement des troupes, et pour les autres dépenses du gouvernement. Cette invention réussit jusqu'en 1713, où l'on cessa d'être fidèle aux engagements contractés par les administrateurs de la colonie. Les lettres de change qu'ils tiraient sur le fisc de la métropole, ne lurent pas acquittées ; et dès lors tomdèrent dans l'avilissement. On les liquida en J 720, mais avec perte de cinq huitièmes.
Cet événement fit reprendre au Canada l'usage de l'argent, qui ne dura qu'environ deux ans. Les négociants, tous ceux des colons qui avaient des remises à faire en France, trouvaient embarrassant, coûteux et dangereux d'y envoyer des espèces ; et ils furent les premiers à solliciter le rétablissement du papier-monnaie.
On fabriqua des cartes qui portaient l'empreinte des armes de France et de Navarre, et qui étaient signées par le gouver-
neur, l'intendant et le contrôleur. Il y en avait de vingt-quatre, de douze, de six, de trois li^^^es ; et de trente, de quinze, de sept sous six deniers. Leurs valeurs réunies ne s'élevaient pas au-dessus d'un million. Lorsque cette sonime ne suflSsait pas pour les besoins publics, on y suppléait par des ordonnances signées du seul intendant, première faute ; et non limitées pour le nombre, abus encore plus criant. Les moindres étaient de vingt sous, et les plus considérables de cent livres. Ces différents papiers circulaient dans la colonie ; ils y remplissaient les fonctions de l'argent jusqu'au mois d'octobre. C'était la saison la plus reculée où les vaisseaux dussent partir du Canada. Alors on convertissait tous ces papiers en lettres de change, qui devaient être acquittées en France par le gouvernement, qui était censé en avoir employé la valeur. Mais la quantité s'en était tellement accrue, qu'en 1754 le trésor du prince n'y pouvait plus suffire, et qu'il fallut en éloigner le paiement. Une guerre malheureuse, qui survint deux ans après, en grossit encore le nombre, au
point qu'elles furent décriées. Bientôt les marchandises montèrent hors de prix ; et comme, à raison des dépenses énormes de la guerre, le grand consommateur était le roi, ce fut lui seul qui supporta le discrédit du papier, et le préjudice de la cherté. Le ministère, en 1759, fut forcé de suspendre le paiement des lettres de change, jusqu'à ce qu'on en eût démêlé la source et la valeur réelle. La masse en était eiTrayante. Les dépenses annuelles du gouvernement pour le Canada, qui ne passaient pas quatre cents mille francs, en 1729, et qui, avant 174'9, ne s'étaient jamais élevées audessus de dix-sept cents mille livres, n^eurent plus de bornes après cette époque. L'an 1750, coûta deux millions cent mille livres. L'an 1751, deux millions sept cents mille livres. L'an 1752, quatre millions quatre-vingt-dix mille livres. L'an 1753, cinq millions trois cents mille livres. L'an 1754', quatre millions quatre cents cinquante mille livres. L'an 1755. six millions cent mille livres. L'an 1756, onze millions trois cents mille livres. L'an 1757, dixneuf millions deux cents cinquante mille
livres. L'an 1758, vingt-sept millions neuf cents mille livres. L'an 1759, vingtsix millions. Les huit premiers mois de l'an 1760, treize millions cinq cents mille li\-res. De ces sommes prodigieuses, il était dû à la paix quatre-vingts millions.
On remonta à l'origine de cette dette impure. Les malversations fiirent effrayantes. Quelques-uns de ceux qui étaient devenus prévaricateurs, par l'abus du pouvoir illimité que le gouvernement leur avait accordé, fiirent Êétris, bannis, dépouillés d'une partie de leurs brigandages. D'autres, non moins coupables, répandirent l'or à pleines mains ; échapi)èrent à la restitution, à l'infamie, et jouirent insolemment d'une fortune si criminellement acquise. Les lettres de change furent réduites à la moitié, et les ordonnances au quart de la valeur. Les unes et les autres ftirent payées en contrats à quatre pour cent qui tombèrent dans le plus^ grand avilissement.
Dans la dette de quatre-vingts millions, les Canadiens étaient porteurs de trentequatre millions d'ordonnances, et de sept
millions de lettres de change. Leur papier subit la loi commune : mais la Grande- Bretagne, dont ils étaient devenus les sujets, obtint pour eux un dédommagement de trois millions en contrats, et de six cents mille francs en argent ; de sorte qu'ils reçurent cinquante-cinq pour cent de leurs lettres de change, et trente-quatre pour cent de leurs ordonnances.
Difficultés que la France avait a vaincre pour tirer un parti avanta- GEUX DU Canada.
On ne peut disconvenir que la nature n'opposât quelque obstacle aux entreprises de la politique. Le fleuve Saint-Laurent est fermé six mois par les glaces. Le reste du temps, ce sont des brouillards épais, des courans rapides, des bancs de sable, et des rochers à fleur d'eau, qui rendent la navigation impraticable durant la nuit, dangeureuse pendant le jour. Depuis Québec jusqu'à Montréal, la rivière n'est
pratiquable que pour des bâtimens de trois cents tonneaux ; et encore sont-ils trop souvent contrariés par des vents terribles, qui les retiennent quinze jours ou trois semaines dans ce court trajet. De Montréal au lac Ontario, les voyageurs trouvent jusqu'à six cataractes, qui les réduisent à la triste nécessité de décharger leurs canots, et de les porter avec les marchandises, par des routes de terre assez considérables. (1)
Loin d'encourager l'homme à vaincre la nature, on n'imagina que des projets ruineux. Pour avoir l'avantage sur les Anglais dans le commerce des pelleteries, on éleva trente-trois forts à une grande distance les uns des autres. Le soin de les construire, de les approvisionner, détourna les Canadiens des seuls travaux qui devaient les occuper. Cette méprise les jetta dans une route semée d'écusils et de périls.
Les sauvages ne voyaient pas sans inquiétude se former des établissements qui pouvaient menacer leur liberté. Ces soup-
il^ C'est ce qui est appelé maintenaui Portage.
çons leur mirent les armes à la main, et la colonie fut rarement sans guerre. La nécessité rendit soldats tous les Canadiens, Une éducation mâle et toute militaire les endurcissait de bonne heure à la fatigue, et les liimiliarisait avec le danger. A peine sortis de l'enfance, on les voyait parcourir un continent immense, l'été en canot, l'hiver à pied, au travers des neiges et des glaces. Comme il n'avaient qu'un fusil pour moyen de subsistance, ils étaient continuellement exposés à mourir de faim : mais rien ne les cfirayait, pas même le danger de tomber entre les mains des Sauvages, qui avaient épuisé tout leur génie a imaginer, pour leurs ennemis, des supplices, dont le plus doux était la mort.
Les arts sédentaires de la paix, les travaux suivis de l'agriculture, ne pouvaient pas avoir d'attrait pour des hommes accoutumés à une vie active, mais errante, La cour, qui ne voit ni ne connait les douceurs et futilité de la vie rustique, augmenta l'aversion que les Canadiens en avaient (îonçue, en versant exclusivement les grâces et les honneurs sur les exploits guer-
ners. La noblesse fut l'espèce de distinction qu'on prodigua le plus, et qui eut des suites plus funestes. Non seulement elle plongea les Canadiens dans l'oisiveté, mais elle leur donna encore im penchant invincible pour tout ce qui avait de l'éclat. Des produits qui auraient dû être consacrés à l'amélioration des terres, âirent prodigués en vaines parures. Un luxe ruineux couvrait une pauweté réelle.
Origine de la guerre des Anglais et DES Français dans le Canada.
Tel était l'état de la colonie, lorsque le gouvernement en fut confié, en 1747, à la G^Uissonière, qui joignait à des connaissances étendues un courage actif, et d'autant plus inébranlable, qu'il était raisonné. Les Anglais voulaient étendre les limites de la Nouvelle-Ecosse ou de l'Acadie, jusqu'à la rive méridionale du fleuve Saint- Laurent, n jugea que ces prétentions étaient injustes, et il résolut de les resser-
rer dans la péninsule où il croyait que les traités même les avaient bornés. L'ambition qui les poussait dans l'intérieur des terres, singulièrement du coté de l'Ohio ou de la Belle-Rivière, ne lui paraissait pas moins outré. Les Apalaches, à son avis, devaient être les limites de leurs possessions ; et il se promit de ne pas leur laisser franchir ces montagnes. Le successeur qu'on lui donna, pendant qu'il rassemblait les moyens de soutenir ce vaste dessein, embrassa ses vues avec toute la chaleur qu'elles pouvaient inspirer. On vit s'élever de tous côtés des forts qui devaient donner de la solidité à un système que la cour avait adopté, peut-être sans en prévoir, peut-être sans en peser assez les suites.
Alors commencèrent entre les Anglais et les Français de l'Amérique-Septeutrionale, des hostilités plutôt autorisées qu'avouées par leurs métropoles. Cette guerre sourde convenait extrêmem-cnt au imnistère de Versailles, qui, réparait peu à peu les pertes qu'il avait faites. Des échecs réitérés ouvrirent enfin les yeux à la
Grande-Bretagne, sur la politique de sa rivale. Georges II pensa qu'une situation équivoque ne convenait pas à la supériorité de ses forces maritines. Son pavillon reçut l'ordre d'insulter le pavillon Français sur toutes les rners. Il avait pris ou dispersé tous les vaisseaux qu'il avait rencontrés, lorsqu'on 1758 il cingla vers l'Isle-Royale.
Les Anglais attaquent le Canada. Ils
Y ÉPROUVENT d'abord DE GRANDS RE- VERS. Causes de ces infortunes.
La conquête de l'Isle-Royale ouvrit le chemin du Canada. Dès l'année suivante, on y porta la guerre, ou plutôt on y multiplia les scènes de carnage dont cet immense pays était depuis longtemps le théâtre. Voici quel en était le principe.
Les Français établis dans ces contrées y avaient poussé leur ambition vers le Nord, où les belles pelleteries étaient en plus grande abondance. Lorsque cette veine de richesses tarit ou diminua, le commerce:
— base tourna vers le Sud, où l'on découvrit l'Ohio, qui mérita le nom de Belle-Fvivière. Elle ouvrait la communication naturelle du Canada avec la Louisiane. En effet, quoique les vaisseaux qui entrent dans le fleuve Saint-Lament s'an'étent à Québec, la navigation continue sur des barques jusqu'au lac Ontario, qui n'est séparé du lac Erié que par un détroit sur lequel la France éleva de bonne heure le fort Niagara. C'est-là, c'est au voisinage du lac Erié que se trouve la source de l'Ohio, qui arrose le plus beau pays du monde, et qui, grossi par plusieurs rivières, va porter le tribut de ses eaux au Mississipi, dont il augmente la majesté.
Cependant les Français ne faisaient aucun usage d'un canal si magnifique.
Les faibles liaisons qui subsistaient entre les deux colonies, étaient toujours entretenues par les régions du Nord. La nouvelle route, beaucoup plus courte, beaucoup plus facile que l'ancienne, ne commença à être fréquentée que par un corps de troupes qu'on envoya du Canada, en 1739, au secours de la Louisiane, qui était
en guerre ouverte avec les Après cette exj:>édition, la route du Sud retomba dans l'oubli, dont elle ne sortit guère qu'en 1753. Ce fut l'époque où l'on éleva plusieurs petits forts sur l'Ohio, dont on étudiait le cours depuis quatre ans. Le plus considérable de ces forts, reçut le nom du gouverneur Duquesne, qui l'a\^it tait bâtir.
Les colonies Anglaises ne purent voir saiLS chagrin s'élever derrière eux des établissements Français, qui, joints aux anciens, semblaient les envelopper. Elles craignirent que les Apalaches, qui devaient i?ervir de limites naturelles aux deux nat ions, ne fussent une barrière insuffisante contre les entreprises d'un voisin inquiet et belliqueux. Dans cette défiance, elles passèrent elles-mêmes ces célèbres montagnes, pour disputer à la nation rivale la possession de la Belle-Pwivière. Cette première démarche ne fut pas heureuse. On battit les détachements qui se succédaient ; on détruisit les forts à mesure qu'ils s'élevaient.
Pour arrêter le cours de ces disgrâces^
et venger l'alTront qu'elles imprimaient à la nation, la métropole fit passer des forces considérables au Nouveau-Monde, sous les ordres de Braddock. Ce général allait attaquer, dans l'été de 1755, le fort Duquesne avec trente-six canons et six mille hommes,lorsqu'il fiit surpris^ à quatre lieues de la place, par deux cents cinquante Français, et six cents cinquante Sauvages, qui exterminèrent son armée. Ce revers inexplicable arrêta la marche des trois corps nombreux, qui allaient fondre sur le Canada. La terreur les obligea de regugner leurs quartiers ; et dans la campagne suivante, la circonspection la plus timide accompagna tous leurs mouvements.
Cet embarras enhardit les Français.
Malgré l'infériorité prodigieuse de leurs forces, ils osèrent, au mois d'août de l'an 1756, se présenter devant Oswego. C'était originairement un magasin fortifié à l'embouchure de la rivière de Choueguen, snr le lac Ontario. Situé presque au centre du Canada, l'avantage de sa position y avait fait élever successivement plusieurs ouvrage, qui l'avaient rendus un des meil-
leurs postes de ces contrées, Il était défendu par dix-huit cents hommes, qui avaient cent vingt et une pièces d'artillerie, et une grande abondance de munitions de toutes les espèces. Malgré tant de soutiens, il se rendit, après quelques jours d'une attaque vive et audacieuse, à trois mille hommes qui en formaient le siège. Cinq mille cinq cents Français et dixhuit cents Sauvages, marchèrent dans le mois d'août de l'année suivante au fort George, situé sur le lac Saint- Sacrement, et regardé avec raison comme le boulevard des établissements Anglais ; comme l'entrepôt où devaient se réunir les forces destinées contre le Canada. La nature et l'art avaient tout fait pour rendre impraticables les chemins qui conduisaient à cette place. Des corps distribués de distance en distance, dans les meilleures positions, étaient encore venus au secours de l'art et de la nature. Cependant ces obstacles furent surmontés avec une intelligence, une intrépidité, qui ne demandaient qu'un théâtre plus connu, poiu: embellir l'histoire. Les assaillants, après avoir
massacré ou mis en fuite un £,^rand nombre de leurs ennemis, arrivèrent devant la place, où ils réduisirent deux mille deux cents soixante-quatre hommes à capituler.
Ce nouveau malheur réveilla les Anglais. Leurs généraux s'appliquèrent, durant l'hiver, à mettre de la discipline dans les différents corps ; ils les accoutumèrent à combattre dans les bois, à la manière des Sauvages. Au retour de la belle saison, l'armée composée de six mille trois cents hommes de troupes réglées, et de treize mille hommes des milices des colonies, s'assembla sur les ruines du fort George. Elle s'embarqua sur le lac de ce nom, qui séparait les colonies des deux nations, et se porta sur Carillon, qui n'en était éloigné que d'une lieue.
Ce fort, qui venait d'être bâti au commencement de la guerre, pour couvrir le Canada, n'avait pas l'étendue convenable pour arrêter les forces qui l'a liaient assaillir. On forma donc à la hâte, sous le canon de la place, des retranchements de troncs d'arbres couchés les uns sur les autres, et l'on mit en avant de grands arbres renver-
ses, dont les branches coupées et affilées, faisaient l'effet de chevaux de Irise, T.es drapeaux étaient plantés sur le sommet des remparts, qui renfermaient trois mille cinq cents hommes.
Cet appareil formidable n'étonna pas les Anglais, résolus à laver la honte qui ternissait depuis si longtemps la gloire de leurs armes, dans un pays où la prospérité de leur commerce tenait au succès de leur bravoure. Le 8 juillet 1758, ils se précipitèrent sur ces palissades avec la fureiu: la pliLs aveugle. Inutilement on les foudroyait du haut du parapet, sans qu'ils pussent se défendre. Inutilement ils tombaient enfilés, embarrassés dans les tronçons d'arbres, au travers desquels leur fougue les avait emportés. Tant de pertes ne faisaient qu'accroître cette rage effrénée. Elle se soutint plus de quatre heures, et leur coûta plus de quatre mille de leurs braves guerriers, avant qu'ils abandonnassent une entreprise aussi téméraire que forcené.
Les actions de détail ne leur furent pas moins funestes. Ils n'msultaient pas un
poste, ou il ne lussent repoussés. Ils ne hasardaient pas un détacliement, qui ne fût battu ; pas un convoi, qui no fût enlevé. La rigueur même des hivers, qui devait les tarder et les défendre, était la saison où les èjauvages et les Canadiens iillaient porter le fer et le feu sur les frontières, et jusque dans le centre des colonies Anglaises.
Tous ces désastres avaient leur source dans un faux principe du gouvernement.
La cour de Londres s'était toujours persuadée, que pour dominer dans le Nouveau- Monde, elle n'avait besoin que de la supériorité de sa marine, qui pouvait facilement y transporter des secours et intercepter les forces de ses ennemis.
Quoique l'expérience eût démenti cette vaine prétention, le ministère ne chercha pas même à en diminuer les fâcheux eiiets par le choix de ses généraux. IVesque tous ceux qu'il chargea de remplir ses vues, manquèrent également d'intelligence, de vigueur et d'activité.
Les armées n'étaient pas propres à reparer les fautes des chefs. Les troupe?
KvaieiiL bien cette fierté de caractère, ce courage invincible que le gouvernement encore plus que le climat, donne aux soldats AngUiis : mais ces qualités nationnales étaient contre balancées ou épuisées par des iatigues excessives, que rien ne soulageait, dans un pays dépourvu de toutes les commodités de l'Europe. Quand aux milices des colonies, elles étaient composées de cultivateurs paisibles, qui n'étaient point aguerris au carnage par l'habitude de la chasse, et par la vivacité militaire de la phipôirt des colons Français.
A ces inconvéniens, pris dans la nature des choses, il s'en joignit qui provenaient uniquement de la faute des hommes. Les postes élevés pour la sûreté des divers établissements Anglais, n'avaient pas cette récip-rocité de soutien et de défense, cet ensemble sans lequel il n'y a point de force. Les provinces, qui avaient toutes des intérêts distincts, et qui n'étaient pas rapprochées par l'autorité d'un chef unique, ne coopéraient pas au bien commun avec ce concours d'efforts et cette unité de sentiments, qui seuls peuvent assurer le succès.
La saison d'agir so passuit en vaines disputes entre les colons et les gouverneurs. 'Tout |)lan d'opérations rejette par quelque asseml)lée, était abandonné. Convenaiton d'en adopter un, il devenait public avant son exécution et sa jmblicité le faisait souvent échouer. Entin, on était irréconciliablemeut brouillé avec les sauvages.
Ces peuples avaient toujours la prédilection la plus marquée pour la France.. C'était une sorte de retour, qu'ils croyaient devoir à la considération qu'on leur avait témoignée en leur envoyant des missionnaires, qu'ils regardaient plutôt comme des ambassadeurs du prince, que comme des envoyés de Dieu. Ces missionnaires, en étudiant la langue des sauvages ; en se conformant à leur caractère, à leurs inclinations ; en usant de tous les moyens propres à gagner leur confiance, avaient acquis un pouvoir absolu sur leur âme.
Les colons Français, loin de leur donner des mœurs de l'Europe, avaient pris celles du pays qu'ils habitaient: l'indolence de ces peuples pendant la fwix, leur activité
durant la guerre ; et leur amour constant pour la vie errante et vagabonde. On avait même vu plusieurs officiers distingués se faire adopter parmi ces nations. La haine et la jalousie des Anglais ont calomnié cette conduite, jusqu'à dire que ces hommes généreux avaient acheté à prix d'argent les crânes de leurs ennemis ; avaient mené les danses horribles qui accompagnent chez ces peuples l'exécution ; des prisonniers, avaient imité leurs cruautés et partagé leurs barbares festins, excès d'horreiu: incroyable, entièrement opposés à l'esprit de la nation à laquelle on osait les imputer.
De l'attachement décidé poiur les Français, naissait, dans ces nations, l'aversion la plus insurmontable pour les Anglais.
C'étaient, de tous les sauvages Européens, les plus difficiles à apprivoiser, si l'on en croyait ceux de l'Amérique. La haine de ceux-ci devint bientôt une rage, une soif de sang, quand ils virent leur tête mise à prix ; quand ils se virent proscrits sur leur terre natale par des assassins étrangers. Les mêmes mains, qui si long-
temps, avaient enrichi la colonie Anglaise du trafic des pelleteries, prirent la hache pour la détruire. Les sauvages coururent à la chasse des Bretons comme à celle des ours. Ce ne fut plus la gloire, ce fut le carnage qu'ils charchèrent dans les combats. Ils détruisirent des armées que les Français n'auraient voulu que vaincre, Leur fureur était si exaltée, qu'un prisonnier Anglais ayant été conduit dans une habitation écartée, la femme lui coupa aussi-tôt un bras et fit boire à sa famille le ssang qui en dégoûtait. Je veux, répondit-elle à un missionnaire jésuite, qui lui reprochait l'atrocité de cette action, je veux que mes enfants soient guerriers ; U jaut donc qu'ils soient nourris de la chair de leurs ennemis.
G. Thomas Raynai.
Prise de Québec par les Anglais bbf
Telle était la situation des choses, lorsqu'une flotte anglaise, où l'on comptait trois cents voiles, et qui était commandée par l'amiral Saunders, se fit voir sur le fleuve Saint-Laurent, à la fin de juin 1759. Par une nuit obscure et un vent très favorable, huit brûlots furent lancés pour la réduire en cendres. Tout eût péri infailliblement, hommes et vaisseaux, si l'opération avait été conduite avec l'intelligence, le sang-froid et le courage qu'elle exigeait. Mais ceux qui s'en étaient chargés n'avaient peut-être aucune de ces qualités, ou du moins ne les réunissaient pas toutes. Impatiens d'assurer leur retour à terre, ils mirent beaucoup trop tôt le feu aux bâtiments dont ils avaient la direction. Aussi l'assaillant, averti à temps du danger qui le menaçait, vint-il à bout de s'en garantir par son activité et par son audace.
11 ne lui en coûta que deux faibles navires.
Tandis que les forces navales échappaient si heureusement à leur destruction, l'armée, qui était de dix mille hommes, attaquait la Pointe de Levy, en chassait les troupes Françaises qui y étaient retranchées, y établissait ses batteries, et bombardait, avec le plus grand succès, la ville de Québec, qui, quoique située sur la rive opposée du ileuve, n'était éloignée que de six cents toises.
Mais ces avantages ne conduisaient pas au but qu'on s'était proposé. Il s'agissait de se rendre maître de la capitale de la colonie ; et la côte qui y conduisait était si bien défendue par des rédoutes, par des batteries et par des troupes, qu'elle paraissait inaccessible. Les assai [lans furent de plus en plus conlirmés dans cette opinion, après qu'ils eurent tâté le saut de Montmorency, où ils perdirent quinze cents hommes, et où ils auraient pu aisément perdre toute ce qui y avait été imprudemment débarqué.
Cependant la saison avançait. Le gé<
uéral Amlierst, qui devait faire une diversion du côté des lacs, ne paraissait point. On avait perdu tout espoir de forcer l'ennemi dans ses postes. Le découragement commençait à se manifester, lorsque M.
INIun-ay proposa de monter avec l'armée et ime partie de la flotte deux milles au dessus de la place, et de s'emparer des hauteurs d'Abraham, que les Français avaient négligé de garder, parce qu'ils les croyaient suffisamment défendues par les rochers très-escarpés qui les entouraient. Cette idée heureuse et brillante est reçue avec transport. Le 13 décembre, cinq mille Anglais débarquent avant le jour, et sans être apparçus, au pied des hauteurs. Ils y gTinipent, sans perdre un moment, et .s'y trouvent en ordre de bataille, lorsqu'à neuf heures ils sont attaqués par deux mille soldats, cinq mille Canadiens et cinq cents sauvages. Le combat s'engage et se décide en faveur de l'Anglais, qui, dès le commencement de l'action, avait perdu l'intrépide Wolf, son général, sans perdre la confiance et la résolution.
C'était avoir remporté im avantage con-
sidérable : mais il pouvait n'être pas decissif. Douze heures de temps suffisaient l)Our rassembler des troupes distribuées à quelques lieues du champ de bataille pour les joindre à Farméc battue, et marcher au vainqueur avec des forces supérieures à celles qu'il avait défaites. C'était l'avis du général Montcalm, qui blessé mortellement dans la retraite, avait eu le temps, avant d'expirer, de songer au salut des siens, en les encourageant à réparer leur désastre. Un sentiment si généreux ne fut }>as suivi du conseil de guerre. On s'éloigna de dix lieues. M. le chevalier de Levy, accouru de son poste pour remplacer Montcalm, blâma cette démarche de faiblesse. On en rougit ; on voulut revenir sur ses pas, et ramener la victoire. Il n'était plus temps. Québec, quoique aux trois quarts détruit, avait capitulé dés le 17 avec trop de précipitation.
L'Europe entière crut que la prise de cette place finissait la grande querelle de l'Amérique Septentrionale. Personne n'imagiiia qu'une poignée de Français, qui manquaient de tout, à qui la fortune
niéme semblait interdire jusqu'à l'espérance, osassent songer à retarder une destinée inévitable. On les connaissait mal. Ou perfectionna à la hâte des retranchements qui avaient été commencés à dix lieues au dessus de Québec. On y laissa des troupes suffisantes pour arrêter les progrés de la conquête ; et l'on alla s'occuper à Montréal des moyens d'en effacer la honte et la disgârce.
C'est-là qu'il fut arrêté qu'on marcherait dès le printemps en force sur Québec, }X)ur le reprendre par un coup de main, ou par un siège, au défaut d'une surprise. On n'avait encore rien de ce qu'il fallait }X)ur attaquer une place en règle : mais tout était combiné de façon à n'entamer cette entreprise qu'au moment où les secours qu'on attendait de France ne pouvaient manquer d'arriver.
Malgré la disette affreuse de toutes choses, où se trouvait depuis long-temps la colonie, les préparatifs étaient déjà faits, quand la glace qui couvi-ait tout le fleuve, venant à se rompre vers le milieu de sa largeur, y ouvrit un canal. On fit glisser
les bateaux à force de Lras, pour les mettre à l'eau. L'armée comi)Osée de citoyens et de soldats qui ne faisaient qu'un corps, qui n'avaient qu'une âme, se précipita, dès le 20 avril 1760, dans ce courant du fleuve avec une ardeur inconcevable. Les Anglais la croyaient encore paisible dans ses quartiers d'hiver ; et déjà toute débarquée, elle touchait à une garde avancée de quinze cents hommes, qu'ils avaient placée à trois lieues de Québec. Ce gros détachement allait être taillé en pièces, sans un de ces hasards singidiers qu'il n'est pas donné à la prudence humaine de prévoir. Un canonnier, en voulant sortir de sa chaloupe, était tombé dans l'eau. Un glaçon se rencontra sous ses mains ; il y gi-impa, et se laissa aller au gré du flot. Le glaçon, en descendant, rasa la rive de Québec. La sentinelle anglaise placée à ce poste, voit un homme prêt à périr, et crie au secours. On vole au malheureux que le courant emporte, et on le trouve sans mouvement. Son uniforme, qui le fait reconnaître pour un soldat Français, détermine à le porter chez le gouverneur,
où la force des liqueurs spirilueuses le raj> pelie un moment à la vie. Il recouvre assez de voix pour dire qu'ime armée de dix mille Français est aux 2X)rtes de la place ; et il meurt. Aussi-tôt on expédie un ordre à la garde avancée de rentrer dans la ville en toute diligence. Malgré la célérité de sa retraite, on eut le temps d'entamer son arrière garde. Quelques moment plus tard, la défaite de ce corps eût entrainé sans doute la perte do la place.
L'assaillant y marche cependant avec une intrépidité qui semblait tout attendre de la valeur, et rien d'une surj^risc, Il n'en était plus qu'à une lieue, lorsqu'il rcncon- 1 ra un corps de quatre mille hommes, sorti pour l'arrêter. L'attaque fut vive, la résistance, opiniâtre. Les Anglais furent repoussés dans leurs murailles, après avoir laissé dix-huit cents de leurs plus braves soldats sur la place, et leur artillerie entre les mains du vainqueur.
La tranchée fut aussitôt ouverte devant Québec. Mais comme ou n'avait que des pièces de campagne, qu'il no
vint point de secours de France, et qu'une forte escadre Anelaise remonta le fleuve, il fallut lever le siège dès le J6 mai, et se replier de poste en i)Os te jusqu'à Montréal. Trois armées formidables, dont l'une avait ■descendu le fleuve, Tautre l'avait remonté, et la troisième était arrivée par le lac Chami)lain, entourèrent ces troupes qui, peu nombreuses dans l'origine, excessivement diminuées par des combats fréquents <3t des fatigues continuelles, manquaient, tout-à-la-fois, de munitions de bouche et de guerre, et se trouvaient enfermées dans un lieu ouvert. Ces misérables restes d'un corps de sept mille hommes qui n'avait jamais été recruté ; et qui, aidé de quelques miliciens, de quelques sauvages' avait fait de si grandes choses, furent «nfin réduits à capituler ; et ce fut pour la colonie entière. Les traités de paix cimentèrent la conquête. Elle augmenta la masse des possessions Anglaises dans le nord de l'Amérique.
G. Thomas Ray.nal,
Voici d'après Théophile Lavallée, dans son Histoire de France, page 300, comment les Anglais entendaient étendre les limites de leur territoire en Amérique en 1755, et comment se r'alluma la guerre entre la France et l'Angleterre :
" L'Acadie cédée à l'Angleterre par les " traités d'Utrecht et d'Aix-la-Chapelle, " était une presqu'ile dont les limites sem- " blaient fixées par la nature ; les Anglais " prétendirent les étendre jusque sur le " Saint-Laurent, pour se donner la naviga- " tion du fleuve et cerner le Canada. Les " Français avaient découvert le INIississipi, " déclaré qu'ils prenaient possesssion de •' tout son bassin, et établi des forts sur ■* l'Ohio pour unir le Canada à la Louisiane, " isoler les Anglais des Indiens et les " resserrer entre les Apalaches et la mer : '* le gouvernement britannique prétendit
* que l'Ohio appartenait à ses colonies de
* la Nouvelle- Angleterre ; il donna l'ordre ' de chasser les Français de ses rives et y ^ fit construire un fort. Un officier fian-
* çais fut envoyé à la garnison de ce fort
" pour demander des explications : il fui " assassiné avec son escorte par les soldats " anglais que commandait un homme de- " venu autrement célèbre, George Wash- " ington (mai 1754)
" Alors la France commença des ar- " memcnts et se prépara à faire passer " trois mille hommes et neuf vaisseaux " dans le Canada. Le ministère anglais " déclara que ses flottes avaient l'ordre de " courir sus à tout vaisseau français qui " porterait des renforts dans l'Amérique. " La cour de Versailles répondit en ordon- " nant à ses marins de ne jias se défendre, " et en se plaignant à toute l'Europe des " procédés insolents de l'Angleterre : elle " offrit de négocier et néanmoins fit par- " tir des renforts pour le Canada. Le " gouvernement britannique envoya qua- " tre corps d'armée en Amérique pour " surprendre les colonies françaises ; il fit " sortir dix-huit vaisseaux, commandés " par Boscawen, à la poursuite de l'escadre " du Canada ; il lança ses corsaires sur " toutes les mers pour surprendre les mar- " chands français qui naviguaient sur la
foi des traités (juin 1755). Deux frégates de l'escadre du Canada furent ainsi attaqoées et prises par la flotte de Boscawen ; et en moins d'mi mois plus de trois cents bâtiments de commerce furent capturés par une piraterie si odieuse r[uc les ministres n'osèrent ni les vendre ni les partager entre les armateurs, et qu'ils les laissèrent pourrir sous le séquestre. Cependant il n'y eut pas une seule parole prononcée dans le parlement contre cette violation du droit des gens, et les historiens anglais avouent eux-mêmes le motif de cette infâme mesure. * C'était, disaient-ils, pour enlever à la France ses gens de mer au moment de la guerre qu'on voulait déclarer, guerre qui avait pour cause réelle l'accroissement de la marine française ; guerre injnste sans doute, mais nécessaire.' En effet ce coup de mams priva la marine française de douze mille matelots, et ce ne fut pas une des moindres causes des désastres qu'elle éprouva dans cette guerre.
" Les Ançflais flirent moins heureux
• sur le continent. Dos quatre corps d'ar- ' mée chargés de .sur])rGndre de tous côtés « les établissements français, le premier ^ réusit à expulser les colons voisins do ' l'Acadie ; deux autres opérèrent trop tard contre le Canada ; le quatrième,
'^ fort de trois mille hommes et coraman- '^ dé par Braddock, devait surprendre les " forts de l'Ohio ; mais la garnison fran- " çaisc du fort Du Quesne forma une em- « buscade de deux cents cinquante sol- " dats et de cinq cents sauvages dans une " forêt impénétrable, et la division an- " glaise y périt presque entière avec son " général (11 juillet 1755). Ses débris, <' ralliés par Washington, furent détruits " par les troupes qu'avait amenées l'esca- ** dre du Canada.
La défence du Canada est confiée au Marquis de Montcalm en 1758. — " Un <' homme du plus haut mérite, le marquis " de Montcalm, était chargé de la défence '• du Canada : avec quatre mille hommes " seulement, il battit vingt mille Anglais <• au fort d<î Ticonderago, prés du lac
Saint-Gerages ; mais il ne put empêcher la prise du fort Du Quesne sur POhio, ni celle de Louisbourg, qui, attaquée par seize mille hommes et vingt-trois vaisseaux, capitula après une défense héroïque (1758, 27 juillet), et fut détruite de fond en comble. — p. 308.
E7i 1760 le Ca?iada fut entièrement perdu pour la France. — " Pendant ce temps, " les Anglais envoyaient tout à l'aise des " renforts dans le Canada : ils y mirent " sur pied jusqu'à quarante mille hom- " mes ; leurs vaisseaux prirent ou chas- " sèrent tous les vaisseaux français. Mont- " calm, qui avait déployé sur ce théâtre '' obscnr des talents de premier ordre, " qui, abandonné de la métropole, avait " trouvé des ressoiuces dans les indigènes, ^< devait à la fin succomber. Six mille " Anglais assiégèrent Québec ; Montcalm, " avec quatre mille hommes, li\'ra bataille " poiu: sauver cette ville ; il fat battu et *' tué (1759, 10 sept.). Québec capitula. " Alors les forts de Niagara et de Ticon- " derago, qui assuraient la navigation des
" lacs et la communication du Canada " avec la Louisiane, tombèrent. L'année " suivante, les restes des Français, com- " mandés par Vaudrant, reprirent l'offen- " sive ; mais attaqués par trois corps d'ar- " mée, ils se renfermèrent dans Montréal, " furent contraints de capituler, et le Ca- " nada fut entièrement perdu." — p. 310.
Fxtrait des savantes et précieuses recherches de M. l'Abbé Faillon dans son livre sur la vie de Mme. d'Youville, qui nous font connaître Tétat du Canada en 1756, à la veille de passer sous la domination anglaise ; ainsique l'hospitalité et la charité que Mme. d'Youville exerça envers des prisonniers anglais.
Par suite de la guerre, le nombre de soldats malades ou blessés devint bientôt si considérable, que les religieuses de l'Hôtel-Dieu se virent contraintes de leur céder leur propre dortoir, et enfin de convertir en salle jusqu'à leur église, d'où l'on
retira le très-saiut sacrement pour le placer dans leur chœur. Dans ces circonstances, ]Mnie. d'Youville consentit volontiers, en 1756, sur la demande de M. Bigot, intendant, à ouvrir, pour les prisonniers de guerre malades ou blessés, une salle qui fut appelée pour cela la salle des A7iglais, et où elle les soigna jusque après la conquête du Canada, qui eut lieu en 1760. b'a charité en faveur des Anglais parut avec éclat dans les sacrifices qu'elle s'imposa pour assister ces prisonniers de guerre, dont fentretien était si considérable, que Tannée 1766, la dépense s'éleva à dix-huit mille francs. Il est vrai que le gouvernement français était censé défrayer Mme.
d'Youville ; mais il s'en fallait beaucoup que M. Bigot exécutât en cela les intentions du roi. 31. Bernier, commissaire des guerres, écrivait en 1759 : " Tout est monopole à Montréal: un seul boulanger, un seul boucher, avec privilège exclusif; une demi-douzaine de marchands et prête-noms enlèvent tout ce qui vient de France et les denrées du pays, pour en faire le paiti qui leur plaît, même avec le roi. Le pa-»
picr-monnaic, multiplié de plus en plus, est converti en lettres de change, qui no sont payaljles qu'en trois ans ; do là vient que dans les marchés qui se font en papier, on ne parle jtlus que de trois et quatre cents pour cent de bénéfice. Le prix de toutes choses a haussé de plus de sept fois (1). " Dans ces circonstances, où Mme.
d'Youville était obligée d'acheter les denrées à un prix excessif. M'. Bigot, qui aurait dû lui payer le prix de la ration de chaque soldat malade, le réduisit à la valeur de la viande seule ; et encore lorsque Mme. d'Youville était contrainte d'acheter la viande 4 francs la livre, il jugea à propos de ne la lui payer à elle-même que 3 irancs 10 sols ; en sorte qu'outre cet objet : " l'Hôpital, écrivait-elle, a perdu le pain, les pois, les menus vivres, les rafraîchissements et les frais de domestiques (2)." Bien plus depuis l'année 1757 jusqu'en 1760, où la guerre fut terminée, M. Bigot la payant toujours en papiers qui ne de-
(1) Archives du ministère de la guerre vol. 3540 pièce 45e
(2) Archives de l'Hôpital géucraL Leilre à l'abbé de l'IsIe-Dieu, 18 sept. 1165.
valent être convertis en nnméraire qu'après bien des années, et avec une perte énorme, comme il sera dit bientôt, pendant tout ce temps, Mme. d'Youville se vit obligée, afin de ne pas laisser périr les prisonniers, de faire des emprunts pour acheter à grand prix les vivres et les autres choses indispensables à leiur entretien, et même de supporter longtemps Pintérét de 'ces emprunts. Ils durent être considérables puisqu'à la cessation de la guerre le gouvernement français lui devait plus de 100,000 francs, dont la plus grande partie avait été employée à l'entrelien de ces prisonniers. — p. 142.
P. 14r5.— En 1757, ayant appris (1) que des sauvages alliés de la France avaient pris un Anglais nommé John, et craignant que, selon lem- coutume barbare et cruelle, ils ne le fissent périr par le feu, elle parvint à le retirer de leurs mains, en leur donnant deux cents li\T:es poiur sa rançon. Il paraît que ce prisonnier, par reconnaissance pour sa libératrice, se donna au service de l'Hô-
(1) Mme. d'YouviUe.
pital, ei que Mme. d'Youville le chargea de Toffice d'infirmier, pour le service des prisonniers anglais, dont presque personne, alors, parmi les Canadiens, n'entendaient la langTie, car l'inlirmier de cette salle était Anglais et s'appelait John, L'année suivante, elle reçut une petite fille anglaise nommée O'Fiaherty, que M. de Lavalinière, prêtre de Saint-Sulpice, avait retirée des mains des sauvages au moment où ces barbares allaient la faire périr par le feu. Ils l'avaient déjà attachée à un poteau avec Mme. O'Flaherty sa mère, et étaient prêts à les brûler l'une et l'autre, lorsque cet ecclésiastique, par ses prières, ses instances et ses promesses, parvint à les délivrer de la mort. Mme. d'Youville, se chargea avec joie de l'éducation de l'enfant, qui, par reconnaissance, se donna à elle, et devint même dans la suite sœur de charité.
Touchée de la misère où étaient réduits un grand nombre de prisonniers anglais après leur guérison, cette charitable mère des pau\Tes, non contente de leur avoir prodigué ses soins pendant leur maladie..
S'efforçait ensuite de leur donner de l'ouvrage pour leur procurer par ce moyen quelque secours. On voit, par le livre de ses comptes, qu'en 1757 elle en occupait 5 au service de Thôpital, 21 à la ferme de la pointe Sainte-Charles (1), et un sur les terres de Cliambly ; un autre travaillait à fliôpital comme maçon. La difficulté que Mme. d'You ville et ses filles trouvaient alors à prononcer les noms de ces étrangers, les faisait désigner, dans la maison, par leurs noms de baptême, Christophe Vanglais, Jean Vanglais et ainsi des autres.
Page. 146. — Durant la guerre, les Français, aussi bien que les Anglais, envoyaient çà et là divers petits corps de troupes composées, en partie, des sauvages, soit pour aller à la découverte, soit pour se surprendre mutuellement. Plusieurs fois, ces découvreurs anglais se montrèrent à la vue de la ville, dans la plaine Sainte-Anne (2), près de l'hôpital, où ils escarmouchaient
(1) Ou l'on bâtit maintenant le pont Victoria, prèide la rivière St. Pierre, rfoie du Compilateur.
(2) Maintenant coniiu sous le nom de Griffintown. Ho'.q da C.
avec les partis français et sauvages en-» voyés contre eux, et furent obligée de lâcher pied. Comme les sauvages tenaient à grand honneur de prendre leurs ennemis vivants, plusieurs de ces fuyards anglais, se voyant pressés entre les ramparts de la ville d'un côté, et le fleuve Saint-Laurent de l'autre, prirent le parti de se jeter dans l'enclos de l'hôpital ; et cette maison qui était l'asile de tous Icg malheureux, liit toujours pour eux un lieu de refuge dans ces occasions périlleuses. Non contente de les y recevoir, Mme. d'Youville avait encore la charité de les cacher, non dans quelque coin de la maison, où il aurait été facile de les découvrir par les pen^uisitions qu'on ne manquait pas de faire en suite, mais dans les caveaux de l'église même, où il était hors de toute vraisemblance qu'on se mît en devoir d'aller les chercher. Là, elle leur faisait porter à manger par ses filles, et leur fjurnissait libéralement tout ce qui leur était nécessaire, jusqu'à ce qu'elle jugeât le temps favorable pour les faire évader. Elle usait même d'un pieux stratagème pour qu'ils ne fussent point re^
connus en traversant les salles et les environs de riiôpital : c'était de les envelopper dans les grandes capes grises que les sœurs portaient l'hiver ; et ce moyen eut toujours le succès qu'elle s'en était promis. Un jour cependant que les sœurs conduisaient plusieurs Anglais pour les cacher dans les caveaux de Téglisc, et traversaient une salle ; un sauvage, allié des Français, atteint de la picotte, et môme alors privé de la vue par l'effet de ce mal, étant couché dans cette salle, reconnut, dit-on, à Todorat, pendant qu'ils passaient, que c'étaient des ennemis ; et que soudain entrant en fureur il s'efforça, nonobstant son mal, de sortir de son lit poiu: aller sur eux ; ce qu'il eût exécuté sans doute, si les sœurs ne l'eussent arrêté et retenu malgré lui.
Dans une autre circonstance un jeune soldat anglais poursuivit par un sauvage, s'étant enfui dans l'enclos de l'hôpital, et s'y voyant suivi par son agresseur, entra daiLS l'intérieur de la maison ; et comme l'autre le poursuivait toujours, il s'élance enfin dans un escalier, sans savoir s'il trouvera par là quelque issue, cet escalier
•oonduisait à hi salle de communauté, où se trouvait alors Mme. d'ï'ouvillo, occupée à la confection d'une tente pour les cara[)cmcnts. A peine averti par le bruit, elle voit entrer tout à coup ce jeune Anglais dans la salle, et, à l'égarement de. .ses traits, elle comprend qu'il est poursuivi par quelque ennemi. A l'instant, prenant dans ses bras et relevant cette vaste tente, elle fait signe au jeune soldat de se coiieher sur le plancher, et jette la tente sur lui. Il en était à peine couvert, qu'elle voit entrer, par la même porte, le sauvage, qui le poursuivait, le casse-tête à la main et le regard étincelant de colère et de fureur. Alors, sans rien perdre du calme ordinaire de son âme, et sans proférer une parole, Mme. d'You ville lui montre de la main une autre porte de la salle qui se trouvait ouverte dans ce moment. Le sauvage, croyant à ce signe que l'Anglais s'était échappé par là, se précipite aussitôt vers cette porte ; et ne le trouvant point sur soii passage, il sort de la maison pour le chercher au dehors. On comprend aisément quelle dut être la reconnaissance
du jeune Anglais, et nous verrous Lientot les heureux effets qu'elle produisit pour Mme. d'Youville et pour toute sa maison.
Extrémité où est réduit le Canada par le iléaii de la geurre en 1759.
Le Canada était alors menacé des horreurs d'une famine générale. " Depuis deux ans, écrivait 'M. Bigot, le 22 mai 1759, le peuple de Québec est réduit à une demi-livre de pain par tête, et le riche à un quarteron. Il ne me reste même de farine que pour en donner jusqu'à la fin de ce mois sur ce pied. Je compte commencer à faire vivre à la viande fraîche, le mois prochain, les femmes, les enfants et ceux (jui sont incapables de porter les armes. .1 e ferai tuer, à cet effet, les bœufs et les «•hevaux des charrues : il ne nous en reste «|ue de cette espèce, et même un cinquième des terres de ce gouvernement n'a pu être labouré cette année, faute d 'minimaux (1)."
(1) Archives du ministère de la guerre, vol. 3540. Canadi» pièce 66e lelire du 22 mai 1759.
L'Etat do. la colonie française fait craindre ({u'clle ne tombe prochainement aii pouvoir des Anglais. Tage 153.
Cependant, la disette qui croissait toujours davantage, et la mésintelligence qui s'était mise entre M. de Moncalm, lieutenant-général des armées du roi, et M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, ou plutôt commandant en chef de l'armée ; enfin, le petit nombre des troupes françaises, et d'autre part les grandes forces des Anglais, ne laissaient guère d'espérance aux Français de conserver la colonie, " A moins d'un bonheur inattendu, " écrivait M. de Moncalm, le 12 Avril " 1759, le Canada sera ])ris cette campa- " gne, et sûrement la camjiagne prochai- " ne. Les Canadiens se découragent.
" Nulle confiance en M. de Vaudreuil *' qui n'est pas en état de faire un projet " de guerre et n'a nulle activité. Nosprin- " cipes de guerre, vu notre infériorité, de- " V raient être de r emparer notre défen- " sive, pour conserver au moins le corps " de la colonie et en retarder la perte.
Mais on veut garder tous les postcSi comment abandonner des jw-sitions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières ? Les dépenses pour le compte de Sa IMajestè iront cette année à trente-six millions. J'ai parlé souvent avec respect sur ces dépenses à M. de V'audreuil et à M. Bigot. Chacun en rejette la faute sur son collègue. Les Canadiens qui n'ont pas part à ces profits illicites, haïssent le gouvernement.
" M. de Vaudreuil et moi ne sommes pas d'accord sur tout point. Je souhaik' de tout mon cœur m'étre trompé ; qu'il puisse se soutenir partout ; que les Anglais ne viennent pas à Québec ; ou que la navigation du lleuve Saint-Laurent, souvent, difâciie, lui donne le temps ]X)ur les précautions négligées, et que je pense qu'on aurait pu prendre d'avance. A Québec, l'ennemi peut venir si nous n'avons point d'escadre ; et Québec pris, la colonie est perdue. Cependant nulle précaution : J'ai écrit, j'ai dit, j'ai fait olïre de mettre de l'ordre, une disposition pour empêcher une
'•• fi'.isse manœuvre à la première alarme, " La réi)un.se : Nous avons le temps. (!)•"
}'rvisE DE Québec par les Anglais. (2)
(;e que AT. de Moncalm annonçait arriva eu effet de la sorte ; les vaisseaux Anglais remontèrent le fleuve Saint-Laurent et }>arurent à la vu de Québec sans éprouver de résistance, M. de Vaudreuil et M. Bigot j)our justifier leur conduite aux yeux de la cour, écrivaient : " Que les manœuvres *' des Anglais, en passant comme ils Ta- " valent fait sans aucun accident, la nuit "' aussi bien que le jour, par les endroits '• les plus dangereux du fleuve, avec des "■ vaisseaux de soixante-dix et quatre- ^' vingts canons, et même plusieurs en- '• semble, avaient bien fait connaître que
(1) Archives duminislère de la guerre, vol. 3540. Canada, piè( «• 40.
[2] Paee 154. Vie de Mad. d'Youville. par Labbé 1\ Pat'e 151.
" les pilotes français, entretenus en Cana- '' da depuis longtemps, n'avaient point •' pris une parfaite connaissance de la ri- " vière: les ennemis ayant fait passer " les vaisseaux de soixante canons, là où " les Français osaient à peine risquer un '• bâtiment de cent tonneaux (1)."
Enfin, le dénouement, fut tel que tout le monde sait : après un siège des plus désastreux, la ville de Québec était réduite à une enceinte de murailles, remplie de ruines, par l'effet de huit raille bombes et cinq cents mille boulets ; on regardait la campagne comme finie, lorsque les Anglais, dans la nuit du 12 au 13 de septembre 1759 , débarquèrent à l'endroit appelé l'Anse-des- Mères, qu'on regardait comme impraticable, et où, sur ce principe, on n'avait pas voulu faire la moindre redoute. ^I. de Moncalm, prévenu trop tard, et n'ayant avec lui qu'une partie de ses troupes, livre à la hâte une action générale, qui finit par une déroute entière des siens ; il périt lui-même de ses blessures,
(1) Archives de la marine. Letîrede MM. de Vaudrcui el Bigol au nmiistre. da 22 oci. nô9.
et sa mort, qui jcte la consternation dans la ville, est bientôt suivie d'une capitulation, qui la fait tomber au pouvoir des ennemis. (1)
Après la ruine de Québec, un i^'aiid nombre de particuliers de cette ville se réfugièrent à Ville Mtiric ; de ce nombre llit M. de Tontbriant. Ce prélat (2,) après avoir eu la douleur de voir consumer sa cathédrale par le feu des ennemis, et l(^.s murs de son palais épiscopal s'écrouler jusque dans leurs fondements, se retira au séminaire de ^aint-Siilpice de Ville Marie, où il mourut le 8 juin de Tannée suivantes Le grand nombre d'étrangers réfugiés dans cette dernière ville dut y augmenter encore la disette. On y payait jusqu'à six francs la douzaine d'œufs ou la livre de beurre, et jusqu'à quatre-vingt francs 1m livre de mouton. Une main de papier se
[1] Ministère de la s-uerre vol. 3510, pièce 102. Lettre;, lie M. Beniier 15 001.1759.
(2) Son corps qui avait été déposé au ccnlre des muraille? «1p la vieille église paroissiale fut retrouvé en 1836 Jors dt ieurs il£?;nolitioixs. Note du C,
vendait vingt-quatre francs, et le reste a ])roportion. (3)
Dans le courant du mois d'août 1760, on apprit que trois armées ennemies étaieJit en marche pour se réunir à Ville Marie, et soumettre à la puissance britannique cette ])lace,qui composait alors tout le reste de la colonie française. La principale de ces armées venait par le lac Ontario, sous les ordres de M. Amherst, commandant en chef; une autre par le lac Champlain, et la troisième venait de Québec, sur des vaisseaux. Cette dernière était commandée par M. IMurray, qui incendiait sur son chemin toutes les habitations où il n'y avait point d'hommes en état de porter les armes, et obligeait les habitants à prêter serment de fidélité au roi d'Angleterre. Aussi la crainte qu'inspirait partout sa marche porta-t-elle un grand nombre d'habitants à se réfugier à Montréal. Enfin, le 6 du mois de septembre, l'armée du lac Ontario ayant débarqué le matin dans Pile de Montréal, son avant-gai d<^
(l) Archives de la marine. 9 ^'ov. 1759descripTion de l m;=;Ore du Canada,
parut à ]a vue de la ville, et le lendemain malin cette place fiit investie i)arlcs trois armées, qu'on jugea être composées d'environs trente-deux mille hommes, dont vingt mille de troupes réglées (1) Jamais, en Amérique, ou n'avait vu de j)lus Indles combinaisons militaires, ni tant de Ibrces réunies sur un même i)oint et dantj un même instant. (2) La ville, cej)en- <i:tnt, n'avait qu'une muraille terrassée, construite uniquement pour la défendre d'un coup de main, et était incapable de soutenir l'attaque de tant de forces, sui^ tout de résister à l'artillerie formidable de l'ennemi. Elle n'avait d'ailleurs que deux mille cinq cents hommes de troupes pour toute défense.
L'eiuiemi, quoique en état de remporter d'emblée parut vouloir la réduire par son artillerie, et il ne lui fallait qu'une nuit pour la mettre en cendres, toutes le> )naisons n'étant couvertes alors que de Imrdeaux de cèdre, et un grand nombre
(1) Archives du ministère de la guerre vol, 3540pièoe 112e [2] Archives de la mariii'^ 25 sep. IIGO. Lettre de M. Ikr-
étant construite en Lois, selon l'usage de ce temps. (1) La tranchée fut donc ouverte de trois côtés. (2) Comme l'hôpital général était situé hors des remparts de la ville, l'un des généraux anglais, qui était dans la plaine J^ainte-Anue, prenant ce bâtiment nouvellement environné de ses murs de clôture pour quelque retranchement où les assiégés devaient se défendre, ordonna de tirer le canon sur Phôpitai. Les artilleurs se mettaient déjà en mesure d'exécuter ses ordres, lorsqu'un jeune anglais, apprenant cette résolution, court siir-le-champ vers le général, se jette à ses genoux et le conjure, les mains jointes, de suspendre un instant l'exécution de ses ordres et de l'écouter. C'était un de ceux à qui ^lad. d'Youville avait sauvé la vie en le cachant et le nourrissant dans son hôpital. Il dit donc au général que ce bâtiment n'est point un retranchement de g-uerre ni une maison ennemie aux Anglais que c'est un hôpital dirigé par des scêurs.
(1) Evénements du Canada
(•2)A.rchives de l'hôiel-JDieu de la Flèche. Lelifc des sœurs t^c Ville Marie-
et par de bonnes sœurs, auxquelles lui et plusieurs autres soldats de son armée sont redevables de la vie, et il s'empresse de lui raeonter l'accueil si bienveillant qu'il avait reçu d'elles, et toutes les autres circonstances de son évasion. A peine le général a-t-il entendu ce récit, qu'il donne ordre aux artilleurs de surseoir ; et en même temps, pour s'as<<urer de la vérité du fait, il détache cinq ou six officiers, dont plusieurs parlaient très bien le français, et les envoie recoiinaître cette maison. Dès que Mad. d'You ville eut appris le sujet de leur visite, elle s'empressa de les accueillir avec tous les égards qui étaient dus à leur rang. Elle leur fit parcourir la maison, les conduisit ensuite dans la salle de communauté, où elle les combla de marques d'honneur et d'estime, leur offrant du vin, des biscuits et d'autres rafraîchissements ; et enfin, elle s'insinua si bien dans leurs esprits par cette politesse distinguée qui lui était naturelle, que tous ces officiers, ravis d'une si honorable réception, se retirèrent remplis de respect
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pour sa personne et d'estime pour toLite sa communauté. (1)
Cependant le peuple immense qui s'était réfugié dans la ville, effrayé à la vue de cette armée formidaljle qui l'environnait de tous côtés, courut en foule implorer M. de Vaudreuil pour sauver leurs vies et leurs biens des mains des sauva très, qui s'étaient réunis de toute part aux Anglais ; et sans différer davantage, le lendemain, 8 septembre, M. de Vaudreuil signa la capitulation, qui fit passer le Canada sous la domination de l'Angleterre ; *2) après quoi il repassa en France avec l'état-major et le peu de troupes qui lui restaient. (3)
( 1 ) >iemoire particu lier.
(•2) Kvèaernents du Canada, pière 113.
(S) Lelire du Chevalier de Lévis 27 Nov. 1766. à R^xh-lie. Pièce 129e.
Au mot, affaires crz^mérique, nous extrayons les passages suivants : — Paire fi37. Anquetil. Histoire de Franc*-.
" Pendant qu'avec une suraboudanct' ♦îe zèle, les docteurs traitaient les aliàires de PEglise, des commissaires français et anglais commencèrent à la fin de septem* hre 1750 à discuter à Paris, avec une pu* tience de négociateurs, les intérêts que les stipulations mal définies de la paix d'Aixla-Chapelle avaient laissés à régler entre la France et l'Angleterre. Ces intérêts étaient : lo, les limites de l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, que les Anglais étendaient jusqu'au fleuve Saint Laurent, et que les Français, au moyens des forts de Beau-Séjours et de Gasparaux, qu'ils avaient bâtis dans l'isthme, vis-à-vis de t'.eux qu'y avaient les Anglais, resserraient dans la péninsule entre Terre-Neuve et hi Nouvelle-An2leterre, <fcc.
'' Pendant les controverses, qui durèrent
cinq ans, tantôt animées, tantôt languissantes,, les deux nations se tenaient comme dans nn état de guerre. Les français bâtissaient des vaisseaux et renforçaient leur marine ; les Anglais virent dans ces précautions non-seulement l'intention de se défendre, mais même le dessein formé d'attaquer ; et , croyant devoir trancher par l'épée le nœud des difficultés, dont ih craignaient peut-être que la solution ne fût pas à leur avantage, ils prirent brusquement le parti de prévenir leurs adversaires, et portèrent, en 1754, les hostilités sur les confms des provinces objets de la querelle.
" Ils avaient franchi les montagnes des Apalaches, qui séparaient leurs colonies des colonies françaises du Canada et de la Louisiane, prétendant qu'un espace de mille ou douze cents lieues ; interposé entre ces deux provinces, ne ponvait en faire partie, et qu'ils y avaient un droit égal aux Français. Ceux-ci, qui avaient le plus grand intérêt à ne pas laisser interrompre la communication de leurs établissements; alléguaient la possession, et
apportaient en preuve une chaîne de forly qu'ils avaient construits dans ces déserts, tant sur les lacs d'où coule au nord le fleuve Saint-Laurent, que sur TOhio, qui l)rcnant sa source près des mêmes lacs, descend au midi dans le Mississipi, et par ce fleuve dans le golfe du Mexique. JNlais cotte preuve était le grief même dont se ])laignait l'Angleterre, qui méditait la ruine de ces points d'appui, et qui, dans ce dessein, cherchait à îs'en donner à elle-même de semblables dans ces contrées. Delà la construction furtive de divers forts, et entre autres de celui de la Nécessité, dans le voisinage du fort Diiquesne, que les Français avaient sur rOhio.
" In.-truit de cette entreprise, le commandant des établissements français sur rOhio dé})Ute au fort de la Nécessité un officier nommé Jumonville, chargé d'une lettre par laquelle les Anglais étaient in- • vités à ne point troubler la paix par leurs sourdes usurpations. INIais, tandis que l'envoyé, croyant se rendre à une conférence pacifique , se détachait d'une escorte de
cinquante hommes qui l'accompagnait, il est assassiné d'un coup de fusil, et sa troupe e,st arrêtée prisonnière. Le chef qui commandait les Anglais en cette circonstance était le major Washington, qui depuis s'est rendu si célèbre par des exploits d- un autre genre .
" Cet événement était du 24 mai, et, dès le 8 juillet, Villiers, frère de Jumonvjlle, envoyé pour punir les violateurs du droit des gens recevait à capitulation le fort lie la Nécessité, qu'il eut pu emporter d'assault, s'il eût été moins généreux. A Tctonncm.ont extrême des sauvages, qui ne j)Ouvaient comprendre sa modéro,tion, il sacrifia sa vengeance particulière à la satisfaction de rompre les liens des compai^nons de son frère. La promesse lui fut. donnée de les faire revenir de Boston, où îls avaient été conduits ; mais elle ne fut jamais entièrement exécutée.
" L'expédition la plus considérable, dirigée contre le fort Duquesne, fut confié(î îui général Braddock, otîicier disigné par le duc de Cumberland lui-même, commet és-o.lement recoramandable et sous le rap-
port du courage et sous celui des connais^» sances militaires. Mais cette tarique de manœuvres et de déploiements, dor.; Braddock pouvait être fier en Europe, émit uu talent inutile dans les forêts épaisses et infréquentées de l'Amérique. Cependant il lui donna de la présomption, et elle s'acrut encore par la comparaison qu'il fit de la supériorité de ses troupes, montant à cinq à six mille hommes avec le petit nombre de ses adversaires. Parti du fort Cumberland, sur la fin de Juin 1755, et instruit que les Français attendent un renfort, il se hâte de prévenir cette jonction, et, plein de la pensée que Termemi doit trembler de son approche et se cacher dans ses retranchements, il ne s'occupe que de l'atteindre, et néglige d'explorer les voies qui conduisent à lui. Le 9 juillet, il touchait presqu'àson but, et s'applaudissait à la fois de son habileté, de sa diligence et de la rectitute de son jugement, lorsqu'au milieu d'une gorge étroite, et au plus épais d'un bois presque impraticable, Une décharge inattendue, partant d'ennemis invisibles, jette une terreur panique
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dans sa troupe, qui se débande aussitôt. Braddock essaie en vain de la rallier, Tofficier seul entend sa voix ; mais ce faible support ne peut rappeler la fortune du combat, et Timprudent général, honteux de reculer, et s'obstinant à tenir ferme, ne fait qu'assurer sa ruine. Cet heureux coup de main fut le fruit du courage de deux cents cinquante Français seulement, et de cinq à six cents sauvages qni les secondaient, et qui, montés sur des arbres, ou tapis derrière des broussailles, portaient dans fe> rangs anglais, avec une adresse merveilleuse, des coups certains, (|ui s'adressèrent principalement aux officiers. Le général Eraddock fut du nom- ]jre de leurs victimes ; et ce fut Washington qui fit la retraite. On trouva sur Braddock tout le plan do l'invasion du Canada, tracé en pleine paix })ar son gouvernement, qui, sans doute s'était ]iroposé de faire concorder les opérations maritines avec celles qu'il j^roj était sur terre."