LA CAMPAGNE DE
M. DE Lévis.
Capitulation de Montréal. (*)
" Nous étions vaincus, coupés de toute communication avec la mer et la France et menacés de toutes parts ; toutes les troupes des Tays d'en haut sans comnuinication avec l'armée du Canada j un pays sans ressources pour le théâtre de ja guerre, depuis que cinq années de famiiif l'avaient épuisé ; |>resque plus de munitions ; trois armées anglaises presque aussi nombreuses que la population canadienne toute entière, qu'elles ne parvenaient pa.s encore à dompter ; point de secours à attendre de la France, épuisée elle-même, ruinée, vaincue en Allemagne et n'ayant plus de marine 5 et cependant M. de Lévis, •{^spérant encore, continua la guerre
(*) Ce chapitre est extrait de l'ouvrage publié à Paris en 1855, sous le titre de " Le Canada sous 1» «ioininalion fraiiçàise, par L. Dussieux." Page 01).
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et résolut de prévenir les Anglais en leur enlevant Québec, ce qui mettait à néant leurs projets pour cette année.
Ils s'apprêtaient en effet, à faire converger toutes leurs forces sur Montréal, par le haut et le bas Saint Laurent, pour y cerner l'armée française et la forcer à capituler, pour réaliser enfin le projet qu'ils poursuivaient depuis trois ans.
M. de Lé vis rassembla à IMontréal environ 7,000 hommes, soldats, Canadiens, et sauvages encore fidèles, et, le 28 avril,il parut sur le plateau d'Abraham. Le général Murray avait chassé toute la popu]r lion de la ville pour éviter qu'elle ne se soulevât contre lui pendant qu'il serait aux ])rises avec les Français. Sûr de ces^ dernières, il sortit de Québec avec 6,000 hommies et vint livrer bataille à M. de Lévis, sur le plateau d'Abrahan. Après deux jours de combats, INJurray fut vaincu, écrasé, perdit toute son artillerie ; la seule chose qu'il put sauver, au prix des efforts les plus énergiques et des sacrifices les plus énormes, ce fût sa retraite sur Québec j-
oi'i il alla se renfermer avec les débris (\<t ■Tion armée. I^a seconde bataille d'Abraliam, la dernière victoire que le dmpean français remjjorta on Canada, nous avait <'0uté 1,139 hommes tués et blessés (1). Aussitôt M, de Lé vis commença le siège do Québec, en attendant des secours et dos munitions de France.
Le gouverneur avait, en effet, envoyé •plusieurs officiers à Versailles pour demander des secours ; mais le ministère manquait de fonds et le peu d'argent dis- })onil)lc était employé en Allemagne.
Plusieurs ministres des finances, M. de- Silhouette, entre autres, avaient conçu le jirojet d'établir un impôt territorial qui eût frappé les terres du clergé et de la •^fioblesse et obligé les ordres privilégiés à contribuer aux charges d'Etat. Autant l'aristocratie anglaise mettait son orgueil, à contribuer par son argent, prêté ou donne aux succès de ses armées et de ses flottes, fuitant la noblesse française mit son or-
) Ce chiffe est celui des tués et blessés per.danî ( bataille et pendant le siège de Québec.
t^oW à ne pas payer l'impôt et à épuise? le Trésor par des dons et des pensions. Tous les ministres qui proposèrent l'impôt territorial furent chassés ; l'Etat resta sans ressources et ne put faire face aux exigences de la situation. Pendant le même temps où la marine disparaissait, faute d'argent, où nos co}onies,étaient conquises, faute de secours, le gaspillage des deniers publics était porté à son comble; Mme. de Pomimdour recevait, pendant les dix-neuf ans que dura "sa faveur," l'é^ norme somme de 36,924,140 livres de ce temps. Aussi le paysan canadien n^^ ix)int pardonné, même de nos jours, à lu ]x>litique de Louis XV, et, personnifiant dans un nom cette politique désastreuse, qui lui a fait perdre sa nntionalité, il accuse encore la Pompadour (1).
Le cabinet de Versailles ne put envoyer à i\L de Lévis que 400 hommes et six bâtiments chargés de vivres et de munitions,* encore une partie du convoi fut-elle prise
(1) Ampère, Promenade en Amérique,, dans la Revue des deux- mandées.
par la flotte anglaise, qui eroisait à l'entrée (lu .Saint-Laurent. M. de Lévis poust;ait le siù'ic de (^i^ébec viiroiirciisemont. et les Anglais ne pouvaient espérer tenir longtemps s'ils n'étaient bientôt scconrns. Le l.ï mai, assiégeant et assiégés apercurent quelques vaisseanx àrhorison;si c'était une flotte française, Québec revenait à la France ; sinon M. de Lévis était obligé de lever le siège. Anssi tout le monde, dit l'historien anglnis Knox, tournait-il avec la pins grande anxiété les yeux vers le bas du ileuve d'où chacnn espérait voir venir son salut.
C^était l'avant-garde de la flotte anglaise. " Nous restâmes quelque temps en suspens, n'ayant pas assez d'yeux pour la regarder, dit Knox... L'on ne put exprimer l'allégresse qui tranporta alors la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts, liiisant face aux Français, et pou!?-' séient pendtmt plus d'une heure des houras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air .... Enfin, il est imposible de se faire une idée de notre allégresse si l'on n'a pas souffert les extrémités d'un siège
et Ton ne s'est pas vu avec de braves amis et de braves compatriotes voué à une mort
cruelle " Le J7 mai, M. de Lévis leva
le siège de Québec et se replia sur Monttréal avec 3,000 hommes. Il ne pouvait en effet, rester à Québec, les Anglais étant maîtres par leur flotte du cours du Saint- Laurent, et pouvant ainsi lui couper sa retraite. Deux frégates, presque sans artillerie, composaient alors toutes nos forces maritines sous Québec. ^ lies furent prises après un vigoureux combat de deux heures ; leur généreux commandant, M. de Vauquelin et ses officiers rehistrent d'amener leur pavillon et se firent tous tuer. x\près la retraite de iM . de Lévis, les An- Ldais se mirent en campagne ; le général Murray remonta le Saint-Lanrent avec sa flotte ; et marcha sur Montréal ; le briga« (lier Haviland partit de Saint-Frédéric pour se porter également sur Montréal ; le général Amherst quitta sa position d'Oswego pour se joindre avec deux autres armées anglaises ; les Français allaient donc être entièrement cernés par des forces décuples ; toute retraite sur la mer ou
sur la Louisiane allait bientôt leur être enlevée.
M. de Lévis, clans cette situation fort grave, résolut de tenir jusqu'au bout.
Dans une lettre au ministre, écrite le 14? juillet, il lui dit: " Nous n'avons de poudre cjue pour un combat," et après avoir dépeint ralTreuse situation du pays et de Tarmée, il ajoute : " Assurez le roy que je mettray en usage tous les moyens de liiire tout ce qu'il sera possible pour la L'"loire de ses armes et luy conserver cette colonie (1)"
En effet, on se prépara à bien battre, et comme tons ces hommes avaient un grand cceur, tous se battirent admirablement. 1,000 hommes aux ordres de M.
Dumas, furent chargés de défendre la route de C^^iébcc contre INIurray ; Boucrainville, appuyé sur le fort de Tlle-aux- Noix, à l'entrée de la rivière Pàchelieu, fut opposé avec 1.200 hommes au brigadier llaviland ; le capitaine Pouchot (2), avee
(1) Dépôt de la guerre, pièce S6'
(2) Le capt. Pouchot, fait prisonnier à Nias^^ra, avait été échangé.
deux cents hommes, fut chargé de dé fendre le fort Lé vis, à l'entrée supérieure du Saint-Laurent, et le chevalier de la Corne, avec 800 hommes, fat placé au sault Saint-Louis, M. de Lévis avait encore 3,100 soldats et quelques centaines de miliciens et de sauvages à opposer à toutes les forces de Tennemi qui se montaient à plus de 40.000 combattants.
Los miliciens ruinés, épuisés de fatigue, manquant de vivres, désertaient ; et les Anglais incendiant les villages dont les habitants ne mettaient pas bas les armes, on se soumettait partout sur leur passage. Le découragement des colons était au comble ; ils voyaient, malgré leurs efforts héroïques, ils voyaient la j-jartie perdue, la lutte inutile ; leurs familles et euxmêmes mouraient de faim ; point de secours à attendre de France qui les abandonnait? de pins, ils venaient d'apprendre que le cabinet de A'ersailles suspendait le payement des lettres de change tirées par le Canada. On devait 40 millions aux colons ; tous étaient créanciers de l'Etat, ^' Ils ont tout sacrifié pour la conservation
du Canada, écrivait M. de Lévis au mrnistre ; ils se trouvent aetLiellement ruinés, sans ressources....'' Cette hideuse lianqueroute était la recompense que le colon recevait ; co fnt le dernier acte dn gouvernement de Louis XV en Canada.
Les miliciens et les villages se soumirent aux généraux anglais qui s'avançaient sur ]\Iontrénl. Boiirlamarqne ne put era- ])ôclier la flotte de Murray de forcer le j)assage devant Sorel ; BouGfaiuville fut obligé d'évacuer le fort de TIle-aux-Noix. Alurray et Haviland arrirèreut à Longiîeil, presque en vue de Montréal, où ils firent leur jonction. Le général Amhersè fut arrêté dans sa marche par le fort Lévis ; Pouchot se défendit pendant douze jours avec ses 200 soldats contre 11.000 Anglais qui Fassiégeaicnt ; il ne se rendit c{u'aprés que les remparts du fort eurent été détruits et toutes ses pièces mises hors de service ; tous se?r ofiiciers et le tiers de la garnison avaient été tués ou blessés. En prenant le fort Lévis, le général Amherst avait coupé à M. de Lévis sa ligne de retraite sur la Lomsiane, et avait ainsi
•complété rinvcstissement de Montréal- Araherst, repoussant M. de La Corn»- 4-levant lui, descendit le Saint-Laurent et arriva, le 6 septembre, à la Chine, village situé dans le sud de l'île de MontréaL
Le 8 septembre, les trois armées anirlaises, comptant sur ce point plus de *20.000 hommes (1) et une formidable artillerie, se préparèrent à attaquer Montréal. Cette ville n'était revêtue que d'une simple " chemise " ou mur de deux a trois pieds d'épaisseur, avec fossé, pour la mettre à Tabri d'une surprise des Iro- <piois ; elle n'était donc pas en état de sr «îéfendre contre les Anglais, sans quoi M. (le Lé vis l'eût défendue et bravement ; oii n'avait que six pièces d'artillerie, quinze jours de vivres et 3,500 hommes. Les habitants de Montréal, pour sauver ce '»[ui leur restait de bieiLS, ne voulaient plu* continuer à se battre.
M. de Vaudreuil tint un conseil de j^'uerre, dans lequel on résolut à l'unanimité
(1) Lettre de M- Bernier, commissaire des guerres adressées au ministre, catées du 12 et dii 25 5ejt:emb,ej Dépôt de la guerre, pièce 102 et 111.
de capituler, afin d'obtenir des conclition.«F avantageuses aux colons que l'on ne pouvait plus sauver du joug anglais. Le général Amherst accorda la capitulation qu'on lui proposa (1), mais il refusa les Vionneurs de la guerye pour les troupe» françaises. Il semble que le général anglais, qui avait été obligé de mettre bas les armes à la honteuse capitulation de Closter-Seven, en Allemagne, ait voulu prendre sa revanche en Canada (2). M.
de Lévis, indigné, se retira dans l'île de Sainte- Hélène avec toutes ses troupe s^ 2,200 hommes, et se prépara à s'y détendre jus u'à extinction, plutôt que de rendre honteusement son épée.
Mais le salut de la colonie et de ses pauvres habitants l'emporta dans le cœur de cet héroïque vaincu sur le point d'honneur militaire ; il finit par obéir à l'ordre formel de ^I. de Vaudreuil et posa les armes le 8 septembre 1760.
(1) Dépôt (le la guerre, pièce 1 13. La capitula tion de Montréal est en 54 arides ; elle est générale fct s'applique à toute la colonie.
(2) Lettre de Mr. Bernier, pièce 102, déjà citéei
Oe jour-là, le Canada devint possession de l'Angleterre ; les colons conservèrent le liLre exercise de leur religion, leurs lois et leurs propriétés.
Le gouvernement, Tintendant, les officiers de l'administration civile et militaire, 185 officiers, 2,^00 soldats et artilleurs, 500 matelots et les colons les plus marquants repassèrent en France.
A leur retour, M. de Vaudreuil et Bigot lurent traduits devant le Chàtelet j M. de Vaudreuil prouva son innocence, lut acquitté, et mourut de chagrin en 1764 ; Bigot et ses complices, au nombre de vingt, furent condamnés au banisseraent j>erpétuel et à la confiscation de leurs biens . L'année même de ce jugement, 1763, le traité de Paris cédait à l'Angleterre toutes les possessions de la Exauce dans l'Amérique du nord. Vingt ans après, en 1783, le traité de Versailles '•onsacrait l'indépendance des anciennes colonies anglaises devenues la république des Etats-Unis. Le but des Anglo- Américains était atteint ; ils s'étaient servis de l'Angleterre pour vaincre la France et kii
fuilevci* toutes les terres qu'elle possédait au sud du ïSaiut- Laurent et des lacs ; puis ils s'étaient servis de la France })our vaincre l'Angleterre : six von non xohis.
Nous terminons ce petit volume des souvenirs historiques du Canada en citant Topinion de Smollct, historien Anglais, oontmnateur de Thistoire d'Angleterre de David Hume et fesant voir comment il rend justice au courage et au talent de ceux à qui le sort du Canada était confié :
*' Le G septembre les Anglais débarquèrent dans IMle de Montréal.
" Il y aurait eu plus que de la témérité à entreprendre do tenir dans un endroit aussi l'dible, où Ton manquait de munitions et de toutes les choses nécessaires à la vie.
" Le ministère français avait envoyé })lusieurs bâtiments chargés de provisions et de toutes sortes de munitions au secours du Canada, sous l'escorte d'une frégate ; mais les officiers, ayant appris que fescadre anglaise était entrée dans le fleuve avant leur arrivée, relâchèrent dans la baie des Chaleurs sur la côte dcFAcadie, •où ils ne demeurèrent pas longtemps tran-
quilles. Le Capitaine Brj'son, qui commandait les vaisseaux de guerre demeurés à Louisbourg, mit à la voile aussitôt qu'il eut connaissance de leur arrivée, et les joignit pendant qu'ils étaient à l'ancre. Toute l'escadre, composée d'une frégate, de deux gros bâtiments de provisions, etde dix-neuf petits, dont la plus grande partie venait de prises faites sur les marchands de la Grande Bretagne, fut entièrement détruite, ainsi que deux batteries qu'on avait élevées })our la protéger. La ville française fut détruite et l'établissement ruiné.
" C'est ainsi que le reste du Canada tomba au pouvoir des Anglais. Si le courage, la discipline et la supériorité des talents avaient pu le garantir, il serait certainement resté à la France ; mais le mal venait de trop loin. Plusieurs des concessionnaires ont été obligés de restituer une partie des biens illicites qu'ils avaient acquis, en laissant détruire les fortifications, ou en les faisant reparer à bas prix sans aucune solidité, et en s'appropriant les sommes destinées à pourvoir les magasin» de munitions de cuerre et de bouche. "
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