‹ Souvenirs historiques et récits de chasseChapitre 103 sur 108 · Vers · texte numérisé non relu

Vers

Les animaux ne meurent pas tous de la même manière. Mon père (qu'Allah l'ait en pitié !) avait lancé un épervier blanc sur un francolin. Celui-ci s'abattit dans des broussailles, où l'épervier entra avec lui. Dans ces broussailles était un renard qui saisit l'épervier et lui coupa la tète. Or, c'était un des oiseaux de proie les plus vaillants et les plus agiles.

J'ai vu mourir bien des oiseaux de proie. Un jour, j'étais monté à cheval, et devant moi était un de mes serviteurs ayant avec lui un épervier blanc. Lancé sur des passereaux, il en prit un. Le serviteur vint, enveloppa dans sa robe le passereau suspendu au pied de l'épervier, qui secoua la tète, vomit du sang et tomba mort, tandis que le passereau, cause de sa mort, était égorgé. Gloire à Celui qui détermine l'époque des trépas !

Je passai un jour devant une porte que nous avions ouverte dans la citadelle pour une construction placée là. J'avais avec moi une sarbacane. Je vis un passereau sur un mur au-dessous duquel je me tenais ; je le visai avec une balle qui le manqua ; le passereau s'envola, tandis que mes yeux suivaient la balle qui descendit le long du mur. Or, le passereau avait passé sa tête par une brèche dans le mur. La balle tomba sur sa tête et le tua. 11 vint tomber devant moi et je regorgeai. Cette manière de l'atteindre n'était, ni avec préméditation, ni de propos délibéré.

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) lança un jour le faucon sur un lièvre qui s'était montré à nous dans une cannaie très épineuse. Le faucon le saisit, mais il réussit à lui échapper Le faucon s'assit sur le sol; le lièvre était parti. Je me mis à galoper moi-même sur une jument cap de more, une bête excellente, pour faire rebrousser chemin au lièvre. Les pieds de devant de ma jument se prirent dans un trou ; elle se retourna sur moi et remplit mes mains, ainsi que mon visage, de ces épines, pendant que ses pieds de derrière étaient disloqués. Puis le faucon se releva du sol après que le lièvre se fut éloigné, le rejoignit et lui fit la chasse. On eût dit que son but était de faire périr ma jument et de me nuire par ma chute au milieu des épines.

Un matin, le premier de radjah, nous jeûnions. Je dis à mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) : « J'aimerais sortir et m'occuper exclusivement de la chasse, au lieu de jeûner. » —

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Mon père répondit : « Soit. » Je sortis aussitôt, moi et mon frère Bahà ad-Daula Aboù 'i-Mouguitli Mounkidh (qu'Allah l'ait en pitié!), emportant un faucon, vers les cannaies. Nous venions de pénétrer dans des plants de réglisse, lorsque se dressa devant nous un sanglier mâle. Mon frère le frappa et le blessa. Le sanglier s'en retourna vers les réglisses. Mon frère dit : « Sa blessure le fera revenir et il ressortira. J'irai à sa rencontre, je le frapperai, je le tuerai. » — Je répondis : « Ne le fais pas! 11 frappera ta jument et la tuera. » Nous nous entretenions ainsi, lorsque le sanglier sortit pour gagner une autre cannaie. Mon frère s'avança vers lui, le frappa sur la saillie de son dos, où se brisa la pointe de la lance avec laquelle il l'avait frappé. Ce sanglier s'introduisit au-dessous d'une jument alezane, que mon frère montait, jument pleine depuis dix mois, au pelage blanc des pieds et de la queue, la frappa, la renversa et le renversa à terre. Quant à la jument, sa cuisse fut disloquée et elle périt. Pour ce qui est de mon frère, l'un de ses petits doigts fut détaché et son cachet fut brisé. Je galopai à la poursuite du sanglier, qui entra dans un plant de réglisse fertile et dans un champ d'asphodèles, où dormaient des bœufs, que je ne voyais pas du marécage où j'étais. Un des taureaux se leva et s'attaqua au poitrail de mon cheval, qu'il jeta à terre. Je tombai et mon cheval tomba, son mors ayant été brisé. Je me levai, je saisis ma lance, je montai à cheval et je poursuivis le taureau qui s'était précipité dans la rivière. De la berge où je m'étais arrêté, je le pointai avec ma lance qui s'enfonça dans son corps et s'y brisa sur une longueur de deux coudées. Le fer y resta après que la lance s'y fut brisée. Le taureau nagea vers l'autre rive. Nous appelâmes à grands cris des gens qui, de ce côté-là, frappaient sur des briques de terre destinées à la construction de maisons dans un village que possédait mon oncle paternel. Ils vinrent, se tinrent en observation, aperçurent le taureau sous une berge par laquelle il tentait en vain de remonter et se mirent à l'assommer avec des pierres immenses, jusqu'à ce qu'ils l'eussent tué. Je dis à l'un de mes aides de camp : « Descends vers lui. » Il se débarrassa de son équipement, se déshabilla, prit son épée et nagea jusqu'à lui, l'acheva, le tira par le pied et apporta sa dépouille, en disant : « Puisse AUàh vous faire connaître les

bénédictions du jeûne de radjah, que nous avons inauguré par la souillure du sanglier! »

Si le sanglier avait des griffes et des dents canines semblables à celle du lion, il ferait plus de mal que lui. J'ai vu, en effet, une femelle de sanglier que nous avions séparée de ses petits. L'un d'eux frappait avec son grouin le sabot d'un cheval monté par un écuyer qui m'accompagnait. A la taille il semblait le petit d'un chat. Mon écuyer tira de son carquois une flèche en bois, s'inclina vers le petit du sanglier, l'en perça et le tint en l'air sur sa flèche. Je m'étonnai de l'audace à combattre et à frapper un sabot de cheval chez un petit qu'on portait sur la flèche d'un archer.

Parmi les merveilles de la chasse, il est que nous sortions vers la montagne pour traquer les perdrix, à l'aide de dix faucons que nous occupions toute la journée, tandis que les fauconniers se dispersaient dans la montagne. Chaque fauconnier avait avec lui deux ou trois cavaliers d'entre les mamloùks. Avec nous, étaient deux valets dont l'un se nommait Pierre (Boutrous) et l'autre Zarzoùr Bàdiya. Toutes les fois que le fauconnier lançait le faucon sur une perdrix et qu'elle rappelait, on criait : « 0 Pierre » ; il accourait vers eux, rapide comme le dromadaire; et ainsi, tout le jour, il courait d'une montagne à l'autre, lui et son camarade. Puis, lorsque nous avions fait paître les faucons et que nous étions revenus, Pierre prenait un gros caillou, courait à la poursuite d'un mamloùk et l'en frappait. Le serviteur prenait un gros caillou et frappait Pierre. Les serviteurs ne cessaient pas de se combattre, eux à cheval, lui à pied, et de se lancer de gros cailloux de la montagne jusqu'à leur arrivée à la porte de Schaizar. Pierre n'avait pas l'air d'avoir passé la journée entière à courir d'une montagne à l'autre.

Parmi les merveilles des chiens braques, je raconterai qu'ils ne mangent pas les oiseaux, sauf pourtant les tètes et les pieds, où il n'y a pas de chair, ainsi que les os dont les faucons ont mangé la viande. Mon père (qu'AUàh l'ait en pitié !) possédait une chienne noire braque, sur la tète de laquelle les serviteurs posaient pendant la nuit le luminaire. Ils s'asseyaient ensuite pour jouer aux échecs, tandis que cette chienne restait immobile. Elle ne s'éloignait pas jusqu'à ce que ses yeux devinssent chassieux. Mon père (qu'AUàh l'ait en pitié) s'irri-

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tait contre ses serviteurs et disait : <( Vous avez aveuglé cette chienne » ; mais eux, ils ne se laissaient pas dissuader.

L'émir Schihâb ad-Dîn Màlik, fils de Sâlim, fils de Màlik, seigneur de KaFat Dja'bar, conduisit à mon père une chienne savante qu'on lançait au-dessous des sacres sur les gazelles. Nous voyions merveille de cette chienne, la chasse avec les sacres étant bien organisée. Celui d'entre eux qui occupait le premier rang était lancé d'abord, s'accrochait à l'oreille d'une gazelle, lui portait un coup. L'auxiliaire était lancé après le premier sacre et frappait une autre gazelle. Le deuxième auxiliaire était lancé et en faisait autant. Enfin, un quatrième sacre était lancé dans les mêmes conditions. Chacun de ces sacres frappait une gazelle. Le premier d'entre eux saisissait l'oreille d'une gazelle qu'il isolait de ses compagnes. Alors les autres sacres venaient tous le rejoindre et lâchaient les gazelles qu'ils étaient en train de frapper. Quant à la chienne, placée au-dessous des sacres, elle ne s'inquiétait d'aucune gazelle sur laquelle il n'y eût pas un sacre. Si par hasard l'aigle se montrait, les sacres s'éloignaient des gazelles devenues libres de s'enfuir et se remettaient à tournoyer. Nous voyions alors la chienne s'éloigner des gazelles, en même temps que les sacres, et décrire sur le sol au-dessous des sacres les mêmes tours circulaires que ceux-ci décrivaient dans l'air. La chienne ne cessait pas ses mouvements de rotation sous les sacres jusqu'à ce qu'ils descendissent à l'appel. Elle s'arrêtait alors et suivait les chevaux.

Il y avait entre Schihàb ad-Dîn et mon père (qu'Allah les ait tous deux en pitié !) une amitié, des relations par correspondance et par des messages. Schihàb ad-Dîn envoya un jour dire à mon père : « Je suis sorti pour chasser les gazelles. Nous avons attrapé trois mille petits en un jour. »

Et cela provient de ce que les gazelles abondent chez eux, sur le territoire de Kalat Dja'bar. Ils font campagne contre elles, achevai et à pied, à l'époque où les gazelles mettent bas, pour prendre ce qui vient d'être enfanté dans cette dernière nuit, dans la précédente, et deux ou trois nuits auparavant. On les ramasse comme on ramasse le bois à brûler et l'herbe.

Les francohns pullulent chez eux dans les cannaies, sur les bords de l'Euphrate. Lorsque l'on fend le ventre du francolin,

qu'on le vide et qu'on le bourre de poils, son odeur ne s'altère pas pendant nombre de jours. Il m'est arrivé de voir un francolin, dont on avait fendu le ventre et dont on avait sorti l'estomac. Il contenait un serpent, long d'un empan environ, qu'il avait mangé.

Nous tuâmes un jour à la chasse un serpent, du ventre duquel sortit un autre serpent qu'il avait avalé, qui s'échappa au-dessous de lui, à peu prés bien portant.

Dans les natures de tous les êtres vivants, existe l'hostilité du fort contre le faible.

L'injustice est un des caractères distinctifs des âmes. Si tu ti'ouves quelqu'un qui s'en abstient, c'est qu'il a un motif pour ne pas nuire.

Il serait impossible d'énumérer toutes les chasses auxquelles j'ai assisté pendant soixante-dix années de ma vie ; je n'y parviendrais pas. Et d'ailleurs, perdre son temps à des futilités est parmi les accidents les plus redoutables. Pour ma part, je demande pardon à Allah le Très Haut de gaspiller le peu qui reste de mon existence, en l'employant à autre chose qu'à la soumission, qu'à la conquête d'une rétribution et d'une récompense. Et Allah (qu'il soit béni et exalté !) pardonnera le péché et prodiguera les trésors de sa miséricorde. Il est le Noble qui ne trompe pas quiconque met son espoir en lui, qui ne repousse pas quiconque l'implore.

On lisait à la tin du livre en propres termes' : « J'ai lu ce livre d'un bout à l'autre en quelques séances, sous la direction de mon maître, mon grand-père, l'émir éminent, le savant supérieur, le chef parfait, 'Adoud ad-Dîn, le familier des rois et des sultans, l'autorité reconnue par les Arabes, l'homme plein d'un attachement pur pour l'émir des croyants (puisse AUàh prolonger sa félicité !). Et je lui ai demandé d'attester que j'avais exactement reproduit la tradition dont il est détenteur. Il y consentit en ma faveur et apposa son attestation autographe le jeudi 13 de safar, en l'an 610 ^ : c'est la rédaction authentique ; je rafRrme, moi, son grand-père, Mourhaf, fils d'Ousâma, en glorifiant Allah et en lui adressant mes prières. »

1. Ce n'est, plus rAutnbiofrraphic, c'est la souscription du manuscrit,

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