‹ Souvenirs historiques et récits de chasseChapitre 62 sur 108 · Le 14 août · texte numérisé non relu

Le 14 août

pièces d'or. îlgâzî dit : « Amenez-le vers l'atâbek. Peut-être, en lui faisant peur, lui arrachera-t-il une plus forte contribution. » On l'amena. L'atâbek buvait dans sa tente. Lorscju'il le vit s'avancer, il se leva, mit les pans retroussés de sa robe dans sa ceinture, brandit son épée, sortit vers Robert, et lui trancha la tête. îlgâzî rejoignit l'atâbek et lui fit des reproches : « Nous manquons, lui dit-il, même d'une pièce d'or pour la solde des Turcomans. Voici qu'un prisonnier nous offre dix mille dinars pour sa rançon. Je te l'envoie pour que, par la terreur, tu lui extorques une plus grosse somme, et tu l'as tué! » — L'atâbek répondit : « Pour ma part, je n'approuve aucun autre procédé pour provoquer la terreur. »

Puis ce fut le Baron Baudouin qui régna dans Antioche. Or, mon père et mon oncle paternel (qu'Allah les ait tous deux en pitié!) avaient rendu de nombreux services à Baudouin. Fait captif par Noûr ad-Daula Balak (qu'Allah l'ait en pitié !), il avait passé, après le meurtre de Balak, entre les mains de Housâm ad-Dîn Timourtàsch, fils d'îlgàzî, qui nous l'avait envoyé à Schaizar, afin que mon père et mon oncle paternel (qu'Allah les ait tous deux en pitié!) s'interposassent pour discuter le prix de son rachat. Il fut traité par tous deux avec de grands égards ; car, lorsqu'il était monté sur le trône, nous devions une contribution au maître d' Antioche. Il nous en avait relevé gracieusement et, depuis lors, nos relations avec Antioche s'étaient maintenues excellentes.

Telle était la situation de Baudouin, et il avait auprès de lui en audience l'un de nos envoyés, lorsqu'un navire arriva à As-Souwaidiyya. Un jeune homme en débarqua, couvert de vêtements usés. On l'introduisit auprès de Baudouin, auquel il se fit reconnaître comme le fils de Boémond(/6;z Maimoiln). Baudouin lui livra Antioche, en sortit, et alla établir ses campements en dehors de la ville. Notre représentant auprès du roi Baudouin nous a juré que celui-ci avait dû acheter sur le marché, le soir de ce môme jour, l'orge nécessaire à ses chevaux, alors que les greniers d'Antioche regorgeaient de denrées. Baudouin retourna ensuite à Jérusalem.

Le fils de Boémond, ce satan, fit subir à nos hommes une épreuve terrible. Un certain jour, il vint camper et dresser ses tentes à nos portes avec son armée. Nous étions déjà montés

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sur nos chevaux pour leur tenir tête. Pas un d'entre eux ne s'avança à notre rencontre. Ils ne quittèrent pas leurs lentes, tandis que nous chevauchions sur une éminence, les observant, n'étant séparés d'eux que par le cours de l'Oronte.

Le fils d'un de mes oncles paternels, Laith ad-Daula Yahyâ, fils de Mâlik, fils de Iloumaid (qu'AUàh l'ait en pitié!), sortit de nos rangs dans la direction de l'Oronte. Nous nous imaginions qu'il allait abreuver sa jument. Il s'enfonça dans l'eau, franchit le fleuve et se dirigea vers un petit détachement des Francs, immobile auprès des tentes. Lorsqu'il se fut approché d'eux, un de leurs cavaliers vint à sa rencontre. Les deux adversaires s'élancèrent l'un contre l'autre, mais chacun d'eux esquiva le coup de lance qui lui était destiné.

J'arrivai en hâte, à ce moment même, vers les deux combattants, avec d'autres jeunes hommes comme moi. Le détachement s'ébranla. Le fils de Boémond monta à cheval, ainsi que ses soldats. Ils se précipitèrent, rapides comme le torrent, La jument de mon parent avait reçu un coup de lance. Les premières lignes de nos cavaliers se heurtèrent aux premières lignes de leur cavalerie. Dans nos troupes, il y avait un Kurde, nommé Mîkâ'îl, qui avait atteint en fuyant leur avant-garde. Sur ses derrières, un cavalier Franc l'avait percé de sa lance. Le Kurde, étendu devant lui, gémit bruyamment et poussa les hauts cris. Je le rejoignis. Quant au Franc, il s'était détourné du cavalier Kurde et avait filé loin de ma route à la poursuite de cavaliers à nous, postés en nombre au bord du fleuve, sur notre rive. J'étais derrière lui, éperonnant mon cheval pour qu'il le rattrapât et que je pusse le frapper; mais je n'y réussis pas. Le Franc ne faisait pas attention à moi ; il était uniquement occupé de nos cavaliers groupés. Enfin, il les atteignit, toujours poursuivi par moi. Mes compagnons portèrent à son cheval un coup de lance mortel. Mais ses compagnons étaient sur sa trace, trop nombreux pour que nous pussions rien contre eux. Le cavalier Franc partit sur son cheval expirant, rencontra ses soldats, les ramena tous en arrière et s'en retourna sous leur protection. Or, ce cavalier n'était autre que le fils de Boémond, seigneur d'Antioche. Encore adolescent, il avait laissé envahir son âme par la terreur. S'il eût permis à ses soldats

d'agir, nous eussions été mis en déroute et refoulés jusque dans l'enceinte de notre ville.

Pendant la bataille, une vieille servante, nommée Bouraika, au service d'un Kurde de nos compagnons 'Alî ibn Mahboûb, se tenait au milieu des cavaliers sur la rive du fleuve. Elle tenait à la main de la boisson pour se désaltérer et pour désaltérer les hommes. La plupart de nos compagnons, lorsqu'ils virent les Francs s'avancer en telles masses, rebroussèrent chemin vers la ville, tandis que cette diablesse demeurait, n'étant nullement épouvantée par ce grave événement.

Et je vais mentionner un trait à propos de cette Bouraika, bien que ce ne soit pas ici la place; mais l'anecdote a des ramifications. 'Alî, le maître de Bouraika, était religieux et ne buvait pas de vin. Il dit un jour à mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) : « Par AUâh, ô émir, je ne me croirais pas autorisé par la loi à manger sur les fonds publics. Je ne veux manger que grâce aux bénéfices réalisés par Bouraika. » Et lui, ce sot, s'imaginait que ce trafic illicite était plus légitime que de s'adresser au trésor pour lui demander un salaire. Quant à la servante, elle avait un fils, du nom de Nasr, homme de haute taille, intendant d'un domaine appartenant à mon père (qu'Allah l'ait en pitié!), qu'il dirigeait avec un certain Bakiyya, fils d'Al-Ousaifir.

Bakiyya m'a raconté ce qui suit : « J'entrai, à la tombée de la nuit, dans la ville, voulant pénétrer dans ma maison où j'avais à faire. Lorsque j'approchai de Schaizar, j'aperçus au milieu des tombeaux, à la lueur de la lune, un être vivant qui ne paraissait ni un homme ni un animal sauvage. Je me tins à distance et je me sentis effrayé. Puis je me dis : « Ne suis-je donc pas Bakiyya? Que signifie cette crainte d'un être isolé? » Je déposai mon épée, mon bouclier et ma lance que j'avais avec moi et je m'avançai pas à pas, en entendant cet être chanter et parler. Puis, lorsque je me fus approché, je m'élançai sur lui, tenant dans la main un poignard, et je le saisis violemment. Or, c'était Bouraika, avec la tête découverte, les cheveux hérissés, chevauchant sur une branche, hennissant et tournant au milieu des tombeaux. Je dis : « Malheur à toi! Que fais-tu à cette heure ici? » — Elle répondit : « De la

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sorcellerie. » — Je repris : « Qu'Allah t'abomine, qu'il abomine ta sorcellerie et tes artifices entre tous ! »

L'énergie de cette chienne m'a rappelé l'attitude des femmes dans le combat qui eut lieu entre nous et les Ismaéliens *, bien qu'elles aient agi tout différemment. Dans cette journée, le chef des Ismaéliens, 'Alawân ibn Harâr \ se rencontra avec mon cousin Sinân ad-Daula Schabîb ibn Hâmid ibn Houmaid (qu'Allah l'ait en pitié !) dans notre château fort. Or, mon cousin était mon contemporain, venu au monde le même jour que moi : tous deux nous sommes nés le dimanche, 27 djoumâdâ, en l'an 488 '. Il ne prit point part au combat dans cette journée, tandis que j'en fus le pivot. 'Alawân voulut se l'attacher et lui dit : « Retourne vers ta maison ; emporte tout ce que tu pourras et viens, pour que tu ne sois pas tué. Car le château fort, nous en avons pris possession. » Schabîb rentra chez lui et dit : « Quiconque a quelque chose me le remettra. » Il parlait ainsi à sa tante et aux femmes de son oncle paternel, et chacune d'elles s'empressa de lui donner ce qu'il demandait. Sur ces entrefaites, voici qu'un homme entra dans la maison, couvert d'une cotte de mailles et d'un casque, portant une épée et un bouclier. A sa vue, Schabîb se crut perdu. Le personnage retira son casque. Il n'était autre que la mère de son cousin Laith ad-Daula Yahyâ (qu'Allah Tait en pitié !). Elle dit : « Que veux-tu faire? » — Il répondit : « Prendre tout ce que je pourrai, descendre du château fort à l'aide d'une corde et m'en aller vivre dans le monde. » — Elle reprit : « Quelle mauvaise action tu vas commettre! Tu laisserais tes cousines et les femmes de ta famille aux séducteurs pour t'en aller ! Quelle existence sera la tienne, lorsque tu te seras déshonoré dans ta famille et que tu te seras enfui loin d'elle ! Cours au combat pour les tiens, afin de te faire tuer au milieu d'eux. Qu'Allah te châtie, qu'il te châtie encore ! » Et cette femme (qu'Allah l'ait en pitié!) l'empêcha de fuir. Et désormais il devint l'un des cavaliers les plus estimés.

Dans cette même journée, ma mère (qu'Allah l'ait en pitié !) distribua mes épées et mes casaques rembourrées. Elle se ren-

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