Vers
d'OUSAMA IBN MOUNKIDH 153
et conquirent la forteresse. Les lieutenants de l'atâbek y arrivèrent et en prirent les clefs qu'ils firent parvenir à Housàm ad-Dîn Timourtàsch, fils d'îlgâzî, l'Ortokide, auquel l'atâbek la céda.
Il advint qu'une flèche d'arbalète atteignit au genou un homme de la troupe du Khorâsân et lui fendit la partie arrondie qui est à l'intersection du genou. Cet homme mourut. Au premier moment, après que l'atâbek se fut emparé de la forteresse, il fit mander les arbalétriers, neuf en tout, qui vinrent avec leurs arcs bandés sur les épaules. Il ordonna de détacher à chacun d'eux les pouces des poignets ; leurs mains se desséchèrent et dépérirent.
Quant à Ibn Al-'Ouraik, il soigna ses blessures et guérit, après avoir frôlé la mort. 11 était courageux, afi'rontant les dangers.
J'ai été témoin d'un fait du même genre. L'atâbek Zengui avait campé devant la forteresse d'Al-Bâri'a, qui est entourée de blocs de rochers sur lesquels on ne peut pas dresser les tentes. L'atâbek descendit dans la plaine et délégua dans le commandement les émirs à tour de rôle. Un jour, l'atâbek se dirigea à cheval vers ses troupes. Le roulement avait amené à leur tète Aboû Bakr Ad-Doubaisî, qui était mal outillé pour le combat. L'atâbek s'arrêta et dit à Aboû Bakr : « Va de l'avant, combats les ennemis. » Aboû Bakr entraîna ses compagnons, bien qu'ils n'eussent pas d'équipement. Les défenseurs de la citadelle firent une sortie contre les assaillants.
Un compagnon d'Aboû Bakr, nommé Mazyad, qui ne s'était encore fait connaître, ni par son ardeur batailleuse, ni par son courage, prit les devants, se battit avec acharnement, donna des coups d'épée dans les rangs ennemis, dispersa leurs masses et reçut plusieurs blessures. Je le vis lorsqu'on le transporta vers notre armée. Il semblait rendre le dernier soupir. Puis il guérit. Aboù Bakr Ad-Doubaisî en fit un officier, lui donna un manteau d'honneur et se l'attacha comme garde du corps.
L'atâbek disait : « J'ai trois serviteurs dont l'un craint AUâh le Très Haut et ne me craint pas. » 11 désignait ainsi Zain ad-Dîn Alî Koùdschek (qu'Allah l'ait en pitié !). « Le deuxième me craint et ne craint pas AUâh le Très Haut. »
Il désignait ainsi Nasîr ad-Dîn Sonkor (qu'Allah l'ait en pitié!). « Le troisième ne craint ni Allah ni moi. » Il désignait ainsi Salâh ad-Dîn Mohammad, fils d'Ayyoùb, Al-Yâguîsiyânî (qu'Allah l'ait en pitié !).
J'ai constaté chez Salâh ad-Dîn (puisse Allah se détourner de lui!) ce qui justifie la parole de l'atâbek à son sujet. Un jour nous avions assailli I.Ioms où, la nuit précédente, le soi avait été détrempé par une pluie si abondante que les chevaux ne pouvaient pas se mouvoir dans l'épaisseur de ce bourbier, tandis que les fantassins luttaient corps à corps. Salâh ad-Dîn s'était arrêté, m'ayant avec lui. Nous voyions les fantassins devant nous. L'un d'eux se rendit de grand matin vers les fantassins de Homs et se mêla à eux, sous les yeux de Salâh ad-Dîn. Celui-ci dit à l'un de ses compagnons : « Amène cet homme qui était à côté du déserteur. » On partit et on l'amena. Salâh ad-Dîn lui dit : « Quel était ce fantassin qui s'est enfui d'auprès de toi et qui est entré dans Homs? » — Il répondit : « Par Allah, ô mon maître, je ne le connais pas. » — « Tranchez-le par le milieu », s'écria Salâh ad-Dîn. — Je dis : « 0 mon maître, emprisonne-le, et fais une enquête sur le déserteur. S'il le connaissait ou s'il était uni avec lui par quelque parenté, tu lui couperas le cou. Sinon, tu aviseras. » Salâh ad-Dîn parut incliner à mes idées. Mais un de ses écuyers, placé derrière lui, dit : « L'un s'enfuit, on met la main sur son voisin. Qu'on lui coupe le cou ou qu'on le tranche par le milieu! » Sa parole mit en fureur Salàh ad-Dîn qui dit : « Tranchez-le par le milieu. » On lui lia le pied selon l'usage et on le trancha par le milieu. Cet homme n'avait commis aucune faute, sinon d'avoir persisté dans son attitude et d'avoir trop peu craint Allah le Très Haut.
J'ai vu dans une autre circonstance Salàh ad-Din, à notre retour de la bataille de Bagdâdh, alors que l'atâbek voulait faire montre de persévérance et d'énergie, alors qu'il avait ordonné à Salàh ad-Din de se diriger vers l'émir lyafdjâk poui- l'assiéger. Notre voyage au départ de Mausil dura six jours, avec des privations extrêmes, pour arriver à l'endroit où était l'émir et où nous le trouvâmes comme suspendu dans les montagnes du Koùhistân. Nous établîmes notre camp devant une forteresse nommé Mâsourra, où notre arrivée eut lieu au
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lever du soleil. Une femme se montra sur le rebord de la citadelle et dit : « Avez-vous apporté du coton écru ? » — Notre réponse fut : « Le moment nous semble peu propice à la vente et à l'achat. » — Elle reprit : « Nous voudrions du coton écru pour vos linceuls; car, d'ici cinq jours, vous mourrez tous. » Elle entendait par là que cet endroit était insalubre.
Salâh ad-Dîn s'établit et prit ses mesures pour attaquer la citadelle dès le lendemain matin. 11 ordonna aux sapeurs de pénétrer sous une des tours, la citadelle étant toute entière construite en argile et les hommes qui s'y trouvaient appartenant tous à la classe des laboureurs {faiiâh). L'attaque eut lieu, nous gravîmes la colline qui portait la citadelle, les troupes du Khorâsàn minèrent une tour qui tomba avec deux hommes, dont l'un mourut et dont l'autre fut fait captif par nos compagnons. On l'amena à Salâh ad-Dîn qui dit : « Tranchezle par le milieu. » — Je dis : « 0 mon maître, nous sommes au mois de ramadan, c'est un musulman, ne nous chargeons pas d'un péché par son meurtre. » — 11 reprit : « Tranchez-le par le milieu, afin que la citadelle capitule. » — Je répliquai : « 0 mon maître, la citadelle, tu la posséderas dans un instant. » Il répéta : « Tranchez-le par le milieu », et s'entêta dans cette résolution. On trancha l'homme par le milieu et aussitôt après nous prîmes possession de la citadelle.
On vit bientôt Salâh ad-Dîn s'avancer vers la porte, dans l'intention de redescendre de la citadelle, avec ses troupes victorieuses. Il confia la garde de la citadelle à quelques-uns de ses compagnons et partit pour s'installer un moment dans sa tente , tant que durerait la dispersion de son armée. Ensuite il monta à cheval et me dit : « Monte aussi. » Nous chevauchâmes pour aller vers les hauteurs de la citadelle. II s'assit, fit venir le gardien de la citadelle, qui devait le renseigner sur ce qu'elle renfermait et qui introduisit devant lui des femmes et des jeunes gens, des chrétiens et des juifs.
II se présenta une vieille, une Kurde, qui dit à ce gardien : « As-tu vu mon fils, un tel? » — Le gardien répondit : « Il a été tué; une flèche en bois l'a atteint. » — Elle reprit : « Et mon fils, un telf » — Le gardien répondit : « L'émir l'a tranché par le milieu. » Elle cria, se découvrit la tête, montra sa chevelure semblable à du coton cardé. Le gardien lui dit : « Tais-
toi à cause de l'émir. » — « Mais, répondit-elle, que reste-t-il à l'émir qu'il puisse faire contre moi? J'avais deux fils qu'il a tués. » On la renvoya.
Le gardien fit comparaître ensuite un vieillard {schaikh) très âgé, avec des cheveux blancs magnifiques, qui marchait sur deux bâtons. Il salua Salâh ad-Dîn, qui dit : « Qu'est-ce que ce vieillard? » — Le gardien répondit : « C'est l'imâm de la forteresse. » — « Avance, ô vieillard, s'écria Salâh ad-Dîn, avance! » Il le fit asseoir devant lui, étendit la main, le saisit par la barbe, sortit un couteau serré dans la ceinture de sa robe et coupa cette barbe à partir du menton. Elle lui resta dans la main en fils comme des articulations de doigts. Le vieillard dit à Salâh ad-Dîn : « 0 mon maître, comment ai-je mérité ta manière d'agir envers moi? » — L'émir répondit : « Par ta rébellion contre le sultan. » — « Par Allah, reprit le vieillard, je n'ai rien su de ton arrivée avant qu'à l'instant le gardien soit venu m'en instruire et me faire comparaître. »
Puis nous allâmes camper devant une autre citadelle, appelée Al-Karkhînî, dont le seigneur était aussi l'émir Kafdjâk, et dont nous prîmes possession. On y trouva un magasin rempli de vêtements cousus en coton écru, aumône destinée aux pauvres de La Mecque. Salâh ad-Dîn s'empara de ce que possédaient les habitants de la citadelle, chrétiens et juifs coalisés, et on les dépouilla de leurs biens, à la manière dont le pillage est pratiqué par les Grecs {Ar-Rotim). Puisse Allah (gloire à lui!) se détourner de Salâh ad-Dîn!
C'est à ce point du chapitre que je m'arrêterai pour lui appliquer ce vers dont je suis l'auteur :
Renonce à mentionner avec complaisance les assassins ; car ce qu'on raconte d'eux ferait blanchir ])armi nous les cheveux des noiiveau-nés.
Je reviens à rapporter quelques détails sur ce qui nous advint, à nous et aux Ismaéliens, dans la forteresse de Schaizar.
Pendant cette journée \ nu de mes cousins, nommé Aboû 'Abd Allah ibn Hâschim ((ju'Allâh l'ait en pitié!), vit en passant