Vers
d'ousàma ibn mounkidh 157
un Baténien dans une tour du palais de mon oncle paternel. Ce Baténien avait avec lui son épée et son bouclier. La porte était ouverte. Au dehors stationnait une foule nombreuse de nos compagnons. Pas un n'osait se diriger vers le Baténien. Mon cousin dit â l'un de ceux qui se tenaient là : « Entre vers lui. » Cet homme entra. Sans tarder, le Baténien lui asséna un coup et le blessa. 11 sortit blessé. Mon cousin dit à un autre : « Entre vers lui. » Cet autre entra, fut frappé, blessé, et sortit comme était sorti son prédécesseur. Alors mon cousin dit : « 0 chef (ra'^s) Djawâd, entre vers lui. » Le Baténien s'adressa au chef Djawâd en ces termes : « 0 artisan de souffrances que tu es! Que n'entres-tu pas? Tu fais entrer vers moi les autres hommes, tandis que tu demeures immobile. Entre, ô artisan de souffrances, pour voir de tes yeux. » Le chef Dja^vâd entra vers le Baténien qu'il tua. Ce DjaAvâd était un arbitre dans les luttes, un homme d'une grande bravoure.
Peu d'années se passèrent jusqu'à l'époque où je le revis à Damas *. 11 était devenu marchand de fourrages, vendeur d'orge et de paille, et avait vieilli, au point d'être devenu semblable à l'outre usée, de ne plus pouvoir chasser les rats de sa marchandise.
Qu'est-ce donc que la vie des hommes? Je m'étonnais des commencements de Djawâd pour aboutir à ce dénoùment et des changements que sa longévité avait apportés à son état. J'ai longtemps ignoré que la maladie de la vieillesse est générale, s'attaquant à tous ceux que la mort a oubliés. Mais, maintenant que j'ai gravi le sommet des quatre-vingt-dix ans, que le passage des jours et des années m'a épuisé, je suis devenu comme Djawâd le marchand de fourrages et non pas comme le prodigue (al-djaioâd), le dissipateur. La faiblesse m'a figé au sol, la vieillesse a fait rentrer une partie de mon corps dans l'autre, au point que je ne me suis plus reconnu moimême, que j'ai soupiré sur ce que j'étais hier et que j'ai dit en décrivant mon état :
Lorsque j'atteins de la vie un terme que je désirais, je souhaite le trépas.