‹ Souvenirs historiques sur la révolution de 1830 (volume 2)Chapitre 1 sur 19 · PERROTIN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PERROTIN, ÉDITEUR

^UE DES riLLESSAINTTIIOMAS, N<> i/ PLACE DE LA BOURSE

3TJIO

AVÀNT-PROPOS

liiEW n'est plus difficile que tV écrire l'histoire contemporaine. La proximité des événements, la connaissance personnelle des individus ont mis chaque spectateur à même de se former une opinion qu'il voudrait voir reproduire; mais ces opinions étant nécessairement fort diverses, il est impossible de les satisfaire toutes. S'il devait se borner à une simple nar^ ration, l'historien pourrait peut-être, à force de soin et d'exactitude, arriver à n'avoir pas de contradicteurs; sa mission est pluâ haute et plus étendue. Il doit non-seulement tracer le tableau fidèle des faits, mais encore il doit les peser, les apprécier et porter, en un mot, un jugement équitable et impartial. L'idée que je me fais du devoir de l'historien, indique

a AVAITT'PROPOS.

assez que je n^ai pas eu la prétention d'écrire une histoire.

Acteur, assez important, des immenses événements qti'a vite ûâitre Tannée i83o, j'ai éprouvé le désir de conser<rer la trace de ce que j'avais fait. Ce désir est devenu un besoin impérieux pour moi, lorsque j'ai vu avec quelle insigne adresse , ou plutôt avec quelle impudente perfidie on falsifiait ce qui s'était passé sous nos yeux. Notre nature est oublieuse, et nous ne prenons guère )a peine de réclamer contre les mensonges intéressés dont nous sommes journellement témoins. Il en résulte que ces mensonges finissent par s'établir en quelque sorte comme des vérités, et que les faits les plus évidents sont ainsi complètement dénaturés. C'est contre ces mensonges que j'ai cru devoir protester en disant sans détour, sans. ménagement, sans flatterie, ce qtie je sais être la vérité.

Avec de pareillesdispositions et quelque goût pour le repos, on doit concevoir que je n'ai pas eu l'intention de donner une publicité, sul'lout immédiate, à ce que j'écrivais» Satisfait d'avoir consigné ce que j'ai vu , de l'avoir exprimé avec f rajucbîse et indépendanoe ^ j'attendais patiem-

AVA-WT-PROPOS. 3

ment, pour qu'il en fût fait un usage quelconque, le calme des passions, qui souvent n'est autre que celui de la mort; mais le pouvoir est envahi par des hommes qui, dès Torigine même de notre révolution , ont tout fait pour qu'elle avortât ; mais ces hommes poussent de tous leurs efforts le char de l'état dansline voie rétrograde; mais ils osent hypocritement soutenir qu'ils exécutent ce qu'a voulu la révolution de i83o; il devient donc indispensable de les démasquer, et quelque timide que soit ma voix, elle dmt recueillir toutes ses forces pour proclamer que ce sont des ennemis de la liberté qui nous gouvernent en ce moment. Voilà la cause vraie, sincère, unique, de la publicité anticipée donnée à ce que j'ai écrit sur la révolution de i83o; car, je le déclare, je dédaigne de répondre aux écrits calomnieux publiés syr cette époque , de quelque source qu'ils émanent. On me dit que je vais susciter contre moi de puis* ^ntes haines; mais, le 6 août i83o, j'en assumais sur moi de puissantes aussi. Je n'ai pas ))ésjté alors, parce qu'il me semblait que je ' remplissais un devoir. Je n'hésite pas davantage, car aujourd'hui encore j'ai la conscience de remplir un devoir.

4 liVAIfT-PROPOS.

Le souvenir des faits passés se perd si vite chez nous, que quelques personnes trouveront sans doute que je joue dans raon récit un rôle beaucoup trop considérable. Je les prie de ne pas perdre de vue que ce sont mes soui^enirs que j'écris et non pas l'histoire des événements. Si je m'étais cru le talent nécessaire pour en tracer le tableau , j'aurais placé chaque personnage dans son plan , et je me serais trouvé nécessairement fort effacé. Je me suis borné à esquisser un portrait dans lequel tout devient accessoire relativement à la figure prfiicipale. C'est là surtout en quoi consiste la différence entre les mémoires et l'histoire.

Quelle que soit l'exactitude à laquelle je me suis astreint, il n'est pas impossible que plusieurs des personnages que je mets en scène cherchent à la contester. Pour rendre ce genre de contestation au moins bien difficile, j'ai fait pour ainsi dire assister des témoins à / tous les faits importants que j'ai racontés, et surtout à ceux qui me sont personnels. Presque tous ces témoins existent encore, et on pourra les consulter sur ma véracité. Loin de le redouter, j'appelle leur contrôle. Souvent aussi j'aurais pu produire des preuves biéii

AVAICT- PROPOS.

plus convaincantes que je ne l'ai fait de ce que j'avançais, niais elles étaient de nature à être prises pour des personnalités et elles se seraient écartées de la ligne de modération que je me suis tracée, et dont je désire vivement qu'on ne me force jamais à sortir. Je crois pouvoir affirmer que ceux même qui se loueront le moins de mes paroles, me doivent de la reconnaissance pour la réserve avec laquelle j'ai su m'exprimer, et que j'ai eu quelque mérite à ne pas être plus incisif que je ne l'ai été.

Une circonstance assez singulière pour devoir être rapportée , vient à l'appui de ce que j'ai dit, et fera connaître le degré de confiance que ma relation peut mériter. Au commencement de X 83 1 , un jeune médecin de beaucoup d'esprir, pour qui j'ai de l'estime et de l'amitié, et qui était alors membre du comité de la Société Aide-toiy le Ciel t'aidera , vint me prier de lui permettre d'extraire de ma relation des jouriiéès de juillet, des notes sur la conduite des députés qui y ont joué un rôle. Ces notes devaient servir à la publication d'une Biographie des Députés de la Chambre de i83o, destinée à éclairer les électeurs sur les droits de leurs représentants à une réélection. l'ac-

quiesçai à cette demande, et permis à mon jeune ami devenir faire, chez moi , les extraits qu'il désirait. Il les fit sans que je vérifiasse son travail , et mon étonnement fut grand , en recevant , quelques mois après , avec un exemplaire de cette Biographie, publiée sous le titre de Notes et Jugements de la Chambre de 1 83o> la lettre suivante :

« Paris y 1 5 juillet 1 83 1 . .

« MoZiSlEUR, r

<t Je vous envoie un exemplaire de la Bio* graphie publiée par la Société Jlide-toiy le Ciel t'aidera; il est probable que vou»y trouverez plus d'un fait inexact et plus d'une opinion erronée. Il ne pouvait guère en -être autrement.

Un ouvrage fort long, fait dans un iaps de temps très-court, est rarement irréprochable. A la prochaîne session, car chaque année une publication semblable viendra éclairer le jugement des électeurs ; à la prochaine^ session , dis-je, ces défauts auront étéj-éparés. Au reste, comme il n'y a pas une rectification invoquée qui ne soit sur-le-champ accueillie et publiée,, nous avons le droit d'espérer que si la critique

AVAITT-PROPOS. 7

s'attache aux détails, elle respectera f esprit qui a présidé à Tensemble de l'ouvrage. Ses auteurs ont voulu être utiles, ils se sont ef<forcés d'être vrais, ils sont assurés d'avoir été consciencieux.

« Vous remarquerez sans doute dans la Se* roaine des députés , qui est en tête de la Biographie, un grand nombre de faits et renseignements qui ne sont pas nouveaux pour vous. C'est qu'en effet j'ai, pour rendre aussi complet quç possible l'historique de cette grande semaine, mis à contribution l'intéressant mémoire dont je dois la communication à votre amitié. Je ne me suis pas fait scrupule de lui enlever une partie du prix qu'aurait eu sa publication en le dépouillant de l'un de ses attraits, celui de la nouveauté; il y avait ser-' vice à rendre au pays en démasquant quelques faux sauveurs , je n'ai pas pu douter de votre assentiment.

ce II ne serait cependant pas impossible de dire qu'en agissant ainsi, je vous ai aussi rendu service; c'est une thèse fort soutenable. Quelque digne de foi que vous soyez,' les faits rapportés dans votre notice, sur l'interrègne de la royauté en France , n'étaient cependant ,.

quand vous me l^s avez livrés , que des assçr-» tions sans contrôle et sans garantie. Je vous les rends bien autrement authentiques. Cha-^ cun d'eux a été d'abord discuté par huit ou dix témoins oculaires de presque tous les évé-. nements de juillet et d'août i83o, et ensuite opposé aux rapports plus ou moins contradic-. tôires d'autres députés témoins et acteurs du grand drame. Ce n'est que lorsque leur authenticité était devenue incontestable qu'ils étaieiil; adoptés. Ainsi j vous le voyez , je pourrais me dire votre créancier, et vous me devriez du retour; mais je ne veux pas user de mes avantages, j'aime mieu3^ rester l'obligé. Il y a le plaisir de la reconnaissance, et elle est'douçe et légère quand elle s'exerce envers quelqu'un qu'on aime et qu'on estime, tf Je^.... etc.

«Membre du comité de la Société Aide-toi^ • le Ciel t* aidera, »

Je ne tardai pas à apprendre qu'on avait en effet puisé dans mon manuscrit beaucoup plus que je ne l'avais cru, et qu'il avait servi de base à la relation intitulée: La Semaine des Députés y du lundi a6 juillet au dimanche l^

août i83o, imprimée en tête de la Biographie. Cette relation, avant d'être publiée, donna lieu à une véritable enquête , à une enquête sérieuse et contradictoire, faite par des acteurs de la révolution, et dans laquelle ils entendirent des témoins oculaires de tout ce qui s'était passé. Comme elle ne diffère de la mienne sur aucun point qui ait la moindre gravité, et qu'elle est seulement beaucoup moins complète ; comme elle n'a fait naître , que je sache , aucune contestation , il m'est permis de m'en prévaloir pour constater que je n'ai dit que la vérité.

. Il est encore une personne qui pourrait au besoin confirmer l'exactitude de la partie la plus importante de^ faits que je raconte, parce qu'elle a été témoin ou acteur de ces faits. Cette personne, c'est le Roi; j'invoquerais son témoignage sans crainte, si jamais il pouvait me devenir nécessaire.

La confiance que je montre dans le témoignage du Roi suffirait de reste à prouver qu'il ne peut pas entrer dans mon esprit de diriger une attaque même indirecte contre la royauté de 1 83o, C'est cependant ce que ne manquerpnt pas de dire de prétendus ou de malar

lO AVANTVPROPOS.

droits amis. Le Roi ne sera pas leur dupe ; il sait que le sincère attachement que je lui ai voué est d'autant plus solide qu*il a pour base, des sentiments patriotiques dont il ne se dé-* partira jamais. Je serais d'ailleurs bien incon* séquent si je me déclarais aujourd'hui l'ennemi d'une royauté que j'ai tout fait , il y a trois ans , pour établir ; or je n*ai donné à personne le droit de m'accuser d'une telle inconséquence. On me trouve trop conséquent au contraire. Je veux trop aujourd'hui ce que je voulais il y a trois ans, et voilà mon crime aux yeux de certaines gens.

A défaut d'inimitié, an m'accusera de dépit. Ceux qui me connaissent savent que je suis peu susceptible d'en éprouver. J'ai trop* acquis l'habitude de réflé'chir, pour me livrer aisément à un premier mouvement. Ce n'est pas d'ail* leurs lorsque plus de dix-huit mois se sont écoulés, depuis que la cause supposée d'un dépit a cessé , qu'on peut prétendre voir l'effet s'en, produire. J'ai été, il est vrai, destitué d'une des premières fonctions de l'administra-* tion; mais osera-t-on soutenir qu'il ne m'eût pas été facile, de la -conserver? On n'eût pas exigé de moi l'abnégation de mes opinions;

iLVANiyPROPOS. J I

on se fût contenté de l'apparence seule de mon silence. Cette concession m'eût valu des faveurs, ' auxquelles j'ai préféré ma propre estime. Je n'ai pas même voulu des compensations que l'on me suppliait d'accepter. On remarquera d^ailleurs que les doctrinaires ont été étrangers à ma destitution et qu'ils n'étaient pas au pouvoir lorsque je racontais leur funeste in-* fluence sur la révolution de i83o.

Loin que j'aie conservé du dépit de la ma* nière dont on m'a traité , j'ai saisi avec empressement toutes les occasions qui se sont présentées d'être utile au gouvernement, j'ai tort, j'aurais dû dire d'être utile au pays. Dans la' session de i83a, j'ai dû au hasard de 1^ combinaison des bureaux, d'être nommé commissaire du budget et de plusieurs lois du plus haut intérêt, et j'ai entendu divers ministres me féliciter de mon impartialité dans de gra« ves discussions auxquelles je prenais une assez grande part. Ces félicitations m'ont donné à penser qu'à ma place , ils se fussent conduits autrement.

Je ne me suis pas borné à remplir ces de« voirs que m'imposaient nies fonctions de dé-* puté. Il m'a semblé • à tort peut-être , que mes

1 a AVANT-PROPOS.

anciennes relations avec le Roi rae permettaient aussi d'élever ma vpix jusqu'à lui , lorsque je croyais avoir d'importantes vérités à lui faire entendre. Deux fois j'ai pris la liberté de lui écrire. Mes lettres n'ayant obtenu ni réponse, ni même la plus légère marque d'attention , je dois croire ou qu'elles n'ont pas été lues, ou qu'elles n'ont pas été jugées dignes de l'être. Il y a donc quelque humilité de ma part à les imprimer. D'un autre côté, j'ai l'opiniâtreté de croire que je donnais de bons avis; le public en jugera; ces lettres sont une nouvelle preuve de rattachement au Roi, dont j'ai déjà parlé.

Si l'on ne peut me reprocher ni de l'inimitié, ni du dépit , peut-être essaiera-t-on de me représenter comme un homme violent, irascible. A cet égard j'en appellerai à mes lecteurs, et en attendant je puis citer une anecdote qui m'a donné quelque confiance dans ma modération. Un de mes anciens amis, qui veut bien l'être encore quoiqu'il soit aujourd'hui ministériel forcené , me témoigna, il y a quelques mois, le vif désir de lire mon manuscrit. J'y consentis d'autant plus volontiers que je désirais connaître l'effet qu'il pourrait produire

sur cette classe de lecteurs. Après l'avoir lu avec la plus sérieuse attention , il me dit qu'il était impossible que je le publiasse ,' et à ce sujet le dialogue suivant, auquel je ne change pas un mot , s'établit entre nous : — Moi. — Quel inconvénient trouvez- vous donc à cette publicité. — M. *** — Vous ferez un tort affreux au gouvernement. — Moi. — Vous m'effrayez ! Est-ce que par hasard j'aurais dit autre chose que la vérité? — M.***— Non, je dois même avouer qu'il m'a été impossible de découvrir un fait inexact. — Moi. — C'est donc alors la forme de mon écrit que vous blâmez; manquerait-il de modération ? — M. *** — Eh ! non, de par tous les diables! il n'est que trop modéré, et c'est à cause de cela qu'il est mille fois plus dangereux. — Moi. — Ma foi , mon cher , si votre gouvernement ne peut supporter ni la vérité , ni la mpdération , quelle opinion voulez-vous donc qu'on en ait? Lorsqu'un homme n^est pas assez heureux pour devoir à l'éclat de ses talents d'être connu et apprécié de la France entière, il y a un autre moyen pour lui de prouver qu'il mérite que l'on ait confiance en ses écrits; c'est de faire connaître quels sont et quels

l4 AVANT-PROPOS.

ont été ses amis, quels sont ceux dont il a su conquérir et conserver l'estime. Je pourrais présenter avec orgueil une assez longue liste, dans laquelle je me bornerai à citer : Manuel, Béranger, Dupont (de l'Eure), Salverte, I^fiayette , Laffitte, Odilon-Barrot , Benjamin- Constant. Ce sont là mes amis de cœur à la fois, et mes amis politiques. C'est avec eux que j'ai constamment marché , non pas en m'asservissant à leurs opinions, car il ne serait pas en mon pouvoir de cesser d'être in» dépendant, mais en éprouvant xomme eux une viyei sympathie pour les intérêts de la patrie. Comme la plupart des hommes que je viens de nommer, j'ai su- préférer la satisfaction de ma conscience à des fonctions élevées, et qui avaient d'autant plus d'attrait pour moi, qu'indépendamment du bien qu'elles me per* mettaient de faire, elles étaient en rapport avec lesétudeset Jfistravauxde presque toute ma vie. A l'exception de Manuel, que l'impitoyable mort a trop tôt ravi à la France, tous les hommes que je viens de citer ont puissara* ment contribué au dénoûment de la révolution de juillet ; mais il en est quatre qui , plus que tous les autres, peuvent être regar-

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dés commelest créateurs de la royanté du 9 août.

£n tête de ces quatre hommes, je place le général Lafayette , parce qu'il n'avait qu'un mot à dire, ou plutôt parce qu'il n'avait qu'à laisser faire pour que la république fût proclamée le 3i juillet. Or, si cela fût arrivé, quelles qu'en eussent été les conséquences ultérieures, il est évident que le duc d'Orléans ne fût pas monté sur le trôné. Je n'ai pas besoin de rappeler l'immense influence que le général Lafayette exerça sur la portion républicaine de la population de Paris , en se ralliant avec un empressement sincère à la nouvelle royauté. Par sa conduite ilôta aux mécontente jusqu'à un prétexte de trouble, et il réduisit au silence les amis immodérés de la liberté.

Laffitte désirait depuis long- temps l'avénement de la branche d'Orléans au trône de France. Il suffisait d'avoir parlé avec lui quelques instants sur la politique pour lui avoir entendu exprimer ce sentiment. Sa conviction était que le bonheiir de la France tenait à ce changement de dynastie. Au moment de la révolution , Laffitte seconda de ses vœux , de ses conseils, de ses efforts, un événement auquel il était depuis long^temps préparé. Il avait

la confiance d'un grand nombre de députés et de citoyens; il la fit servir à l'accomplissenienl de ce grand œuvre.

Tous ceux qui ont connu le duc d'Orléans, savent quels étaient ses sentiments à l'égard de Charles X. Jamais il n'eût accepté la royauté tant que son cousin serait resté dans le voisinage de Paris , ou même aurait manifesté l'intention de rester en France. Celui qui a le plus fait pour décider le départ de CharFes X de Rambouillet et son embarquement à Cherbourg, a donc efficacement contribué à porter le duc d'Orléans sur le trône, et celui-là c'est Odilon-Barrot. J'ajouterai que les 3o et 3i juillet, il avait usé de toute l'influence qu'il pouvait avoir auprès du général Lafayette - pour arrêter les progrès du républicanisme.

Après ces noms fameux, si j'ose me nommer,

je dirai que moi aussi j^ai aidé à l'établissement de la royauté nouvelle. On en trouvera la preuve dans le récit qu'on va lire. Je me bornerai à rappeler ici que peut-être, sans moi , le duc d'Orléans n'acceptait pas la lieutenance générale du royaume le 3i juillet, et

que l'urgence de cette acceptation a, depuis, été reconnue par lui-même ; et que le 4 août, lorsque ses courtisans et même ses amis hési* taient encore sur le parti qu'ils devaient prendre, je n'ai pas hésité, moi, à mettre un terme aux dangers de Tanarchie , qui se faisaient entrevoir , en proposant de donner un successeur national au royal Charles X.

Je crois, je le répète, que personne n'a fait autant que les quatre hommes que je viens de citer, pour établir le gouvernement actuel. Comment donc se fait-il que ces quatre hommes, qui bieii certainement sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient en i83o, soient depuis longtemps déjà traités comme des ennemis ? Je ne me charge pas de résoudre d'une manière complète cette question, à laquelle j'ai été naturellement amené, mais peut-être en indiquerai-je la solution, en faisant remarquer que tous ceux qui ont été choisis pour exercer en ce moment le pouvoir, professent, soit ostensiblement, soit en secret, des opinions politiques opposées à celles de Lafayette , de Laffitte , d'Odilon Barrot, et aux miennes.

Je n'ose pas affirmer que j'écrirais aujourd'hui exactement dans les mêmes termes que

je l'ai fait en i83o, et même en i832. Les événements marchent, et les hommes aussi. Mais, dût-on m'accuser d'inconséquence, je n'ai rien voulu changer à ce que j'avais écrit. J'ai conservé jusqu'à la forme, d'abord parce qu'elle' n'est point une fiction , et qu'il était naturel que ma femme, éloignée de moi au moment de la révolution, désirât connaître le rôle que j'y avais joué; ensuite, parce que cette forme, moins solennelle que toute autre, était par cela même mieux appropriée à mon faible talent. Je ne rougis même pas d'avoir conçu des espérances qui ne se sont pas réalisées. J'ai le droit de dire que je ne me suis pas trompé, mais que j'ai été trompé avec toute la France. Si nous avons été tous trompés, qui doit-on en accuser? Malgré tout ce qu'elle a de délicat, je ne crains pas d'aborder cette grave question. Ma réponse ne sera pas celle que ferait la presse républicaine. Nous ne partons pas des mêmes prémisses, nous ne pouvons pas arriver aux mêmes conséquences. Je ne crois pas qu'il y ait eu chez le Roi une volonté première, une volonté immuable de se soustraire 'aux conséquences de la révolution de i83o. S'il y a aujourd'hui tendance vers une telle

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direction, cette tendance est arrivée graduellement, par suite des mauvais conseils et de l'interception de la vérité.

« Un des traits caractéristiques de la famille <c des Bourbons est de méconnaître ses véritables « amis, et de repousser les hommes dont les lu- «mières et le dévouement pourraient lui rendre «le plus de services, s'ils ne se montrent pas en « même temps flatteurs serviles. Un autre trait <cnon moins remarquable est la confiance de «cette famille dans l'étranger, et sa défiance « des sentiments du pays.» Voilà ce que j'écrivais en 1829, en parlant de la branche aînée des Bourbons. Aurais-je eu le malheur de faire une réflexion applicable aussi à la branche cadette? Je ne puis le penser, surtout lorsque je me reporte à ce que j'ai vu en i83o, lorsque je me souviens des sentiments que j'ai entendu exprimer à cette époque.

Dans les premiers mois de i83i^ un de mes

amis , alors député , repoussé quelque temps

après par les électeurs, et depuis, consolé de

cet échec par la pairie , me disait, en parlant

des doctrinaires avec lesquels il est lié et dont

il partage les opinions : « Nous avons plus de

«confiance, pour défendre le trône actuel, dans

aO AVANT-PROPOS^

«ceux qui ont voulu défendre le dernier ^ que «dans ceux qui l'ont renversé.» Cette phrase significative a été pour moi un trait de lumière, lorsque les doctrinaires- sont arrivés au pouvoir. Elle contient tout un système , et ce système est en effet celui qui a été mis en pratique. Malheur au pays si Ton y persiste !

Vainement on viendra faire de la constitutiofinalité à la tribune, si à tout moment on viole la constitution. Vainement on nous dira qu'il est de principe dans un état constitutionnel que le Roi regne^ mais ne gduverne pas, si à chaque instant nous acquérons la preuve que le Roi gouverne. Nous connaissons tout le prix de la fiction qui veut que le Roi soit inviolable , et que la responsabilité pèse sur les seuls ministres, mais nous savons aussi à quelles conditions cette fiction peut subsister. Les conditions enfreintes, le principe disparaît. On ne sait au surplus par qui les plus rudes atteintes sont portées à ce principe, ou du Roi lorsqu'il parle sans cesse de sa pensée immuable, ou des ministres lorsqu'ils se retranchent derrière cette peïisée. La part de pouvoir accordée à un Roi franchement constitutionnel n'est -elle donc pas assez large

AVANT-PROPOS. ai

pour qu'il s'en contente? Faut-il cju'îl envahisse des attributions dont l'essence est de faire encourir à ceux qui les exercent, surtout indûment , une responsabilité terrible. I/expérieuce du passé est-elle donc toujours tellement perdue, que, malgré les exemples les plus récents , un Roi compromette comme à plaisir et sa sûreté ' personnelle et le repos du pays qui l'a adopté pour chef héréditaire. Ces dangers que je signale, et qui ne sont que trop réels, n'existeraient pas toutefois si nous étions sortis de l'enfance du régime constitutionnel. Si les représentants du pays comprenaient bien toute Tétendue de leur miâsion, ou le ministère, en s'appuyant sur eux, préserverait le Roi des séductions, des aberrations mêmes du pouvoir, ou ce ministère serait renversé pour faire place à un ministère vraiment national. Loin qu'il en soit ainsi, le ministère actuel a trouvé de l'appui soit dans de sordides exigences, soit dans de viles passions. 11 pervertit tout ce qui Tapproche en rabaissant au niveau d'ignobles intérêts matériels les plus nobles sentiments. Bientôt on ne demandera même plus s'il y a de l'honneur à remplir' des fonctions gratuites, mais

aa AVANT-PROPOS.

s'il y a quelque profit indirect à en tirer. Aussi le ministère se croit-il tout permis et s'enfonce-t-il chaque jour davantage dans la voie funeste où il est engagé.

Il n'entre pas dans mon plan de me livrer à l'examen de sa conduite , cela me mènerait trop loin , et l'énumération de ses fautes , si toutefois ce mot suffit, serait beaucoup trop longue; mais il m'est impossible de ne pas présenter quelques observations sur l'un de ses derniers actes.

Parmi les mesures prises par le ministère depuis quelques mois^ l'une des plus anti-administratives, des plus désorganisatrices, a été l'épuration des sous-préfets. Cette classe de fonctionnaires laborieux avait été, à la suite de la révolution , généralement composée de patriotes sincères. Il fallait du dévouement pour se charger dé fonctions si faiblement rétribuées; aussi avaient-elles été abandonnées paries intrigants au mérite dépourvu d'ambition. Eh bien ! l'œil investigateur-du pouvoir actuel a été découvrir jusque dans ces modestes emplois ce qu'il y restait d'hommes fidèles aux traditions de juillet^ et l'obscurité de leur position, la sagesse de leur conduite, la nullité de leur influence politique,

▲VANT-PROFOS. a3

ne les ont pas défendus contre Fardeur rétrograde d'an ministre doublement renégat. L'arrondissement que je représente a été l'une dès victimes de cette mesure. Un ami de trente ans, un homme qui s'était conservé pur au milieu de toutes les mutations successives du pouvoir, dont la position de fortune est indépendante, dont le patriotisme n'a jamais failli , dont le mérite enfin est supérieur à tous les emplois qu'il consentirait à accepter, Berthier, avait été poussé par moi, en août i83o , vers la sous-préfecture de Corbeil. Il avait su y maintenir la tranquillité, y réorganiser l'administration, y faire aimer le gouvernement en palliant ses fautes. Enfin il avait été adopté par cet arrondissement, dans lequel il était aimé et respecté par toutes les opinions. Une préfecture considérable eût été la juste récompense de sa conduite; une destitution est le salaire dont on Ta payé. Les témoignages de regret et d'estime dont il a été l'universel objet l'ont bien vengé des rigueurs du pouvoir. Us ont éclaté de manière à retentir jusqu'à l'une des extrémités les plus éloignées de la France, où je me trouvais alors, et ils y ont fait battre de joie mon cœur patriotique ; mais le

24 AVAWT-PaOPOS.

tort fait à mes concitoyens, mais l'injure faite à mon ami , subsistent; et si j'ai pu , pour ce qui m'est personnel , accorder aux détenteurs du pouvoir le pardon du mépris , je ne leur pardonnerai jamais le mal fait à mon pays et à mes amis. On excusera la chaleur avec laquelle je m'exprime sur ce sujet , lorsqu'on saura que je suis la véritable cause de la disgrâce de Berthier. S'il eût voulu se montrer parjure à ses opinions et à ses sentiments, ou l'eût comblé de faveurs; on a surtout puni en lui sa fidélité à l'amitié (i).

L'épuration sur laquelle je viens d'entrer dans quelques détails a soulevé l'indignation de la France entière, et le ministère a été obligé de reculer devant son propre ouvrage. Il n'a pas osé faire paraître une seconde liste, qui devait être beaucoup plus considérable que la première ; mais tous les fonctionnaires patriotes encore en place se tiennent pour avertis que la mesure n'a été qu'ajournée, et

(ï) Une cause semblable a valu à M. Foye, sous-préfet d'Étampes, uue semblable destitution. Les électeurs l'ont déjà vengé en le nommant membre du conseil général du département de Seiue-eC-Oise. J'ose espérer qu'ils ne s'en tiendront pas là. •

AVAWT-PKOPOS. a 5

l'on conçoit combien ils doivent être dévoués à un pouvoir qui leur réserve un pareil traitement.

Le ministère Villèle a été traité de déplorable par les hommes mêmes qui l'avaient longtemps soutenu, mais dont les yeux s'étaient enfin ouverts. La France a applaudi à cette qualification, et l'on peut en quelque sorte dire qu'elle a été sanctionnée par la postérité, car la postérité existe pour les ministères de la restauration. Cependant M. de Villèle et ses collègues se vantaient d'avoir répandu sur le pays une bien autre prospérité que celle dont on dit que nous jouissons aujourd'hui. Ils avaient bien autrement élevé le crédit public et excité au développement de l'induslrie.Tout ce qui n'a pas pour base l'assentiment national est factice et précaire; aussi cette prétendue prospérité s'est-elle évanouie pour faire place à d'horribles catastrophes. Le même principe produira les mêmes conséquences. Lorsque d'autres yeux s'ouvrant à leur tour rejetteront le ministère actuel dans le néant dont il n'aurait jamais dû sortir, on sera embarrassé sur la qualification qui devra lui être infligée. Je laisse à ses appuis le choix de l'épithète; leur

26 AVAWT-PftOPOS.

honte sera plus éloquente que notre indignation.

Si, comme beaucoup de personnes le croient, le développement trop rapide des idées républicaines est un malheur pour le pays , le ministère est encore bien coupable sous ce rapport , car ses fautes ont fait plus de prosélytes au républicanisme que n'auraient pu lui en obtenir ses apôtres les plus fervents. Selon moi, un gouvernement républicain ne pourra . s'établir en France, sans danger pour le pays, que lorsqu'il s'établira simultanément dans la plupart des autres états de TEurope. Il ne faut donc pas uniquement songer aux progrès du peuple français. Il faut que les autres peuples le suiv.ent dans la carrière où il est engagé, et il est nécessaire qu'il les attende, s'ils marchent moins vite que lui. Je conçois qu'une telle temporisation irrite l'impatience de quelques individus qui voudraient voir se réaliser, sans délai, des plans qu'ils croient utiles au bonheur de l'humanité, mais ne perdons pas de vue, que le temps est un élément nécessaire à l'accomplissement de toutes choses ; que, pour l'avoir oublié, les projets les mieux conçus d'ailleurs ont échoué;. qu'en-

fin, si la vie d^s hommes dure à peine quelques jours, celle des états dure des siècles, et que par conséquent ils ont le temps d'attendre.

Ceux qui, comme moi, aiment les questions nettement posées, doivent toutefois quelques remercîments au ministère, car il a amené les choses à ce point qu'il n'est plus possible de rester neutre sur le principe gouvernemental. Il faut être ou avec ceux qui veulent le progrès, ou avec ceux qui cherchent à rétrograder. Croire que l'on peut rester stationnaire, c'est se faire la plus funeste dés illusions. Une fois le choix fait, la vraie, la seule question à résoudre, est celle de savoir si l'on marchera plus ou moins vite dans la voie que l'on aura adoptée. Il serait à désirer que tous les hommes qui, par position ou par circonstance , se trouvent appelés à peser d'un poids quelconque^ dans la balance des intérêts du pays , fissent à cet égard leur examen de conscience de la manière la plus sérieuse. Ils ne tarderaient pas à reconnaître qu'une prétendue neutralité^ un juste milieu en un mot, est ce qu'il y a de pli}s fatal au monde.

La question étant ainsi posée, je dois déclarer que je suis de ceux qui veulent le progrès.

a8 AVANT-PROPOS.

Je ne m'inquiète, ni ne m'effraie des noms de républicain, de jacobin même, qui pourront bien m'étre prodigués. Je ne suis pas plus jacobin que carliste, et je ne serai républicain, si on veut que je le sois, qu'au moment où la république me paraîtra possible. Or, je l'avoue, avecdouleiir peut-être, je ne crois pas que nous en soyons arrivés là. Je m'empresse de dire, pour qu'on n'abuse, pas de mes paroles, que je repousserais de tous mes efforts une i^publique anarchique, comme l'a été celle delà convention. Je n'ai pas besoin sur ce point de faire de protestation, mes intérêts sont d'accord avec mes sentiments. Je ne puis pas oublier, qu'avec la-plus grande partie de ma fortune, la convention m'a ravi le père le plus regrettable; aussi n'est-ce pas sans une pénible surprise que j'ai vu récemment invoquer les noms les plus odieux de cette époque. Ce que je voudrais éviter par-dessus tout, ce serait une révolution nouvelle , car il eât à remarquer que le peuple finit presque toujourç par y perdre plus qu'il n'y gagne , et moi qui m'honore d'être du peuple, je n'ai que trop appris, par ma propre expérience, que pour les hommes d'honneur, il n'y a jamais profit dans les bouleversements.

A V A NT-PROPOS. %g

Puisque je m'y trouve amené, je ne terminerai pas sans expliquer, d'une manière nette et catégorique, ma façon de penser sur* les objets que je viens de traiter.- Je crois que si les hommes étaient parfaitement moraux, que s'ils possédaient tous l'exacte appréciation du juste et de l'injuste, que si tous étaient pénétrés de l'utilité de ce précepte à la fois de morale et de politique : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait , ils pourraient se passer de gouvernement. Je sais malheureusement que ce degré de perfection ne peut pas être atteint ; mais ce que je sais aussi, c'est que moins on s'en éloignera, et plus il sera possible de simplifier les formes de notre gouvernement. Donnez-lui le nom que vous voudrez, c'est à cette simplification que j'aspire.

Novembre i833.

AVAWT-PBOPOS.

J'ai été destitué des fonctions de Directeur Général des Points et Chaussées et des Mines , le 5 juin iSSa, ou plutôt M. d'Argout, alors ministre du commerce et des travaux publics^ m'annonça ce jour-là que ma destitution venait d'être définitivement arrêtée. // avait cru^ me dit-il j dei^oir à F amitié quil me portait^ de m^ apprendre lui-même cette nouvelle. Je me bâtai de prendre possession de la liberté qu'on venait de me rendre , et je m'empressai d'autant plus de quitter Paris , que le régime établi à la suite des journées des 5 et 6 juin m'en faisait trouver le séjour odieux. J'allai en Touraine , où le hasard me fit rencontrer d'anciens camarades de jeunesse, qui habitaient ordinairement la Vendée, et prenaient part à tous les mouvements carlistes dont cette malheureuse contrée est depuis si long-temps affligée. Ils ne me dissimulèrent ni leurs projets , ni leurs espérances. Ils se croyaient tellement sûrs du succès , qu'ils s'imaginaient n'avoir rien à cacher; et je m'étonne aujourd'hui de n'avoir pas çom-

32 AVAMT-PROPOS.

pris à leur tangage que la duchesse de Berry était au milieu d'eux. D'un autre côté, j'avais vu, depuis que je n'étais plus fonctionnaire public, un grand nombre de personnes, soit à Paris , soit dans les départements que j'avais déjà parcourus, et cela m'avait mis à même d'apprécier la véritable opinion publique. Je crus que je ferais une chose utile , et de bon goût en même temps, eu adressant au Roi le résultat de mes observations et de mes découvertes. Je n'osais pas, je l'avoue , me flatter d'un grand succès; mais je voulais être sûr que la vérité tout entière lui avait été une fois dite. Telle est l'origine de la lettre que l'on va lire, laquelle effectivement eut peu de succès.

Au Petit-Bois, près Tours, le 3i juillet i832.

« Sire ,

«Il y a aujourd'hui deux ans qu'un prince, qui , quelques jours plus tard , devait sur raa proposition être proclamé Roi, me dit ces propres paroles: «M. Bérard, vous connaissiez «bien la vérité ce matin, et vous seul avez osé «me la dire.» Je sais encore la vérité, Sire, et j'ose encore la dire.

«Je demande au Roi la permission de rappeler en peu de mots quelle a été ma conduite depuis l'époque mémorable que je viens de signaler; elle est peut-être de nature à donner quelque poids à mes paroles. Lorsque le pouvoir fut décerné à Votre Majesté, d'abord comme lieutenant général du royaume, ensuite comme Roi, je ne figurai point dans les rangs de ceux qui aspiraient à en obtenir leur part. La voix publique, la vôtre même. Sire, disaient que j'avais rendu quelques services. Heureux de ce que j'avais fait , on ne me vit jamais en

réclamer la récompense. Vous me confiâtes spontanément d'importantes fonctions ; je les ai remplies avec honneur, et, j'ai le droit de le dire, avec succès. J'attesterais à cet égard, si cela pouvait être nécessaire, l'opinion générale, dont la voix est celle de la vérité pour les fonctionnaires destitués. Je citerais surtout le maintien de toutes les améliorations que j'ai faites, bien qu'un ignoble charlatanisme ait cherché à les défigurer, comme pour justifier ma destitution. Cette destitution était si peu méritée, qiie ceux mêmes qui la provoqnaient auprès de Votre Majesté, se croyaient obligés de me solliciter d'accepter ce qu'ils osaient appeler des compensations. C'est ainsi que le service ordinaire du conseil d'état, une recette générale importante, et la pairie, me furent successivement proposés. La bouche qui m'offrait ces faveurs me les fit répousser avec mépris»

«Quoi qu'il en soit, Sire, j'ai su ne pas rechercher l'objet des vœux de la plupart des hommes, le pouvoir; j'ai su refuser ce que presque tous désirent le plus , l'argent et les honneurs ; j'ai donc prouvé que je suis un homme de conscience, et que ma voix mérite

d*être écoutée comme une vorx consciencieuse.

«Encore un mot, sur ce qui m'est personnel. Sire , et ce sera le dernier. Lorsque j'ai pris l'initiative pour proposer la déchéance de Charles X, et la royaiité de Louis-Philippe, j'ai en quelque sorte identifié mon existence avec la vôtre. Il ne peut rien vous arriver de fâcheux, que cela ne soit mille fois plus fâcheux pour moi. I/événement qui vous ébranlerait, me vouerait à la proscription, et peutêtre à la mort. Je dois donc , dans mon propre intérêt , avoir les yeux ouverts sur les moindres dangers que vous puissiez coi^rir. Je dois les pressentir avec l'instiuctdema conservation.

«C'est du fond de la solitude^ où je jouis des loisirs que vous m'avez faits. Sire, et où je suis heureux d'en jouir ; c'est, le cœur pur de tout ressentiment pour la manière dont on m'a traité; c'est enfin, après avoir, dans ma position publique et dans mU position privée , profondément observé les hommes et scruté leurs plus intimes pensées, que je me suis déterminé à vous écrire.

«La France vous aime. Sire, comme on ainie son ouvrage. Elle a confiance en votre personne , rnais elle se défie de la marche de votre

gouvernement. Sûr de vous-même, sûr de vos patriotiques intentions , vous êtes blessé d'une défiance que vous trouvez injuste, et qui Test sans doute à votre égard. Ce n'est pas vous, Sire, qui en êtes l'objet; ce sont les hommes qui vous entourent. La France juge ces hommes par leurs antécédents et par leurs actes. Les uns et les autres , il faut en convenir, sont peu rassurants. Si ces hommes sont semblables à ce qu'ils ont toujours été, ils vous seront fidèles tant qu'ils auront intérêt à l'être; mais le jour où un autre intérêt leur apparaîtra , le moment de la défection arrivera pour eux. Je sais qu'ils abondent en protestgitions de dévouement ; mais, Siré, cette multiplicité de protestations n'est-ellc pas une nouvelle preuve du peu de valeur de chacune d'elles?

«Notre révolution de i83o a été une véritable pierre de touche pour les hommes politiques. A cette époque, la plupart de ceux à qui vous avez confié le pouvoir, attendaient le résultat des événements pour se déclarer, 11 en est même qui figuraient dans les rangs opposés. Il est vrai qu'une fois la victoire remportée, ils n'ont pas été longs à venir en aide aux vainqueurs.

A VAWT- PROPOS. 37

«D'un autre coté, tous ceux qui ont repousssé franchement et fermernent la dynastie déchue, tous ceux qui l'ont combattue au péril de leur tête, tous ceux enfin qui vous ont fait Roi, Sire, sont écartés de votre personne et traités comme des ennemis. Voilà ce qui inquiète , voilà ce qui donne créance à d'odieuses calomnies; voilà ce qui trouble les tîsprits et produit la désaffection. Ne vous méprenez pas, Sire, sur la cause qui me fait parler ainsi; elle n'a rien de personnel. Ce n'est pas ma faute, si je me trouve dans la catégorie que j'indique; cela ne doit pas fermer ma bouche lorsqu'elle peut faire entendre d'utiles vérités.

«Ce que j'ai dit, ce qui mô reste à dire, a sans doute été déjà dit, écrit, ou imprimé. Sous le régime de la publicité il est difficile d'avoir à exprimer une chose entièrement nouvelle. Mais si ce que je dis est vrai, vous devez l'écouter. Sire, car ma voix est. une voix amie, dévouée, qui mérite bienveillance, et même encouragement.

«Je ne rappellerai que très- sommairement ce qui est relatif à la position de la France à l'égard du reste de l'Europe. J'aime à ne parler que des choses dont je me suis spécialement

38 AVAHT-PROPOS.

occupé. Mais ce que j'en dirai, ce que j'en pense, je le dirai , je le pense avec la presque totalité du pays. Nous souffrons, Sire, nous sommes proCondémeutblessés du rôle que nous jouons vis-à-vis des puissances étrangères. Nous sommes surtout effrayés de l'avenir qu'elles nous préparent.

«La Pologne, dont nous avions annoncé que la nationalité ne périrait pas, détruite, dispersée, anéantie; l'Italie, qui avait compté sur notre appui, plus que jamais asservie sous le joug de plomb, sous le pouvoir léthargique de l'Autriche; la Grèce, pour laquelle nous avons prodigué nos hommes et notre argent, qui, à ime autre époque , dut être un royanme pour l'un de vos fils, dont on dispose sans peutêtre daigner nous consulter; le Portugal, ou nous formons à peine des vœux impuissants pour un prince à qui nous avons cependant témoigné le plus vif intérêt; la Belgique enfin, qui brûlait de re<levenir française, dont la royauté nous fut offerte, qui, sous notre protection, se consume dans un provisoire que je ne puis comparer qu'à la fièvre tente, — suit une mort inévitable : voilà, Sire, où ont réduits nos alliés naturels, ceux que

AVAWT-PROPOS. 39

la conformité d'opinions et d'intéréis avait placés sous notre patronage, et qui devaient^ pour nous, être des appuis. Ne son)mes>-nous donc plus cette France de laquelle un monarque du Nord disait : Que s'il avait Thonneur de marcher à sa tête , il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission ?

«A ce tableau trop fidèle, si j'ajoute les dispositions hostiles hautement manifestées contre nous par les puissances du droit divin; les mouvements de troupes bien plus effectivement hostiles qu'elles ne cessent d'opérer; l'expression de leurs principes, de leurs sentiments politiques consignés dans les notes de la diète de Francfort; j'avoue que notre effroi ne me semble que trop justifié, et que j'ai peine à comprendre la sécurité du gouvernement.

«L'intérieur du pays offre-t-il du moins des motifs sur lesquels puisse se fonder celte sécurité? La tranquillité, la prospérité publiques sont-elles établies sur des bases solides, rassurantes pour l'avenir? En aucune manière.

« Dans une partie de la France, on a osé lever l'étendard de la révolte. Les hommes qui nous gouvernent ont usé de tels ménagements

4o AVANT-PROPOS.

envers ceux qui cherchent à vous détrôner, que les espérances des révoltés s'accroissent au lieu de diminuer. Si l'on vous dit autre* ment, Sire, on vous trompe. Le pays que j'habite en ce moment est voisin de celui où l'insurrection s'est développée : j'ai questionné, j'ai recueilli avec le plus grand soin tous les renseignements possibles, et j'ai acquis la certitude que la révolte, que Ton suppose comprimée, est plus que jamais vivace. Tant que i'espoir ne sera pas complètement éteint dans l'ame des révoltés, ils se prépareront à de nouvelles tentatives , et ne cesseront de s'apprêter dans l'ombre à occasioner de nouveaux troubles. Leur désarmement même est une mesure illusoire par la manière dont il s'exécute.

«Une bien plus grande partie de la France renferme aussi des éléments de troubles. Là, vos ennemis, moins audacieux ou plus prudents, attendent, pour éclater, des circonstances qu'ils se flattent de voir prochainement arriver.

«Partout ils affirment que le gouvernement est leur complice, et l'absurdité d'un tel bruit n'en trouve pas nioins de crédules et nombreux auditeurs. Là aussi l'insurrection se pro-»

AVAJVT-PBOPOS. 4'

pagera aussitôt que le moindre danger menacera un point quelconque dti pays.

«Je n*ai parlé jusqu'à présent que de l'opinion carliste, de celle avec laquelle aucun traité n'est possible, car elle ne consentira jamais à se départir de ses prétentions, et ses préten-r tions sont votre renversement.

«Je ne m'occuperai pas de l'opinion républicaine. Erreur d'un esprit généreux chez ceux qui la professent de bonne foi, elle ne me parait offrir de leur part aucun danger réel. Chez les autres, c'est un masque qu'ils ne tarderaient pas à lever, si elle avait la moindre chance de succès; car ils ne veulent pas plus que nous de la république. Je dois dire toutefois que si le gouvernement persévère dans la fausse voie où il est engagé , il recrutera luimême en faveur des républicains.

« Il me reste à m'expliquer sur l'opinion patriotique, sur celle qui repousse d'une manière absolue, irrévocable , le retour de l'ancien ofdre de choses. Celle-là n'est pas plus satisfaite que les autres. Elle est peut-être plus mécontente encore , parce qu'elle compare sa situation actuelle aux espérances qu'elle avait conçues, aux'droits qu'elle croyait avoir; mais cette opi-

iiton , du moins , ne cherche pas à renverser ; elle fera tout, au contraire, pour conserver le gouvernement qu'elle a contribué à établir.

«La base de cette dernière opinion est le maintien de votre dynastie, Sire, et Tacconiplissement des promesses que vous avez faites, des engagements que vous avez contractés lors de votre avènement au trône. Je n'entends point parler ici d'un programme sur lequel on a pu chercher à épiloguer et à jeter du jidicule, parce qu'il ne reposait. Vil a existé, que sur des paroles plus ou moins vagues , plus ou moins fugitives ; je parle d'un fait constant^ positif, écrit, que vous avez juré d'exécuter, je parle de la Charte de i83o. J'ai le droit d'en parler. Sire, car je suis son premier promoteur. Le premier j'ai formulé, trop imparfaitement sans doute, les principes qui vivaient dans le cœur de tous les amis sincères du pays, les conditions auxquelles ils regardaient le. gouvernement monarchique constitutionnel comme le meilleur des gouvernements. La Charte de 1 83o et ses conséquences nécessaires, indispensables, voilà ce que Timmense majorité de la France réclame, et voilà ce qu'on lui dénie sous beaucoup de rapports.

u Ce n'est pas ici le lieu d'une discussion de dé* tail destinée à prouver ce que j'avance. Il sufBt, pour se convaincre que je dis la vérité, de relire la noraen'clature qui termine la Charte du 9 août. Combien de lois n'ont pas même été présentées, qui devaient être discutées ^/iz/?^ le plus bref délais et dans quel esprit ont été rédigées celles dont on n'a pas cru pouvoir se dispenser de proposer l'adoption ?

«Votre ministère. Sire, a manqué de bonne foi à l'égard de la nation , et il vous a soustrait la connaissance de la vérité , parce que vous ne l'eussiez pas souffert si elle vous eût été connue. Les conséquences de cette conduite ont été désastreuses. J'ai déjà dit quels imminents dangers nous menacent au dehors. Au dedans, les émeutes sont devenues pour ainsi dire périodiques. Le sang des citoyens a, je ne sais combien de fois, souillé la cité depuis le i3 mars i83j. Il semble au pouvoir que toute raison nous ait abandonnés, et que nous ne soyons plus susceptibles d'être régis que par la force. Ah ! Sire , combien sont coupables ceux qui font adopter un pareil système. Sa suite immédiate est la destruction de l'ordre social.

« En matière de gouvernement, c'est l'histoire que Ton doit consulter pour savoir comment il faut se conduire. Eh bien! Sire, je vais rappeler quelques faits historiques récents et incontestables.

«En 1820, une atteinte grave fut portée à la Charte de 181 4 9 en ce qui concernait les élections des députés. Les citoyens prévirent les conséquences de cette atteinte. Ils s'émurent, des rassemblements se formèrent aux cris de Fis^e la Charte ! Le gouvernement d'alors entrait dans les voies qui ont amené sa chute. Il trouva plus facile de sabrer que de répondre. Les citoyens inoffensifs ne répliquèrent aux coups de sabre que par les cris répétés de Fiçe la Charte ! Ils se soumirent, mais la violence dont ils furent alors victimes porta plus tard ses fruits.

«En 1827, le ministère Vi Hèle, dans l'espoir de se perpétuer, osa recourir à de nouvelles élections. Toutes les mesures que peut inventer la fraude avaient été accumulées, et cependant le ministère déplorable fut vaincu dans le combat électoral. Les amis du pays se crurent en droit d'illuminer leur triomphe. Le pouvoir qui avait fait des progrès ne voulut

pas le souffrir. Il joignit Finfanterie à la cavalerie, les coups de fusil aux coups de sabre» Les citoyens commencèrent à se barricader. Ils se défendirent en jetant des tuiles , des pierres, des bûches par les crojsées, mais ils n'osèrent pas encore en venir aux armes.

«Moins de trois ans après, un ministère de contre-révolution , enhardi par le succès de ses prédécesseurs , crut pouvoir abattre , d'un seul coup, nos plus chères libertés. Le peuple entier se leva ; cette fois il prit les armes , et en deux jours la tyrannie avait cessé d'exister. Les fautes seules du pouvoir ont appris au peuple à connaître sa force; aujourd'hui qu'il la connaît, cette force est devenue un élément de gouvernement qu'il n'est plus permis de négliger, et auquel il est indispensable de faire sa part.

ffll n'y a pas deux mois, sous un prétexte frivole, une nouvelle lutte s'est engagée. Le nombre des fauteurs de troubles n'était pas considérable, le peuple se séparait d'eux, la garde nationale les combattait , et cependant la victoire a été, non pas douteuse, mais vivement disputée. Que serait-il arrivé si, cornme en 1 83o , les citoyens ne se fussent pas sépa-

46 AVANT-I*ROf»OS*

rés des combattants ? Osera-t-on dire que la victoire serait restée à la force régulière ? Mais, Sire, il faut que vous le sachiez : la troupe n'a consenti à tirer qu'après que la gardé nationale a été elle-même engagée. « Toujours avec vous , et jamais contre vous » , tel était le mot de ralliement des soldats. Il ne faut pas se le dissimuler, l'armée est devenue citoyenne. On ne peut plus compter sur elle, que lorsqu'on a la justice et les masses pour soi.

«Dans cette dernière circonstance, des cris odieux ont été proférés, des emblèmes révoltants arborés. Gela a suffi pour établir une ligne de. démarcation entre les hommes qui ne craignaient pas d'invoquer d'horribles souvelïirs, et la partie saine de la population. Mais si ceâ mêmes hommes, plus adroits ou plus perfides, eussent engagé la lutte aux cris de A bas les ministres^ à bas le système (il faut bien employer l'expression qui aujourd'hui le caractérise), à bas le système du juste milieu , il est difficile d'imaginer ce qui serait arrivé.

«De ces faits, Sire, doivent sortir d'impôr-^ tants enseignements. Si l'on persiste dans le système actuel, les moindres collisions devieiidront sanglantes. La force légale n'aura plus

AVAWT-PROPOS. 47

de puissance. Il faudra continuelleiaaent eo appeler à la force matérielle V à laquelle il sera répondu par la force brutale. Nous rétrograderons ainsi jusqu'à la plus affreuse barbarie.

«Lorsque je songe à l'ère d'espérance et de bonheur qui s'ouvrait devant nous, il y a deux ans, je ne puis pas concevoir que nous soyons arrivés au point où nous sommes aujourd'hui. J'invoque vos souvenirs, Sire; cet empressement des citoyens de toutes les parties de la France, ces vœux unanimes, ces acclamations universelles, n'étaient-ils donc pas préférables à l'eîipression froide et calculée des discours d'étiquette ? Les dépositaires du pouvoir ne craignaient pas -alors que vous entendissiez les libres paroles des citoyens. Aujourd'hui, ils voudraient enchaîner jusqu'à leurs pensées. Ils redoutent le concert de plaintes qui arriverait jusqu'à vous, si d'immenses barrièreS) qu'ils cherchent à rétablir, ne séparaient pas , presque toujours, les rois de ceux que , dans les gouvernements absolus , on nomme encore leurs sujets.

«Les hommes que j'attaque, Sire, sont d'aiv tant plus coupables à mes yeux, qu'ils ont l'audace de vous prendre pour bouclier. Ils

48 AVANT-PttOPOS.

exécutent leurs plus funestes mesures, en disant qu'elles sont le résultat de vôtre volonté. Ils commettent ainsi le plus grand crime que des ministres puissent commettre dans un gouvernement représentatif, en faisant disparaître l'inviolabilité royale pour en créer une à leur profit.

«Le discrédit dans lequel sont tombés ces ministres aux yeux de la nation, est tel, Sire, (qu'il suffirait de paraître marcher avec eux pour perdre complètement sa confiance. Des citoyens sages, modérés, dont le dévouement à nos institutions et à votre personne, qui en est la pierre angulaire , n'est pas douteux , m'accusaient d'une connivence coupable, par ceja seul que je ne résignais pas mes fonctions, qui cependant n'étaient qu'administratives.

Je voulais tirer une conclusion de ce qui précède, Sire; mais la plume me tombe des mains en songeant à ce qu'elle devrait contenir de peu consolant. Sans force au dedans , sans dignité au dehors, indécision partout, tel est le résumé de notre position. En pareille circonstance , être embarrassé de conclure , n'est-ce pas déjà lé faire ?

AVANT-PKOPOS. 49

f( Dans mon rude langage^ Sire, je semble avoir pris le paysan du Danube pour modèle, et comme lui j'ai fait entendre d'austères vérités. Comme lui aussi je me prosterne en disant :

w Ce discours iir/peu fort

«Doit commencer à vous déplaire,

« Je finis. Punissez

« Une plainte un peu trop sincère. ^

«Et j'ose ajouter : Mais en me punissant, Sire, ne négligez pas ce que j'ai dit d'utile. »

AVAlfT-PKOPOS. 5l

Le io juin i833*, une discussion s'éleva dans le sein de la chambre des députés , à l'occasion de la mise en liberté de la duchesse de Berry. Garnier-Pagès interpella les ministres sur la conduite qu'ils avaient tenue k l'égard de cette célèbre accusée, et fit ressortir avec beaucoup d'énergie et de talent la violation des lois les plus sacrées dont elle a été l'objet. Loin de chercher à se justifier, soit en invoquant la nécessité, soit en se fondant sur des considérations politiques, le garde-dessceaux et le ministre du commerce montèrent successivement à la tribune pour soutenir impudemment que le gouvernement pouvait, lorsqu'il le jugeait utile, se mettre audessus des lois. Cette doctrine m'indrgna, et je crus rendre service au Roi, /en lui faisant connaître le sentiment que les principes de ses ministres faisaient naître dans toute ame patriotique. Je crains qu'il n'y ait en folie à moi de croire que je pourrais être compris/

AV^NT-PilOFQS. 53

«Paris 9 le ii juin i833.

«Sire,

« Il y a bientôt un an que j'ai osé adresser k Votre Majesté des observations , trop sévères peut-être pour se voir favorablement ac- <;iieiUies , sur la marche politique de son ministère^ Ces observations, j'en ai la confiance au moins, ont ^ù vous paraître le résultat du plus constant , comme du plus respectueux iattacbement, et même, quand elles auraient pu vous déplaire i, je porterais le défi à la haine la plus envenimée de calomnier le sentimeùt qui les dictait. Je n'ai pas été assez heureux pour vous persuader. Sire, et votre silence m'a convaincu que le mien vous eût semblé plus convenable que me§ paroles. Je me suis donc tu, et, quoique de nombreuses occasions se soient présentées d'exprimer encore des vérités utiles, j'ai fait violence au désir que j'éprouvai^ de vous donner de nouvelles marques de noon

profond dévouement. Mais toute mesure a des limites, Sire; et celles que je m'étais imposées viennent d'être franchies par les principes subversifs de tout gouvernement que deux de vos ministres n'ont pas craint de professer du haut de la tribune nationale.

«Je ne répéterai pas ce que j'écrivais au Roi en juillet i83a , bien que mes prévisions de cette époque n'aient été que trop réalisées. Je crois inutile d'ajouter que le ministère du 1 1 octobre est moins national, est plus antipathique au pays que tous ceux qui l'ont précédé. Je me bornerai à dire que le ministère Villèle, et même le ministère Polignac, n'ont jamais porté aussi loin, qu'on vient de le faire, le mépris de tout sentiment de justice. Quand ces ministères violaient la loi, ils lui rendaient encore un involontaire hommage, en cherchant à prouver qu'ils ne sortaient pas de la légalité. 11 n'était donné qu'aux ministres actuels d'établir en principe que le pouvoir, lorsqu'il le juge convenable, peut se mettre au-dessus des lois.

« Il faut que les lois et les arrêts de la jus- « tice soient exécutés, mais il est des circon- « stances extraordinaires où le gouvernement

i^VAITT-PROPOS. 55

« peut prendre sur lui, et sous sa responsa^ <c bilité, qu'il proclame hautement, des mesures « éminemment utiles au pays, en faisant coh- « naître les motifs qui l'ont déterminé.» Voilà textuellement ce que disait hier M. le garde*des-sceaux. « On ne peut nier qu'il est des a circonstances où l'on est forcé de se mettre «au-dessus de la loi commune^» ajoutait bientôt après M. le ministre du commerce.

«Le 3 août i83o, Votre Majesté signalait à la législature l'article i4 de la Charte (de Louis XVIII), que, disie^^-vous, l'on avait si odieusement interprété. Cet article, l'une des causes les plus imminentes de la révolution, a été, conformément à votre désir, retranché du pacte fondamental sur lequel repose votre royauté. Eh bien! Sire , je le demande , proclamer de tels principes, n'est-ce pas faire bien plus, que rétablir ce funeste article i4?

« Les yeux du pays sont ouverts sur les fautes du gouvernement. Jusqu'à ce jour , il n'était pas impossible de les attribuer à l'erreur. A dater d'hier, elles seront, elles paraîtront du moins, l'exécution d'un plan odieusement com^ biné.

f Ne souffrez pas , Sire , que l'aveuglement ^

56 IVANT-PROPOS.

OU l'impéritie (car je ne sais de quel nom qualifier de telles paroles), viennent détruire l'ouvrage que nous avions si heureusement édifié. Il en est temps encore; reconnaissez la voix de vos vrais, de vos fidèles amis, de ceux qui vous ont £sài roi des Français, et qui veulent d'autant plus sincèrement que vous ne cessiez pas de l'être, que l'intérêt de la France semble à leurs yeux plus impérieusement le réclamer.

« Vous avez trouvé que je savais dire la vérité. Sire; plus que jamais je la dis dans ce moment. Prêt à quitter la capitale, pour longtemps peut-être, j'ai voulu vous la faire entendre une fois encore. Je ne conçois pas l'espoir de porter dans votre ame la conviction qui m'anime ; mais j'ai obéi à ma conscience , et à défaut d'autre satisfaction , je ressentirai celle qui résulte toujours de l'accomplissement d'un devoir. >>

Paris, le 3o o ctobre x83o.

«Ojsf t'a dit, nial)bnne amie, que j'avais joué un rôle assez important dans les événements qui ont accompagné notre régénération politique, et tu v.eux en savoir de moi à cet égard un peu plus que ce que t'en ont appris les journaux ; tu veux surtout avoir des notions plus exactes et plus fidèles. Je vais tâcher de te satisfaire; et si le temps ne me manquait pas, je le pourrais d'autant mieux, qu'indépendamment de mes souvenirs qui sont encore présents, j'ai conservé quelques notes qui serviraient à les confirmer. Mon récit aura un genre d'intérêt particulier; il contiendra une espèce de compte-rendu dés séances de la réunion des députés pendant les premiers instants

6o ^JSVOLUTlOIl DE I SJq.

de notre glorieuse révolution; compte^rendu qui n'existe nulle part , puisqu'il n'a pas été tenu procès-verbal de ces premières séances ( i ).

« Tu connais aussi bien que moi ce qui s'était passé depuis l'avènement du ministère Polignac; la réélection presque totale des 221 députés qui avaient déclaré au roi Charles X ne pas vouloir concourir avec ce ministère, l'avait exaspéré au plus haut degré. Il nous faisait continuellement menacer, par les journaux qui lui servaient d'organes, de coups détat; mais tel était le mépris qu'il inspirait, que les hommes les plus sages ne pouvaient pas y croire. Depuis le i5 juillet on me racontait, dans les plus grands détails, ce qui devait arriver, et j'en haussais les épaules de pitié.

a Le lundi a6 juillet , mon gendre arrivant d'Alais par la malle-poste, entra à cinq heures du matin dans ma chambre. Je lui racontai les bruits qui couraient , en lui disant que je n'y ajoutais aucune foi, et je l'engageai à prendre quelque repos; lorsqu'à neuf heures il rentra chez moi, le Moniteur était arrivé, et ce que l'on avait annoncé de plus sinistre se trouvait

(i) Les procès- verbaux de la Garde, qui font partie ^s pièces justificatives , ne eommeacent que le jeudi 49 juillet.

rMvolutioh de i83o. 6i

réalisé. J^engageai Christian à partir sur-ïes. champ pour Villepinte, afin d'y voir sa femme et d'informer son père, le général Mathieu Dumas, de ce qu'il venait iFapprendre.

<t J'étais engagé à déjeuner chez Charles Lefebvre , je lui portai le Moniteur^ et lui annonçai , ainsi qu'à sa femme et à sa fille, qu'ils étaient venus de Naples pour être témoins d'une révolutiùn^ car dès ce moment il me fut démontré que nous allions en avx)ir une. Mais de quelle manière devait - elle s'opérer ? C'est ce que , je l'avoue , ma perspicacité était bien loin de découvrir.

« En sortant de chez Lefebvre, je me rendis chez Laffitte; je voulais me réunir à quelquesuns de mes collègues, afin de me concerter avec eat sur ce qu'il nous conviendrait de faire. Laffitte était à Breteuil, dans le département de l'Eure, et on venait de lui expédier un coufrier pour l'instruire de ce qui se passait. On supposait qu'il arriverait le lendemain dans la soirée. De chez Laffitte, j'allai chez Bertîn de Vaux, mon collègue de députation , que je ne trouvai pas non plus , et de là , je me rendis chez Casimir Périer. Il était chez lui, et avec Itii étaient réunis Bertin de Vaux, Bondy, Sébastiani, Auguste de Saint-Aignan. Chacun était plongé dans l'étonnement ou

6a REVOLUTIOJEr DE i83o.

plutôt dans la stupéfaction. On se demandait ce qu'il y avait à faire, et à cette question on ne trouvait pas de réponse. Je me hasardai à prononcer le mot de protestation ; mais on pensa que nous n'avions pas qualité pour la faire, puisque le moment où la session devait s'ouvrir, même d'après l'ordonnance dé convocation révoquée, n'était pas- encore arrivé. Laborde survint, et sa présence ne fit faire aucun pas à la discussion. Comme il insistait pour que les députés prissent une mesure quelconque dans l'intérêt des libertés du pays, on lui répondit, assez ridiculement, que la Chambre n'étant pas légalement assemblée, c'était aux députés de la localité, c'est-à-dire de Paris, à prendre l'initiative. Il est à remarquer que, parmi ceux qui émettaient cette opinion, il n'y avait pas de députés de Paris, et qu'ainsi ils se trouvaient hors de cause. Je réclamai pour les autres députés l'honneur de prendre part à ce qui serait fait, mais cette réclamation ne fut nullement appuyée par nos collègues départementaux. Laborde, loin de repousser l'honneur qu'on voulait lui faire, s'empressa de l'accepter. Nos autres collègues se bornèrent à exprimer l'opinion qu'il faudrait se réunir de nouveau, sans dire quand ni comment.

RivoLUTioir DE j83o. 63

a Je sortis avec Laborde, et lui offris de l'accompagner chez quelques-uns de nos collègues du département de la Seine que je savais être à Paris. Chemin faisant , je lui proposai d'entrer au National^ supposant que nous y connaîtrions la disposition de l'esprit public. Presque tous les journalistes constitutionnels y étaient déjà réunis et s'y occupaient à discuter la forme dans laquelle on s'opposerait aux actes que le gouvernement venait de publier. On nous admit avec empressement dans le sein de la réunion ^ et Laborde fut même prié de la présider. Tout le monde était d'accord qu'une protestation énergique devait être faite, mais on différait beaucoup sur la forme qui devait lui être donnée. Les journalistes les plus ardents voulaient que l'on convînt des bases, sauf à laisser chacun rédiger selon sa nuance ou sa couleur. Je crus devoir faire sentir que ce mode aurait de graves inconvénients; j'expliquai comment le gouvernement, ayant à choisir- entre des rédactions diverses, pourrait incriminer les journaux qu'il redouterait le plus, et conserver une apparence de légalité en n'attaquant pas ceux dont l'influence lui semblerait peu à craindre.

« En agissant ainsi, dis-je aux journalistes, « Vous introduirez un germe de division parmi

64 RlivOLDTIOfl DE l83o.

cr VOUS, et si vous êtes divisés, vous serez bienu tôt vaincus. 11 faut que le ministère soit « forcé de frapper d'un seul coup toute la a pt-esse libérale; son silence forcé avertira H bien mieux la France que quelques voix « isolées, et qui nécessairement n'auront qtie « peu d'échos , car évidemment on arrêtera a l'émission des journaux qui ont le plus d'a- « bonnes. »

«Cet avis fut adopté, et Thiers chargé, conjoinlement avec Cauchois-^emaire et Châtelain , de la ré^laction de la protestation unique, qui fut insérée dans tes journaux constitutionnels. Cette protestation des journalistes est le premier acte raisonné et important de la révolution de i83o. C'est le point de départ de l'opposition agissante. £n sortant de cette réunion , les rédacteurs nombreux qui en faisaient partie allèrent répandre dans toute la population l'enthousiasme patriotique dont ils étaient animés. I^ danger qu'ils couraient était immense ; leur courage seul pouvait l'égaler.

uUne autre inquiéttide se manifestait déjà : c'était celle de savoir comment on ferait paraître les journaux. Plusieurs imprimeurs avaient déclaré qu'ils n'entendaient plus se charger de

jblications qui compromettaient leur exis-

ttce. D'autres , plus courageux , offraient

HÉVOLUTION DB 1 83o. 65

d'imprimer tout ce que Ton voudrait; mais ces offres avaient uécessaireroent pour terme le lendemain, car, à partir de ce/ moment, les ordonnances devenaient exécutoires , et les presses pouvaient être saisies, en quelque sorte légalement. Le préfet de police avait même la prétention de faire exécuter les ordonnances avant qu'elles devinssent légales par leur promulgation.

«Nous quittâmes le Nalional pour aller chez Odier, chez Jacques Lefebvre et chez Vassal. Nous ne trouvâmes que le dernier, qui nous manifesta le plus vif effroi. Chemin faisant , Laborde avait eu la pensée d'inviter les députés de Paris à se réunir chez lui dans la soirée, et plus tard il songea à y adjoindre tous ceux à qui il pourrait faire parvenir l'invitation. Cette réunion a été le premier noyau autour duquel sont venus se grouper successivement tous les éléments de résistance et d'opposition représentative.

«Je rentrai chez moi, nourrissant toujours la pensée qu'indépendamment de la protestation des journalistes, les membres de la Chambre des Députés, présents à Paris, devaient en faire une à laquelle leurs collègues viendraient adhérer à mesure qu'ils arriveraient. Je crus même devoir jeter quelques idées sur le pa-

66 KivOLUTIOIf DE i83o.

pier, ne fut-ce que pour servir de canevas et de base à la discussion.

«Voilà ce que j'écrivis , et tu sauras bientôt à quoi cela servit :

« Les soussignés, élus membres de la Cham- « bre des Députés, en vertu des lois existantes, « regardent comme leur plus impérieux devoir « de protester contre les actes illégaux, atten- « tatoires à la Charte et subversifs du gou- 01 vernement représentatif, qui ont été publiés « dans le Moniteur du 1^6 juillet.

« Ces actes reposent sur des faits faux ou a frauduleusement altérés dans la vuedetrom- « per le Roi; ces actes ont été inventés ou <( falsifiés par des ministres prévaricateurs , (c dans l^^spoir insensé d'éloigner le jour de la «justice qui allait luire sur eux.

« La liberté de la presse , coupable, à leurs <r yeux, d'avoir éclairé le pays surleurs odieuses « trames, a été leur première victime. Les « droits assurés aux citoyens par la Charte conte stitutionnelle, de nommer leurs députés, « sont travestis indignement, ou plutôt sont «r anéantis.

<( Les ministres sacrifient ainsi à leur misère rable intérêt personnel les garanties les plus (( sacrées, les seules garanties de la stabilité « du trône et de la tranquillité publique.

RÉVOLUTIOIT DE jiî3o. 67

« Les élus de la nation trahiraient la mission « qui leur a été donnée s'ils n'employaient « tous leurs efforts pour faire arriver la vé- «c rite jusqu'au pied du trône. Ils ont été charte gés d'y déposer l'hommage du respect pro- <c fond des citoyens pour leur Roi ; mais en <c même temps ils ont eu pour mandat de dire « au Aoi que ses conseillers le trompent.

« Si ce mandat ne peut être qu'imparfaite- « ment rempli, qu'il le soit du moins autant « qu'il est en nous de le faire ; et que , du « milieu des entraves par lesquelles on vou- « drait l'étouffer , notre voix crie : Oui , le « peuple français aime et respecte sou Roi ( j ) ; « oui, les ministres du Roi le trompent, et « poussent le pays vers un abîme. »

«Je sortais de table lorsque Bérenger vint me voir. Il arrivait dé la campagne aux cris de détresse de la patrie, afin de lui offrir le secours de son admirable jugement et de ses excellents conseils. Je lui montrai mon projet de protestation, qu'il approuva, en me disant

(i) Il esl inutile de faire remarquer que le lundi 26 juillet il ne pouvait pas encore être question d'une déchéance dont personne ne prévoyait la possibilité, et qu'alors le retrait des ordonnances eût été accueilli comme un véritable bienfait*

68 RjÊVOLUTfON DE 1 83o.

toutefois qu'il craignait bien que mes col« lègues ne le trouvassent trop violent.

«Je me rendis à huit heures chez Laborde, où bientôt après se trouvèrent réunis les députés dont les noms suivent : Bavoux, Bérard, Bernard de Rennes, Chardel, Daunou, Laborde, Jacques Lefebvre, Marchai, Mauguin, Persil, Casimir Périer, de Schonen, Vassal, et Villemain.

a On s'entretint d'une manière vague des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; et, comme on ne concluait à rien, j'arrivai à proposer de rédiger une protestation. Je ne présentai pas mon projet, parce que, venant de le communiquer à deux de mes collègues, que je regardais comme d'une opinion très-prononcée, il les avait effrayés. Ma proposition fut combattue par plusieurs personnes comme intempestive, ou tout au moins anticipée. On prétendit que nous étions trop peu nombreux pour prendre une pareille résolution ; et sur l'observation que je fis que c'était aux députés qui avaient montré le plus d'empressement dans les circonstances graves où nous nous trouvions à prendre l'initiative, Casimir Périer prétendit que j'accusais injustement nos collègues absents, et qui sans doute n'avaient pas pu se réunir à nous. Je

RÉVOLUTION DE l83o. * 69

répliquai que j'en connaissais un assez grand nombre actuellement à Paris, et que ceux-là étaient coupables tout au moins de tiédeur pour les intérêts * du pays , puisqu'ils restaient passifs et inertes dans un pareil moment. J'insistai sur la rédaction d'une protestation, et demandai qu'une commission de trois membres fût nommée, séance tenante, à l'effet de s'en occuper , et de nous la présenter le lendemain. Villemain et Pérîer combattirent vivement ma -proposition qui , bien que soutenue, surtout par Bernard et de Schonen, ne fut pas adoptée.

«Avant de se séparer, on demanda où, quand et comment on se réunirait de nouveau., Laborde proposa le salon de Laffitte ; mais je fis remarquer que, malgré son patriotisme bien connu, nous ne pouvions pas en disposer sans son consentement. J'ajoutai que nous avions parmi nous un homme dont la situation politique n'était pas moins élevée, et qui consentirait sans doute à nous recevoir; et il fut convenu que nous nous réunirions le lendemain à trois heures chez Casimir Périer. Celui-ci n'osa pas refuser son salon ; mais son embarras et sa répugnance furent visibles à tous les yeux. Chacun se chargea de recruter le plus grand nombre de collègues possible,

70 RivoLUTioir pe i83o.

J'avais dès ce moment conçu toute Fimmi*nence de notre position: au^si, pour la faire comprendre à mes collègues, leur disais-je comme Charles-Quint aux conjurés dans Hernani : « La tête est V enjeu ^ messieurs. »

«Le lendemain mardi, de très-bonne heure, j'eus la visite de beaucoup de personnes qui venaient me demander conseil sur la conduite qu'elles devaient tenir dans l'occurrence présente. Je les conjurai de se préparer à la résistance par tous les moyens qui seraient en leur pouvoii'.

«Les imprimeries des journaux constitutionnels étaient dès le matin assaillies par les agents de la police, qui voulaient exécuter à leur égard la nouvelle ordonnance sur ou plutôt contre la liberté de la presse. J'engageai Montaran, ancien écuyer de l'empereur, et quelques autres personnes qui vinrent successivement me voir, à faire assaillir aussi par les ouvriers qui se trouvaient déjà sans ouvrage les imprimeries des journaux Ultra , afin que, si les nôtres ne pouvaient pas partir, les leurs ne pussent pas induire les départements en erreur, en leur annonçant des faits totalement contraires à la vérité. Cette mesure a produit d'heureux résultats, en empêchant dans les provinces une déception qui eût pu

RÉVOLUTION DE l83o. * Jl

avoir des suites funestes, et nuire à Tunanimité du mouvement.

« L'agitation croissait de moment en nioment. Les bons citoyens se recherchaient avec empressement, et le^ moyens de défense ou même d'agression commençaient à s'organiser sans que l'on sût encore de quelle manière on serait appelé à les mettre en œuvre.

a A trois heures, je me rendis chez Casimir Périer. Une foule assez considérable de citoyens obstruait la porte; je ne pénétrai qu'avec peine et en déclinant au portier, qui d'ailleurs me connaissait depuis long-temps, ma qualité de député. Une trentaine de députés environ se trouvaient réunis sous la présidence de notre vénérable et patriote collègue Labbey de Pompières. Les discussions étaient vives, animées , mais nullement concluantes. Il était aisé de voir qu'un assez grand nombre de nos collègues étaient atteints d'une frayeur que l'on ne prenait pas même la peine de dissimuler. La contenance du maître de la maison était surtout remarquable par un air de gêne et de contrainte extrêmement prononcé. Je renou- ^ vêlai la proposition , faite la veille chez Laborde, de rédiger une protestation. On contint assez généralement que c^Ia était utile ; mais

ya BÉVOLUTION DE i83o.

la plus grande partie des membres de la réunion paraissait vouloir gagner du temps. On craignait de se compromettre , et personne ne se souciait d'attacher le grelot.

«Villemain arrivant nous annonça que devant l'hôtel des affaires étrangères, où demeurait M. de Polignac, et sous ses yeux, un gendarme, qui menaçait de son sabre des citoyens paisibles, venait d'être tué d'un coup de pistolet. Cette mort a été le prélude des événements qui, dans la soirée, ont comnjencé à acquérir une certaine gravité. Je pris Villemain à part pour lui faire sentir combien il avait eu tort la veille de repousser ma proposition, puisque, si notre discussion avait pu s'établir sur un projet préparé d'avance , nous serions sans doute arrivés à un résultat, tandis que probablement nous nous séparerions sans avoir rien fait. «Je ne « m'attendais pas, me dit en propres termes « Villemain, à trouver tant de c réunis. »

a J'insistai encore sur la nomination d'une commission chargée de rédiger notre protestation; mais on éluda de tiouveau en disant, que le lendemain tous ceux qui voudraient apporteraient une rédaction , et qu'ensuite on choisirait. Tu sens que, dans l'état de mollesse où était l'assemblée, je ne fus pas tenté de produire ma rédaction.

REVOLUTION DE 1 83o. 7^

a J'ai oublié de te dire qu'hier, pendant que nous étions chez Laborde , Mérilhou et Boulay . de la Meurthe fils s'étaient présentés à nous, au nom d'une réunion nombreuse de citoyens recommandables, la plupaiPt électeurs, afin de prendre conseil sur ce qu'ils devaient faire dans l'intérêt de la liberté. Nous les avions ajournés à la séance que nous devions avoir chez Casimir Périer, et ils s'y présentèrent en effet. Là se montra dans tout son jour la pusillanimité de la plupart de nos collègues, qui craignirent de se trouver compromis par cette espèce de fraternisation. On discuta long- temps pour savoir si on les recevrait; et, sans mon insistance et celle de Laborde , ils eussent été certainement éconduits. Leur visite n'eut du reste aucun résultat, si ce n'est probablement de leur donner une assez pauvre idée d'une partie des représentants du pays. On leur tint quelques discours vagues, insignifiants, et ils se retirèrent fort mécontents.

« Au moment de me retirer aussi , je dis à Casimir Périer, comme je l'avais déjà dit à Villemain, que, si ma proposition n'eût pas été repoussée par lui la veille , nous n'aurions pas eu une réunion aussi insignifiante. Cette observation était tout amicale et faite à voix basse, Casimir Périer me demanda , d'une voix

74 RJÉVOLUTIOir DE i83o.

tonnante , « si j'entendais le rendre responsa- <c bie des événements terribles qui semblaient « se préparer, que cela serait épouvantable, « et qu'il ne pouvait pas le supporter. » Je lui répliquai fort vivement , en lui demandant s'il avait perdu l'esprit, ce qui dans ce moment-là pouvait bien être; et j'ajoutai, à voix aussi haute que lui, « que s'il le voulait, j'allais faire « connaître sa conduite de la veille, et qu'alors^ a on verrait quelle responsabilité pouvait at- <c teindre chacun de nous. » On se hâta d'intervenir, et Villemain insista particulièrement pour voir terminer une discussion qui eût pu le remettre en scène, en rappelant que la veille il partageait l'opinion de Périer.

«La maison de Casimir Périer a plusieurs issues, et beaucoup de députés s'en allèrent par celles qui n'étaient pas connues du public. Je sortis avec le général Dumas par la rue Neuve-du-Luxembourg, et nous nous acheminâmes vers le boulevard , où nous trouvâmes stationnés deux bataillons de la garde royale, en face de l'hôtel occupé par M. de Polignac. La cour de cet hôtel était en outre remplie' de gendarmerie à cheval. Les citoyens circulaient librement au milieu de cet appareil guerrier, et la contenance des soldats ne semblait ^ pas indiquer de dispositions hostiles. Le soir

RÉVOLUTION DE 1 83o. 'jS

des coups de fusil furent échangés , sur différents points de la capitale, entre la garde royale et les citoyens, et, à partir de ce moment, la lutte fut définitivement engagée. On tirailla de part et d'autre pendant presque toute la nuit.

«Dès le mardi soir, les réverbères furent brisés dans un grand nombre de rues. Ce moyen de résistance a beaucoup plus d'efficacité qu'on ne pourrait le supposer, parce que les citoyens qui sont habitués à leur quartier n'ont pour ainsi dire pas besoin d'y voir clair, tandis que les troupes n'osent pas se hasarder,, pendant la nuit, dans les lieux qui ne sont pas éclairés. Le brisement des réverbères était l'une des mesures convenues entre les carbo* nari lorsqu'ils cherchaient à organiser le renversement des Bourbons. Ils ne se doutaient guère alors qu'un gouvernement que leurs efforts de plusieurs années n'avaient pas même pu ébranler serait spontanément renversé sans conspiration, sans concert préalable, et cela dans l'espace de trois jours.

«Avant de rentrer chez moi, j'allai passer quelques instants au Journal du Commerce. Pendant que je. m'y trouvais , vers les neuf heures du soir, l'horizon parut tout-à-coup éclairé d'une vive lumière. C'était le corps-de-»

76 RÉVOLUTION DE l83o.

garde des gendarmes de la place de la Bourse auquel on venait de mettre le feu après s'en être emparé.

«Avant de nous séparer chez Casimir Périer, nous étions convenus de nous réunir le lendemain , à midi , chez Audry de Puyraveau.

«Nous sommes arrivés au mercredi 28 juillet, ma bonne amie, c'est-à-dire au jour le plus déoisif de la crise terrible dans laquelle nous nous trouvons. Parmi les personnes qui vinrent me visiter de très-grand matin, se trouvait Leclerc, ancien capitaine de grenadiers dans la deuxième légion de la garde nationale de Paris. Je l'engageai à réunir le plus d'hommes qu'il pourrait de sa compagnie, et à se rendre avec eux, en uniforme, à la mairie, pour y demander les instructions du maire. «Le maire, « lui dis-je, se refusera, sans doute, à vous en « donner, et alors vous serez amenés à établir « tout naturellement un pouvoir municipal « destiné à le remplacer et à maintenir l'ordre. « La force des choses amènera ce résultat et « fera le reste. »

« La garde royale et plusieurs régiments de ligne avaient bivouaqué sur divers points de la capitale. Des tirailleurs n'avaient cessé de les inquiéter. Dès qu'il fit jour, les troupes voulurent prendre l'offensive. La. nuit avait

RiVOLUTlON DE l83o. 77

été mise à profit par les citoyens. Dans presque toutes les rues que l'on supposait devoir servir de passage aux troupes on avait improvisé, avec une promptitude sans exemple, de nombreuses barricades. Des soldats citoyens, également improvisés, naissaient à chaque pas , et la ville enfantait sur tous les points de nouveaux défenseurs. Les hommes qui avaient long-temps fait la guerre , fidèles à leur vieille ' expérience, se présentaient au feu avec d'utiles précautions , et , soit derrière les barricades , soit des croisées ou des embrasures des portes cochères , faisaient pleuvoir sur les troupes un feu meurtrier. Les jeunes gens, moins prudents, plus audacieux, à peine armés, attaquaient de front des troupes exercées, et obtenaient presque toujours une sanglante victoire. Les chasseurs surtout, avec leurs fusils à deux coups et leurs armes perfectionnées , causaient un tort irréparable à la garde royale. Presque tous leurs coups portaient; et, comme ils étaient dirigés en connaissance de cause, c'était surtout aux officiers qu'ils s'adressaient. Mais je ne dois point oublier que je n'écris pas l'histoire de nos mémorables journées, et que je me suis seulement engagé à te raconter le rôle que j'y ai joué.

«De très-bonne heure, j'eus plusieurs visites.

78 RÉVOLUTION DE l83o.

On venait me rendre compte des renseignements recueillis, et me demander ce que Ton devait faire. J'étais un petit centre d'opérations, toutes dirigées dans l'intérêt le plus actif de notre affranchissement. Le conseil que j'avais donnée et qui sans doute avait été donné par bien d'autres aussi , commençait à porter ses fruits. La garde nationale s'organisait avec une sorte de régularité, d'autant plus utile que le danger le plus à craindre , après la victoire , était le désordre, qui en est presque toujours l'inévitable suite.

«Je sortis avant six^heures, et me portai sur différents points, pour juger par moi-même de ce qui se passait. Rue Richelieu, rue Saint-Honoré, dans presque toute sa longueur, boulevard Saint-Denis, où j'allai successivement, on se battait avec acharnement. Ce n'est pas sans quelque danger que je satisfis une trop juste curiosité. En rentrant chez moi je trouvai de nouvelles troupes qui débouchaient par la rue Caumartin,et qui ripostaient à des coups de fusil tirés des croisées. Plusieurs soldats tombèrent morts sous mes yeux.

« Par un contraste bizarre, au milieu de cet effroyable fracas , j'étais obligé de donner un déjeuner recherché à plusieurs Anglais que j'a-

RÉVOLUTIOJf DE l83o. 79

vais invités depuis quelques jours. Ces Anglais étaient M. Davies , le fabricant des machines à vapeur des fonderies et forges d'Aiais ; M. Williams, l'un des principaux maîtres de forges du Staffordshire ; et M. Fowler, l'un des plus riches marchands de fer de Londres. Je représentais la compagnie des forges d'Alais, et je voulais leur donner une bonne opinion de notre manière de recevoir. Je ne me doutais guère, lorsque je les invitai le samedi, du concert qui accompagnerait ce singulier repas. La canonnade et la fusillade continuaient avec des redoublements intermittents; et, à tous moments, je recevais des messages qui venaient m'instruire de l'état des choses. Je souffrais de me sentir à table lorsque ma présence poui vait être si nécessaire sur d'autres points. La conversation d'ailleurs était bien peu animée, n'ayant lieu que par interprète, puisque ces Anglais ne savaient pas un mot de français, et que je n'entendais pas leur langue. Je me déterminai à les quitter, en laissant mon secrétaire pour faire les honneurs, et je recommandai, afin de faire excuser mon impolitesse, de ne pas les laisser manquer de vins , dont ils firent d'amples hbations. L'un de ces Anglais, arrivé seulement depuis quatre jours, fut tellement épouvanté du spectacle dont il était

8o RÉVOLUTION DE l83o,

témoin , qu'il partit le jour même pour retourner dans son pays, renonçant à tous les plaisirs qu'il s'était promis de son voyage en France. «Quitte de mon déjeuner, je m'empressai de me rendre chez Audry de Puyraveau , où quelques-uns de mes collègues étaient déjà réunis.- Les événements, comme tu peux le croire, fournissaient une ample matière à la conversation. Laffîtte et le général Lafayette, récemment arrivés, figuraient pour la première fois dans nos rangs. Ce qui se passa de plus important dans cette réunion , fut d'abord la nomination d'une commission chargée d'aller trouver le duc de Raguse, commandant-général des troupes royales, afin de lui proposer d'arrêter l'effusion du sang ; ensuite l'adoption d'une protestation assez tardive, rédigée par Guizot. On commença, aussi à parler de la formation d'un gouvernement provisoire; et Mauguin, qui , l'un des premiers, avait apprécié la portée des événements et qui n'a pas cessé de montrer le plus grand courage, insista pour qu'il fut inmédiatement établi. Il fut soutenu par Bavoux^ par de Schonen, par moi, et par quelques autres. Laborde, qui arrivait des environs de l'Hôtel-de- Ville , nous rendit compte de la fureur avec laquelle ce point était attaqué et défendu. 11 nous dit ensuite que le peuple lui

REVOLUTION DE 1 83o. 8l

avait proposé d'être préfet provisoire de la , Seine; et il nous demanda si nous lui conseillions d'accepter cette proposition. Je crois qu'il ne lui fut fait aucne réponse.

«La commission dont je viens de te parler fut choisie parLaffitte, que nous avions investi de la présidence , et composée de MM. Delessert et Casimir Périer et des généraux Gérard et Lobau. On demanda de quelle manière elle rendrait compte de sa mission, et l'on-convint d'avoir une nouvelle réunion k quatre heures ; mais dans quel lieu ? Personne ne s'offrait ; et l'on était d'accord qu*il ne fallait par se réunir deux fois de suite dans le même endroit. Je proposai alors mon salon ^ en faisant observer que je ne l'avais pas fait plus tôt , parce qu'il était situé d'une manière un peu excentrique* Il fut néanmoins adopté avec beaucoup d'em^ pressement.

«Ce point décidé^ Guizot, qui était arrivé un peu tard , nous lut son projet de protestation. Je le trouvai bien pâle, et toutefois je me hâtai d'en demander Tadoption , craignant que le résultat d'une discussion ne fût <le l'affaiblir encore. Heureusement nous n'avions guère le temps de discuter , et le projet fut adopté dans la forme suivante :

«Les soussignés^ régulièrement élus à la

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