Souvenirs historiques sur la révolution de 1839
liiEN n'est plus difficile que d'écrire l'histoire contemporaine. La proximité des événements, la connaissance personnelle des individus ont mis chaque spectateur à même de se former une opinion qu'il voudrait voir reproduire ; mais ces opinions étant nécessairement fort diverses , il est impossible de les satisfaire toutes. S'il devait se borner à une simple narration, l'historien pourrait peut-être, à force de soin et d'exactitude, arriver à n'avoir pas de contradicteurs; sa mission est plus haute et plus étendue. Il doit non -seulement tracer le tableau fidèle des faits, mais encore il doit les peser, les apprécier et porter, en un mot, un jugement équitable et impartial. L'idée que je me fais du devoir de l'historien, indique
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Le souvenir des faits passés se perd si vite chez nous, que quelques personnes trouveront sans doute que je joue dans mon récit un rôle beaucoup trop considérable. Je les prie de ne pas perdre de vue que ce sont mes souvenirs que j'écris et non pas l'histoire des événements. Si je m'étais cru le talent nécessaire pour en tracer le tableau, j'aurais placé chaque personnage dans son plari , et je me serais trouvé nécessairement fort effacé. Je me suis borné à esquisser lui portrait dans lequel tout devient accessoire relativement à la figure principale. C'est là surtout en quoi consiste la dillércnce entre les mémoires et Ihistoire.
Quelle que soit l'exactitude à laquelle je me suis astreint, il n'est pas impossible que plusieurs des personnages que je mets en scène cherchent à la contester. Pour rendre ce genre de contestation au moins bien difficile, j'ai fait pour ainsi dire assister des témoins à tous les faits importants que j'ai racontés, et surtout à ceux (pii me sont persoiniels. Pi'esque tous ces témoins existent encore, et on pojura les consulter sur ma véracité. Loin de le redouter, j'appelle leur contrôle. Souvent aussi j'aurais pu produire des preuves bien
pins convaincantes que je ne l'ai fait de ce que j'avançais , mais elles étaient de nature à être prises pour des personnalités et elles se seraient écartées de la ligne de modération que je me suis tracée, et dont je désire vivement qu'on ne me force jamais à sortir. Je crois pouvoir affirmer que ceux même qui se loueront le moins de mes paroles, me doivent de la reconnaissance pour la réserve avec laquelle j'ai su m'exprimer, et que j'ai eu quelque mérite à ne pas être plus incisif que je ne l'ai été.
Une circonstance assez singulière pour devoir être rapportée, vient à l'appui de ce que j'ai dit, et fera connaître le degré de confiance que ma relation peut mériter. Au commencement de 1 83 1 , un jeune médecin de beaucoup d'esprit , pour qui j'ai de l'estime et de l'amitié, et qui était alors membre du comité de la Société Aide-toi^ le Ciel t'aidera , vint me prier de lui permettre d'extraire de ma relation des journées de juillet, des notes sur la conduite des députés qui y ont joué nn rôle. Ces notes devaient servir à la publication d'une Biographie des Dépntés de la Chambre de i83o, destinée à éclairer les électeurs sur les droits de leurs représentants à une réélection. J'ac-
quiescai à cette demande, et permis à mon jeune ami devenir faire, chez moi , les extraits qu'il désirait. Il les fit sans que je vérifiasse son travail , et mon étonnement fut grand, en recevant, quelques mois après, avec un exemplaire de cette Biographie, publiée sous le titre de Notes et Jugements de la Chambre de i83o, la lettre suivante :
« Paris, i5 juillet i83i.
« Monsieur,
« Je vous envoie un exemplaire de la Biographie publiée parla Société Aide-toi, le Ciel Caldera; il est probable que vous y trouverez plus d'un fait inexact et plus d'une opinion erronée. Il ne pouvait guère en être autrement. Un ouvrage fort long, fait dans un laps de temps très-court, est rarement irréprochable. A la prochaine session, car chaque année une publication semblable viendra éclairer le jugement des électeurs; à la prochaine session, dis-je,ces défauts auront été réparés. Au reste, coinnie il n'y a pas une rectification invoquée (pii ne soit sur-le-champ accueillie et publiée, nous avons le droit d'espérer que si la critique
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s'attache aux détails, elle respectera l'esprit qui a présidé à l'ensemble de l'ouvrage. Ses auteurs ont voulu être utiles, ils se sont efforcés d'être vrais, ils sont assurés d'avoir été consciencieux.
« Vous remarquerez sans doute dans la Semaine des députés, qiri est en tête de la Biographie, un grand nombre de faits et renseignements qui ne sont pas nouveaux pour vous. C'est qu'en effet j'ai, pour rendre aussi complet que possible l'historique de cette grande semaine, -mis à contribution l'intéressant mémoire dont je dois la communication à votre amitié. Je ne me suis pas fait scrupule de lui enlever une partie du prix qu'aurait eu sa publication en le dépouillant de l'un de ses attraits, celui de la nouveauté; il y avait service à rendre au pays en démasquant quelques faux sauveurs, je n'ai pas pu douter de votre assentiment.
« Il ne serait cependant pas impossible de dire qu'en agissant ainsi , je vous ai aussi rendu service; c'est une thèse fort soutenable. Quelque digne de foi que vous soyez, les faits rapportés dans votre notice, sur l'interrègne de la royauté en France, n'étaient cependant,
quand vous me les avez livrés , que des assertions sans contrôle et sans garantie. Je vous les rends bien autrement authentiques. Chacun d'eux a été d'abord discuté par huit ou dix témoins oculaires de presque touë les événements de juillet et d'août i83o, et ensuite opposé aux rapports plus ou moins contradictoires d'autres députés témoins et acteurs du grand drame. Ce n'est que lorsque leur authenticité était devenue incontestable qu'ils étaient adoptés. Ainsi , vous le voyez , je pourrais me dire votre créancier, et vous me devriez du retour; mais je ne veux pas user de mes avantages, j'aime mieux rester l'obligé. 11 y a le plaisir de la reconnaissance, et elle est douce et légère quand elle s'exerce envers quelqu'un qu'on aime et qu'on estime.
v(Je etc.
«Membre du coniilé de la Société Aide-toi , le Ciel t'aidera, »
Je ne tardai pas à apprendre qu'on avait en effet puisé dans mon manuscrit beaucoup plus que je ne l'avais cru, et qu'il avait servi de base à la relation intitulée: La Semaine des IJépulès, du lundi -iC) j ni lie L au dimanche \^^
août i83o, imprimée en tête de la Biographie, Cette relation, avant d'être publiée, donna lieu à une véritable enquête , à une enquête sérieuse et contradictoire, faite par des acteurs de la révolution, et dans laquelle ils entendirent des témoins oculaires de tout ce qui s'était passé. Comme elle ne diffère de la mienne sur aucun point qui ait la moindre gravité, et qu'elle est seulement beaucoup moins complète ; comme elle n'a fait naître , que je sache , aucune contestation , il m'est permis de m'en prévaloir pour constater que je n'ai dit que la vérité.
Il est encore une personne qui pourrait au besoin confirmer l'exactitude de la partie la plus importante des faits que je raconte, parce qu'elle a été témoin ou acteur de ces faits. Cette personne, c'est le Roi; j'invoquerais son témoignage sans crainte, si jamais il pouvait me devenir nécessaire.
La confiance que je montre dans le témoignage du Roi suffirait de reste à prouver qu'il ne peut pas entrer dans mon esprit de diriger une attaque même indirecte contre la royauté de i83o. C'est cependant ce que ne manqueront pas de dire de prétendus ou de mala-
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droits amis. Le Roi ne sera pas leur dupe ; il sait cpie le sincère attachement que je lui ai voué est d'autant plus solide qu'il a pour base, des sentiments patriotiques dont il ne se dé-partira jamais. Je serais d'ailleurs bien inconséquent si je me déclarais aujourd'hui l'ennemi d'une royauté que j'ai tout fait , il y a trois ans , pour établir ; or je n'ai donné à personne le droit de m'accuser d'une telle inconséquence. On me trouve trop conséquent au contraire. Je veux trop aujourd'hui ce que je voulais il y a trois ans, et voilà mon crime aux yeux de certaines gens.
A défaut d'inimitié, on m'accusera de dépit. Ceux qui me connaissent savent cpie je suis peu susceptible d'en éprouver. J'ai trop acquis l'habitudede réfléchir, pour me livrer aisément à un premier mouvement. Ce n'est pas d'ailleurs lorsque plus de dix-huit mois se sont écoulés, depuis que la cause supposée d'un dépit a cessé, qu'on peut prétendre voir l'effet s'en produire. J'ai été, il est vrai, destitué d'une des premières fonctions de l'administration; mais osera-t-on soutenir qu'il ne m'eût j)as été facile de la conserv<'r? On n'eiit pas exigé de moi l'abnégation de mes opinions;
on se fût contenté de l'apparence seule de mon silence. Cette concession m'eût valu des faveurs, auxquelles j'ai préféré ma propre estime. Je n'ai pas même voulu des compensations que l'on me suppliait d'accepter. On remarquera d'ailleurs que les doctrinaires ont été étrangers à ma destitution et qu'ils n'étaient pas au pouvoir lorsque je racontais leur funeste influence sur la révolution de i83o.
Loin que j'aie conservé du dépit de la manière dont on m'a traité , j'ai saisi avec empressement toutes les occasions qui se sont présentées d'être utile au gouvernement, j'ai tort, j'aurais dû dire d'être utile au pays. Dans la session de i832, j'ai dû au hasard de la combinaison des bureaux, d'être nommé commissaire du budget et de plusieurs lois du plus haut intérêt, et j'ai entendu divers ministres me féliciter de mon impartialité dans de graves discussions auxquelles je prenais une assez grande part. Ces félicitations m'ont donné à penser qu'à ma place , ils se fussent conduits autrement.
Je ne me suis pas borné à remplir ces devoirs que m'imposaient mes fonctions de député. 11 m'a semblé . à tort peut-être , que mes
anciennes relations avec le Roi me permettaient aussi (rélever ma voix jusqu'à lui , lorsque je croyais avoir cVimportantes vérités à lui faire entendre. Deux fois j'ai pris la liberté de lui écrire. Mes lettres n'ayant obtenu ni réponse , ni même la plus légère marqne d'attention , je dois croire ou qu'elles n'ont pas été lues, ou qu'elles n'ont pas été jugées dignes de l'être. Il y a donc quelque humilité de ma part à les imprimer. D'un autre côté, j'ai l'opiniâtreté de croire que je donnais de bons avis; le pid)lic en jugera; ces lettres sont une nouvelle preuve de l'attachement au Roi, dont j'ai déjà parlé.
Si l'on ne peut me reprocher ni de l'inimitié, ni du dépit, peut-être essaiera-t-on de me représenter comme un homme violent, irascible. A cet égard j'en appellerai à mes lecteurs, et en attendant je puis citer une anecdote qui m'a donné quelque confiance dans ma modération. Un de mes anciens amis, qui veut bien l'être encore quoiqu'il soit aujourd'hui ministériel forcené , me témoigna, il y a quelques mois, le vit désir de lire mon manuscrit. J'y consentis d'autant plus volontiers que je désirais connaître l'effet cpi'il pourrait produire
sur cette classe de lecteurs. Après l'avoir lu avec la plus sérieuse attention, il me dit qu'il était impossible que je le publiasse , et à ce sujet le dialogue suivant, auquel je ne change pas un mot, s'établit entre nous : — Moi. — Quel inconvénient trouvez-vous donc à cette publicité. — M. *** — Vous ferez un tort affreux au gouvernement. — Moi. — Vous m'effrayez ! Est-ce que par hasard j'aurais dit autre chose que la vérité? — M.*** — Non, je dois même avouer qu'il m'a été impossible de découvrir un fait inexact. — Moi. — C'est donc alors la forme de mon écrit que vous blâmez; manquerait-il de modération? — M. *** — Eh! non , de par tous les diables ! il n'est que trop modéré, et c'est à cause de cela qu'il est mille fois plus dangereux. — Moi. — Ma foi , mon cher , si votre gouvernement ne peut supporter ni la vérité , ni la modération , quelle opinion voulez-vous donc qu'on en ait? Lorsqu'un homme n'est pas assez heureux pour devoir à l'éclat de ses talents d'être connu et apprécié de la France entière, il y a un autre moyen pour lui de prouver qu'il mérite que l'on ait confiance en ses écrits; c'est de ftùre connaître quels sont et quels
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ont été ses amis, quels sont ceux dont il a su conquérir et conserver l'estime. Je pourrais présenter avec orgueil une assez longue liste, dans laquelle je me bornerai à citer : Manuel, Béranger, Dupont (de l'Eure), Salverte , Lafayette , Laffitte , Odilon-Barrot , Benjamin- Constant. Ce sont là mes amis de cœur à la fois, et mes amis politiques. C'est avec eux que j'ai constamment marché , non pas en m'asservissant à leurs opinions, car il ne serait pas en mon pouvoir de cesser d'être indépendant, mais en éprouvant comme eux une vive sympathie pour les intérêts de la patrie. Comme la plupart des hommes que je viens de nommer, j'ai su préférer la satisfaction de ma conscience à des fonctions élevées, et qui avaient d'autant plus d'attrait pour moi, qu'indépendamment du bien qu'elles me permettaient défaire, elles étaient en rapport avec les études et les travaux de presque toute ma vie. A l'exception de Manuel, que l'impitoyable moit a trop tôt ravi à la France, tous les hommes que je viens de citer ont puissamment contribué au dénoûment de la révolution de juillet ; mais il en est quatre qui , plus que tous les autres, peuvent être regar-
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dés comme les créateurs de la royanté du 9 août.
En tête de ces quatre hommes, je place le général Lafayette , parce qu'il n'avait qu'un mot à dire, ou plutôt parce qu'il n'avait qu'à laisser faire pour que la république fût proclamée le 3i juillet. Or, si cela fût arrivé, quelles qu'en eussent été les conséquences ultérieures, il est évident que le duc d'Orléans ne fût pas monté sur le trône. Je n'ai pas besoin de rappeler l'immense influence que le général Lafayette exerça sur la portion républicaine de la population de Paris, en se ralliant avec un empressement sincère à la nouvelle royauté. Par sa conduite il ôta aux mécontents jusqu'à un prétexte de trouble, et il réduisit au silence les amis immodérés de la liberté.
Laffitte désirait depuis long- temps l'avénement de la branche d'Orléans au trône de France. Il suffisait d'avoir parlé avec lui quelques instants sur la politique pour lui avoir entendu exprimer ce sentiment. Sa conviction était que le bonheur de la France tenait à ce changement de dynastie. Au moment de la révolution , Laffitte seconda de ses vœux, de ses conseils, de ses efforts, un événement auquel il était depuis long-temps préparé. Il avait
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la confiance d'iin grand nombre de députés et de citoyens; il la fit servir à racconiplissemenl de ce grand oeuvre.
Tous ceux qui ont connu le duc d'Orléans, savent quels étaient ses sentiments à l'égard de Charles X. Jamais il n'eût accepté la royauté tant que son cousin serait resté dans le voisinage de Paris , ou même aurait manifesté l'intention de rester en France. Celui qui a le plus fait pour décider le départ de CharlesX de Rambouillet et son embarquement à Cherbourg, a donc efficacement contribuée porter le duc d'Orléans sur le trône, et celui-là c'est Odilon-Barrot. J'ajouterai cjue les 3o et 3i juillet, il avait usé de toute l'influence qu'il pouvait avoir auprès du général Lafayette pour arrêter les progrès du républicanisme.
Après ces noms fameux, si j'ose me pommer,
je dirai que moi aussi j'ai aidé à l'établissement de la royauté nouvelle. On en trouvera la preuve dans le récit qu'on va lire. Je me bornerai à rappeler ici que peut-être, sans moi, le duc d'Orléans n'acceptait pas la lieutenance générale du royaume le 3i juillet, et
que l'urgence de cette acceptation a, depuis, été reconnue par lui-même; et que le 4 août, lorsque ses courtisans et même ses amis hésitaient encore sur le parti qu'ils devaient prendre, je n'ai pas hésité, moi, à mettre un terme aux daîigers de l'anarchie , qui se faisaient entrevoir , en proposant de donner un successeur national au royal Charles X.
Je crois, je le répète, que personne n'a fait autant que les quatre hommes que je viens , de citer, pour établir le gouvernement actuel. Comment donc se fait-il que ces quatre hommes, qui bien certainement sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient en i83o, soient depuis longtemps déjà traités comme des ennemis? Je ne me charge pas de résoudre d'une manière complète cette question, à laquelle j'ai été naturellement amené, mais peut-être en indiquerai-je la solution, en faisant remarquer que tous ceux qui ont été choisis pour exercer en ce moment le pouvoir, professent, soit ostensiblement, soit en secret, des opinions politiques opposées à celles de Lafayette , de Laffitte , d'Odilon Barrot, et aux miennes.
Je n'ose pas affirmer que j'écrirais aujourd'hui exactement dans les mêmes termes que
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je l'ai fait en i83o, et même en i832. Les événements marchent, et les hommes aussi. Mais, dût-on m'accuser d'inconséquence, je n'ai rien voulu changer à ce que j'avais écrit. J'ai conservé jusqu'à la forme, d'ahord parce qu'elle n'est point une fiction , et qu'il était naturel que ma femme , éloignée de moi au moment de la révolution, désirât connaître le rôle que j'y avais joué ; ensuite, parce que cette forme, moins solennelle que toute autre, était par cela même mieux appropriée à mon faible talent. Je ne rougis même pas d'avoir conçu des espérances qui ne se sont pas réalisées. J'ai le droit de dire que je ne me suis pas trompé, mais que j'ai été trompé avec toute la France. Si nous avons été tous trompés, qui doit-on en accuser? Malgré tout ce qu'elle a de délicat, je ne crains pas d'aborder cette grave question. Ma réponse ne sera pas celle que ferait la presse républicaine. Nous ne partons pas des mêmes prémisses, nous ne pouvons pas arriver aux mêmes conséquences. Je ne crois pas qu'il y ait eu chez le Roi une volonté première, une volonté immuable de se soustraire aux conséquences de la révolution de i83o. S'il y a aujourd'hui tendance vers une telle
direction, cette tendance est arrivée graduellement, par suite des mauvais conseils et de l'interception de la vérité.
u Un des traits caractéristiques de la famille « des Bourbons est de méconnaître ses véritables «amis, et de repousser les hommes dont les lu- «mières et le dévouement pourraient lui rendre «le plus de services, s'ils ne se montrent pas en «même temps flatteurs serviles. Un autre trait «non moins remarquable est la confiance de «cette famille dans l'étranger, et sa défiance « des sentiments du pays.» Voilà ce que j'écrivais en 1829, en parlant de la branche aînée des Bourbons. Aurais-je eu le malheur de faire une réflexion applicable aussi à la branche cadette? Je ne puis le penser, surtout lorsque je me reporte à ce que j'ai vu en i83o, lorsque je me souviens des sentiments que j'ai entendu exprimer à cette époque.
Dans les premiers mois de t83i, un de mes amis , alors député , repoussé quelque temps après par les électeurs, et depuis, consolé de cet échec par la pairie , me disait, en parlant des doctrinaires avec lesquels il est lié et dont il partage les opinions : « Nous avons plus de «confiance, pour défendre le trône actuel, dans
«ceux qui ont voulu défendre le dernier, que «dans ceux qui l'ont renversé./^ Cette phrase significative a été pour moi un trait de lumière, lorsque les doctrinaires sont arrivés au pouvoir. Elle contient tout un système, et ce système est en effet celui qui a été mis en pratique. Malheur au pays si l'on y persiste!
Vainement on viendra faire de la constitutionnalité à la tribune, si à tout moment on viole la coîîstiîution. Vainement on nous dira qu'il est de principe dans un état constitutionnel que le Roi regne^ mais ne gouverne pas, si à chaque instant nous acquérons la preuve que le Roi gouverne. Nous connaissons tout le prix de la fiction qui veut que le Roi soit inviolable, et que la responsabilité pèse sur les seuls ministres, mais nous savons aussi à quelles conditions cette fiction peut subsister. Les conditions enfreintes , le principe disparaît. On ne sait au surplus par qui les plus rudes atteintes sont portées à ce principe, ou du Roi lorsqu'il parle sans cesse de sa pensée immuable, ou des ministres lorsqu'ils se retranchent derrière cette pensée. La part de pouvoir accordée à un Roi franchement constitutionnel n'est -elle donc pas assez large
pour qu'il s'en contente? Faut-il qu'il envahisse des attributions dont l'essence est de faire encourir à ceux qui les exercent, surtout indûment , une responsabilité terrible. L'expérience du passé est-elle donc toujours tellement perdue, que, malgré les exemples les plus récents , un Roi compromette comme à plaisir et sa sûreté personnelle et le repos du pays qui l'a adopté pour chef héréditaire. Ces dangers que je signale, et qui ne sont que trop réels, n'existeraient pas toutefois si nous étions sortis de l'enfance du régime constilutionnel. Siles représentants du pays comprenaient bien toute l'étendue de leur mission, ou le ministère, en s'appuyant sur eux, préserverait le Roi des séductions, des aberrations mêmes du pouvoir, ou ce ministère serait renversé pour faire place à im ministère vraiment national. Loin qu'il en soit ainsi, le ministère actuel a trouvé de l'appui soit dans de sordides exigences, soit dans de viles passions. Il pervertit tout ce qui l'approche en rabaissant au niveau d'ignobles intérêts matériels les plus nobles sentiments. Bientôt on ne demandera même plus s'il y a de l'honneur à remplir des fonctions gratuites , mais
s'il y a quelque profit indirect à en tirer. Aussi le ministère se croit-il tout permis et s'enfonce-t-il chaque jour davantage dans la voie funeste où il est engagé.
Il n'entre pas dans mon plan de me livrer à l'examen de sa conduite , cela me mènerait trop loin, et l'énumération de ses fautes, si toutefois ce mot suffit, serait beaucoup trop longue; mais il m'est impossible de ne pas présenter quelques observations sur l'un de ses derniers actes.
Parmi les mesures prises par le ministère depuis quelques mois, l'une des plus anti-administratives, des plus désorganisatrices, a été l'épuration des sous-préfets. Cette classe de fonctionnaires laborieux avait été, à la suite de la révolution , généralement composée de patriotes sincères. Il fallait du dévouement pour se charger de fonctions si faiblement rétribuées; aussi avaient-elles été abandonnées par les intrigants au mérite dépourvu d'ambition. Eh bien! l'œil investigateur du pouvoir actuel a été découvrir jusque dans ces modestes emplois ce qu'il y restait (Tliomnies fidèles aux traditions de juillet, et robscurilé de leur position, la sagesse de leur conduite, la nullité de leur influence politique.
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ne les ont pas défendus contre l'ardeur rétrograde d'un ministre doublement renégat. L'arrondisfeemeut que je représente a été l'une des victimes de cette mesure. Un ami de trente ans, un homme qui s'était conservé pur au milieu de toutes les mutations successives du pouvoir, dont la position de fortune est indépendante, dont le patriotisme n'a jamais failli, dont le mérite enfin est supérieur à tous les emplois qu'il consentirait à accepter, Berthier, avait été poussé par moi, en août i83o, vers la sous-préfecture de Corbeil. Il avait su y maintenir la tranquillité, y réorganiser l'administration, y faire aimer le gouvernement en palliant ses fautes. Enfin il avait été adopté par cet arrondissement, dans lequel il était aimé et respecté par toutes les opinions. Une préfecture considérable eût été la juste récompense de sa conduite; une destitution est le salaire dont on l'a payé. Les témoignages de regret et d'estime dont il a été l'universel objet l'ont bien vengé des rigueurs du pouvoir. Ils ont éclaté de manière à retentir jusqu'à l'une des extrémités les plus éloignées de la France, où je me trouvais alors, et ils y ont fait battre de joie mon cœur patriotique ; mais le
tort fait à mes concitoyens, mais l'injure faite à mon ami, subsistent; et si j'ai pu, pour ce qui m'est personnel , accoriler aux détenteurs du pouvoir le pardon du mépris , je ne leur pardonnerai jamais le mal fait à mon pays et à mes amis. On excusera la chaleur avec laquelle je m'exprime sur ce sujet , lorsqu'on saura que je suis la véritable cause de la disgrâce de Bertliier. S'il eût voulu se montrer parjure à ses opinions et à ses sentiments, on l'eût comblé de faveurs; on a surtout puni en lui sa fidélité à l'amitié (i).
L'épuration sur laquelle je viens d'entrer dans quelques détails a soulevé l'indignation de la France entière, et le ministère a été obligé de reculer devant son propre ouvrage. Il n'a pas osé faire paraître une seconde liste, qui devait être beaucoup plus considérable que la première; mais tous les fonctionnaires patrit)tes encore en place se tiennent pour avertis que la mesure n'a été qu'ajournée, et
(i) Une cause semblable a valu à M. Foye, soiis-prérel d'Étampes, une semblable destitution. Les électeurs l'ont déjà vengé en le nommant membre du conseil général du département de Seine-ot-Oise. J'ose espérer qu'ils ne s'en tiendront pas là.
l'on conçoit combien ils doivent être dévoués à un pouvoir qui leur réserve un pareil traitement.
Le ministère Villèie a été traité de déplorable par les hommes mêmes qui l'avaient longtemps soutenu, mais dont les yeux s'étaient enfin ouverts. La France a applaudi à cette qualification, et l'on peut en quelque sorte dire qu'elle a été sanctionnée par la postérité, car la postérité existe pour les ministères de la restauiation. Cependant M. de Yillèle et ses collègues se vantaient d'avoir répandu sur le pays une bien autre prospérité que celle dont on dit que nous jouissons aujourd'hui. Ils avaieiU bien autrement élevé le crédit pidjlic et excité au développement de l'industrie. Tout ce qui n'a pas pour base l'assentiment national est factice et précaire; aussi cette prétendue prospérité s'est-elle évanouie pour faire place à d'horribles catastrophes. Le même principe produira les mêmes conséquences. Lorsque d'autres yeux s'ouvrant à leur tour rejetteront le ministère actuel dans le néant dont il n'aurait jamais dû sortir, on sera embarrassé sur la qualification qui devra lui être infligée. Je laisse à ses appuis le choix de l'épithète; leur
honte sera plus éloquente que notre indignation.
Si, comme beaucoup de personnes le croient, le développement trop rapide des idées républicaines est un malheur pour le pays , le ministère est encore bien coupable sous ce rapport, car ses fautes ont lait plus de prosélytes au républicanisme que n'auraient pu lui en obtenir ses apôtres les plus fervents. Selon moi, un gouvernement républicain ne pourra s'établir en France, sans danger ])our le pays, que lorsqu'il s'établira simultanément dans la plupart des autres états de l'Europe. Il ne faut donc pas uniquement songer aux progrès du peuple français. 11 faut que les autres peuples le suivent dans la carrière où il est engagé, et il est nécessaire qu'il les attende, s'ils marchent moins vite que lui. Je conçois qu'une telle temporisation irrite l'impatience de quelques individus qui voudraient voir se réaliser, sans délai, des plans qu'ils croient utiles au bonheur de l'humanité, mais ne perdons pas de vue, que le temps est un élément nécessaire à l'accomplissement de toutes choses ; que, j^our l'avoir oublié , les projets les mieux conçus d'ailleurs ont échoué; qu'en-
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fin, si la vie des hommes dure à peine quelques jours, celle des états dure des siècles, et que par conséquent ils ont le temps d'attendre.
Ceux qui, comme moi, aiment les questions nettement posées, doivent toutefois quelques remercîments au ministère, car il a amené les choses à ce point qu'il n'est plus possible de rester neutre sur le principe gouvernemental. 11 faut être ou avec ceux qui veulent le progrès, ou avec ceux qui cherchent à rétrograder. Croire que l'on peut rester stationnaire, c'est se faire la plus funeste des illusions. Une fois le choix fait, la vraie, la seule question à résoudre, est celle de savoir si l'on marchera plus ou moins vite dans la voie que l'on aura adoptée. Il serait à désirer que tous les hommes qui, par position ou par circonstance, se trouvent appelés à peser d'un poids quelconque dans la balance des intérêts du pays, fissent à cet égard leur examen de conscience de la manière la plus sérieuse. Ils ne tarderaient pas à reconnaître qu'une prétendue neutralité, un juste milieu en un mot, est ce qu'il y a de plus fatal au monde.
La question étant ainsi posée, je dois déclarer que je suis de ceux qui veulent le progrès.
Je ne m'inquièle, ni ne m'effraie des noms de réjjublicain, de jacobin même, qni pourront bien m'étre prodigués. Je ne suis pas plus jacobin que carliste, et je ne serai républicain, si on veut que je le sois, qu'au moment où la république me paraîtra possible. Or, je l'avoue, avec douleur peut-être, je ne crois pas que nous en soyons arrivés là. Je m'empresse de dire, pour qu'on n'abuse pas de mes paroles, que je repousserais de tous mes effoi'ts une i-épublique anarchique, comme l'a été celle delà convention. Je u'ai pas besoin sur ce point de faire de protestation, mes intérêts sont d'accord avec mes sentiments. Je ne puis pas oublier, qu'avec la j)lus grande partie de ma fortune, la convention m'a ravi le père le [)lus regrettable; aussi n'est-ce pas sans une pénible surprise que j'ai vu récemment invoquer les noms les plus odieux de cette époque. Ce que je voudrais éviter par-dessus tout, ce serait une révolution nouvelle, car il est à remarquer cpie le peuple finit presque toujouis par y perdre [)lus qu'il n'y gagne, et moi qui m'houore cfètre du peuple, je n'ai que trop appris, par ma propre expérience, que potn- les bommes d'honneur, il n'y a jamais prolit dans les bouleversements.
AVANT-PROPOS, ig
Puisque je m'y trouve amené, je ne terminerai pas sans expliquer, d'une manière nette et catégorique, ma façon de penser sur les objets que je viens de traiter. Je crois que si les hommes étaient parfaitemesit moraux, que s'ils possédaient tous l'exacte appréciation du juste et de l'injuste, que si tous étaient pénétrés de l'utilité de ce précepte à la fois de morale et de politique : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait , ils pourraient se passer de gouvernement. Je sais malheureusement que ce degré de perfection ne peut pas être atteint ; mais ce que je sais aussi, c'est que moins on s'en éloignera, et plus il sera possible de simplifier les formes de notre gouvernement. Donnez-lui le nom que vous voudrez, c'est à cette simplification que j'aspire.
Novembre i83'3.
AVANT-PRUPOS.
J'ai été destitué des fonctions de Directeur Général des Ponts et Chaussées et des Mines, le 5 juin i832, ou plutôt M. d'Argout, alors ministre du commerce et des travaux publics, m'annonça ce jour-là que ma destitution venait d'être définitivement arrêtée. // aidait cru^ me dit-il^ devoir à l'amitié quil me portait^ de m apprendre lui-même cette nouvelle. Je me hâtai de prendre possession de la liberté qu'on venait de me rendre , et je m'empressai d'autant plus de quitter Paris , que le régime établi à la suite des journées des 5 et 6 juin m'en faisait trouver le séjour odieux. J'allai en Touraine , où le hasard me fit rencontrer d'anciens camarades de jeunesse, qui habitaient ordinairement la Vendée, et prenaient part à tous les mouvements carlistes dont cette malheureuse contrée est depuis si long-temps affligée. Ils ne me dissimulèrent ni leurs projets, ni leurs espérances. Ils se croyaient tellement sûrs du succès , qu'ils s'imaginaient n'avoir rien à cacher; et je m'étonne aujourd'hui de n'avoir pas com-
pris à leur langage que la duchesse de Berry était au milieu deux. D'un autre côté, j'avais vu, depuis que je n'étais plus fonctionnaire public, un grand nombre de personnes, soit à Paris, soit dans les départements que j'avais déjà parcourus, et cela m'avait mis à même d'apprécier la véritable opinion publique. Je Cl us que je ferais une chose utile , et de bon goût en même temps, en adressant au Roi le résultat de mes observations et de mes découvertes. Je n'osais pas, je l'avoue, me flatter d'un grand succès; mais je voulais être sûr que la vérité tout entière lui avait été une fois dite. Telle est l'origine de la lettre que l'on va lire, laquelle effectivement eut peu de succès.
AVATVT-PROPOS. 33
Au Petit-Bois, près Tours, le 3i juillet iSS?, ,
« Sire ,
«Il y a anjoiii^d'hui deux ans qu'un prince, qui, quelques jours plus tard, devait sur ma proposition être proclamé Roi, me dit ces propres paroles: «M. Bérard, vous connaissiez «bien la vérité ce matin, et vous seul avez osé «me la dire.» Je sais encore la vérité, Sire, et j'ose encore la dire.
«Je demande au Roi la permission de rappeler en peu de mots quelle a été ma conduite depuis l'époque mémorable que je viens de signaler; elle est peut-être de nalure à donner quelque poids à mes paroles. Lorsque le pouvoir l'ut décerné à Votre Majesté, d'abord comme Tiieutenant général du royaume, ensuite comme Roi, je ne figurai point dans les rangs de ceux qui aspiraient à en obtenir leur part. La voix publique, la vôtre même, Sire, disaient que j'avais rendu quelques services. Heureux de ce que j'avais fait , on ne me vit jamais en
réclamer la récompense. Vous me confiâtes spontanément d'importantes fonctions; je les ai remplies avec hoiuieiir, et, j'ai le droit de le dire, avec succès. J'attesterais à cet égard, si cela pouvait être nécessaire, l'opinion générale, dont la voix est celle de la vérité pour les fonctionnaires destitués. Je citerais surtout le maintien de toutes les améliorations que j'ai faites, bien qu'un ignoble charlatanisme ait cherché à les défigurer, comme pour jtistifier ma destitution. Cette destitution était si peu méritée, que ceux mêmes qui la provocpiaient auprès de Votre Majesté, se croyaient obligés de me solliciter d'accepter ce qu'ils osaient appeler des compensations. C'est ainsi que le service ordinaire du conseil d'état, une recette générale importante, et la pairie, me furent successivement proposés. La bouche qui m'offrait ces faveurs me les fît repousser avec mépris.
«Quoi qu'il en soit, Sire, j'ai su ne pas rechercher l'objet des vœux de la plupart des hommes, le pouvoir; j'ai su refuser ce cpie ])resque tous désirent le plus, l'argent et les lionneurs; j'ai donc prouvé que je suis un hoiiune de conscience, et que ma voix mérite
d'être écoutée comme une voix consciencieuse.
«Encore un mot, sur ce qui m'est personnel, Sire, et ce sera le dernier. Lorsque j'ai pris l'initiative pour proposer la déchéance de Charles X, et la royauté de Louis-Philippe, j'ai en quelque sorte identifié mon existence avec la vôtre. Il ne peut rien vous arriver de fâcheux, que cela ne soit mille fois plus fâcheux pour moi. L'événement qui vous ébranlerait, me vouerait à la proscription, et peutêtre à la mort. Je dois donc, dans mon propre intérêt , avoir les yeux ouverts sur les moindres dangers que vous puissiez courir. Je dois les pressentir avec l'instinctdema conservation.
«C'est du fond de la solitude, où je jouis des loisirs que vous m'avez faits. Sire, et où je suis heureux d'en jouir ; c'est, le cœur pur de tout ressentiment pour la manière dont on m'a traité; c'est enfin, après avoir, dans ma position publique et dans ma position privée , profondément observé les hommes et scruté leurs plus intimes pensées, jque je me suis déterminé à vous écrire.
«La France vous aime, Sire, comme on aime son ouvrage. Elle a confiance en votre personne , mais elle se défie de la marche de votre