‹ Souvenirs historiques sur la révolution de 1839Chapitre 12 sur 24 · RÉVOH TlOiV DE l83o · texte numérisé non relu

RÉVOH TlOiV DE l83o

« Indépeiulaminent des députés qui déclarèrent hautement ne pas vouloir participer à la proclamation de la royauté nouvelle, quelques-uns s'abstinrent timidement et en secret. Parmi ces derniers, il en est qu'il a déjà été plusieurs fois question d'appeler au ministère, ou dont on a fait des pairs de France.

« Le scrutin terminé, et son résultat proclamé, le Président nous proposa, non d'envoyer une députation, mais de nous rendre en masse au Palais-Royal, afin d'y porter nousmêmes au duc d'Orléans l'acte par lequel nous venions d'en faire un Roi; cette proposition fut adoptée avec empressement , et mise immédiatement à exéculion.

« Au moment où nous partions, je me trouvai à côté de M. de Martignac, à qui je demandai s'il nous accompagnait. « Je ne puis « m'y résoudre, me dit-il, mes douleurs sont « encore trop saignantes. )> Deux ou trois jours après les journaux annonçaient qu'il avait demandé et obtenu une audience du Roi.

« Nous arrivâmes au Palais-Royal un peu avant cinq heuies. Tout ce qui environnait le duc d'Orléans nous reçut avec une joie que l'on peut aisément s'expliquer. Le Prince était dans un vaste salon entouré de sa famille entière. Le long avenir (|ue semblait dérouler

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devant nous nn si grand nombre d'enfants ajoutait encore à la satisfaction que nous faisait éprouver notre ouvrage. 1! nous semblait que nous avions établi la tranquillité du pays sur une base éternelle et inébranlable.

« Laffitte lut à haute voix le nouveau pacte social que nous venions de donner à la France, dans les termes suivants :

« La Chambre des députés, prenant en con- « sidération l'impérieuse nécessité qui résulte « des événements des sî6, 27, 28, '^9 juillet der- « nier, et jours suivants, et de la situation gé- « nérale où la France s'est trouvée placée à la (f suite de la violation de la Charte constitu- « tionnelle;

« Considérant en outre que par suite de « cette violation et de la résistance héroïque des « citoyens de Paris, S. M. Charles X, S. A. E. « Louis-Antoine, dauphin, et tous les membres « de la branche aînée de la maison royale sor- « tent en ce moment du territoire français;

« Déclare que le trône est vacant en fait et en «droit et qu'il est indispensable d'y pourvoir.

« La Chambre des députés déclare, secondece ment, que, selon le vœu et dans l'intérêt du (f peuple français, le préambule de la Charte con- « stitutionnelle est supprimé, comme blessant « la dignité nationale, en paraissant octroyer aux

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«Français des droits qui leur appartiennent es- « sentiellement, et que les articles suivants delà « même Charte doivent être supprimés ou mo- « difiés de la manière qui va être indiquée :

« Art. 6. (Supprimé.)

« Art. 7. Les ministres de la religion catho- « lique, apostolique et romaine , professée par « la majorité des Français, et ceux des autres « cultes chrétiens reçoivent des traitements du « trésor public.

« Art. 8. Les Français ont le droit de publier « et de faire imprimer leurs opinions, en se « conformant aux lois.

« La censure ne pourra jamais être rétablie.

« Art, 14. Le Roi est le chef suprême de l'é- « tat, il commande les forces de terre et de « mer, déclare la guerre, fait des traités tle paix, « d'alliance et de commerce, nomme à tous les c( emplois d'administration publique et fait les « règlements et ordonnances nécessaires pour «l'exécution des lois, sans pouvoir jamais ni « suspendre les lois elles-mêmes, ni dispenser « de leur exécution.

« Toutefois aucune troupe étrangère ne « pourra être admise au service de l'état qu'en « vertu d'une loi.

«Art. i5. Suppression des mots des dépar- « tements.

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«Art. i6 et 17. La proposition des lois ap- « partient au Roi , à la Chambre des pairs et « à la Chambre des députés.

« Néanmoins toute loi d'impôt doit être d'a- « bord votée par la Chambre des députés.

« Art. 19, 20 et 21. Supprimés. Remplacés « par la disposition suivante :

«Si une proposition de loi a été rejetée par «l'un des trois pouvoirs, elle ne pourra être « représentée dans la même session.

« Art. 26. Toute assemblée de la Chambre « des pairs tenue hors du temps de la session de « la Chambre des députés est illicite et nulle de « plein droit, sauf le seul cas où elle est réunie « comme cour de justice, et alors elle ne peut « exercer que des fonctions judiciaires.

« Art. 3o. Les princes du sang sont pairs «par droit de naissance; ils siègent immédia- « tement après le Président.

«Art. 3i. (Supprimé.)

« Art. 32. Les séances de la Chambre des « pairs sont publiques comme celles de la « Chambre des députés.

« Art. 36. (Supprimé.)

«Art. 37. Les députés sont élus pour cinq « ans.

«Art. 38. Aucun député ne peut être ad- « mis dans la Chambre s'il n'est âgé de trente

«ans, et s'il ne réunit les autres conditions « déterminées par la loi.

« Art. 39. Si néanmoins il ne se trouvait pas «dans le département cinquante personnes de «l'âge indiqué, payant le cens de Téligibilité «déterminé par la loi, leur nombre sera com- « piété parles plus imposés au-dessous du taux « de ce cens, et ceux-ci pourront être élus con- « curremment avec les premiers.

« Art. 4o- N"^ n'est électeur s'il a moins de «vingt-cinq ans, et s'il ne réunit les autres « conditions déterminées par la loi.

« Art. 4i- T^^'5 Présidents des collèges élec- « toraux sont nommés par les électeurs.

« Art. 4^- Lg Président de la Chambre des «députés est nommé par elle à l'ouverture de « chaque session.

« Art.4() et 47- (Supprimés en conséquence «de l'initiative.)

« Art. 56. (Supprimé.)

« Art. 63. Il ne pourra, en conséquence, être « créé de commissions et de tribunaux ex- « traordinaires , à quelque titre et sous quel- « que dénomination que ce puisse être.

« Art. 73. Les colonies sont régies par des « lois particulières.

Art. 74- Le Roi et ses successeurs jureront « à leur avènement, en présence des Chambres

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« réunies, d'observer fidèlement la Charte con- «stitutionnelle.

« Art. 75. La présente Charte et tons les «droits qn'elle consacre demeurent confiés au « patriotisme et au courage des gardes natio- « nales et de tous les citoyens français.

■< Art. 76. La France reprend ses couleurs. « A l'avenir il ne sera plus porté d'autre cocarde « que la cocarde tricolore.

« Art. 75 et 76. (Supprimés.)

nisposiTroivs particulières.

« Tontes les nominations et créations nonce velles de pairs , faites sous le règne du Roi « Charles X, sont déclarées nulles et non ave- « nues.

« L'article 27 de la Charte sera soumis à un « nouvel examen dans la session de i83i.

« La Chambre des députés déclare, troisiè- « mement, qu'il est nécessaire de pourvoir suc- « cessivement , par des lois séparées, et dans le « plus court délai possible , aux objets qui sui- « vent :

« 1° L'application du jury aux délits de la « presse et aux délits politiques;

« oP La responsabilité des ministres et des « autres agents du pouvoir;

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« 3° La réélection des déj)utés promus à «des fonctions publiques salariées;

« 4° Le vote aiuiuel du contingent de l'ar- « mée ;

« 5^^ L'organisation de la garde nationale, « avec intervention des c^ardes nationaux dans «le choix de leurs officiers;

« 6^ Des dispositions qui assurent d'une « manière légale l'état des officiers de tout «grade de terie et-de mer;

« 7° Des institutions départementales et « municipales fondées sur un système électif;

« 8" L'instruction publique et la liberté de «l'enseignement;

« 9° L'abolition du double vote, et la fixa- « tion des conditions électorales et de l'éligi- « bilité;

« io° Déclare que toutes les lois et ordon- «nances, en ce qu'elles ont de contraire aux «dispositions adoptées pour la réforme de la « Charte, sont dès à présent et demeurent an- « nidées et abroiiées :

« Moyennant l'acceptation de ces disposi- « tions et propositions, la Chambre des députés « déclare enfin que l'intérêt universel et pressant « du peuple français appelle au trône S. A. R. « Louis-Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, Lieu- « tenant -général du royaume, et ses desceu-

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« dants à perpétuité, de mâle en mâle, par « ordre de primogéniture , et à l'exclusion perte pétuelle des femmes et de leur descendance.

« En conséquence, S. A. R. Louis-Philippe «d'Orléans, duc d'Orléans, Lieutenant-géné- « rai du royaume , sera invité à accepter et à «jurer les clauses et engagements ci-dessus « énoncés, l'observation de la Charte coqstitu- « tionnelle et des modifications indiquées, et, « après l'avoir fait devant les Chambres assem- « blées, à prendre le titre de lloi des Français.

« Délibéré au palais de la Chambre des dé- K pûtes, le 7 août i83o.

« Les Président et Secrétaires,

« Laffitte, Vice-Président,

« Jacqueminot , Pavée de Vandoecvre , CuNiN Gridaine, Jars, Secrétaires. »

« Le duc d'Orléans, qui avait écouté cette lecture avec la plus sérieuse attention , répondit aussitôt : « Je reçois avec une profcHide « émotion la déclaration que vous me présen- « tez; je la regarde comme l'expression de la « volonté nationale, et elle me paraît conforme « aux principes politiques que j'ai professés « toute ma vie.

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« Rempli de souvenirs qui m'avaient tou- « jours fait désirer de n'être jamais destiné à « monter sur le trône, exempt d'ambition, et (i habitué à la vie paisible que je menais dans « ma famille , je ne puis vous cacher tous les « sentiments qui agitent mon cœur dans cette « grande conjoncture; mais il en est un qui les « domine tous, c'est l'amour de mon pays; je « sens ce qu'il nje prescrit, et je le ferai. «

« Cette réponse était parfaitement convenable; elle fut prononcée avec une émotion réelle, et, en la terminant, le Prince se précipita dans les bras de Laffitte. L'enthousiasme était universel. Les cris, encore anticipés, de vwe le Roi! vive la Reine! vi\>e la Famille royale! se firent entendre de toutes parts. Ces instants d'espoir, peut-être d'illusion, sont au nombre des plus beaux de ma vie. Le bonheur de la France me semblait à jamais assuré, et j'étais assez heureux pour y avoir [)uissamment concouru. Mon peu de goût pour tout ce qui ressemble à de l'éclat ne nie laissait pourtant pas insensible à ce qu'il pouvait y avoir de gloire à trouver mon nom indissolublement lié à de si grands événements.

« Le soir, inie illuuiinalion spontanée, et la plus générale que l'on ait jamais vue , inonda pour airjsi dire la ville de clarté. Des drapeaux,

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des emblèmes, des devises exprimaient l'allégresse des citoyens. Toutes les haines semblaient oubliées, toutes les opinions confondues. Ceux qui la veille encore exprimaient leur mécontentement, cédaient à un entraînement irrésistible. Aucune force armée n'était chargée de maintenir l'ordre, et sur aucun point le besoin ne s'en faisait sentir. Pourquoi de tels moments n'ont-ils pas duré toujours? « A dix heures du soir la Chambre des pairs, qu'on n'avait pas appelée à délibérer sur la nouvelle Charte, et à qui l'on n'avait fait en quelque sorte qu'une simple communication de politesse, mais qui cependant ne voulait pas rester étrangère à ce grand acte politique, vint à son tour au Palais-Rôyal a|)porter son adhésion. Pour n'avoir pas été demandée, cette adhésion n'en fut pas moins bien reçue. La Chambre évitait de s'expliquer sur la disposition relative aux pairs du règne de Charles X, et elle déclarait s'en rapporter à cet égard à la haute pru<lence du Prince Lieutenant-général. Par cela même elle prouvait qu'elle eut dû rester en dehors d'une discussion que la force des choses avait dévolue à la Chambre des députés. S'il en eût été autrement, elle ne fût pas restée indifférente , au moins en apparence, à la mutilation dont elle était l'objet.

et il eût été de son devoir d'exprimer une opinion sur ce point. Peut-être y a-t-il eu quelque légèreté à faire une communication qui n'avait pas été délibérée par la Chambre des députés. Si on ne l'eût pas faite, beaucoup d'embarras eussent été évités lors de la discussion définitive des articles relatifs à la pairie.

« Le discours que prononça M. Pasquier, en sa qualité de président de la Chambre des pairs, est adroitement rédigé. Le voici :

« Monseigneur ,

« La Chambre des pairs vient présenter à « Votre Altesse Royale l'acte qui doit assurer « nos destinées. Vous avez autrefois défendu « les armes à la main nos libertés encore nou- « velles et inexpérimentées; aujourd'hui vous a allez les consacrer par les institutions et les « lois. Votre haute raison, vos penchants, le « souvenir de votre vie entière , nous promet- (( tent un lîoi citoyen. Cette noble famille que « nous voyons autour de vous, élevée dans « l'amour de la patrie, de la justice et de la a vérité, assurera à nos enfants la paisible jouis- « sauce de cette Charte que vous allez jurer, « et les bienfaits d'un gouvernement à la fois « stal)le et libre. »

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« Le duc d'Orléans fit la réponse suivante :

« Messieurs,

« En me présentant cette déclaration vous « me témoignez une confiance qui me touche « profondément. Attaché de conviction aux « principes constitutionnels , je ne désire rien « tant que la bonne intelligence des deux « Chambres. Je vous remercie de me donner « le droit d'y compter. Vous m'imposez une « grande tâche; je m'efforcerai de m'en mon- « trer digne. »

« La journée du dimanche 8 août ne fut signalée par aucim événement politique. Tout le monde était dans l'ivresse, et semblait se reposer du grand enfantement qui venait d'avoir lieu. On se préparait d'ailleurs à la fête du lendemain.

« Des dépiitations commençaient aussi à arriver de tous les points où l'on pouvait déjà connaître ce que nous avions fait , et elles étaient unanimes dans leur assentiment. Les partisans même du régime déchu , reconnaissant toute l'étendue des fautes commises par leurs chefs, confessaient leur incapacité, convenaient qu'ils avaient mérité leur sort , et se soumettaient sans murmurer au parti qui avait

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été pris. Ils faisaient pins, ils avouaient qne ce parti était le meillenr qne l'on pnt prendre. Il est vrai qn'nn moment ils avaient craint la république, ce qui leur faisait trouver bon d'avoir un Iloi, quel qu'il fût. Ils espéraient d'ailleurs rencontrer en lui de la sympathie ])our eux, et la suite n'a que trop prouvé qu'ils ne se trompaient pas complètement. Mais ils n'ont pas tardé à se montrer trop exigeants, et ont ainsi forcé d'être sévère à leur égard. Devenus mécontents, ils ont bientôt changé de langage, et conçu de coupables espérances. S'ils avaient été plus adroits ou plus patients, ils auraient facilement atteint leur but, celui d'èlre les hommes les plus influents de la nouvelle cour; car non-seulement Louis-Philippe tenait beaucoup à les rallier, mais il voyait en eux ses appuis naturels. Le Roi regarde ce qu'il appelle les hautes classes, comme destinées à soutenir son trône, et cette manière de voir a causé la plus grande partie de ses fautes. Il a trop tôt oublié que son trône est un véritable trône populaire, c'est-à-dire un trône établi au nom du peuple et par le peuple, et que le peuple seul peut lui doimer de la force et de la durée.

« Notre révolution était un objet d'étomiement et d'admiration [)()ur les peuj)les étrangers. Plusieurs même étaient tentés de nous

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suivre dans la carrière que nous venions d'ouvrir. Les souverains éprouvaient une terreur qui eût été salutaire, si on avait su la mettre à profit. Il n'était pas nécessaire de leur faire la guerre, il suffisait de la leur faire craindre, pour nous replacer en Europe dans la situation prépondérante que la restauration nous avait fait perdre. En sachant user des circonstances, nous nous établissions sur un pied tellement respectable, qu'aucun effort n'eût pu nous empêcher de nous y maintenir.

« Quelques mois s'étaient à peine écoulés, et tout ce que cette position avait de force et de grandeur était disparu. Les doctrinaires, en essayant de nous ramener à la Charte de i8i4, avaient semé la défiance et amorti l'élan patriotique. Le réseau de la diplomatie nous environnait d'ailleurs de toutes parts, et s'occupait sans cesse à restreindre notre influence extérieure. Au mois d'août i83o, l'Europe tremblait devant nous. Elle eût payé de tous les sacrifices qu'il nous eût plu de lui imposer le repos dont il dépendait de nous de la priver. Aujourd'hui elle nous méprise, elle nous intime ses ordres, et nous sommes trop heureux de lui obéir. Ne sommes-nous plus Français ?

(f Pendant que tout se préparait pour Tavénement d'un nouveau Roi , Charles X poursui-

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vait lentement son voyage, et à peine songeaiton encore à lui. Sa lenteur était calculée ; elle avait pour motif l'espoir de voir naître quelques soulèvements en sa faveur. Cet espoir fut complètement trompé , et, si des soulèvements avaient pu avoir lieu, c'était contre le monarcjue déchu qu'on les aurait dirigés. Lorsqu'il fut convaincu qu'une froide et stérile indifférence était le sentiment le plus ftivorable qu'il put espérer des populations qu'il traversait, il se décida, en prenant la poste, à hâter son arrivée à Cherbourg. On évita soigneusement dans ce voyage le séjour ou même la traversée de trop grandes villes. Là l'indignation publique étant plus vivement excitée, on aurait craint de ne pas être suffisamment maître des ressentiments populaires.

«Dans le cours de ce triste voyage, l'exfamille royale recevait et lisait avec beaucoup d'empressement les journaux de Paris. Je tiens de M. d'André, alors colonel de la gendarmerie des chasses, qui ne c[uitta son ancien souverain qu'à Cherbom-g, que, lorsque le journal où se trouvait ma proposition arriva, la duchesse d'Angouléme, après l'avoir lue à haute voix, ajouta en parlant tle moi : « (^elui-là du « moins, nous n'avons pas de reproches à lui «faire. Jl ne nous a jamais rien demandé, et

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« }3eut-étre même a-t-il eu à se plaindre de « nous. » Elle se trompait , il n'y avait pas plus d'inimitié que d'intérêt dans la conduite que je venais de tenir. Si j'avais pu penser que le maintien de l'ancienne dynastie valait mieux pour le bonheur du pays que l'établissement d'une dynastie nouvelle, je n'aurais pas hésité à en faire la proposition.

« Le même M. d'André me dit que la famille de Charles X, et ceux qui l'accompagnaient, étaient convaincus que la révolution qui venait d'éclater était le résultat d'une vaste conspiration , tramée de longue main , et à la tête de laquelle était le duc d'Orléans. Cette opinion ayant été partagée par un grand nombre de personnes en France, il est convenable de la détruire. Il se peut qu'il y ait eu, et je suis même persnadé qu'il y avait beaucoup de gens qui regardaient comme une chose heiu^euse la possibilité de l'avènement du duc d'Orléans au trône de France; mais j'ai la certitude qu'ils se bornaient à former des vœux, ou tout au plus à exprimer des'désirs à cet égard. Le duc d'Orléans, reteim par des liens de famille qu'il hésitait même à rompre le 3i juillet, lorsque le peuple avait non seulement prononcé, mais effectué la déchéance de Charles X, ne les aurait jamais brisés volontairement. Il n'a pas

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d'ailleurs en lui, il f;uit en convenir, cette décision d'esprit, cette force de volonté qui font concevoir et accomplir de tels desseins ; et l'on me démontrerait qu'il existait inie conspiration organisée en faveur du duc d'Orléans, que je dirais encore qu'elle a été sans aucune influence sur la révolution de juillet. Le crime d'ini gouvernement qui voulait détruire d'un seul coup les libertés qu'il avait juré de respecter, la colère du peuple qui a puni un manque de foi, voilà les causes réelles, immédiates de la révolution. Sans doute il existait, et depuis long-temps, ce que les médecins appellent des prédispositions, mais elles étaient loin d'être suffisantes pour déterminer la crise, et le gouvernement de Charles Xne serait probablement pas au fond de l'abîme s'il ne s'y fût pas lui-même précipité.

« Une seconde semaine s'est à peine écoulée depuis le jour où la révolution a éclaté , et déjà l'on peut la regarder comme terminée. Quelles que soient les fautes commises depuis cette époque, lorsque l'impartiale histoire jugera les grands événements dont je viens de raconter une partie, elle trouvera que, s'il y a eu quelque bonheur, il y a eu peut-être aussi quelqu(î habileté à circonscrire dans un aussi court espace les perturbations que pouvaient

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entraîner avec eux les immenses changemenls dont nous étions à la fois les acteurs et les témoins.

«Nous allons proclamer le Roi. A dater d'aujourd'hui, nous rentrons dans un ordre de choses légal et régulier. Les dissentiments sont calmés, les haines sont assoupies, et il ne tient qu'à ceux qui vont nous gouverner qu'elles soient tout- à-fait éteintes. Jamiiis aurore de bonheur ne s'est levée plus brillante sur l'horizon d'un grand peuple. Si des nuages viennent en troubler la sérénité, si plus tard des orages éclatent, c'est aux erreurs, aux fautes, et peut-être même aux crimes de ceux à c{ui l'on aura confié le pouvoir, qu'il faudra l'attribuer.

« La ville de Paris est à la fois tranquille et animée. Dès le matin chacun semble se préparer pour une fête; et véritablement c'en est une pour la population qu'un événement qui assure sa tranquillité. Le duc d'Orléans ne doit se rendre à la Chambre des députés qu'à deux heures, et avant neuf heures une foule immense en obstrue déjà tous les abords. A midi les personnes assez heureuses pour avoir des billets arrivent, et sont placées dans le petit nombre de tribunes destinées à ce public de choix. Les autres tribunes sont réservées pour

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la famille du duc d'Orléans, pour le corps diplomatique, et pour quelques autorités. Les dames, qui sont eu général fort élégantes, et parmi lesquelles il s'en trouve d'une beauté remarquable, occupent en majorité les tribunes. Les couloirs à droite et à gauche du bureau sont transformés en amphithéâtres, afin de placer quelques personnes de plus.

« Vers luie heure les députés commencent à arriver. Labbey de Pompières, Benjamin Constant, Salverte et moi, nous sommes des premiers. Lafayette, Laffitte , Marchai, Audry de Puyraveau, et luie foule d'autres membres de l'ancienne opposition, arrivent successivement. Les députés des centres, et surtout ceux de la droite , sont moins zélés. Parmi ces derniers, je suis étonné d'en voir, tels que Pasde-Beaulieu et d'autres encore, qui me semblaient avoir donné leur démission en refusant de prendre part à nos délibérations. Jacquinot Pampelune, Martignac, Berryer se trouvent dans nos rangs. Il est vrai que la partie droite de la salle a été réservée pour placer les pairs. Les députés sont au nombre d'environ 3oo.

« Les pairs de France, encore étourdis de leur récente mutilation , sont proportionnellement moins nombreux. J'en compte au moment de l'ouverture de la séance environ 80, en corn-

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prenant ceux qui par suite de leurs fonctions se trouvent placés sur les marches du trône. Parmi les pairs présents je remarque MM. d'Alligre, d'Ambrugeac, Belliard, de Broglie, de Castellane, deCastries, Chaptal, Chollet, Claparède, Mollien, Montalivet, Montebello, de Monville, de Pontécoulant, Portai, Portalis, Roy, Saint-x\ulaire, Siméon , Soulès, Talleyrand, La Trémouille. Je cherche M. de Chateaubriand sans l'apercevoir. Quelques pairs sont en petit costume. Tous les députés, sans exception , sont en habit de ville.

« La tribune ainsi que les bureaux du président et des secrétaires de la Chambre ont été remplacés par une estrade sur laquelle se trouvent un fauteuil de velours rouge et quelques pliants de la même étoffe. Deux tables, recouvertes aussi de velours rouge , sont à •droite et à gauche. Sur l'une on voit une écritoire et des plumes, qui vont servir à signer l'engagement que contracte le* duc d'Orléans de rendre la France heureuse. Sur l'autre sont les insignes de la royauté, la couronne, le sceptre, l'épée et la main de justice. Un dais de velours rouge , garni de crépines d'or et surmonté de plumes blanches, s'élève audessus de ce trône modeste, que de nom-

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breux drapeaux tricolores ombragent de toutes parts.

« La duchesse d'Orléans entre dans sa tribune avec ses enfants, si brillants de jeunesse et si riches d'avenir. Elle est mise simplement, et paraît profondément émue des vives acclamations dont elle est l'objet.

a Des salves d'artillerie annoncent la prochaine arrivée du Prince , qui doit entrer dans l'enceinte de la Chambre duc d'Orléans, rt en sortir Roi. Une députation de vingt membres va le recevoir à la porte du palais de la Chambre. Des airs patriotiques retentissent, et, à l'instant de son entrée, le Prince est accueilli par d'universels cris de Vive le duc cV Orléans] Vive le Roi! Il monte sur l'estrade, salue à plusieurs reprises l'assemblée , et s'assied , ainsi que le duc de Chartres, qui est à sa droite, et le duc de Nemours, qui est à sa gauche, sur des pliants placés en avant du trône. Les maréchaux Oudinot, Mortier , Macdonald et Molitor prennent sur la table les insii^nes qui y ont été déposés. Les ministres, savoir le maréchal Jourdan , commissaire aux affaires étrangères, le général Gérard, de la c;uerre, Dupont de l'Eure, de la justice, Criiizot, de l'intérieur, Bignon, de l'instruction publique, et Louis, des finances, les quatre

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derniers en habit de ville, se placent des deux côtés du trône. Athaliu , Riimigny, Heymès , Dumas, etc., aides-de-camp du Prince, se tiennent debout derrière.

«Je ne puis mieux faire encore que d'emprunter au Moniteur le procès-verbal authentique de cette auguste cérémonie. Le voici :

c( L'an mil-huit-cent-trente, le 9 août, Mes- « sieurs les pairs et Messieurs les députés, « étant réunis au palais de la Chambre des « députés, sur la convocation de Monseigneur « Louis -Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, « Lieutenant-général du royaume; son Altesse « Royale est entrée suivie deLL. AA. RR. les ducs « de Chartres et de Nemours, et des officiers « de sa maison , et s'est rendue à la place qui «lui était destinée sur l'estrade en avant du « trône.

« Les pairs et les députés étaient debout et « découverts. Son Altesse Royale ayant pris « séance, Monseigneur a dit aux pairs et aux «députés : Messieurs, asseyez-vous.

« S'adressant ensuite à Monsieur le Président « de la Chambre des députés , Monseigneur « lui a dit :

« Monsieur le Président de la Chambre des « députés , veuillez lire la déclaration de la « Chambre.

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« Monsieur le Président en a donné lecture, « et l'a portée à son Altesse Royale, qui l'a re- « mise à M. le Commissaire provisoire chargé « du département de l'intérieur.

« S'adressant également à M. le Président de « la Chambre des pairs : M. le Président de la « Chambre des pairs , veuillez me remettre « Tacte d'adhésion de la Chambre des pairs.

« Ce que M. le Président a fait, et lia remis V l'expédition entre les mains de Monseigneur, « qui en a chargé M. le Commissaire provi- « soire au département de la justice.

« Alors Monseigneur a lu son acceptation, « ainsi conçue :

M Messieurs les pairs et Messieurs les dé- « pûtes ,

« J'ai lu avec une grande attention la dé- K claration de la Chambre des députés et l'acte « d'adhésion de la Chambre des pairs. J'en ai « pesé et médité toutes les expressions.

« J'accepte sans restriction ni réserve les « clauses et engagements que renferme cette « déclaration , et le titre de Roi des Français « qu'elle me confère, et je suis prêt à en jurer « l'observation. »

« Son Altesse Royale s'est ensuite levée, et, « la tète découverte, a prêté le serment dont « la teneur suit :

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« En présence de Dieu, je jure d'observer « fidèlement la Charte constitutionnelle avec « les modifications exprimées dans la déclara- «tion, de ne gouverner que par les lois et ft selon les lois, de rendre bonne et exacte j'us- « tice à chacun selon son droit, et d'agir en « toutes choses dans la seule vue de l'intérêt, du « bonheur et de la gloire du peuple frau- « cais. »

« M. le Commissaire provisoire au déparer tement de la justice a ensuite présenté la fc plume à Son Altesse Royale, qui a signé le « présent, en trois originaux, pour rester dé- « posés aux archives royales , et dans celles de « la Chambre des pairs et de la Chambre des « députés.

« S. M. Louis-Philippe pr, Roi des Français, « s'est alors placée sur le trône , où elle a été (f saluée par les cris mille fois répétés d^ Vive « le Roi!

« Le silence s'étant établi , sa Majesté a « prononcé le discours suivant :

« Messieurs les pairs et Messieurs les députés,

« Je viens de consommer un grand acte ; je « sens profondément toute l'étendue des de- « voirs qu'il m'impose; j'ai la conscience que « je les remplirai. C'est avec pleine conviction

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(c que j'ai accepté le pacte d'alliance qui m'é- « tait proposé.

« J'aurais vivement désiré ne jamais occu- « per le trône, auquel le vœu national vient « de m'appeier; mais la France, attaquée dans «ses libertés, voyait l'ordre public en péril; « la violation de la Charte avait tout ébranlé, « il fallait rétablir l'action des lois, et c'était « aux Chambres qu'il appartenait d'y pource voir. Yous l'avez fait. Messieurs; les sages « modifications que nous venons de faire à la a Charte garantissent la sécurité de l'avenir, et ce la France, je l'espère, sera heureuse au dece dans, respectée au dehors, et la paix de ce l'Europe de plus en plus affermie.»

ce M. le Commissaire provisoire au départecc ment de la justice a ensuite invité Messieurs ce les pairs et Messieurs les députés à se retirer ce dans leiu's Chambres respectives, où le serce ment de fidélité au Roi, à la Charte constice tutionnelle et aux lois du royaume, serait ce individuellement prêté par chacun d'eux. Et ce la séance a été levée.

ce Fait et dressé, le présent procès-verbal, à ce Paris, le 9 août mil-luiit-cont-trente.

« LCIUIS-PHILIPPE. »

RléVOLUTlON DE l83o. 4^7

«Pasquier, président de la Chambre des pairs.

ce Marquis de Mortemart; duc de Plains ance; comte Lanjuinais, secrétaires de la « Chambre des pairs.

«Casimir Pjérier, président de la Cham- « bre des députés.

« J. Laffitte , vice-président; Dupin aîné, <f vice-président; Benj. Delessert, vice-prési- «dent; JACQUEMmoT, Citnin Gridaine, Pavée « DE Va NDOEiivRE, Jars, secrétaires de la Cham- « bre des députés.

« Dupont (de l'Eure), commissaire provi- « soire au département de la justice.

« GuizoT , commissaire provisoire au dé- « partement de l'intérieur. »

« Casimir Périer avait lu d'une voix forte, et tant soit peu déclamatoire, la déclaration de la Chambre des députés. Au moment où il prononçait ces paroles :« L'intérêt universel et pressant du peuple français appelle au trône S. A. R. Philippe d'Orléans, » le Lieutenantgénéral l'interrompit en disant : Louis-Philippe. Casimir Périer, se reprenant, dit: Louis-Phi-

4o8 RÉVOLUTION DE l83o.

lippe d'Orléans, etc. » Cela me rappela qu'au nombre des combinaisons imaginées par les ministres doctrinaires s'était trouvé le projet de nommer le roi, soit Louis XIX, soit Philippe VII, afin de le rattacher d'une manière non interrompue à la chaîne des rois de la troisième race. On avait aperçu de graves inconvénients à cette idée bizarre, ce qui avait empêché de l'adopter; mais on n'avait cependant pas voulu la rejeter d'une manière complète; ainsi qu'on l'eût fait en adoptant la dénomination de Philippe V^ ou de Louis 1"'. C'est ce qui avait fait préférer le nom de Louis- Philippe, qui, n'ayant pas de précédents dans l'histoire, ne faisait pas obstacle à ce que l'on revînt tôt ou tard à cet étrange projet. On assurait que ce désir de légitimité émanait de la pensée même du Roi; mais j'avoue que je ne pouvais le croire. J'aimais bien mieux supposer que cette dégoûtante flatterie était l'ouvrage de quelques courtisans empressés, qui, ayant été à diverses reprises les plats valets du régime précédent, se montraient conséquents en voulant que celui-ci en fût la continuation.

« La cérémonie terminée , le Roi sortit en donnant de nombreuses poignées de main aux députés, aux pairs et aux citoyens, dont

il traversait la foule pour rejoindre son cortège. J'ai blâmé les poignées demain du Lieutenant-général le 3i juillet i83o. Je n'approuve pas davantage celles du Roi le 9 août. Ce n'est pas, je m'empresse de le dire, par un sentiment monarchique, ou par suite d'une idée exagérée de la dignité royale , que je repousse ce signe de familiarité ; c'est parce qu'il est l'expression de quelque chose de faux. Il semble indiquer un acte d'égalité qui n'est, et ne peut être, ni dans la pensée de celui qui donne la main , ni dans celle de celui qui la reçoit.

« J^a Reine sortit immédiatement après le Roi. Elle s'arrêta quelques instants dans la salle des Conférences, où elle adressa à diverses personnes des paroles de bienveillance et de bonté. Elle a en général dans toutes ses actions une dignité affectueuse dont la convenance est parfaite.

ce Un billet signé par l'un des aides-de-camp du Roi m'avait prévenu Je matin que j'étais invité à dîner au Palais-Royal. J'y arrivai un peu tard , et au moment où l'on allait se mettre à table. Je me glissai , sans pour ainsi dire être aperçu, dans les rangs des nombreux convives. Les principaux acteurs de la révolution assistaient à ce repas, qui n'eut de royal que

4lO BÉVOLUTION DE l83o.

sa magnificence ; chacun était à son aise comme s'il eût été chez son égal ; et cependant , il faut qu'on le sache , personne ne s'écartait des bornes d'une respectueuse familiarité. Cette royauté vraiment citoyenne, du moins dans les formes, n'a pas duré long-temps. Ceux qui par état se trouvaient le plus habituellement auprès du Roi ne se sont pas souciés que leur privilège fût partagé par un trop grand nombre de personnes, et ils ont poussé à l'établissement d'une espèce de cour. Le Roi n'a pas tardé à se trouver plus ou moins isolé des simples citoyens, et, peu à peu, il n'a plus connu leurs besoins , il a oublié leurs désirs ; et, en un mot, il est devenu un roi comme un autre.

« Je n'avais parlé ni au Roi ni à la Reine, et je n'en cherchais pas l'occasion, lorsque, après duier, me promenant sur la terrasse qui sépare la coin* du Palais-Royal du jardin, je fus rencontré par le Roi. 11 vint à moi de l'air le pins affable, et, après quelques mots d'une politesse bienveillante, il ajouta :cc]M. Bérard, «je n'oublierai jamais à quel point vous con- « naissez le prix des instants. Dans deux circon- « stances bien importantes, vous avez vu le pre- «mier ce qu'il fallait faire, et le premier vous «,< l'avez fait. — Sire , lui répondis-je, quand on

RliVOLUTIOJi Dli l83o. 4'*

« est inspiré par l'intérêt de son pays , on se « trompe rarement, et l'on est toujours pressé (.< d'atteindre son but. Celui auquel nous som- « mes arrivés recevral'approbation de la France «entière. » Le Roi me demanda ensuite si je connaissais la Reine, ou si je l'avais déjà vue, et, sur ma réponse négative, il courut à quelques pas , la prit par la main , et l'amena "de mon côté : « Je te présente , lui dit-il , l'homme «qui nous a rendu tant de services, et à qui « nous avons de si grandes obligations. >j La E.eine m'adressant quelques mots obligeants : « Je « suis heureux, lui rép!iquai-je, que ce qui mé- « ritait mon respect et mon affection se soit « trouvé d'accord avec les intérêts de la France. « S'ils eussent exigé autre chose , j'aurais fait «autrement.» Cette franchise, peut être un peu brusque, fut très-bien prise, et me valut de nouveaux compliments. J'en reçus aussi du duc de Chartres et de Madame Adélaïde.

J'étais alors un liomme considérable, à qui l'on avouait hautement que l'on devaitquelque reconnaissance, dont on ne croyait jamais pouvoir dire assez de bien. Ma faveur, pour employer le langage des courtisans, était telle, qu'elle semblait exciter leur envie, et je conçus pendant celte soirée ce que doit être, pour les hommes qui en sont susceptibles , l'enivre-

4l'^ RÉVOLUTION DE l83o.

ment des cours. Je ne fus pas séduit toutefois, et, dès que la bienséance le permit, je me retirai avec la ferme résolution de ne rien faire pour cultiver une faveur que tant d'autres auraient achetée volontiers au prix de leur indépendance, et qui jamais n'eut la plus légère influence sur la mienne.

«A l'exception de quelques députations de mon département, que je ne pus pas me dispenser de présenter , je ne retournai au Palais- Royal que, lorsqu'une fonction importante m'ayant été confiée, ce fut un devoir pour moi d'exprimer ma reconnaissance et d'entretenir des relations avec le chef de l'Etat.

« Voilà, ma bonne amie, le second grand acte de ma conduite politique dans la révolution de i83o. Je n'ai rien dissimulé, je n'ai rien ajouté; j'ai écrit aujourd'hui comme j'aurais écrit au moment où je t'adressais ma première lettre. Seulement, je n'ai pas dûm'interdire des réflexions qui sortaient en quelque sorte malgré moi de mon sujet. Elles sont quelquefois sévères, mais elles ne sont jamais hostiles. Je pense que l'on aurait pu tirer un meilleur parti de l'édifice que nous avons construit; maisjen'ai pas cessé de penser que nous avons fait en juillet et en août j83o ce que l'on pouvait faire de mieux, ce qu'il y

RÉVOLUTION DE l83o. 4' 3

avait de plus convenable dans les intérêts du pays; et, si je me retrouvais dans des circonstances exactement semblables , dût-on m'accuser d'un opiniâtre aveuglement , je ferais encore ce que j'ai fait. Seulement, je l'avoue, je croirais devoir prendre plus de précautions pour l'avenir. »

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J 'aurais pu joindre à ma relation beaucoup de pièces plus ou moins curieuses, qui toutes 4oivent leur origine à la révolution de i83o. Je me suis borné à celles qui ont le rapport le plus direct avec ce que j'ai écrit, et qui en forment pour ainsi dire le complément. Ces pièces sont peu nombreuses , mais deux surtout sont d'une grande importance. La première est le texte même des procèsverbaux de celles des séances de la réunion des députés auxquelles M. D. de La Garde , secrétaire rédacteur de la chambre, a été admis. Ce jeune fonctionnaire était venu dès le jeudi matin nous offrir ses services avec le dévoûment le plus patriotique. Ces procès-verbaux ne sont pas aussi détaillés qu'on pourrait le désirer, mais dans les moments qu'ils retracent, on ne s'amusait ni à improviser, ni à rédiger des phrases. Quels qu'ils soient , ce sont des documents originaux , et par cela même trèsprécieux.

4l8 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

La seconde pièce que j ai indiquée, est la rédaction faite par MM. de Bioglie et Guizot du projet de proposition que j'avais communiqué à Dupont de l'Eure et à Laffîtte, le 4 août au matin, et que le premier avait porté au conseil des ministres.

Comme je n'ai pas voulu que la plus légère erreur pût se glisser dans l'impression d'une pareille pièce , j'en ai fait faire le fac-similé. On sait avec quelle perfection la lithographie parvient à reproduire l'écriture; aussi ceux qui connaissent celle de M. de Broglie reconnaîtront-ils que cette pièce est entièrement de sa main. La note marginale relative aux pairs de Charles X est seule de la main de M. Guizot.

Cette pièce a un intérêt (}l actualité \ÀQn grand, aujourd'hui que l'origine de notre gouvernement est plus ou moins contestée. Elle prouve que ses auteurs repoussaient le principe de la sotiveraineté du peuple, mais elle sert également à établir que, sur ma proposition , ce principe a été adopté. Il n'y a pas de sophismes de subterfuges, qui puissent faire qu'il en soit autrement.

Les indications à'absence sur la liste des députés qui sont censés avoir signé le 28 juillet, chez moi, la protestation rédigée par Guizot , et présentée le matin chez Audry de Puyraveau , ont été faites deux joins après par plusieurs de mes collègues dont les souvenirs n'étaient pas moins présents que les miens; aussi j'ai tout lieu de croire qu'elles ne contiennent pas d'erreurs. S'il en était autrement, je

PltCES JllSTlFICATIVliS. 4^9

m'empresserais de rectifier celles que l'on me ferait connaître. Il est probable, au surplus, que le nombre des personnes qui attachent de l'importance à avoir joué un rôle dans la révolution de i83o est beaucoup moins grand aujourd'hui qu'il ne l'était alors.

La liste des signataires de V invitation adressée le 3o juillet au duc d'Orléans pour accepter la lieutenance-générale, que je donne sous le n° 4, «^st d'autant plus exacte que Bondy, alors questeur, retrouva chez l'imprimeur de la chambre une épreuve qui avait été déjà tirée, lorsque Laffitte donna l'ordre de ne pas publier l'invitation. Cette épreuve fit reconnaître que plusieurs personnes se vantaient d'avoir signé qui n'avaient pas osé le faire. Je ne vois aucun avantage à livrer leurs noms à la publicité.

La disparition de cette pièce des archives de la maison d'Orléans me rappelle que la proclamation faite en réponse, le 3i juillet, par le duc d'Orléans, laquelle donna lieu à une discussion sur la question de savoir si elle finissait par les mots : « une charte ou la charte sera désormais une vérité, a a également disparu des archives de la Chambre des députés. Il est assez étrange que des nuages enveloppent déjà l'origine de la royauté du 7 août. J'espère avoir contribué à les dissiper.

L'état des officiers, sous-officiers et soldats tués ou blessés dans les journées des 2^7, 28 et 29 juillet i83o, est un document émané du ministère de la guerre , et sur l'authenticité duquel il ne peut

420 PII'ICES .UISTfFICATIVIîS.

exister aucun doute. Ou setonnera peut-être du petit nombre d'ennemis qu'il a suffi au peuple de mettre hors de combat pour remporter une aussi éclatante victoire. Cela s'explique lorsque l'on sait que le peuple voyait dans les soldats mêmes qui tiraient sur lui , des concitoyens égarés. C'est une nouvelle preuve de cette admirable magnanimité qu'il faudrait se garder de lasser.

J'avais eu d'abord l'intention de ne publier comme pièces jnstificatwes que des pièces^ inédites. La réflexion m'a amené à penser qu'il était nécessaire de reproduire ici les ordonnances du 2 5 juillet i83o", et le rapport qui les accompagnait. Ces pièces sont la cause ou plutôt le prétexte de la révolution. Je dis le prétexte, parce que, selon moi, la cause remonte plus haut. Je la trouve dans la marche décevante, anti-nationale du gouvernement de la restauration. Cette marche avait rendu la révolution inévitable , et elle eût éclaté , plus tard sans doute, mais elle eût certainement éclaté, même sans les ordonnances. Telle est la conséquence invincible de tous les gouvernements qui veulent marcher en sens inverse de l'opinion publique, ou qui se montrent infidèles à leur origine.

Le rapport qui précède les ordonnances de i83o a d'ailleurs cela de remarquable , qu'il présente à l'appui des mesures dont il est à la fois le programme et la justification , des raisons exactement semblables à celles que les organes du ministère actuel ont employées pour nous convaincre de la nécessité d a-

dopter des mesures violentes afin de réprimer le désordre moral qui, selon eux, afflige la société.

A la suite des ordonnances , j'ai placé la protestation des journalistes. On ne lira pas sans étonnemént aujourd'hui les noms de quelques-uns des signataires.

Les pièces que je n'ai pas cru devoir publier, parce qu'elles ne se rapportent pas à forigine même de la révolution , et qu'elles en sont seulement des conséquences, ont été réunies par moi sous le titre de Saiwenirs politiques et administratifs de ma Direction générale. Ces souvenirs sont en quelque sorte une histoire secrète des vingt-et-un mois environ pendant lesquels j'ai rempli une grande fonction publique. Ils ne sont pas destinés à voir le jour.

4îia PIÈCES JUSTIFIC/VTiVKS.

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