CHAPITRE VI
Retraite sur Metz. — Le bivouac de Châtel-Saint-Germain. — Bataille de Saint-Privat, 18 août '1870. — Nous campons au Ban-Saint-Martin. — L'armée repasse sur la rive droite de la Moselle. — La fausse sortie du 26 août. — L'ile Chambière et le cimetière. — Je suis nommé sous-lieutenant. — Une erreur d'uniforme. — Combats de Servigny-les-Sainte-Barbe, 31 août et 1er septembre. — Nous revenons à Chambière. — Peltre. — Le blocus. — La viande de cheval. — État de l'armée et de la ville de Metz vers le io octobre. — Combat de Laddnchamp, 7 octobre. — La communication du 19 octobre et la mission du général Boyer. — La capitulation. — Ordre général du commandant en chef. — Le tourne-bride de la route de Nancy. — Départ pour l'Allemagne. — Le déjeuner de Bingen. — Cologne et l'incident de la caserne. — Un proverbe allemand. — Bad-Dribourg. — L'hùtel Kothe. — Le vétérinaire de mon régiment.
Le lendemain 17 août, tous les corps exécutèrent à la pointe du jour, et contre l'attente générale, un mouvement de retraite sur Metz sans être inquiétés par l'ennemi. Après bien des dé-
tours, en longeant les bois, nous arrivâmes sous le fort Saiijt-Quentin.
Là nous fîmes une halte assez longue, et après on descendit la hauteur en tenant les chevaux par la figure tant la pente était raide. Nous arrivions vers le soir à Châtel-Saint-Germain, non loin de Metz, et on nous y fit camper. Toute la division, les chasseurs exceptés, se trouvait réunie en cet endroit qui était, il est vrai, bien peu propice à la cavalerie, car il représentait un long boyau dont Châtel serait le centre, entouré de toutes parts de collines assez élevées et boisées. Toute la division de cavalerie du général de Forton était campée sur la pente à notre droite, et derrière nous était encore une autre division composée de chasseurs et de hussards.
Le lendemain 18 août vers 10 heures du matin, la canonnade et la fusillade éclatèrent sur toute la ligne, mais il nous était impossible de rien voir du fond de notre entonnoir, les collines qui nous entouraient nous cachant tout. La bataille était alors très engagée et les décharges de l'artillerie se succédaient sans interruption. Notre droite s'appuyait à Saint-Privat-la-Montagne, notre centre à Amanvilliers et notre gauche touchait le ravin de Rozerieulles en passant par Clîàtel-Saint-Germain.
Vers 6 heures du soir notre artillerie commença à manquer de munitions. A 7 heures^ le corps du maréchal Canrobert (le 6*^), dont une partie de l'artillerie était restée au camp de Châlons, était obligé d'abandonner Saint-Privat en flammes, après avoir soutenu pendant près de huit heures une lutte héroïque contre des forces triples.
A l'attaque de ce village la garde royale prussienne trouva son tombeau. (Dépêche du roi Guillaume à la reine Avigusta.)
Si le général en chef avait fait soutenir le maréchal Canrobert par l'infanterie et l'artillerie de la Garde en réserve à Plappeville, la déroute des Allemands était certaine et peut-être, à la suite de cette victoire, la face des choses complètement changée. La retraite du corps Canrobert avait répandu la panique parmi les conducteurs de bagages qui se mirent à fuir en désordre vers Metz, dont le commandant fut obligé de faire fermer les portes pour arrêter la débâcle qui allait bientôt gagner tout le monde.
Pendant ce temps, nous étions toujours immobiles dans notre entonnoir, assistant au défilé des blessés qui commençaient à encombrer la route. Les obus prussiens venaient éclater à 200 mètres sur noire droite dans des vignes. Si l'ennemi nous avait soupçonnés là il rectifiait un peu son
tir et certainement notre position devenait plus que critique. Il n'en fut rien, et la nuit survenant mit fin à cette bataille dite de Saint-Privat oii moins de cent vingt mille hommes en affrontèrent plus de deux cent cinquante mille. Nos régiments campèrent sur le théâtre de cette lutte de géants. Ce fut la journée qui nous coûta le plus de monde sans pour cela être décisive, car le lendemain les Prussiens devaient nous enserrer plus encore sous Metz. Mais si nos pertes étaient grandes, les leurs étaient énormes et auraient pu encore être doublées si notre artillerie n'avait pas manqué de munitions à Ja fin de la journée.
On nous fit traverser vers 10 heures du soir le village de Châtel-Saint-Germain. Les coups de fusil s'entendaient encore de très près et même une balle perdue vint tuer le cheval d'un trompette du régiment comme il tournait le coin d'une rue du village. Il fallut passer par un, à cause de l'encombrement des blessés et des voitures de toutes sortes. Enfin, après bien des détours et une marche de nuit très fatigante, car on mit trois heures à faire moins d'une lieue, nous arrivâmes sous le fort de Plappeville, où on.nous fit camper. Nous tombions de sommeil comme pendant la marche à travers Metz l'avant-veille de la bataille
de Gravelotte^ Aussi, une fois les chevaux placés à la corde et après avoir avalé un morceau de pain et de viande froide, nous nous mimes sous nos tentes et le sommeil ne se fit pas attendre.
On resta un jour dans ce bivouac et il fut employé à réparer tout ce qui était détérioré par suite de la charge du 16, à faire des distributions de cartouches, etc., en un mot à remettre un peu d'ordre dans les escadrons.
Le lendemain, à midi, on se mit en route pour le Ban-Saint-Martin, où nous arrivâmes pour bivouaquer vers 1 heure. Nous nous trouvions campés à deux pas de la maison occupée par le maréchal Bazaine et son état-major.
Il avait comme escorte un escadron du 5^
1. A l'armée de Metz, nous avons toujours appelé les trois journées du 14, du 16 et du 18 août : Borny, Gravelotte et Saint-Privat, mais les rapports officiels disent Rezonville pour le 16 et désignent Saint-Privat le 18 août sous le nom de défense des lignes d'Amanvilliers.
Nos pertes s'élevèrent à la suite de ces trois grands combats à plus de 43 000 hommes tués ou blessés; si on y ajoute celles des combats du 31 août, du l^»" septembre et de Ladonchamp le 7 octobre, on trouve que l'armée du Rhin a eu plus de 50 000 hommes atteints par le feu de l'ennemi,
. Nous ne parlons pas des nombreux décès par suite du typhus pendant le blocus.
Ces chiffres sont assez importants pour être présentés à ceux qui depuis ont parlé de ce qu'ils appellent la honte de Metz.
hussards commandé par le capitaine Chaverondier qui, le 16 août, reçut à la figure une blessure très grave en dégageant le maréchal entouré ainsi que son état-major par les hussards prussiens. Mon ami le sous-lieutenant Senez faisait partie de cet escadron et j'allai le lendemain dîner avec lui. J'allai aussi le même jour voir mon camarade Maurice Odent, au 3" lanciers. Ils étaient campés près de Montigny. Nous restâmes six jours au Ban-Saint-Martin, , La grande concentration de troupes rendait déjà tout extrêmement cher et rare, ainsi les pommes de terre étaient à des prix exorbitants. Cela devait être bien autre chose plus tard.
De plus, la popote de mon escouade commençait à me sembler moins bonne que les premiers jours et cette nourriture mal apprêtée devenait fatigante. Nous découvrîmes alors, avec deux de mes amis, Le Brun et de Fry, sous-officiers aux dragons de l'Impératrice, un certain Danlion, jardinier-fleuriste^ dont la femme s'engagea à nous nourrira peu de frais. Le marché futconclu, et, pendant les cinq jours qui suivirent, nous eûmes au moins un bon repas d'assuré par jour.
Le 25 août au matin, toutes les troupes reçurent Tordre de se concentrer sur la rive droite
de la Moselle. A midi, la division de cavalerie de la Garde se mit en mouvement et passa la rivière sur trois ponts de bateaux construits près du polygone. On nous fit établir au bivouac dans l'île Chambière, non loin de l'abattoir et presque à la même place oii mon escadron avait campé en arrivant à Metz. Ainsi, après vingt jours de marches et de contremarches, plus trois combats sanglants, l'armée revenait à son point de départ.
A 6 heures, je m'éclipsai avec un autre sousofficier et nous allâmes dîner en ville. Nous nous étions un peu attardés pour revenir, car à peine avions-nous franchi le pont-levis de la porte Chambière qu'il fut levé derrière nous et que nous trouvâmes la barrière fermée. Elle était formée de palissades assez élevées se terminant en pointes. Cependant il n'y avait pas à hésiter, nous ne pouvions pas passer la nuit entre le pont et la barrière. Il fallut escalader l'obstacle, ce qui s'exécuta lestement mais non pas sans danger pour les fonds de culotte. Après cela nous prîmes le pas de course et nous arrivâmes au camp, juste au moment oii l'appel du soir allait sonner.
A 3 heures du matin, on nous fit lever sans bruit, seller les chevaux et au petit jour tout le monde était à cheval, c'était le 26 août.
Le maréchal Bazaine concentrait toute son armée sur la rive droite de la Moselle et, à peine fit-il jour, que des colonnes d'infanterie très profondes s'avancèrent se dirigeant vers la route qui mène au fort Saint-Julien. La cavalerie et l'artillerie suivaient. Ce défilé dura depuis 4 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir. Nous vîmes passer successivement le général de Ladmirault, le maréchal Ganrobert,en un mot tous les commandants de corps d'armée. Quant au maréchal Bazaine, nous ne le vîmes point, il avait pris sans doute la route menant directement de la ville au fort Saint-Julien.
Yers 3 heures de l'après-midi la pluie se mit à tomber avec force. Nous étions immobiles, la bride au bras, assistant à ce défilé de toute l'armée. Enfin à 4 heures ce fut le tour de l'infanterie de la Garde ; mais au moment ori les grenadiers allaient passer, le contre-ordre arriva et l'on fit rebrousser chemin à tout lé monde. Les troupes marchèrent de nouveau toute la nuit par une pluie battante pour regagner leurs bivouacs.
On a dit plus tard que c'était le mauvais temps qui ce jour-là avait empêché le maréchal Bazaine d'achever son mouvement et on ajoutait que le mauvais temps était pour les Prussiens comme pour nous. Mais je ne veux ici entrer dans au-
cuno dissertation, mon but étant tout simplement de raconter les événements auxquels j'ai pu assister sans les commenter.
Nous nous établîmes, avec la pluie qui tombait toujours, non loin de la Moselle, entre la rivière et le cimetière deTîle Chambière. Jamais bivouac ne fut plus triste; à notre gauche étaient les immenses ambulances du polygone, construites en planches, et derrière nous le cimetière, où toute la journée on apportait des tombereaux remplis de cadavres provenant des ambulances ou des hôpitaux de la ville. Dans les premiers temps ces malheureux n'étaient enveloppés dans aucun linceul ; on ouvrait le derrière du tombereau et on les laissait tomber ainsi les uns sur les autres dans la fosse commune, puis on jetait une couche de chaux et tout était fini jusqu'au premier convoi où la même cérémonie se renouvelait. L'autorité militaire porta plainte et obtint que ces pauvres corps seraient enveloppés dans un linceul de toile et rangés dans la fosse d'une manière plus convenable. Mais le spectacle n'en continua pas moins à être très pénible, et quand je pense que nous restâmes du 26 août au 29 octobre tout près de ce cimetière, car nous n'étions séparés que par la largeur de la route, je ne puis m'empêcher de frémir.
Le 28 août fut pour moi un jour bien agréable. Le colonel me rencontrant au bord de la Moselle, occupé à laver un peu de linge, me dit : « Vous pouvez aller en ville acheter des épaule ttes, car je viens de recevoir l'avis de votre nomination de sous-lieutenant ainsi que celle de huit de vos camarades. »
J'étais nommé, d'après mon brevet, souslieutenant au 2^ escadron en remplacement de M. le sous-lieutenant Richet, disparu. Ma joie fut grande, comme on peut le penser, mais elle n'était pas complète, car les communications étant coupées depuis le 18 août, il m'était impossible de faire savoir cette bonne nouvelle à mes parents restés à Paris.
Le malheureux officier que je remplaçais n'avait pas été tué le 16 par un Allemand, mais par un maréchal des logis du 3^ dragons, dans la confusion qui suivit la sonnerie du ralliement ^ Je vois encore ce sous-officier achevai, ayant perdu son casque, la lame de son sabre rouge de sang et pendue à la dragonne, venir
1. Un de mes camarades, le capitaine Hepp, du S** cuirassiers, à cette époque maréchal des logis chef de l'escadron de M. Richet, m'a raconté qu'il a entendu le pauvre officier dire, au moment où il était traversé par le sabre du dragon du 3^ : '( Mais je suis Français ! »
d'un air désespéré dire au colonel occupé à ral- 1 ier ses escadrons sur le plateau. « Mon colonel, je viens de tuer un officier de votre régiment! — Vous travaillez bien, vous ! » se contenta de lui répondre tristement M. de Latheulade.
Ce fait malheureusement ne fut pas isolé et plusieurs lanciers de la Garde éprouvèrent ce jour-là le même sort par suite d'une méprise d'uniforme bien regrettable.
Le 31 août, à 10 heures du matin, la canonnade se fit entendre au delà du fort Saint- Julien, qui bientôt se mêla à la conversation en faisant entendre sa grosse voix. On fit immédiatement plier les tentes et seller les chevaux. Vers 6 heures du soir, nous montâmes à cheval et toute la division de cavalerie s'achemina vers le fort. Une grande partie de la population de Metz était montée sur les hauteurs |qui avoisinent le Saint- Julien et assistait à la bataille. En route nous rencontrions beaucoup de personnes qui rentraient en ville et, d'après leur dire, la bataille allait très bien pour nous. Nos troupes venaient d'enlever à la baïonnette le village de Servigny-les-Sainte-Barbe, et les Prussiens avaient reculé sur toute la ligne de plus d'un kilomètre.
Nous arrivâmes à la nuit sous le fort Saint-
Julien. Il avait cessé son feu, mais le combat continuait encore au loin dans la plaine.
L'obscurité nous empêchait de voir distinctement la bataille, mais le village de Servigny, auquel les Prussiens avaient mis le feu en se retirant, jetait pourtant une sombre lueur sur le fond du tableau.
On mit les chevaux à la corde et on alluma les feux de bivouac; puis on mangea les quelques provisions apportées dans les bissacs.
Les miennes se bornaient à un biscuit et une tablette de chocolat, le tout arrosé d'une goutte d'eau coupée avec du rhum.
Vers 10 heures du soir, le feu avait cessé partout; mais, à 3 heures du matin, les Prussiens firent un retour offensif sur le village de Servigny, qu'on avait eu l'imprudence de ne pas faire occuper sérieusement, et en chassèrent nos troupes. Je crois qu'il n'y avait à ce moment dans le village qu'un bataillon de chasseurs à pied, qui fut attaqué au moment où il faisait une distribution.
Le lendemain 1'"' septembre, la bataille recommença de plus belle à la pointe du jour. Nous voulions reprendre le village de Servigny qu'il aurait cependant été si facile de garder en le faisant occuper par des forces suffisantes.
Nous étions montés à cheval, ainsi que le reste de la division, et on nous avait massés en colonne par escadrons à côté d'une batterie de mitrailleuses de la Garde. Cette situation était dangereuse pour nous, car si les mitrailleuses avaient tiré, les Prussiens répondaient évidemment, et leurs obus tombant en plein dans toute cette masse de cavalerie, en aurait fait une bouillie complète.
Vers 11 heures et demie, nous battions en retraite vers Metz. Nous n'avions certes pas été vaincus, car il restait encore des corps d'armée et la Garde qui n'avaient pas donné, mais on obéissait à l'ordre du maréchal Bazaine. En effet, à midi précis, le feu cessa comme par enchantement de part et d'autre et chacun eut l'air de rentrer chez lui, tant les Prussiens que nous.
La division de cavalerie de la Garde revenait au bivouac de Chambière qu'elle ne devait plus quitter que le jour de la capitulation.
Que vous dirai-je maintenant des tristes événements qui suivirent les combats du 31 août et du 1" septembre? Le 7, le colonel nous réunit e; nous apprit la capitulation de Sedan, la captivité de l'Empereur, et par suite l'anéantissement de l'armée de Mac-Mahon, sur lequel nous avions compté pour nous aider à nous faire jour, de même
que le commandant de l'armée de Sedan avait compté sur le concours de l'armée de Metz.
L'ennemi, depuis huit jours, avait établi partout des batteries formidables et nous enserrait comme dans un cercle de fer. Nous étions sans la moindre nouvelle de l'intérieur et c'était peutêtre ce qu'il y avait de plus dur dans notre situation.
Le mois de septembre, à part Tentreprise sur Peltre parla brigade Lapasset, ne fut signalé par aucun événement important. Les jours se suc cédaient régulièrement, sans rien apporter de nouveau, et le silence de la nuit n'était interrompu que par le bruit des canons des forts qui tiraient sur les ouvrages qu'élevaient les Prussiens, ou pendant le jour sur leurs colonnes ou leurs convois lorsqu'ils passaient trop près de nos lignes de défense.
Pour donner de mes nouvelles à mes parents, j'avais eu recours aux ballons-poste qui partaient chaque jour pour Paris, mais ce moyen était bien hasardé. En effet rien ne leur parvint.
Vers la fin de septembre, la viande de bœuf vint complètement à manquer et on commença à attaquer les chevaux de cavalerie. Au bout de dix jours, le régiment n'avait plus que deux escadrons montés, les trois autres étaient à pied
et on distribua des chassepots aux hommes.
Ceci se répétait dans tou's les régiments de cavalerie et dans quelques régiments d'artillerie. Du reste, les malheureux chevaux qui restaient étaient d'une maigreur effrayante faute de nourriture, et on était réduit à aller leur chercher des feuilles de vigne et des branchages de toute sorte pour remplacer le foin qui manquait complètement depuis déjà quinze jours. Je me rappelle avoir payé une botte de paille pour ma jument 4 francs. Bientôt on fit choix dans les deux escadrons montés d'un certain nombre de chevaux pour la boucherie.
Ces malheureux chevaux ne recevaient plus alors aucune distribution. Le peu d'avoine restant étant destiné aux chevaux conservés pour faire le service. Les chevaux de la première catégorie étaient alors conduits dans une prairie dépendant d'une grande ferme appelée la Grangeaux-Dames, et là, pendant cinq ou six heures, ils broutaient le peu d'herbe qui restait.
Plusieurs d'entre eux ne pouvaient pas aller jusque-là et tombaient en route; alors, lorsqu'ils n'avaient plus la force de se relever, on les tirait jusqu'auprès d'une fosse creusée à cet effet et on les assommait d'un coup de masse, puis on les jetait dans la fosse; mais avant, les troupiers se
précipitaient dessus et avec leurs couteaux découpaient de larges morceaux de viande sur le corps du malheureux cheval qui souvent palpitait encore. Vous dire ce que ce spectacle avait d'horrible est quelque chose d'impossible; mais comme j'y ai assisté malheureusement trop de fois, je puis en garantir l'authenticité. J'oublie de parler des chevaux qui mouraient de faim à la corde et qu'on trouvait par terre au milieu des autres le lendemain matin.
Vers le 15 octobre, toute la cavalerie était à pied et l'artillerie n'avait plus de chevaux pour traîner ses pièces. Les hommes étaient réduits à 200 grammes de pain par jour, et quel pain! Le sel manquait complètement; un kilo de porc se vendait 3G francs, le kilo de sel 18 francs et une livre de pain fait avec du son et de la paille 5 francs. La misère dans Metz était à son comble et les tout petits enfants qui ne pouvaient supporter celte nourriture grossière mouraient par centaines; joignez à cela le typhus qui régnait dans les hôpitaux, où presque tous les amputés mouraient de la fièvre purulente, et vous aurez un aperçu de l'affreuse situation où se trouvait la ville. Aucune nouvelle ne parvenait de l'intérieur et celles que les Prussiens faisaient passer n'étaient pas de nature à remon-
ter le moral de la population et de l'armée.
Comme je crois l'avoir dit dans un chapitre précédent, j'étais lié d'amitié avec le fils du préfet de Metz, sous-lieutenant au 3° lanciers. J'allais, par suite, dîner quelquefois à la préfecture pendant le blocus. Le pain n'était ni meilleur ni plus abondant qu'à la table du plus pauvre des habitants.
Pendant ces tristes jours, l'énergie et le patriotisme de M. Odent furent au-dessus de tout éloge, et je saisis cette occasion pour rendre hommage à la mémoire du dernier préfet français du département de la Moselle.
Aussitôt les premiers combats du mois d'août, une partie de la préfecture avait été transformée en ambulance, et dès ce moment les blessés et les malades comptèrent dans M™® Odent une sœur de charité de plus. Cependant tout le monde s'étonnait de l'inaction dans laquelle le commandant en chef laissait l'armée. Enfin le 7 octobre il livra le combat de Ladonchamps dans la plaine de Thionville. Tout le monde pensait que c'était la fameuse trouée dont il était question depuis quelque temps, et que le manque de vivres rendait indispensable si on ne voulait pas en venir forcément à une capitulation. Mais la lutte fut engagée avec une très grande infériorité numé-
rique de troupes; on avait du reste, faute d'attelages, très peu de canons à opposer aux innombrables batteries de l'ennemi, toute notre artillerie ayant, comme la cavalerie, mangé ses chevaux. Malgré cela, nos soldats réussirent par leur bravoure à s'emparer des Grandes-Tapes, mais on ne devait pas pousser en avant, car, après avoir perdu un millier d'hommes, la retraite fut ordonnée vers 6 heures du soir. Les voltigeurs et les chasseurs à pied de la Garde, marchant à la baïonnette, s'étaient couverts de gloire dans cette journée et avaient fait plus de 500 prisonniers aux Prussiens. Néanmoins le bataillon de chasseurs avait fait des pertes sensibles.
La plupart de ces prisonniers étaient des landwehriens du duché de Posen. J'assistais à la fouille qu'on fit de leurs sacs pour saisir les papiers dont la traduction pouvait intéresser l'état-major général. J'adressai la parole en allemand à un de ces hommes. Il maudissait la guerre et pleurait au souvenir de sa femme et des cinq enfants qu'il avait laissés dans son pays. Parmi ses papiers, la plupart insignifiants, se trouvait une chanson imprimée qu'il me donna. Elle avait pour titre : Chanson du soldat allemand en marche^ sur l'air : Je suis un Prussien. Voici la traduction du premier couplet :
Camarades, marche !
Nous allons contre les Français.
Demandez à vos pères ce qu'ils vous ont fait. Hurrah ! Voyez comme courent les pantalons rouges. Nous fils, nous partons à la chasse des Français. Bien que jeunes, nous serons dignes de nos pères. Nous rayonnerons dans la gloire Sur le champ de bataille Comme le soleil qui brille.
Nous sommes devenus Allemands Et nous voulons rester Allemands !
Cette chanson est curieuse et peint bien la haine entretenue en Allemagne contre Tennemi héréditaire, YErhfeind comme on nous appelle.
Le 19 octobre une communication officielle était faite verbalement aux officiers par les colonels en présence des généraux de brigade.
Dans cet entretien, on nous disait que les approvisionnements de la place diminuant de plus en plus, le maréchal avait cru devoir entrer en pourparlers avec Tennemi. Le général Boyer, son premier aide de camp, avait été envoyé à Versailles au quartier général du roi Guillaume. Le général Boyer ayant exposé au roi le sujet de sa mission, le général de Moltke avait pris la parole et déclaré que l'armée de Metz devait subir le sort de l'armée de Sedan et se rendre prisonnière de guerre. M. de Bismarck avait alors fait observer que la question politique devait primer
la question militaire, et dit qu'il serait disposé à une convention qui permettrait à l'armée de Metz de se retirer sur un point désigné du territoire français, afin d'y protéger les délibérations nécessaires pour assurer la paix. Cette idée était suggérée à M. de Bismarck par les difficultés que faisait naître pour le gouvernement prussien l'absence, en France, de tout gouvernement reconnu, rimpératrice ayant été obligé de quitter Paris devant l'émeute triomphante et un gouvernement, dit de la Défense nationale, ayant été proclamé le 4 septembre à l'Hôtel de Ville. .
De plus, le général Boyer avait appris pendant son voyage que la France était plongée dans l'anarchie la plus complète. Cette anarchie, le gouvernement provisoire étant dispersé, les différentes villes ne s'en tendant pas quant à la forme du nouveau gouvernement, les princes d'Orléans ou le comte de Chambord ne s'étant pas présentés, on ne pouvait songer à établir des bases de négociations qu'en s'adressant au gouvernement de fait et de droit qui avait existé jusqu'au 4 septembre, c'est-à-dire à la Régente. Si l'Impératrice-régente n'acceptait pas, on s'adresserait à la Chambre des députés qui avait été aussi chassée par l'émeute au 4 septembre. Toutefois, pour que cette assemblée pût se réunir de nou-
veau et surtout délibérer librement, il fallait une armée pour la protéger et on destinait ce rôle à Tarmée de Metz. On nous recommanda ensuite de dire aux troupes de supporter encore quelques jours les privations provenant de l'état de blocus, mais que sous peu elles partiraient pour remplir une nouvelle mission patriotique. Officiers et soldats nous accueillîmes cette communication comme un dernier espoir; mais, hélas! il devait être de bien courte durée.
Le général Boyer était reparti pour Versailles, et, de là, il allait en Angleterre trouver l'Impératrice Eugénie et lui porter les propositions de M. de Bismarck.
L'Impératrice opposa un refus formel de traiter avec l'Allemagne, étant donnée la situation qui lui avait été faite par la Révolution du 4 septembre. Le général Boyer revint alors rapporter au maréchal Bazaine la réponse de l'Impératrice et ce dernier, dès le lendemain, envoya son chef d'état-major, le général Jarras, au prince Frédéric-Charles, commandant l'armée allemande devant Metz, et la capitulation fut décidée et signée, le 27 octobre, au château de Frescaty qui était le quartier général du prince.
La chose fut tenue secrète jusqu'au dernier moment, car on craignait la colère des troupes ;
mais le 30 au soir, on lut l'ordre général suivant, qui ne permettait plus de douter.
Il était conçu en ces termes :