SOUVENIRS INTIMKS D'UN LANCIER
rapide jusqu'au village de Gravelotte, qui devait le lendemain donner son nom à une bataille mémorable. En pénétrant dans le village, je remarquai beaucoup de gens à la livrée de la maison de l'Empereur. Au détour d'une rue j'entendis commander de porter la lance; nous passions devant la maison habitée par l'Empereur et le Prince impérial qui avaient quitté Metz la veille à 11 heures du matin.
Devant la porte, et, causant avec plusieurs officiers généraux, était le Prince Napoléon, les mains derrière le dos, la tête enfoncée dans les épaules et paraissant très accablé. Sa ressemblance extrême avec l'Empereur premier me frappa alors. C'était bien la tête de l'oncle, mais celle que Steuben lui donne dans son tableau de la bataille de Waterloo.
Nous ne vîmes ni l'Empereur ni le Prince impérial, qui étaient dans l'intérieur de la maison. Je comparai alors le 15 août de cette année avec celui des années précédentes si brillant à Paris. Cela donnait lieu à de tristes réflexions. Les centgardes étaient campés dans un petit jardin attenant à la. maison habitée par FPJmpereur. Ils avaient laissé à Paris leur brillant uniforme et ne portaient comme tenue de campagne que le chapeau, la tunique, mais sans cuirasse,
et le pantalon rouge dans les grandes bottes.
On nous fit établir non loin d'eux de l'autre côté de la route de Verdun, derrière un bataillon du 3<^ grenadiers et un escadron du régiment des guides qui étaient attachés au service de l'Empereur depuis le début de la campagne.
On donna l'ordre de se nettoyer le mieux possible, de remettre les flammes après les lances, en un mot de se tenir prêts à escorter l'Empereur à la pointe du jour. Nous mangeâmes alors les quelques provisions que nous avions dans nos bissacs, car il ne fallait pas espérer trouver n'importe quoi dans le village, tout étant retenu pour les états-majors. Ce modeste souper achevé, je construisis ma petite maison de toile et je m'endormis profondément.
Le lendemain 16 août, jour à jamais mémorable, nous étions débouta 3 heures du matin. On sella les chevaux, on monta sans bruit et on fit charger les armes. Puis, ceci achevé, les deux régiments, lanciers et dragons, se portèrent à hauteur de la route.
A 4 heures la voiture de l'Empereur parut. C'était une calèche découverte attelée en poste. L'Empereur et son fils occupaient les places du fond, sur le devant étaient le Prince Napoléon et un aide de camp.
Le colonel Verly, des cent-gardes, se tenait à la portière de droite.
Une chose me frappa, ce fut le silence qui accueillit le passage de l'Empereur. Cette brigade de cavalerie était rangée immobile, présentant le sabre, mais pas un cri ne sortit de ses rangs.
Les dragons rompirent alors en colonne par quatre et allèrent se placer au trot en avant du convoi. Nous suivîmes la dernière voiture aux armes impériales, également en colonne par quatre. De plus, les cent-gardes précédaient et suivaient immédiatement la voiture de l'Empereur.
Celte forte escorte était obligée, à cause des nombreux partis de cavalerie ennemie qui battaient le pays en tout sens et qui cherchaient probablement à enlever l'Empereur pendant sa marche sur Verdun. Nous fîmes près de 20 kilomètres au trot, car on ne passait au pas que dans les montées, et nous arrivâmes à Conflans, vers 6 heures et demie du matin. Là deux régiments de chasseurs d'Afrique commandés par le général Margueritte nous relevèrent. L'Empereur fit halte sur la route et descendit de voiture avec le Prince impérial. Ce fut la dernière fois que je les vis. L'Empereur causait avec son fils, mais son visage d'habitude si calme laissait voir la plus profonde tristesse.
Pendant ce repos, on nous avait portés sur les hauteurs qui bordaient la route, et nous avions détaché de nombreuses reconnaissances pour fouiller le terrain. Lorsque nous revînmes, l'Empereur était reparti avec sa nouvelle escorte. J'assistai alors au défilé de ses bagages, qui étaient loin de ressembler à ceux d'un souverain asiatique, comme on l'a tant dit depuis.
Si nous avions été vainqueurs, il est probable qu'on n'en aurait seulement jamais parlé.
On mit les chevaux à la corde dans une prairie au bord de la route, et l'on déjeuna avec les provisions cherchées au village.
Nous ramassâmes, près du tas de pierre sur lequel nous nous étions un moment assis, un schapska de uhlan, et nous fûmes frappés de la belle devise inscrite sous l'aigle qui orne presque toutes les coiffures militaires prussiennes : « Mit Gott fur Kœnig und Vaterland. » Ce qui signifie : « Avec Dieu, pour le Roi et M Patrie. »
Yers 10 heures nous fûmes mis en éveil par une violente canonnade qui s'entendait dans la direction de Rezonville, Vionville et Mars-ia- Tour, villages situés sur la gauche de la route que nous venions de suivre.
On n'y fit d'abord qu'une légère attention; mais, le bruit devenant plus fort, le général de
France, qui commandait notre brigade, nous fit monter à cheval pour marcher au canon. On partit au trot et on traversa le village de Yilliersles-Prés, où le curé et les habitants, groupés sur les marches et autour de l'église, nous encourageaient du geste et de la voix.
En sortant du village, nous arrivâmes près d'un bois assez épais. Là le canon, les décharges des mitrailleuses, les feux de peloton, s'entendaient très distinctement, on voyait même en l'air les petits nuages formés par les obus. Ce* bois nous cachait évidemment le champ de bataille qui ne devait pas être à plus d'un kilomètre.
Au détour du bois nous aperçûmes en effet la bataille qui se livrait devant nous. Nos lignes semblaient avoir au moins trois lieues d'étendue. Le village de Rezonville paraissait être le point où se dirigeaient les efforts des deux armées.
Les Prussiens, fidèles à leur tactique, maintenaient leur infanterie sous bois et accablaient nos troupes par le feu de leur puissante artillerie. Néanmoins la bataille se continuait avec acharnement et Ton ne pouvait présumer de quel côté pencherait la victoire.
Près du bois dont j'ai parlé plus haut, se trouvait le général du Barrail avec le 2^ chasseurs
d'Afrique, seul régiment restant de sa division. Comme nous l'avons vu, le général Margueritte était parti le matin de Conflans, escortant l'Empereur et le Prince impérial avec le 1" et le 3'' chasseurs d'Afrique, le 4^ n'étant pas encore débarqué. Le général de France alla se mettre, lui et sa brigade, à sa disposition. En ce moment, et de cette façon, nous nous trouvions occuper l'extrême droite de l'armée française (4° corps, Ladmirault), mais un peu en arrière de la ligne de bataille. Nous avions avec nous une batterie d'artillerie.
Vers deux heures de l'après-midi, nous vîmes, au delà de la route de Paris, un nuage de poussière très épais et qui ne pouvait être provoqué que par un corps assez nombreux de cavalerie. Le général du Barrait envoya un escadron de chasseurs d'Afrique en tirailleurs pour reconnaître cette troupe et la tàtei\ s'il m'est permis de m'exprimer ainsi. Pendant ce temps nous nous retirions dans le bois, et notre artillerie prenait position dans une clairière, attendant l'arrivée des Prussiens pour les couvrir de son feu. Je ne sais s'ils se doutèrent du piège qu'on leur tendait, mais l'escadron en tirailleurs eut beau les attirer, ils tournèrent bride et ne reparurent plus que dans la soirée.
Nous sortîmes alors du bois et nous revînmes prendre position près de la route.
Sur le bord d'un des fossés gisait le cadavre d'un uhlan, dont la mort pouvait remonter à un jour ou deux. C'était le premier mort que j'apercevais d'aussi près, et cela ne laissa pas que de m'impressionner un peu ; mais nous devions, hélas ! en rencontrer bien d'autres et nous familiariser avec ce genre de spectacle.
Yers 4 heures, la victoire sembla se décider pour nous ; jamais je n'oublierai cette ligne de bataille s'avançant précédée de son artillerie qui vomissait la mort sur les Prussiens. Ceux-ci reculaient en bon ordre, mais leur feu commençait à devenir moins nourri. Tout à coup ils lancèrent des obus sur un village qui était à notre extrême droite et sous nous, car on ne voyait que le clocher, et une longue colonne de fumée épaisse et noire annonça que le malheureux village allait devenir la proie des flammes. Nous apprîmes plus tard que c'était de la part de l'ennemi une manière d'appeler ses réserves. En effet, leur ligne de feu reprit plus d'intensité, ils lançaient une quantité innombrable d'obus et tout annonçait qu'ils avaient dû recevoir des renforts.
Avant de continuer le récit de ce qui intéresse
particulièrement notre brigade, je veux rappeler la charge des cuirassiers de la Garde qui étaient restés avec les carabiniers sous la main du général Des vaux.
Vers midi, ils se tenaient à droite de la route de Rezonville, en arrière de ce village, et près du 2^ corps commandé par le général Frossard. Un de mes camarades, M. Mégard de Bourgeolly, lieutenant dans ce régiment, m'a souvent fait le récit de cette charge, pendant notre captivité en Allemagne. Cet engagement des cuirassiers^ me disaitil, avait eu lieu sur les instances du général Frossard, qui vint de sa personne dire : « Chargez de suite ou nous sommes tous perdus ! » Le général du Preuil, qui commandait la brigade, lança aussitôt le premier échelon, formé des deux premiers escadrons, qui partit au galop de pied ferme. Le second suivit à cent cinquante mètres de distance,, le général accompagné de ses officiers d'ordonnance se plaçant sur le flanc. Ces braves escadrons s'étaient élancés successivement sur l'ennemi alignés comme à la manœuvre, mais ils furent dérangés dans leur marche par des caisses à biscuit, une voiture de bagages et des ustensiles de campement qui avaient été abandonnés à la hâte par les troupes du 2° corps en retraite à ce moment. Ils furent alors accueil-
lis à trente pas par un feu si terrible que, d'après Tofficier qui me racontait cette charge désespérée, on aurait dit du vent vous soufflant au visage. 22 officiers dont 9 tués, parmi lesquels un chef d'escadrons, le commandant Sahuquet, 208 cavaliers et 243 chevaux hors de combat, telles furent les pertes du régiment des cuirassiers de la Garde. Ces chiffres sont assez éloquents pour se passer de tout commentaire.
Notre brigade, depuis qu'elle était arrivée sur le champ de bataille, avait passé son temps à faire des mouvements aux différentes allures et en tous les sens, ce qui ne manquait pas de fatiguer hommes et chevaux, ces derniers surtout étant très chargés et ayant déjà fourni le matin un long trajet au trot.
Enfin, vers 5 heures et demie, le moment de nous rendre utiles arriva. Le général du Barrail, prévenu par le capitaine de la Tour du Pin, envoyé par le commandant du 4' corps, le général de Ladmirault, dépécha au galop un de ses officiers qui vint avertir le général de France que la cavalerie prussienne, que nous avions sans doute aperçue dans la matinée et qui s'était tenue cachée depuis, sortait de Mars -la-Tour pour tourner l'aile droite de l'armée.
On nous fit changer immédiatement de direc-
tion pour aller au-devant d'elle. Dans ce mouvement, l'artillerie ennemie nous aperçut, car elle nous envoya immédiatement bon nombre d'obus, qui ne touchèrent personne parmi nous ; mais l'un d'eux alla frapper un muletier qui se dirigeait vers une ambulance avec son cacolet.
Avant d'arriver sur le terrain où nous devions charger, il fallut descendre un énorme ravin presque à pic, puis sauter un fossé fangeux, remonter ensuite le versant opposé, et seulement se former sur la hauteur. On comprend aisément le désordre qui s'ensuivit. Néanmoins, les escadrons se reformèrent assez rapidement à la voix du colonel et continuèrent à s'avancer au pas. Les dragons de l'Impératrice suivaient le mouvement et devaient former derrière nous une seconde ligne. Il y eut à ce moment ime certaine incertitude à savoir si nous nous trouvions en face des Prussiens ou non \ la distance était
1. Un certain doute s'éleva en effet, dans l'esprit du général de France et de ses officiers d'ordonnance au moment oii la cavalerie ennemie fut signalée.
Le général prétendait que la troupe qui s'avançait était française ; alors le colonel des lanciers de la Garde, interrogé, répondit qu'elle lui paraissait bien sombre, et que nos uniformes jetaient en général, à l'horizon, des notes plus claires: « En tous les cas, ajouta-t-il, il n'y a pas deux partis à prendre, il faut aller audevant de cette troupe; si ce sont des Français nous les embrasserons ; si ce sont des Prussiens nous les chargerons. »
encore grande, le jour tombait, et tout en avançant on se demandait si c'était bien eux. x\ubout d'un certain temps le doute ne fut plus permis, et le colonel de Latheulade s'écria en élevant son sabre : « Ce sont eux, chargez! » Ce commandement fut répété par les officiers, et le régiment, entraîné par son vaillant chef, mais à peine en bataille, partit au galop la lance croisée.
Les Prussiens arrivaient au trot, le sabre levé et criant : c Hourra, hourra! » Quiconque n'a jamais vu ce spectacle ne peut s'en faire une idée, ainsi que du sentiment qu'on éprouve. A vingt mètres, ils prirent le galop, et les deux troupes se rencontrèrent. Le choc fut terrible, et leur premier rang fut presque complètement démonté à coups de lance. Ma lance m'avait été violemment enlevée au passage, soit que je l'aie laissée dans le corps d'un Allemand, soit qu'une vigoureuse parade me Tait fait tomber. J'opinerai plutôt pour la première hypothèse, car j'ai ressenti une telle secousse que j'aurais été jeté hors de ma selle si je ne m'étais empressé instinctivement de lâcher ma lance. En tous les cas il n'y avait pas de temps à perdre pour mettre le sabre à la main ; mais, pendant que j'exécutais ce mouvement, un dragon allemand m'asséna sur la tête
un vigoureux coup de sabre qui fut heureusement paré par mon schapska, dont il entama une des faces. Je vis alors une seconde, puis une troisième ligne de cavalerie ennemie qui accourait au secours de la première. A partir de ce moment, je ne me rappelle pas bien nettement ce qui se passa; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la mêlée était devenue générale. Ce n'étaient que coups de sabre et de pistolet échangés, chevaux et cavaliers tombant les uns sur les autres, cris de toutes sortes, de rage et de douleur, en un mot un chaos épouvantable.
J'entendis le ralliement sonner, bien qu'ayant poussé assez avant; je fis alors faire un demi-tour à mon cheval, qui heureusement n'avait rien, et j'allai au galop me rallier sur le plateau que nous avions quitté avant la charge. Ce ralliement sonné évidemment trop tôt, et que j'ai même entendu attribuer aux trompettes allemandes, connaissant nos sonneries, avait fait revenir Tennemi, et les cavaliers allemands nous poursuivaient maintenant en poussant des hourras, et, arrivés sur le bord du ravin, tiraient des coups de feu avec leurs carabines sur les malheureux cavaliers qui étaient tombés avec leurs chevaux en voulant repasser le fossé fangeux dont j'ai parlé plus haut. Les dragons de l'Impératrice ripostaient
de leurs fusils et les balles sifflaient de toutes parts \
Le colonel, son sabre rouge jusqu'à la garde et la lame tordue, s'occupait sur le plateau à rallier ses lanciers, et rien n'était triste comme ces hommes revenant avec des blessures horribles à la tête et à la figure, et ces chevaux sans cavaliers qui, instinctivement, avaient suivi les autres et venaient reprendre leur place dans le rang. On
1. Obéissant à la sonnerie du ralliement, je me dirigeai vers le point oii nos trompettes se faisaient entendre. A mes côtés galopait un homme de mon peloton, jeune soldat alsacien de la classe de 1867 et qui, je m'en souviens, s'appelait Kreiser.Nous voyons venir à nous un dragon allemand, tirant de toutes ses forces sur les rênes de son cheval emballé. Tout à coup, le cheval, frappé d'un coup de feu, s'abattit à notre hauteur. L'homme resta en selle en présentant complètement sa poitrine dans les efforts désespérés qu'il faisait pour relever sa monture. J'avais le sabre à la main, mais Kreiser était encore armé de sa lance. Il en dirigea la pointe vers la i)oitrine de l'Allemand qui, percé de part en part, lâcha les rênes et tomba en poussant un grand cri. Il est vrai que la lance s'était brisée à un pied environ de la pointe et que mon lancier n^avait plus à la main qu'un tronçon qu'il jeta en me disant : a Eh bien ! maréchal, des logis, en voilà encore un qui ne mangera pas la soupe ce soir! — Je ne crois pas, » lui répondis-jc.
Si j'ai raconté ce fait, qui, par lui-même, n'a rien d'extraordinaire à la guerre, c'est que j'ai voulu démontrer l'avantage de la lance sur le sabre. Admettez que je me sois trouvé du côté de l'Allemand, je Taurais à peine atteint avec mon sabre, tandis que le lancier l'a transpercé très facilement. Il a perdu sa lance, c'est vrai, mais, comme dit le général de Brack, c'est une lance bien perdue, et il lui reste encore son sabre pour combattre.
fit l'appe], et il manquait 170 hommes et 17 officiers dont 4 capitaines commandants sur 5. Le seul revenant était celui de mon escadron, M. de Soulages. Le commandant de Yilleneuve-Bargemont était également resté sur le terrain. Il n'était que blessé , et parvint, quelques jours après, à se sauver de l'ambulance où les Prussiens l'avaient transporté et il gagna Paris.
Le deuxième escadron avait été le plus éprouvé. Il ne revenait de cet escadron qu'un officier, le sous-lieutenant Lecomte, le maréchal des logis chef, le fourrier, un maréchal des logis et environ quarante cavaliers. Cet escadron, qui formait l'extrême droite du régiment, avait chargé sans avoir eu le temps de se déployer complètement, et un escadron allemand, détaché en flanc offensif, lui avait fait subir dans cette situation critique les pertes sérieuses que nous avons signalées.
Le régiment marchait en colonne serrée présentant le flanc auche à l'ennemi et, pour lui faire face et nous déployer, on eut recours au long mouvement de l'ordonnance de 1829. Le colonel commanda : Par la queue de la colonne, à gauche en bataille. Au galop; marche!
Les dragons de l'Impératrice avaient perdu leur lieutenant-colonel, M. Boby de la Chapelle, qui fut tué raide d'un coup de pistolet. Je ne me rap-
pelle pas exactement le nombre de leurs hommes tués ou blessés, mais ils avaient eu moins de monde hors de combat que nous, ayant chargé en deuxième ligne. Par contre, leurs malheureux trompettes, qui portaient l'habit rouge et le galon d'or au collet et aux parements, avaient particulièrement été en butte aux coups de l'ennemi dans cette terrible mêlée et plus de la moitié étaient tués ou blessés.
On a vu qu'à la suite de la sonnerie du ralliement, les cavaliers allemands nous avaient d'abord poursuivis; mais ils durent céder le terrain par suite de l'entrée en scène de la division Clérembault (3" et 10*^ chasseurs, â*" et 4° dragons), qui, tombant au galop sur cette masse de cavalerie que nous avions déjà fortement ébranlée sans la vaincre, en fit un massacre épouvantable. Des officiers du régiment, qui allèrent le soir sur le terrain, le trouvèrent littéralement couvert de cadavres prussiens. A la suite de ce grand combat de cavalerie, l'ennemi se mit en retraite sur Mars-la-Tour, renonçant complètement à tourner notre droite.
La nuit commençait à tomber sur ce champ de bataille, où cependant on combattait encore. A la nuit close, le feu cessa, et, de part et d'autre, on se retira sur les positions occupées au début
de l'action. En un mot, bataille sanglante, mais indécise, tel était le sentiment que nous éprouvions tous en regagnant notre bivouac de la veille, car la brigade retournait à Gravelotte, oii elle avait pris l'escorte de l'Empereur. Mais hélas! combien manquaient à l'appel ! Grâce à Dieu, je n'avais rien, et vraiment c'était un miracle que d'être sorti sain et sauf de cette boucherie. Nous étions tous tellement fatigués, que nous n'avions ni faim ni soif; du reste, il ne fallait pas espérer pouvoir trouver quelque chose dans le village; toutes les maisons étaient remplies de blessés qui arrivaient en masse de tous les côtés. Après avoir mangé un biscuit et bu un peu d'eau, je m'étendis sur ma couverture à cheval, enveloppé dans mon manteau, et je ne tardai pas à m'endormir, malgré le bruit des coups de fusil qui se tiraient encore dans le lointaine
1. Je no peux passer sous silence la fin héroïque du gênerai Legrand, dont, la division (2^, 7^ hussards et 3*^ dragons) avait chargé avec nous la cavalerie allemande. Ce général, n'écoutant que son courage, avait refusé la proposition d'un de ses colonels, qui consistait à éb'ranler l'ennemi par le feu, et avait répondu : « Non, au sabre! ■» Il s'était alors élancé à cent pas en avant du 3^ dragons pour appuyer sa première ligne, et était tombé percé de coups, trouvant ainsi une mort glorieuse devant la troupe qu'il avait si vaillamment entraînée.