SOUVENIRS IN^TIMES D'UN LANCIER
interprète prolongeait énormément les débats. Dans la montagne, tous les poteaux indicateurs étaient en allemand.
Les curés prêchaient en allemand dans les villages. Dans les villes le français leur était imposé, mais l'accent de ces dignes prêtres était si déplorable qu'un sermon devenait incompréhensible pour la grande majorité des assistants.
M^"" André Rœss, mort en 1888 à quatre-vingtquinze ans, était évêque de Strasbourg. Il vint à Colmar pour la confirmation que j'eus l'honneur de recevoir de sa main. A cette cérémonie l'évêque nous fit un long sermon en allemand, donnant ainsi ex cathedra un exemple regrettable à un clergé trop enclin à le suivre.
Ce prélat ne parlait presque jamais français et de plus il était très hostile à la propagation de notre langue dans son diocèse. J'en veux pour preuve la conversation qu'il eut avec mon père qui faisait partie de ce qu'on appelait la délégation cantonale chargée d'inspecter les écoles :
— Monseigneur, dit un jour mon père à l'évêque de Strasbourg, je suis désolé de constater le peu de progrès que le français a fait dans nos écoles.
— Ah! yojQï'fous^ mossié VdiNOCsX chénéral^
dit l'évêque avec son accent alsacien, \q français il est la langue de Voltaire.
— C'est possible, lui répondit mon père, mais c'est aussi la langue de Bossuet.
— Oui, répliqua monseigneur de Strasbourg, mais si y savent le français, y liront Voltaire et y liront pas Bossuet.
Mon pauvre père se retira sans rien ajouter, car il aurait perdu son temps à lutter contre le germanisme et l'entêtement de Sa Grandeur.
M^'" Rœss, après 1870, siégea au Reichstag fort loin du banc des protestataires justement indignés de la violence faite à leur pays.
L'évêque avait une maison de campagne à Sigolsheim, près Colmar. J'allais quelquefois lui faire visite avec mes parents. Dans cette propriété il cultivait la vigne et le calembour. Comme on vantait la bonté de son vin : « Oui, disait-il, il est assez bon pour du vin mexicain, car c'est du Juarez (du jus à Rœss). »
Il n'en commettait pas seulement en Alsace. Etant un jour reçu aux Tuileries après la messe, l'impératrice Eugénie vint à lui dire qu'il devrait faire des quêtes pour élever une seconde tour à sa cathédrale : « Matdme, lui répondit-il, les efêques y sont pas tes faiseurs de tours. »
J'en passe et des meilleurs.
Mon père adressait, lorsqu'il faisait rintérim du procureur général, des rapports au maréchal Canrobert, commandant alors à Nancy, dans lesquels il signalait ce fâcheux état de choses. Ces rapports n'étaient certainement pas lus. On fermait les yeux systématiquement aussi bien à Nancy qu'à Paris, et cela depuis Louis XIV.
Nous assistons depuis plus de vingt ans à une tout autre manière de procéder et, à part les vexations inutiles dont ils accablent le pays conquis, on ne peut s^empêcher de trouver que les Allemands sont dans le vrai.
Je ne vois pas bien l'évèque actuel de Strasbourg venant faire un sermon en français dans la cathédrale de Colmar. Il y a gros à parier qu'il n'en ferait pas un second.- Nous étions plus indulgents pour M=' André Rœss.
Il faut dire que depuis la conquête, les enfantsalsaciens, pour faire enrager les vainqueurs, peut-être par esprit de contradiction, leur chantent sous le nez des refrains français qu'ils ont probablement appris avec beaucoup de peine.
Espérons que cette belle province d'Alsace nous reviendra un jour et mon vœu le plus cher est de voir- avant de mourir le drapeau tricolore déployer de nouveau ses nobles plis sur les hauts sommets de ses montag;nes !
Le 15 janvier 1858, nous apprîmes à Colmar l'attentat Orsini. Un peloton du régiment dans lequel je devais m'eng-ager six ans plus tard, les lanciers de la garde, escortait le soir du 14 la voiture où se trouvaient l'Empereur et l'Impératrice se rendant à l'Opéra. Plusieurs cavaliers furent atteints par les bombes des régicides et elles frappèrent également bon nombre de personnes qui se pressaient aux abords du théâtre pour saluer les souverains.
Ces derniers furent miraculeusement préservés . Cet attentat, qui rappelait par son horreur celui de la rue Saint-Nicaise et la machine de Fieschi, souleva en Fraùce et en Europe une indignation bien naturelle.
J'assistais dan s l'église au TeDemn qui fut chanté à cette occasion et mon émotion fut vive lorsqu'on entonna le Domine salviim fac imper atorem.
On ne peut nier que Faction criminelle d'Orsini et de ses complices n'ait eu sur les événements de \ 859 une influence réelle, mais l'attitude et l'agression de l'iVutriche achevèrent de décider 'Napoléon III à voler au secours de son allié le roi de Sardaigne.
Je me souviens de l'enthousiasme qui accueillit la belle proclamation datée de Gênes que l'Empereur adressait à l'armée d'Italie :
(( Jo n'ai pas besoin de stimuler votre ardeur, disait-il à ses soldats, chaque étape vous rappellera une victoire.
« Dans la voie Sacrée de l'ancienne Rome les inscriptions se pressaient sur le marbre pour rappeler au peuple ses hauts faits; de même aujourd'hui, en passant par Mondovi, Mareng"o, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, vous marcherez dans une autre voie sacrée au milieu de ces glorieux souvenirs... »
Depuis Napoléon P', les soldats français n'avaient pas entendu un plus noble langage.
Comme l'avait prédit la proclamation de l'Empereur, chaque étape de cette courte et brillante campagne fut marquée par un succès de nos armes : Montebello le 20 mai, Palestro le 31 mai, Magenta le 4 juin, Melegnano le 10 juin et enfin Solférino le 24 juin, suivie peu de jours après de la paix de Yillafranca.
Toutes ces victoires remportées en si peu de temps étaient accueillies dans toute la France par les plus vives démonstrations de patriotisme et elles soulevaient le même enthousiasme dans le plus modeste hameau et au sein de la capitale.
Gomme on était heureux, comme on était fier! Au lycée, pendant les classes, notre esprit était
bien loin du De viris ou du Conciones ; les Racines grecques même manquaient de charme. Soudain le canon retentissait, les cloches se mettaient à sonner et, lorsque nous sortions du lycée, nous apercevions des drapeaux à toutes les fenêtres. Alors nous courions à la préfecture où la foule se bousculait pour lire les dépêches. C'était encore une victoire ! et les cris de : a Vive l'Empereur! » se confondaient avec ceux de : « Vive la France! vive l'Italie! vive l'armée! »
Pour nous lycéens, nous avions, à chaque bataille, gagné un ou deux jours de congé. Les Te Dewn succédaient aux Te Deiim et les illuminations aux feux d'artifice.
Je sais qu'on est toujours tenté de trouver mieux ce qui se faisait autrefois, mais véritablement il y avait plus d'enthousiasme dans les manifestations populaires sous l'Empire qi^'aux fêtes actuelles. Ceci s'explique facilement parce que l'opposition n'existait pas plus à la Chambre que dans le pays. On peut le dire hautement, jamais gouvernement ne fut moins discuté que le second Empire, on l'acclamait sincèrement le jour du 15 août, et la cantate, dont je me rappelle le refrain et que nous apprenions à chanter au lycée à cette occasion, était bien alors l'expression du sentiment public.
Yoici le refrain de cette cantate dont Gounod avait fait la musique :
Vive l'Empereur! {bis) C'est l'élu de la France,
Il fut son sauveur, Il est son espérance.
Le cri de France {bis) Est vive l'Empereur!
Vive, vive l'Empereur!
A la fin d'août 1859, des détachements du 6" d'artillerie-pontonniers, revenant d'Italie, passèrent à Colmar. Ils retournaient tenir garnison à Strasbourg. Je courus au petit terrain devant le quartier de cavalerie, où leurs équipages de pont étaient parqués et leurs chevaux à la corde. Il m'était donné d'examiner de près, pour la première fois, des hommes et des, chevaux venant de faire campagne. Eh bien! mon impression fut celle-ci : « Mon Dieu, si les vainqueurs sont dans cet état, comment sont donc les vaincus! » Des chevaux tellement maigres que les os perçaient la peau, des hommes épuisés, hâlés, les vêtements sales et raccommodés tant bien que mal. Les armes seules brillaient, faisant contraste par leur propreté avec le reste de l'équipement.
Après les pontonniers, ce fut le tour des prisonniers autrichiens qui regagnaient leur pays
par le grand-duché de Bade et la Bavière. Plusieurs convois de ces malheureux passèrent à la gare de Colmar et parmi eux de nombreux blessés.
Toute la société de la ville s'était portée sur leur passage et munie de tabac, d'argent et de friandises avait envahi le quai du chemin de fer. La corporation des vignerons avait apporté des hottes de vin blanc. Chaque convoi de prisonniers était de mille à quinze cents hommes. La plupart de ces Autrichiens étaient très jeunes et beaucoup portaient, avec une certaine élégance, la tunique blanche, la culotte collante bleu de ciel, et la petite bottine hongroise. J'adressai la parole en allemand à plusieurs d'entre eux. Ils paraissaient enchantés de la façon dont ils avaient été traités en France, et surtout de la fin des hostilités qui leur permettait de retourner dans leur pays. Je ne me doutais pas alors que douze ans plus tard je passerais par les mêmes émotions ; c'est-à-dire bonheur de fouler de nouveau le sol de la patrie, après avoir ressenti en Allemagne toute l'amertume de la captivité.
Un de nos cousins, alors capitaine au 7" chasseurs à pied en garnison à Strasbourg, me racontait qu'il fut désigné avec sa compagnie pour conduire à Kehl le dernier convoi de prisonniers,
pour les remettre entre les mains des autorités allemandes.
Kehl et son pont de bateaux sur le Rhin ! Que de fois je l'ai traversé lorsque nous revenions de nos voyages d'Allemagne. Le chemin de fer s'arrêtait à Kehl, et on prenait une diligence qui vous conduisait à Strasbourg. Le Rhin était majestueux à cet endroit et roulait lentement ses eaux vertes. Quel beau fleuve! Il m'a toujours plus impressionné que les autres fleuves de France. La voiture s'engageait lentement sur le pont de bateaux qui remuait, et l'on se penchait aux portières pour apercevoir la flèche de la cathédrale se détachant à l'horizon. Tout à coup la vue s'arrêtait sur deux soldats en faction au milieu du pont et se touchant presque. Cependant ces deux hommes ne se parlaient ni ne quittaient le poteau près duquel chacun avait été placé ; ils se contentaient de se regarder fièrement. Le premier poteau, rayé de rouge et de jaune, supportait les armes de Rade, et son factionnaire, coiffé du casque à pointe, indiquait qu'à cet endroit du vieux fleuve finissait l'Allemagne. L'autre poteau était gardé par le second soldat. En apercevant, surtout après un long voyage, son pantalon rouge, sa capote grise et son shako à la visière crânement relevée, vous étiez ému, et le battement
plus vif de votre cœur vous avertissait qu'à ce moment vous entriez en France.
Quand nous sera-t-il donné de le revoir, ce brave petit pioupiou montant la garde au milieu du pont du Rhin! '
Mais je vois que je m'écarte un peu des chasseurs du 7^ bataillon, venus pour conduire à Kehl les prisonniers autrichiens.
Les officiers badois et autrichiens avaient invité à déjeuner mon cousin, son lieutenant et son sous-lieutenant. Pendant ce temps, les chasseurs avaient formé les faisceaux, et des rafraîchissements leur avaient été apportés par les soldats du grand-duc et par les habitants. Après le repas, les officiers étrangers demandèrent aux nôtres de vouloir bien faire exécuter l'escrime à la baïonnette à leurs hommes. Il était difficile de ne pas acquiescer à cette demande. Un appel de clairon retentit, les chasseurs rompent les faisceaux, et, à la voix de leurs sous-officiers, exécutent, avec un entrain et un brio incroyable, cette escrime à la baïonnette qui a toujours été l'honneur de ce corps d'élite.
Les Badois, les Autrichiens et la population étaient émerveillés ; mais voilà le bouquet : à un signal donné, une vingtaine de chasseurs déposent vivement leurs carabines et leur fourni-