BAZAINE
Nous fûmes tous terrifiés après cette lecture; les larmes nous vinrent aux yeux, et le plus cruel abattement succéda à la lueur d'espoir que nous avions encore de sortir de notre triste situation d'une façon plus honorable.
Le lendemain 31, les hommes furent conduits à des endroits désignés pour déposer leurs fusils, mais la plupart les brisèrent de colère, afin que l'ennemi n'en eût que les morceaux. Le maréchal
avait ordonné que tous les drapeaux fussent portés à l'arsenal pour y être brûlés. Au lieu d'accomplir cet ordre, plusieurs colonels — mais ce fut malheureusement le petit nombre — firent détruire les aigles devant eux et découper la soie du drapeau en mille pièces dont chaque homme eut un morceau, qu'il emporta religieusement. Les régiments de cavalerie n'avaient pas emporté leurs étendards pour la campagne ; ils échappèrent ainsi au désastre.
A midi, les officiers désignés, et au régiment je fus du nombre, allèrent conduire leurs soldats pour les remettre entre les mains des commissaires prussiens.
Je vivrais cent ans que je n'oublierai jamais cette horrible journée. L'armée prussienne rangée en grande tenue des deux côtés de la route, jusqu'à un endroit appelé le Tourne-bride delà route de Nancy, et nos pauvres soldats sans armes, le bâton à la main et le sac au dos, pateaugeant sur cette route détrempée, car il pleuvait depuis l'avant-veille, et obligés de passer ainsi sous les yeux de l'ennemi. C'était atroce!
Nous marchions à cheval, au nombre de cinq officiers en tète du régiment, et les officiers prussiens qui étaient devant leurs troupes nous saluaient de l'épée au moment où nous arrivions
à leur hauteur . Le prince Frédéric-Charles, comme marque d'estime, nous avait laissé nos sabres, mais c'était un bien faible adoucissement à notre malheur.
Au Tourne-bride^ il fallut se séparer de nos hommes, et là il y eut une scène difficile à dépeindre. Ces malheureux venaient successivement en pleurant nous serrer les mains, et je ne pus pas plus que mes camarades retenir mes larmes. Les Prussiens eux-mêmes étaient émus. Cette trisle cérémonie accomplie, nous revînmes au plus vite à notre bivouac de Chambière.
Le soir, la musique prussienne jouait sur la place d'armes à Metz et ses accents de triomphe arrivaient jusqu'à nous.
Il fallut rester deux jours encore avant de partir pour l'Allemagne, et nous souhaitions tous voir arriver ce moment, tant le contact de l'ennemi nous était insupportable. Enfin, le 2 novembre, tous les officiers de la Garde étaient réunis à la gare de Metz.
En arrivant, chacun de nous, remettait à un officier allemand un bout de papier sur lequel étaient écrits son nom, son grade et son régiment. Je suppose que ce renseignement devait servir à contrôler les listes d'appel que l'autorité allemande s'était fait donner au moment de la capitulation.
Il était près de 3 heures de l'après-midi, lorsque nous montâmes dans les wagons de troisième classe qui devaient nous conduire à Cologne. Avant de partir, on fit charger les armes, avec une certaine affectation,au détachement d'infanterie qui devait nous accompagner. Nous restâmes encore plus de deux heures dans la gare ; enfin, vers 5 heures, le train se mit en marche et la nuit, descendant lentement, nous cacha les traces de l'invasion dont nous relevions à chaque pas les tristesses.
A 10 heures du matin, après avoir passé, sans arrêt, à Mayence et à Coblentz, on arriva à Bingen. Le soleil s'était levé sur le Rhin. Très large en cet endroit, le vieux fleuve nous apparaissait dans toute sa majesté. Ces superbes bords, si dignes de nos convoitises, et que la victoire aurait pu nous donner, nous les côtoyions, hélas! Vaincus et captifs, sous les regards moqueurs des Allemands accourus aux stations avec leurs enfants. Ces derniers avaient appris à nous saluer ironiquement de ces mots : « Eh! la grande nation^! » qu'ils prononçaient en ouvrant des
1. Celui qui avait forcé, par ses victoires, tous les peuples à nous appeler ainsi, n'a eu qu'un tort : c'est, après léna, de n'avoir pas rayé complètement la Prusse de la carte d'Europe. Et il le pouvait facilement.
bouches fendues jusqu'aux oreilles et en accompagnant d'un gros rire cette plaisanterie peu généreuse. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu accueillir de cette lourde façon les prisonniers russes ou autrichiens qui passèrent en France après les guerres de Crimée et d'Italie. Mais on sait que la générosité n'a jamais été chez les Allemands la qualité dominante.
A Bingen, un officier prussien, appartenant à l'état-major, s'avança sur le quai, et se plantant raide comme un piquet, la main à la visière de son casque à pointe, fit entendre en assez bon français ces paroles : « Messieurs les officiers de la Garde, le roi de Prusse, mon maître, a fait préparer ici un déjeuner froid pour messieurs les officiers, et ces messieurs nous feront plaisir s'ils veulent bien accepter. » Je dois avouer que notre premier mouvement fut de ne pas descendre des wagons. Mais, à la réflexion, il n'y avait peut-être pas grand mal à accepter le déjeuner de Sa Majesté prussienne, et, pour tout dire, nous mourions de faim. L'esprit fut donc encore dominé une fois par la matière, et nous nous dirigeâmes vers ]di restauration où se trouvaient dressées des tables couvertes de viandes froides, de saucissons et de pâtés ; mais, chose extraordinaire, lorsque nous demandâmes à boire, on nous ré-
pondit qu'il fallait payer le vin ou la bière. Singulière façon d'inviter les gens à manger sans boire. J'achetai une bouteille de vin du Rhin à long col, qu'on me fit payer atrocement cher. On remonta en wagon. Le train marchait avec une lenteur désespérante, à cause des nombreux convois de troupes se dirigeant vers la France et que nous croisions à chaque instant.
Enfin, vers 9 heures du soir, nous entrions dans la gare de Cologne. Des tables étaient en- . core installées à notre intention dans les salles d'attente et sur le quai; mais cette fois, la nourriture qu'on nous offrait consistait simplement eu une espèce de soupe blanche ressemblant à de la colle. Deux soldats portaient une immense soupière en forme de baquet et un sous-officier, armé d'une cuillère à pot, passait derrière vous en vous glissant à l'oreille ces mots : « Wollen sie? (Youlez-vous?) » et, suivant votre réponse, remplissait de ce potage vraiment extraordinaire l'assiette placée devant vous.
Ce souper terminé, on nous conduisit entre deux rangs de fusiliers à la caserne d'artillerie où nous devions passer la nuit. Toute la population était aux fenêtres ou sur les trottoirs pour nous voir passer ; mais, grâce à Dieu, elle ne manifesta en aucune façon ses impressions.
Arrivé dans les chambres, je fus frappé par le système de lits superposés qui servent à coucher les soldats prussiens. On avait distribué à chacun de nous une paire de draps, mais personne ne fit son lit et on se contenta de s'étendre sur les matelas. Le lendemain matin nous étions réunis dans la cour pour l'appel. On nous fit alors signer un papier d'après lequel nous prenions l'engagement, sur l'honneur, de ne pas chercher à nous évader. A cette condition il nous fut permis de circuler librement dans la ville et même de nous loger dans les hôtel*.
Rendez-vous était pris pour le lendemain dans la cour de la caserne afin de choisir les diff'érentes villes désignées pour recevoir les officiers prisonniers.
Un major de la landwehr, entouré de quelques officiers du même corps, nous attendait. Il nous adressa un petit discours qui impressionna désagréablement tout le monde et en particulier ceux qui ne l'avaient pas mérité.
(( Messieurs, nous dit le major, j'ai appris par les rapports de police que des officiers français ont mal parlé dans les cafés de l'Empereur Napoléon et de ses généraux. L'Empereur Napoléon, Messieurs, est prisonnier comme vous, il est malheureux, il a droit à votre respect, et nous ne
souffrirons pas qu'on l'insulte. Ceux d'enlre vous, Messieurs, qui nous seraient encore signalés, seront mis en forteresse. »
Il n'y avait rien à dire, et il fallut baisser la tête sous cette leçon doublement dure, car elle venait du vainqueur.
Je dois dire que la population, lorsque nous circulions dans les rues, était loin de nous être hostile. Seuls les gamins étaient ennuyeux, car ils nous poursuivaient toute la journée pour nous demander des boutons de notre uniforme comme souvenir.
A Cologne, je couchai pour la première fois dans un lit, à V hôtel Centrale Marzellenstrasse ïf 4 0, près le Dôme. Après trois mois passés au bivouac, il me fut impossible d'y dormir.
J'avais choisi, je ne sais trop pourquoi, Bad- Dribourg, petite station balnéaire de Westphalie, comme lieu de captivité. Le lendemain, vers 4 heures, au nombre de cinquante, pris parmi les différents régiments, nous partions pour cette destination.
L'officier qui nous conduisait à la gare était le fils du fameux Jean-Marie Farina, le fabricant d'eau de Cologne. Il nous dit qu'il était très étonné, et qu'il regrettait que nous n'ayons pas ouvert les petites caisses de cette eau de toilette
qu'il avait fait déposer à notre intention à la caserne d'artillerie. Après avoir vidé à la restauration un bock de bière avec le fils Farina, nous partions, sans escorte cette fois, pour Dortmund, où le train s'arrêta à 8 heures du soir. J'allai avec trois de mes camarades coucher à Fhôtel de Y Empereur romain. Avant de gagner nos chambres, nous entrâmes pour souper dans la salle commune.
Plusieurs bourgeois ou notables de la ville, assis à une longue table et paraissant plongés dans la béatitude la plus complète, vidaient tranquillement des bouteilles de vin du Rhin au milieu d'un nuage épais provoqué par la fumée de leurs énormes cigares. L'entrée de quatre officiers français, le sabre au côté, parut les sortir pour un instant de leur torpeur. Un sentiment de surprise, auquel se mêlait une certaine politesse, les fit se lever. Ils nous invitèrent alors par signes à prendre place à leur table. J'étais le seul de mes camarades parlant allemand et j'engageai la conversation avec mes voisins. Ils déploraient la * guerre et les malheurs qui en sont la conséquence. Ces messieurs paraissaient du reste professer les théories humanitaires et même socialistes les plus avancées.
Comme je m'étonnais de ce qu'ils buvaient du
vin au lieu de bière, tandis que c'est le contraire qui se pratique en France après les repas, l'un de mes voisins me répondit que j'ignorais sans doute le proverbe allemand :
Bier auf Vein Bas kann nicht sein.
Vein auf Bier Das rath ich dir ^
Là-dessQs on alla se coucher, et je goûtai pour la seconde fois le plaisir de coucher dans un lit, qui, bien qu'allemand, c'est-à-dire mal fait, ne m'en parut pas moins bon.
A 7 heures du matin, nous partions enfin pour Bad-Dribourg- oii nous arrivâmes vers 11 heures.
« Bab-Dribourg, ville de Prusse, province de Westphalie, dit le dictionnaire de Larousse, à 59 , 5 de Minden, sur l'Aa, 2 200 habitants, sources sulfureuses, ferrugineuses et acidulées avec établissement de bains. Les sources de Dribourg au nombre de dix étaient déjà connues à la fin du xvii^ siècle, mais ce n'est qu'en 1782 qu'elles commencèrent à être fréquentées.
La bière après le vin, Cela ne peut pas être.
Le vin après la bière, Je te le conseille.
(( On les regarde comme les plus efficaces de TAUemagne après celles de Pyrmont. »
La petite localité que nous avions choisie était peut-être parfaite pour les malades qui viennent chercher la santé à ses sources sulfureuses, ferrugineuses et acidulées; mais j'avoue que je fus terrifié, ainsi que mes compagnons d'infortune, à la pensée de rester un temps forcément indéterminé dans un séjour aussi sévère. Ce n'est pas que le pays ne fut très pittoresque et les promenades variées, mais nous tombions dans un vrai village et la captivité allait nous paraître doublement pénible. La seule chose qui pouvait l'adoucir était l'absence complète de casques à pointe. Il n'y avait pas un soldat, et, à part les employés de la poste, dont la tunique et la casquette d'uniforme nous rappelaient le vainqueur, nous aurions pu, en nous bouchant les oreilles, nous croire en France.
Cette fois nous étions bien véritablement prisonniers sur parole. Quelques-uns de mes camarades étaient tentés de gagner la Hollande, prétendant qu'on ne trouverait jamais une meilleure occasion de s'évader. Nous les dissuadâmes de ce projet en leur faisant observer que nous étions bien plus liés par notre parole dans un pays où l'autorité allemande n'était pas représentée, que
dans une ville pleine de soldats du roi Guillaume.
La plupart d'entre nous s^étaient loges chez l'habitant. Quant à moi, j'étais descendu avec une dizaine de mes camarades au seul hôtel convenable : l'hôtel Kothe, du nom de son propriétaire. Ce digne M. Kothe était le type de l'hôtelier allemand : très actif malgré son gros ventre, empressé et poli jusqu'à l'obséquiosité. A notre premier repas, il fut complètement terrifié de la façon dont nous mangions du pain. Nous en étions privés depuis si longtemps! M. Kothe était secondé par ses trois nièces : Francisca, Dina et Elvira. Elles servaient à table, et le soir, leur ouvrage terminé, venaient tricoter autour de l'immense poêle en faïence qui était le pJus bel ornement de la Gast Zimmer (salle à manger). Ces demoiselles étaient au début un peu timides, mais elles s'apprivoisèrent assez vite dans le grand désir qu'elles semblaient avoir d'apprendre le français. Francisca et Dina étaient blondes, Elvira au contraire était une brune au teint mat, avec de grands yeux bleus. Elle était vraiment jolie, et ma connaissance de la langue allemande me permit dès le premier jour de causer agréablement avec elle, tout en restant dans les limites que me prescrivaient et sa situation dans la mai-
son et ma qualité d'officier français prisonnier.
Gela aidait à passer les soirées qui auraient été bien plus tristes encore si nous avions été réduits à nous-mêmes.
Le vétérinaire en premier de mon régiment, M. P..., logé aussi à l'hôtel, et que les nièces de notre hôte laissaient complètement froid, nous amusait quelquefois par sa conversation pleine d'originalité.
En arrivant à Dribourg, il avait, disait-il, été tenté un instant de se détruire.
« Pensez donc, lui un savant, auteur d'un ouvrage sur le cheval antédiluvien, il ne trouvait, dans ce pays, ni bibliothèque, ni savant, enfin personne avec qui causer sciences et histoire naturelle; car, ajoutait-il^ ce n'étaient pas les guerriers^ avec lesquels il était condamné à vivre depuis plus de vingt-neuf ans, qui pouvaient être pour lui une ressource. » Ce n'était pas très aimable pour nous.
— Mais, docteur, lui disais-je un soir (on le flattait beaucoup en l'appelant docteur), vous avez chargé avec nous le 16 à Gravelotte.
— Je crois bien, me répondit-il, bien malgré moi, car vous savez que ma mission est toute de paix, mais j'ai été emballé par mon cheval qui a voulu à toute force suivre les autres.
— Et avez-vous mis Tépée à la main une fois dans la mêlée ?
— Je m'en serais bien gardé.
— Mais alors, lui fis-je observer, comment avezvous fait pour ne pas être frappé par les nombreux cavaliers qui nous entouraient?
— Ah ! c'est que je leur faisais signe de la main pour les écarter lorsque j'en voyais se diriger vers moi, et je leur disais : « Vous savez, je n'en suis pas, moi, de ces égorgements en plein xix^ siècle. »
— Et ils s'éloignaient? Cela m'étonne, car ils ne devaient pas vous comprendre et vos arguments ne leur auraient peut-être pas semblé suffisants.
— Je crois, me dit pour finir M. P..., que c'est le couvre-nuque blanc que je portais sur mon képi qui m'aura sauvé, car ils m'ont pris sans doute pour un médecin de la Société internationale de secours aux blessés.
Qu'on ne croie pas que j'invente à plaisir des histoires, tous les officiers présents ont entendu comme moi notre vétérinaire débiter très sérieusement ses théories humanitaires. On riait de bon cœur ces soirs-là, et nous oubliions, pour un moment, et notre triste position et les malheurs de la patrie.
Un juif, tailleur ambulant, vint dans les premiers jours de notre arrivée nous offrir des vêtements bourgeois. Tous les officiers prisonniers lui en achetèrent. Pour ma part, je fis choix d'une grande houppelande avec collet de peau et d'un bonnet en fourrure semblable à ceux que portent les paysans de la Forêt-Noire et du grand-duché de Bade. Je me fis faire une culotte en drap noir et, chaussé de hautes bottes jaunes qui me montaient aux genoux, je me trouvais en mesure d'affronter les rigueurs de la température.
Notre excellent vétérinaire trouva, à sa grande joie, une casquette en peau de loutre, se rabattant sur les oreilles, qu'il déclara avoir cherchée vainement depuis vingt-cinq ans.
Ces achats de couvre-chefs nous amenèrent à parler, à la veillée, de la phrénologie et du système de Gall.
— Je crois, dis-je à M. P..., que Gall prétend que l'intelligence, et à plus forte raison le génie, sont presque toujours logés dans les plus grosses têtes.
— Il se trompe, me répondit avec feu le vétérinaire. Ainsi voyez, moi, qui ai la tête grosse comme le poing, d'après Gall on me prendrait pour un crétin et je ne suis pourtant pas un imbécile!
Pendant la journée je faisais de longues pro-
menades avec deux bons camarades, MM. Mégard de Bourgeolly, lieutenant aux cuirassiers de la Garde, et René Danloux, sous-lieutenant aux dragons de Flmpératrice .C'étaient deux charmants compagnons que j'ai malheureusement perdus de vue depuis longtemps, mais dont je conservera toujours le meilleur souvenir.
Mes parents étant bloqués dans Paris il m'était impossible de leur faire parvenir de mes nouvelles ; et ils devaient être dans une inquiétude mortelle n'ayant pas reçu de lettre de moi depuis le 13 août. 11 me vint à l'idée d'écrire à un de mes oncles habitant près de Montreuil-sur-Mer une propriété où j'ai passé de bien heureux jours étant enfant.
Ma lettre lui étant arrivée facilement par la Belgique, mon oncle eut la chance, vers la fin de décembre, de faire passer un mot à l'adresse de mes parents, par pigeon-voyageur.
Mon père reçut la bienheureuse dépêche qui était ainsi conçue :
« Marcel, prisonnier, bien portant, officier, Bad-Dribourg, Westphalie. »
Il dut prendre certaines précautions et user de ménagements pour annoncer cette bonne nouvelle à mon excellente mère, qui pleurait son fils, mort certainement, disait-elle, dans une des batailles livrées sous Metz.
Le major de Paderborn, — Nous sommes envoyés à Munster.
— Notice historique sur cette ville. — Le traité de Wcstphalie. 1648. — Le coq du bourgmestre et coutumes allemandes.
— Le major Flotow et les lettres des officiers prisonniers. —
— Un volontaire d'un an hanovrien. — Manière dont furent traités les prisonniers. — Réponse de l'Empereur à nos vœux pour le 1er janvier 1871, — La paix est signée. — Une dépêche de M. Jules Simon. — Nous sommes rendus à la liberté. — J'arrive à Paris dans la nuit du 17 mars. — Aspect de la capitale. — Ma joie de revoir mes parents. — La révolution du 18 mars. — Assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte. — Mon père quitte Paris. — La garde nationale à la gare Montparnasse. — La gendarmerie à la gare de Meudon. — Entretien de mon père avec M. Dufaure à Versailles.
Le 30 novembre, un major d'infanterie, accompagné d'un lieutenant appartenant à lalandwehr, vint de Paderborn nous apporter la solde V Le
1. Le gouvernement allemand donnait douze thalers par mois aux sous-lieutenants prisonniers. Le thaler valant 3 fr. 75, cela
major était un petit bonhomme, la moustache blanche coupée en brosse: type du vrai Prussien se renfermant dans son col et dans sa dignité. Le lieutenant, bon garçon et beaucoup moins raide que son chef, devait être quelque apothicaire appelé pour la guerre. Ces messieurs dînèrent à midi avec nous à l'hôtel Kothe. On me plaça près du major pour servir d'interprète ; mais mes fonctions de drogman se bornèrent à très peu de chose car le major, mangeant et buvant beaucoup, ne parla pour ainsi dire pas. Cette visite, qui avait pour but aussi de constater notre présence par la feuille d'émargement, fut le signal de notre déplacement.
Le 2 décembre, c'est-à-dire trois jours après le passage de ces officiers, nous recevions l'ordre, au grand désespoir de notre hôte, de partir pour Munster, où la surveillance des prisonniers était plus facile. Nous devions y rester jusqu'à la paix.
Munster, où nous arrivâmes le 3 décembre pour coucher, est le chef-lieu de la province de Westphalie. C'est une ville de 25 000 habitants sur l'Aa, affluent de l'Ems. Autrefois, c'était un évê-
représentait une somme de 45 francs, avec laquelle il fallait s'entretenir, se loger, se chauffer, et se nourir. C'était maigre et les officiers qui n'avaient aucune ressource personnelle furent bien malheureux pendant ce rigoureux hiver de 1870-71.]
ché indépendant qui fut sécularisé en 1805. Miinster a encore aujourd'hui le caractère d'une ville du moyen âge et ses maisons à arcades lui donnent un aspect tout particulier.
Ses anciens évêques, qui s'étaient élevés au rang de princes indépendants, avaient acquis une grande puissance temporelle et ils entretenaient deux régiments de cavalerie et un d'infanterie.
Cette ville est pleine du souvenir de Jean de Leyde (4533) qui a inspiré Meyerbeer pour faire son magnifique opéra du Prophète.
En visitant le Rathhaus (hôtel de ville), bel édifice du xv^ siècle, on nous montra la salle dans laquelle fut signé le traité de Westphalie en 4648, qui nous donnait l' Alsace! avec Vieux-Brisach et Philipsbourg au delà du Rhin et, de plus, nous confirmait la possession des Trois-Evêchés.
Les murs de la salle du traité sont ornés des portraits des souverains et des ambassadeurs qui prirent part au congrès;» ils ont été peints par G. Terburg. Parmi ces portraits, celui de Louis XIV enfant attira tout naturellement notre attention. Nos réflexions sur la comparaison du temps présent avec l'époque du traité de 1648 n'étaient pas gaies.
On nous montra aussi dans cette salle un coq en argent formant vidercome pouvant contenir
près de deux litres, et qu'on remplit de vin du Rhin à chaque nomination de bourgmestre; le nouveau magistrat en prenant possession de sa charge doit le vider d'un trait. Les Allemands aiment les tournois bachiques et les grands récipients. Témoin ce coq, qui n'est certainement pas le seul, la botte de Wallenstein, le tonneau de Heidelberg et, de nos jours, les assauts de chopes auxquels les étudiants se livrent dans les villes universitaires. Il n'est pas rare de voir de ces messieurs faire le pari de vider douze chopes de bière pendant que midi sonne.
Nous visitâmes aussi le Schloss (le château), bel édifice avec un superbe parc planté de vieux arbres et attenant à un lac.
Pendant ces tristes jours d'hiver et de captivité une de nos principales distractions était de nous rendre à ce lac, regarder les jeunes Allemandes patiner. Le sexe laid était représenté par quelques officiers de la garnison et par les jeunes gens de la ville, pour la plupart étudiants de l'Université catholique. Les officiers patinaient le sabre au côté. Quant aux femmes, elles étaient généralement assez habiles à cet exercice dans lequel elles aiment à déployer toutes leurs grâces.
Nous avions comme commandant de place et
chargé de la haute surveillance des prisonniers de guerre le major d'artillerie Flotow, Hanovrien d'origine et parent de Fauteur de Martha. Ce major appartenait à la landwehr, comme l'indiquait la petite croix qui coupait la cocarde de sa casquette d'uniforme. Il était très brave homme, mais affligé d'un asthme entretenu par l'abus du cigare et par la température sénégalienne du bureau de la commandaturH . Bien qu'assez souffrant, son caractère était aimable et le fait suivant prouve les sentiments de générosité et de délicatesse qui existaient certainement chez lui à un plus haut degré que chez la plupart de ses compatriotes.
Chaque matin un officier par pension allait à la comniandature chercher pour lui et ses camarades les lettres qu'y déposait le service de la poste.
Un jour, étant ainsi de semaine, je me rendis au bureau du commandant de place. Le major Flotow avait sur sa table les paquets de lettres destinées aux officiers français; tout à coup, prenant le paquet destiné à mon groupe : « Le ministre de la guerre m'ordonne d'ouvrir toutes les lettres de messieurs les officiers français, me ditil, et je veux le faire devant vous. » Saisissant alors un canif il coupa rapidement les envelop-
pes, et me tendant les lettres : « Tenez, Monsieur, vous pouvez les prendre, elles ont été toutes ouvertes. » Je le remerciai de sa délicatesse et je me retirai profondément touché par ce procédé d'un vrai gentleman. Ce fait s'est sans doute produit assez rarement, c'est pourquoi j'ai tenu à le noter.
Je crois avoir dit que le major était Hanovrien. J'ai eu occasion aussi, pendant mon séjour forcé dans la ville du Prophète^ de connaître les sentiments qui animaient, je ne dirai pas tous, mais certainement beaucoup des compatriotes du major Flotow.
Dans les premiers jours de janvier 187d un détachement de Hanovriens (infanterie) vint à passer à Munster. Il allait rejoindre l'armée allemande sous Paris.
Un volontaire d'un an de cette troupe (ein Einjahrig-freiwilliger) vint se rafraîchir à l'hôtel tenu par la veuve Schwartz, rue du Vieux- Chemin-de-Pierre [alter stein weg) où nous demeurions avec plusieurs officiers.
Je me trouvai par hasard à côté de ce volontaire, buvant comme lui un verre de bière dans la salle commune. Bien que je fusse en bourgeois, il m'eut bientôt reconnu pour un officier prisonnier. Après quelque hésitation il m'adressa
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la parole en excellent français. L'ayant mis en confiance il me dit au bout d'un moment et en baissant subitement la voix : « Ah! Monsieur, que faisaient donc vos généraux pour ne pas remporter une première victoire, nous n'attendions que cela pour nous mettre avec vous. — Ils faisaient, je pense, ce qu'ils pouvaient, lui répondisje, mais vous savez que Napoléon V a dit que la victoire restera toujours aux gros bataillons et nos généraux étaient loin de les avoir. — Enfin, dit alors le volontaire en soupirant, il ne nous reste plus qu'à dire avec Alexandre Dumas dans Monte-Cristo : Attendons et espérons! »
Là-dessus, il se leva, et se penchant à mon oreille : « Surtout ne répétez à personne ce que je viens de vous dire, car on me fusillerait. » Je le lui promis; mais je pense qu'aujourd'hui il y a prescription.
Le volontaire ramassa son sac et son casque à pointe qu'il avait déposés à côté de lui, prit son fusil et sortit de la salle, non sans m'avoir adressé sur le pas de la porte un salut amical. Je ne sais si depuis cette époque l'unité de l'Allemagne s'est enfin faite, mais certainement ce jeune soldat n'en était pas alors un bien fervent adepte.
J'ajouterai, sans crainte de me tromper, qu'il ne devait pas être seul de son avis.
Je crois devoir dire aussi un mot de la manière dont nous fûmes traités pendant notre captivité en Allemagne.
En général les prisonniers internés dans les pays rhénans et dans ceux professant la religion catholique comme la Westphalie ne furent pas trop malheureux et devinrent même l'objet de certains égards de la part de l'autorité militaire et de la population. Par exemple, il n'en fut pas de même pour ceux que la mauvaise chance avait envoyés danslaPrusse proprement dite, et plusieurs de mes camarades y subirent, sinon de mauvais traitements, du moins des vexations et des humiliations presque journalières.
Qui saura jamais le nombre exact des malheureux soldats qui périrent de misère dans les baraquements du Brandebourg et du duché de Posen.
Au nombre d'une trentaine d'officiers, nous envoyâmes à l'Empereur, à l'occasion du l^"" janvier 1871, une lettre sous forme d'adresse, dans laquelle nous lui exprimions, ainsi qu'à l'Impératrice et au Prince Impérial, nos vœux pour la nouvelle année en y joignant l'expression de notre inaltérable dévouement et de notre profond respect.
Le 5 janvier, le plus ancien d'entre nousrece-
vait en réponse ces quelques mots de l'Empereur :
« Wilhelmshôhe, 4 janvier 1871.
« Je vous remercie, Messieurs, des félicitations que vous m'avez adressées pour le jour de Tan. L'Impératrice et le Prince Impérial seront bien touchés d'apprendre qu'il y a des officiers français en Allemagne qui ne les ont pas oubliés. Quant à moi, l'expression de votre dévouement me console de bien des ingratitudes, et je suis bien aise de trouver l'occasion de vous assurer de tous mes sentiments.