V. FLOTOW
Major ùnd abtheilungs Commandeur 1. »
Les communications étant rétablies avec Paris, j'avais pu échanger depuis huit jours des lettres avec mes parents et je n'oublierai jamais la joie que j'éprouvai en recevant les premières lignes que m'adressait ma chère mère. Mes mains tremblaient bien forten ouvrant l'enveloppe. Grâce à Dieu, ils étaient tous en bonne santé et avaient traversé sans trop souffrir le siège de Paris.
l.'Ce qui signifie :
u Le sous-lieutenant français de B aille haclie, des lanciers de la Garde, est, par ces présentes, affranchi de ^l'état de prisonnier de guerre.
Munster, le 14 mars 1871.
Par ordre de Flotow Major et Commandant de région. »
242 SOUVE^;IRS INTIMES D'UN LANCIER
Le 15 mars dans l'après-midi je quittais Munster avec mes amis Mégard de Bourgeolly etDanloux. Arrivés àDiisseldorf nous eûmes un moment de crainte et nous nous rencognâmes dans notre wagon en nous faisant le plus petits possible. Yoici ce qui causait notre émoi. Il paraît qu'une dépêche, venue de Berlin, suspendait jusqu'à nouvel ordre le départ des officiers prisonniers à cause de l'attitude prise par les Parisiens et surtout leur garde nationale qui s'organisait depuis quelques jours en comités de toutes sortes; dont le but, bien que mal défini encore, inspirait aux Allemands une certaine appréhension touchant l'exécution des préliminaires de paix,
Nous vîmes donc à Diisseldorf un assez grand nombre de nos compagnons d'infortune qui parlementaient avec les autorités allemandes pour obtenir l'autorisation de prendre le train. Mais ils durent rester dans les salles d'attente et voir, à leur grand désespoir, le chemin de fer partir sans eux. Combien nous nous applaudissions d'avoir demandé à rentrer dès les premiers jours !
A 11 heures du soir nous arrivions à Aix-la- Chapelle [Aachen, comme l'appellent les Allemands). Il était bien tard pour aller chercher un gîte en ville ; nous devions prendre le lendemain le premier train pour Bruxelles, et de plus il nous
de; LA GARDE IMPÉRIALE. 243
semblait qu'en restant près de la gare nous risquions moins d'être inquiétés qu'en allant loger dans un hôtel. Nous entrâmes dans un café-buvette à deux pas du chemin de fer, et, après avoir modestement soupe, nous passâmes le reste de la nuit sur les banquettes qui entouraient la salle de billard. Avant le jour nous étions sur pied, attendant impatiemment l'ouverture des guichets. Enfin nous montâmes dans le train qui s'ébranla peu après. Avec quel soupir de soulagement nous franchîmes à Verviers la frontière de Belgique !
A Bruxelles, après un souper nécessaire, où nous portâmes, les larmes aux yeux, la santé de notre pauvre France et de tous les êtres chers que nous allions y retrouver, nous gagnâmes avec plaisir des lits qui heureusement ne présentaient aucune différence avec ceux de notre pays.
Bruxelles me parut une belle ville, très intéressante et méritant bien sa dénomination de second Paris. Je n'eus malheureusement pas le temps de la visiter en détail, car nous repartions le lendemain. Notre camarade Mégard de Bourgeolly nous quitta alors pour se rendre à Strasbourg, où demeurait sa famille. Danlouxet moi nous prîmes le chemin de Paris.
A Saint-Quentin, je me souviens avoir été
désagréablement impressionné en apercevant un peleton de uhlans longeant la voie ferrée. Je n'avais pas revu depuis Gravelotte la flamme noire et blanche de leurs longues lances.
Lesruines de l'invasion se présentaientàchaque pas et nous attristaient profondément. C'était tantôt un pont rompu qu'il fallait passer lentement sur des poutres jetées à la hâte ; tantôt les arbres qui bordent les routes coupés à 50 centimètres du sol; enfin des chaumières et des maisons dont les toits effondrés ou brûlés rappelaient le sinistre passage des obus allemands, et des murs de clôture percés de meurtrières, attestant la défense désespérée de la Patrie.
Nous entrâmes dans Paris vers 11 heures du soir. A cette heure, si pleine de lumière et d'animation en temps ordinaire, l'aspect de la grande ville me parut sinistre. L'absence de gaz et de voitures, car les chevaux avaient été mangés pendant le siège, les rares piétons circulant dans les rues, un profond silencerégnant partout, faisaient ressembler la capitale à une immense nécropole. Je me séparai à ce moment de mon ami Danloux, dont la famille habitait Saint-Germainen-Laye.
A la gare j'avais trouvé une voiture à bras traînée par un vieux bonhomme, qui, moyennant
dp: la garde impériale. 245
40 sols, consentit à transporter mes deux valises de la gare du Nord à la rue de Grenelle où m'attendaient mes parents, sans connaître cependant l'heure exacte de mon arrivée.
Nous suivions tristement la longue rue Lafayette et de temps en temps je poussais la petite voiture pour soulager le pauvre vieux attelé aux brancards. Je remarquai alors avec étonnement, de distance en distance, des groupes assez nombreux et de mauvaise mine qui causaient à voix basse en jetant autour d'eux des regards de défiance. Mon vieux bonhomme les regardait auss,i et me disait, en branlant la tête : « Ah! je ne sais pas ce qui va se passer, mais je crois bien que ce n'est pas encore fini! » On était au 17 mars au soir et en effet tout n'était pas fini, puisque nous allions voir des scènes dignes des Peaux- Rouges et assister deux mois plus tard à un incendie de la capitale qu'Erostrate n'aurait pas désavoué. . •
Au moment où j'arrivais, le général Yinoy réunissait au Louvre, dans un conseil de guerre, les chefs de corps de l'armée de Paris et leur donnait communication des opérations militaires qu'ils devaient diriger dans la matinée du lendemain.
Avec quelle émotion je sonnai à la porte de la maison paternelle ! Le temps que le concierge
mit à l'ouvrir me parut un siècle. Enfin, je me trouvai dans les bras de mon père, de ma mère et de mon frère, et ce bienheureux moment est impossible à décrire. Une petite chienne, née le 2 août, jour de mon départ pour la guerre, et que ma bonne mère avait élevée pour moi, vint se glisser dans mes jambes, m'exprimant par ses caresses qu'elle était heureuse de connaître le maître qu'on lui destinait et dont on avait dû l'entretenir souvent. Elle s'appelait Furette. La mort de cette charmante petite bête nous a causé quinze ans plus tard un véritable chagrin.
Une partie de la nuit se passa en doux épanchements bien naturels après une si longue et si cruelle séparation. Enfin nous nous couchâmes pour goûter un repos bien nécessaire, mais dès la première heure le canon d'alarme tiré des hauteurs de Montmartre et la générale battue dans les rues annoncèrent les terribles événements qui allaient se passer.
C'est une des plus sanglantes pages de nos discordes civiles que cette journée du 18 mars 1871, et cependant, le peuple français, avec sa légèreté habituelle, semble déjà l'avoir oubliée.
« La paix était signée, dit M. J. Claretie dans son Histoire delà Révolution de 1870-71, la Patrie effarée, accablée, mettait la main sur ses blessures
saignantes encore et semblait s'efTorcer de retenir le peu de vie qui restait dans son sein... « Nous ajouterons : Ce fut ce moment que choisirent ceux qu'on a appelés /e^* fédérés pour achever d'assassiner leur mère expirante. Ces hommes furent des parricides et c'est ainsi que l'histoire les jugera.
Il est nécessaire de rappeler aussi brièvement que possible les causes ou plutôt les prétextes qui amenèrent cette honteuse insurrection.
Paris était plein de défiance pour l'Assemblée qui venait de signer la paix à Bordeaux. Gaston Crémieux l'appelait une assemblée de ruraux; et lorsque, dans les premiers jours de mars, on sut qu'elle devait siéger à Versailles, on lui reprocha de vouloir décapitaliser Paris, et Paris résolut de répondre en s'affranchissant. Sous prétexte de s'affranchir, il faillit périr, mais on ne peut nier que du jour oii l'Assemblée décida d^aller à Versailles le conflit éclata.
Il était du reste souhaité par les chefs d'insurrection restés dans la capitale ou accourus de province dès l'armistice. Sous l'influence de ces chefs, le comité central de la garde nationale avait été reconstitué dès le 4 mars. Ce comité, auquel devait succéder la Commune, faisait dès cette époque acte de gouvernement et adressait
à la population des proclamations où il disait entre autres choses qu'il voulait que le pouvoir militaire fût subordonné au pouvoir civil.
Devant la commission d'enquête sur les événements du 18 mars, le général Le Flô, ministre de la guerre à cette époque, a dit : « Si nous avions voulu désarmer la garde nationale au moment de la capitulation, comme leproposaitM.de Bismarck à Jules Favre, nous n'y serions certainement pas parvenus. La garde nationale était parfaitement résolue à ne pas se laisser désarmer. » C'est possible, mais nous pensons qu'on pouvait tout au moins le tenter et en tout cas user de stratagème comme de promettre une certaine somme à chaque garde national qui aurait apporté son fusil. Cela aurait pu coûter cher, mais moins encore que l'incendie de nos monuments.
L'occasion était inespérée pour les socialistes, car jamais minorité de factieux n'eut en main une plus grande quantité de fusils. Et la nombreuse armée dont la révolution disposait se trouvait doublée par des pièces de canon et des mitrailleuses dont le total général était de 417.
Des comités de la garde nationale qui siégeaient dans la salle de la Marseillaise, rue de Flandre, dans laquelle Rochefort avait été arrêté le 7 février 1870, et rue Basfroi, s'étaient mis en
rapport avec les représentants des fédérations ouvrières siégeant place de la Gorderie-du- TempJe. En dehors de cela, et partageant avec ces différentes fédérations une haine implacable contre le gouvernement et l'Assemblée, s'était formé un comité spécial à Montmartre, 6, rue des Rosiers, chargé plus particulièrement de la défense de l'arrondissement sur les hauteurs duquel étaient les fameux canons au nombre de 171.
Cependant le gouvernement sentait qu'il ne pouvait tolérer plus longtemps sans danger l'attitude et les agissements révolutionnaires de tous ces clubs, comités, fédérations et sociétés de revendications socialistes de toutes sortes. Le 12 mars, six journaux insurrectionnels étaient supprimés. On cria à la trahison à Montmartre et à Belleville et on accusa le gouvernement de préparer un coup d'Etat. M. Thiers, nommé par l'Assemblée chef du pouvoir exécutif, voyait aussi approcher le jour où il faudrait accorder aux députés, lorsqu'ils se réuniraient le 20 mars à Versailles, la sécurité à laquelle, non seulement ils avaient droit, mais qui leur était nécessaire pour délibérer en paix.
Comme je l'ai dit plus haut, un plan fut combiné le 17 mars, à 1 heure du matin, dans un conseil de guerre tenu au Louvre. Les 40 000 hommes