Madame lu générale et madame la femme du major
rire allemand qui vous secoue son homnae pendant dix minutes.
Je me promenai le soir dans les rues et j'entrai dans plusieurs cafés. Les Allemands buvaient en silence, en général dans une salle à part, et à 9 heures et demie au plus tard, tout ce monde rentra se coucher très sagement et j'en fis autant.
Je rejoignis le lendemain ma garnison, emportant de mon petit voyage une impression assez contraire à celle que je m'étais formée de l'occupation allemande. Ces gens-là étaient bien calmes et ne demandaient qu'à rentrer chez eux.
Quelques jours après, étant de semaine, je vis entrer au quartier un sergent du régiment d'infanterie prussienne de Sézanne. C'était un déserteur. Je l'interrogeai en allemand. Il abandonnait Farmée d'occupation sous le coup d'un conseil de guerre pour manquement grave à la discipline. Nos sous-officiers, avec leur générosité toute française, le reçurent très bien, l'invitèrent à leur table et le conduisirent ensuite au café. Quelques jours après, l'autorité militaire l'envoya en Afrique, otj il fut incorporé dans la Légion étrangère.
Le 15 août 1872, nos sous-officiers, pour la
plupart anciens maréchaux des logis de la Garde impériale, se livrèrent à une véritable manifestation dans la cour du quartier. Excités par le sou> venir de la Saint-Napoléon et aussi par quelques libations en l'honneur de celte fête, ils tirèrent leurs sabres en poussant des cris de : « Vive l'Empereur ! A bas Gambetta! « qui personnifiait pour eux la République.
La sous-préfecture était contiguë au quartier. Le sous-préfet, tout ému de ces cris séditieux qu'il avait entendus de son cabinet, et auxquels des bruits de restauration impériale donnaient plus d'importance ; le sous-préfet, disons-nous, prit immédiatement le chemin de fer et alla rendre compte de cet incident à M. Thiers, occupé à Calais d'expériences d'artillerie. Le président fit aussitôt donner l'ordre d'éloigner de Paris un régiment animé de tels sentiments bonapartistes. Nous ne fûmes pas trop maltraités, car on se contenta de nous envoyer à Clermont-Ferrand, où nous arrivâmes dans les premiers jours d'octobre après une vingtaine de jours de route.
Après un an de séjour, nous fûmes envoyés à Limoges, où je passai lieutenant au corps en
En 1883, au lendemain de la mort de mon père, je donnai ma démission de capitaine au IP chas-
seurs à cheval, alors en garnison à Saint-Germain-en-Laye ^
J'avais près de vingt ans de services et je quittais l'armée sans scrupule, ayant pendant treize ans vainement attendu la revanche l
Qu'on nous permette de citer, en manière de conclusion, un passage de la très remarquable brochure écrite en captivité, à Munster, par le. général Deligny, ancien commandant de la division des voltigeurs de la Garde, et intitulée : V Armée de Metz eniSlO.
« Il semblerait superflu de rappeler, dit le général, que la préparation de la guerre a été poursuivie avec une très grande imprévoyance, et que
1. Le 22 mai 1883, mon père fut frappé par une attaque d'apoplexie, qui l'enleva en quelques heures à noire affection.
Avant d'entrer dans la magistrature, il avait été élu en 1832 secrétaire de la Conférence des avocats. Le 26 décembre 1888, M. Dupré-Lasale, conseiller à la Cour de cassation, lut à l'assemblée générale des membres de cette Conférence, une notice très élogieuse sur mon jDère, oîi il disait entre autres choses : « Baillehache avait les qualités maîtresses du magistrat: amour du travail, rectitude de la conscience, élévation des sentiments. Il étudiait beaucoup. Il connaissait les affaires, et dans l'accomplissement de ses devoirs il apportait une ardeur et une fermeté qu'accompagnait toujours une extrême courtoisie. •»
Je serai toujours heureux de me rappeler qu'il a été permis au piquet d'infanterie, qui rendait à mon père les honneurs dus aux chevaliers de la Légion d'honneur, de pénétrer dans l'église. Le honteux règlement qui oblige la trbupe à rester ei\ dehors de la maison de Dieu, comme les ccnjol^ du moyen âge, n'était pas encore en vigueur.
lesi personnes qui avaient par devoir et par position la tâche d'y pourvoir n'ont pas su s'affranchir de la présomption et de la légèreté inhérentes à l'esprit français.
« L'Allemagne, toute enrégimentée, toute disciplinée, toute armée avec ses 1 200 000 combattants déjà rangés en bataille, soldats d'une valeur contestable sans doute, mais habilement maniés; l'Allemagne, disons-nous, n'avait qu'à étendre ses grands bras pour étreindre nos 250 000 soldats et les écraser de son poids.
« La France s'est jetée précipitamment et en aveugle au-devant du danger dont elle n'a compris l'importance et la grandeur que lorsque ses armées ont été anéanties. »
Nous sommes complètement de l'avis de l'honorable général, et nous reconnaissons aussi que l'histoire devra être un jour très sévère pour ceux qui ont, sans être mieux préparés, engagé leur pays dans une guerre aussi redoutable. Mais ne devra-t-elle pas clouer à son pilori les hommes qui disaient à la Chambre au regretté maréchal Niel, les adjurant de voter l'organisation de, nos réserves : <( Mais vous voulez donc faire de la France une caserne! » et le ministre leur répondait : « Prenez garde de ne pas en faire un cimetière! »
Que penser aussi de ceux qui, profitant de nos désastres, accomplissaient sous les yeux et pour ainsi dire avec l'aide de l'ennemi, la révolution du 4 septembre, montant ainsi à l'assaut d'un pouvoir qu'ils convoitaient depuis dix-huit ans !
Est-ce qu'au lendemain d'Iéna, de Solférino ou de Sadowa, les Prussiens ou les Autrichiens ont . chassé leurs souverains pour les remplacer par la République?
Ils se sont groupés, au contraire, autour de leurs rois malheureux, comprenant bien que la révolution n'a jamais été le remède aux grandes catastrophes.
Nous ne savons pas ce que l'avenir réserve à notre pays, mais nous pouvons affirmer que le devoir de tout bon citoyen, au moment du danger, s'il se représente, sera de se rallier au gouvernement établi, que ce soit l'Empire, la Monarchie ou la République, faisant passer ainsi la France avant l'esprit de parti.
Au moment où nous terminons ces souvenirs intimes [novembre 1892), qui n'ont d'autre mérite que celui de l'exactitude, la presse européenne commente avec animation sinon avec indignation l'aveu de M. de Bismarck au sujet de l'audacieuse et criminelle falsification qu'il fit subir le 13 juillet 1870 à la dépêche d'Ems, qui
relatait l'entrevue du roi de Prusse et de notre ambassadeur le comte Benedetti, falsification qui força la France à la guerre et lui aliéna du même coup toutes les puissances.
Par cet aveu, M. de Bismarck vient de justifier l'Empire devant la France et la France devant r Europe.
Que devient, après ces révélations de Fexchancelier, la légende de l'Impératrice poussant à la guerre, eL l'Empereur se laissant entraîner à la déclarer pour sauver sa dynastie?
On savait tout cela depuis longtemps, mais il était nécessaire, pourfaire éclater la vérité, que ce fût M. de Bismarck lui-même qui vint la proclamer à la face du monde entier !
L'heure de la justice est souvent lente à sonner, mais elle sonne tôt ou tard pour confondre les méchants et réhabiliter les innocents !
Vingt et un ans sont écoulés depuis notre défaite imméritée, et une nouvelle génération s'est élevée. Espérons qu'instruite par le malheur elle sera, à l'heure du danger, à hauteur de ses obligations.
L'armée est nombreuse, les arsenaux remplis de canons et de fusils. Enfin on nous affirme tous les jours que nous sommes prêts à faire face à toutes les éventualités.
Cette assurance réconforte et soutient notre cœur de Français et de patriote. Mais que la nation et notre jeune armée regardent et méditent souvent les belles devises qui ornent la croix et la médaille militaire, ces immortelles institutions de deux Napoléon ; elles y trouveront inscrit en lettres d'or non seulement le catéchisme du citoyen et du soldat, mais encore le gage assuré de la victoire :
Honneur et Patrie!
Valeur et Discipline!