‹ Souvenirs intimes d'un lancier de la garde imperialeChapitre 27 sur 36 · U2 SOUVENIRS INTIMES DUN LANCIER · texte numérisé non relu

U2 SOUVENIRS INTIMES DUN LANCIER

tant pendant quelques jours pour leur donner le temps de chercher des appartements.

Au bout de quelque temps le régiment fut habillé et équipé à neuf et on distribua des^carabines aux hommes. Sauf le casque, qui ne nous fut donné qu'en 1875 à Limoges, nous étions devenus de vrais dragons.

Les corps d'officiers à cette époque étaient loin d'être homogènes, la commission de revision des grades, qui fonctionnait à Yersailles, n'ayant pu encore remettre chacun à sa place. Ainsi, par exemple, notre régiment avait deux lieutenantscolonels, l'un venant des lanciers de la Garde, c'est-à-dire de l'armée de Metz; l'autre de l'armée de la Loire, avec le 6** lanciers de marche. Il y y avait au moins cinq chefs d'escadrons. Les capitaines, les lieutenants et les sous-lieutenants étaient dans la même proportion.

Les avancements plus que rapides, distribués pour les nécessités du moment, par le gouvernement de la défense nationale, faisaient qu'un sous-lieutenant revenant de captivité, et qui, au moment de la guerre, comptait déjà six ans de grade, se trouvait avoir pour capitaine un jeune homme qu'il avait quitté maréchal des logis. Nous avons eu au O*" lanciers deux capitaines qui n'était que sous-officiers au mois d'août 1870;

L'un a été remis lieutenant par la commission des grades, l'autre sous-lieutenant. Trois sous-lieutenants furent remis maréchaux des logis.

On conçoit aisément combien les rapports étaient tendus entre officiers de provenances si diverses . Dans notre régiment la question se compliquait encore du souvenir de la Garde, à l'endroit de laquelle perçait une grande jalousie. Les fonctions de président de table étaient difficiles et demandaient un grand tact uni à beaucoup de fermeté. Il devait avant tout écarter et au besoin interdire formellement toute conversation touchant à la politique : le terrain, on le comprend, était trop brûlant.

Les lieutenants et sous-lieutenants prenaient pension à l'hôtel du Pont-aux-Poissons, à l'entrée de la haute ville.

Vers la fin de décembre, quelques-uns de nos camarades furent insultés un soir en sortant de dîner par plusieurs mauvais drôles, qui, presque aussitôt, les assaillirent aux cris de : « A bas les Versaillais ! » Un des officiers eut le front fendu par une pierre et un autre fut frappé au cou à l'aide d'un compas comme en portent les charpentiers. Appelés par le bruit et par un de nos camarades, qui était venu nous chercher, nous

quittâmes en courantla pension, et, mettant Fépée à la main, nous eûmes bientôt dispersé cette bande de communards.

Nous avions arrêté et conduit au poste de la mairie l'homme au compas et un de ses camarades. Dans la soirée l'hôtel de ville fut, sur l'ordre du colonel, occupé par un peloton commandé par un officier, et des patrouilles sillonnèrent la ville jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Cette échauffourée n'eut pas de suite et la police correctionnelle envoya en prison, pour un an, nos agresseurs.

L'armée allemande occupait encore plusieurs de nos départements. J'eus la curiosité d'aller jusqu'à Sézanne, chef-lieu de canton du département de la Marne, où un régiment prussien tenait garnison. Je n'étais pas fâché de me rendre compte de visu de la façon dont nos vainqueurs se comportaient chez nous. Je pris donc, après avoir eu soin de me mettre en bourgeois, la patache qui conduisait à cette petite ville distante de Provins d'environ vingt kilomètres. J'arrivai à Sézanne à la chute du jour. Eh bien, je dois l'avouer, je ne trouvai rien d'extraordinaire dans la manière de faire des Allemands.

Des soldats nettoyaient tranquillement leurs armes sur le pas des portes, ou faisaient sauter

sur leurs genoux des bambins qui paraissaient même y prendre un certain plaisir.

D'autres assis sur des bancs fumaient philosophiquement de grandes pipes en porcelaine ; leurs regards suivaient les spirales formées par la fumée, et leur pensée s'envolait au delà du Rhin vers les vieux parents, ou la jeune fiancée, laissés au village.

Ah ! pour ceux-là l'occupation avec ses réquisitions journalières, et le bien-être qui en résulte pour les troupes, ne remplaçait pas les chers absents, et le heimweh (le mal du pays) se faisait certainement sentir avec toutes ses douloureuses étreintes.

Les officiers paraissaient plus gais que leurs soldats. Le sabre traînant, la casquette sur l'oreille, ils faisaient beaucoup d'embarras sur la place de la mairie. Chaque fois qu'ils s'abordaient, ils se saluaient avec cette raideur et cette exagération de politesse que l'armée allemande se plaît à porter au dernier degré de l'affectation. Après avoir demandé des nouvelles de la f7'au generaline où de la frau majorine^^ la conversation devenait très animée, et je voyais ces messieurs rire aux éclats, et bruyamment, de ce gros

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