‹ Souvenirs intimes d'un lancier de la garde imperialeChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le colonel Vieyra. — Un dîner au ministère de l'instruction publique. — Sainte-Barbe. — L'Empereur, l'Impératrice et le Prince impérial aux Champs-Elysées. — Le colonel de Béville m'accepte aux lanciers de la Garde. — Le maréchal Regnaud de Saint-Jean d'Angely. — Un mess de la Garde. — Première nuit au régiment et contes de la chambrée. — Le corps de garde. — Le général Ferray m'envoie à Saumur. — L'École de Saumur. — Les inondations de la Loire en 186G. — Je rentre au régiment et suis nommé sous-officier. — Une chasse de l'Empereur.

En 1862, j'étais en rhétorique et comme mon père trouvait que mes études étaient faibles, il prit le parti de m'emmener à Paris pour me placer à l'école préparatoire de Sainte-Barbe.

En grandissant, mon goût pour l'état militaire avait beaucoup augmenté, et je parlais de m'engager dans un régiment. « Tu seras militaire par Saint-Cyr, me répondait mon père, oi^i tu ne le

seras pas. » Nous arrivâmes à Paris dans les premiers jours d'avril 1863. Mon père me conduisit au débotté chez son vieil ami le colonel Yieyra, qui habitait rue Saint-Georges. M. Yieyra, qui a joué un rôle important au coup d'Etat de 1851, était un homme d'une soixantaine d'années.

J'étais le fils de son meilleur ami, il m'accueillit à bras ouverts. Le colonel restera dans mon souvenir comme le type du vrai Français, c'est-àdire un homme spirituel, gai, plein d'entrain, dévoué à ses amis et brave jusqu'à la témérité.

Il aimait à raconter les événements auxquels il avait été mêlé et pendant ces récits j'étais tout oreilles.

« Vois-tu, me disait-il, j'ai toujours eu horreur des émeutes et des émeu tiers ; ainsi en 1830 j'avais vingt-six ans, et, dès que les ordonnances de Juillet ont été connues, je me suis fait incorporer, grâce à de hautes protections, dans un régiment d'infanterie de la Garde royale, et pendant les trois journées j'ai combattu pour Charles X. »

Il fit partie de la garde nationale sous Louis- Philippe en qualité de capitaine, et combattit les nombreuses émeutes qui marquèrent le règne du roi. A chaque prise d'armes, M. Vieyra se signala

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par son courage, et obtint la croix de chevalier de la Légion d'hoimeur. 11 reçut la croix d'officier après la répression de l'insurrection de Juin par Cavaignac.

Etani, devenu chef du 2^ bataillon de la l''^ légion, il fut, le 28 novembre 1851, nommé cqlonel chef d'état-major général de la garde nationale en remplacement du général Follz.

Le général marquis de Lawœstine avait alors le commandement de la milice citoyenne.

Enfin vint le coup d'État. « Au Deux-Décembre, M. Vieyra rendit les plus importants services en contenant toute la garde nationale de Paris et de la banlieue, en tenant tête à toutes les réclamations, en empêchant les convocations, les réunions; en faisant avorter les incessants projets qui pouvaient mettre tout en péril. Par sa prévoyance, par sa fermeté et son énergie, le colonel Vieyra fit qu'aucune collision n'eut lieu entre la garde nationale et la troupe. » (D^ Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, tome V, p. 288.)

J'ai souvent entendu racontera M. Yieyrale fameux épisode des tambours^ qui fut, on peut le dire, un vrai trait de génie.

« C'était pendant la journée du 3, — c'est M. Yieyra qui parle, — le Prince-président venait

de me faire appeler à l'Elysée pour me dire que, malgré ma défense, on battait le rappel dans la 3« légion et que les conséquences de cette infraction pouvaient devenir graves. \

a — Le Prince se trompe, ou tout au moins est mal informé, lui répondis-je, car j'ai fait réunir hier dans la cour de la mairie de mon arrondissement toutes les caisses et je les ai fait crever devant moi. » .

Le même jour il se rendait au manège de la rue Duphot où s'étaient réunis, pour protester contre le coup d'Etat, deux à trois cents officiers de la garde nationale.

« Je n'avais avec moi, me disait-il, que deux officiers de mon état-major et quatre gendarmes.

« — Je vous donne cinq minutes pour vous disperser, dis-je aux manifestants, sinon je vous fais tous arrêter.

(( Eh bien! le croiriez-vous, ajoutait-il, ils sont partis sans murmurer. »

Le Prince-président, devenu Empereur, voulut récompenser les services du colonel Vieyra et il eut à cette occasion un mot charmant.

— Mon cher colonel, lui dit Napoléon III, je sais qu'on vous avait promis une cravate de chanvre, je vous en donne une de soie. Et il lui rendit la^ croix de commandeur de la Légion

d'honneur. L'Empereur, en parlant de chanvre, faisait allusion aux projets sinistres que nourrissaient au 2 décembre beaucoup de gardes nationaux contre leur chef d'état-major.

Quand on lui disait, après ses récits :

— Savez-vous, mon colonel, que vous avez passé par de rudes moments ?

— Bast, répondait-il, on s'en tire toujoursavec cela et ceja. Et, ce disant, il plaçait sa main droite sur son cœur et ensuite sur son côté gauche en faisant le'geste de tirer son épée.

M. Vieyra est mort à Paris le 3 décembre 1889. Il avait près de 86 ans et avait conservé jusqu'à sa mort toute son intelligence et toutes ses facultés.

A une époque prosaïque et terne comme la nôtre, où l'abaissement des caractères et le manque de courage civil sont la note dominante, on est heureux de saluer une figure comme celle du colonel Vieyra.

]1 a emporté dans la tombe l'affection de ses enfants, parents et nombreux amis, et ses adversaires politiques ne pourront s'empêcher de reconnaître que c'était qiielqiiun.

Après ce souvenir rendu à mon vieil ami, je reprends mon récit.

M. Rouland, ministre de l'instruction publique

et des cultes, était un ancien magistrat. Il avait été le procureur général de mon père à la cour de Rouen avant 1848. M. Rouland était un homme très fin et a été un bon ministre. Il est mort, sous la troisième République, gouverneur de la; Banque de France.

Le lendemain de notre arrivée, nous nous rendions au ministère de la rue de Grenelle. M""* Rouland nous reçut très aimablement. Rentrés chez nous, nous recevions une invitation à dîner pour le surlendemain. Au jour indiqué, nous nous trouvions réunis, à sept heures, au nombre d'une vingtaine d'invités chez le ministre de l'instruction publique. Les salons, donnant sur un grand jardin, planté de magnifiques arbres, me parurent très beaux.

Peu après on passa dans la salle à manger. Je me trouvai placé à table à côté de la belle-fille du ministre. Mes yeux ne pouvaient se détacher de cette charmante femme qui avait tout pour elle, la jeunesse, la beauté et la distinction. Lorsquelle m'adressait la parole, sa voix me semblait une délicieuse musique et je balbutiais ma réponse en devenant rouge comme une pivoine.

Une superbe corbeille de violettes occupait le milieu de la table. A la fin du repas, on fit la distribution des bouquets aux convives. Ma voi-

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sine, voyant qu'on m'avait oublié, m'offrit le sien si naturellement et avec tant de bonne grâce que mon trouble en redoubla. Il: faut se rappeler que j'avais à peine dix-sept ans et que je faisais mes débuts dans le monde. Je dus bien amuser cette aimable jeune femme.

Je conservai longtemps son bouquet. Il a fini par disparaître. Tout passe, disparaît, ici-bas, la jeunesse, la beauté, les fleurs, les hommes et... les gouvernements ; une seule chose reste, c'est le souvenir. Après vingt-neuf ans j'aime à me rappeler cette délicieuse soirée de ma jeunesse, aussi présente à ma mémoire que si elle datait d'hier.

J'entrai le lendemain à Sainte-Barbe. Les té-» nèbres après la lumière ! Le noir Tartare après les. Champs Elysées ! La maison était bien faite pour jeter dans l'âme les plus sombres pensées.

En quittant la belle place du Panthéon, on tombait dans l'étroite rue de Reims, oii était située l'école préparatoire, juste derrière la bibliothèque Sainte-Geneviève. *

L'horrible rue Chartière et les murs élevés et noirs du lycée Louis-le-Grand qui bordaient le côté gauche de l'école, achevaient de donner à ce bâtiment l'aspect d'une prison.

Une fois installé dans la salle d'étude aux

lampes fumeuses et dont les fenêtres donnaient sur l'étroite cour plantée d'arbres rabougris, la plus affreuse tristesse s'empara de moi. Mon bon père venait de m'embrasser au parloir, car il repartait le soir même pour l'Alsace. Je ne connaissais personne parmi les jeunes gens qui m'entouraient. Entré en pension au milieu de l'année, j'étais vraiment le îiouveau, tombant au milieu d'élèves, camarades depuis déjà six mois. A neuf heures on monta au dortoir. N'ayant été qu'externe au lycée impérial de Colmar, c'était la première fois que je couchais hors de la maison paternelle. Ces dortoirs de Sainte-Barbe, au moins celui oii je me trouvais, étaient bas comme des entreponts de vaisseaux et les fenêtres grillées et aux vitres dépolies semblaient le matin vouloir arrêter les rayons bienfaisants du soleil.

Le départ de mon père, mon isolement au milieu de toutes ces figures inconnues, le souvenir de ma soirée de la veille, le bouquet de ma voisine : tout cela constituait un ensemble bien fait pour m'émotionnerprotondément. Aussi, une fois couché et la lampe éteinte, je laissai couler silencieusement les larmes que je retenais avec peine depuis mon entrée dans cette triste demeure.

A moins de punition, oh sortait tous les dimanches. Mon correspondant était une sœur

(le mon père qui demeurait avenue de la Motte- Piquet. J'allais aussi déjeuner quelquefois, à ma grande joie, au mess du T voltigeurs de la Garde impériale, à l'École-Militaire. J'avais un cousin capitaine dans ce régiment.

Avec quel plaisir, après huit jours d'internement, je respirais par un beau soleil de printemps l'air de la liberté! La place du Panthéon et la rue Soufflot me paraissaient immenses et je courais vite au jardin du Luxembourg dont on apercevait les beaux arbres touffus.

Chaque dimanche, après quelques visites aux amis de mes parents, je dirigeais en général mes pas vers les Champs-Elysées. Les jours de retour de courses à Longchamps, cette superbe avenue reliant les Tuileries à l'Arc de Triomphe, et, on peut le dire, unique en Eurcîpe, présentait un aspect aussi animé qu'élégant.

Les équipages succédaient aux équipages, les cavaliers aux cavaliers et je puis affirmer qu'à cette époque les fiacres n'étaient pas en majorité comme ils le sont aujourd'hui.

Les omnibus et les voitures-réclames, depuis l'affreuse boite rouge d'Old England jusqu'au biberon Robert, n'encombraient pas cette avenue à laquelle on tenait à conserver son cachet aristocratique.

Deux gendarmes à cheval de Tescadron d'élite, coiffés du haut bonnet à poil, montaient et descendaient lentement les Champs-Elysées pour faire la police des voitures et faciliter le passage des souverains.

Vers quatre heures on voyait poindre le brigadier et les quatre cavaliers placés de front, qui précédaient la voiture du Prince impérial, toujours escorté par un peloton du régiment de cavalerie de la Garde en garnison à Paris.

Le Prince allait presque chaque jour à Bagatelle jouer avec le jeune Conneau, le fils du médecin de l'Empereur.

Les promeneurs quittaient les trottoirs et se précipitaient, malgré les voitures et les sergents de ville, vers le milieu de la chaussée pour voir de plus près celui qu'on appelait alors le Petit Prince .

Lorsque la voiture marchait au pas, ce qui par parenthèse était rare, on pouvait admirer tout à son aise un bel enfant au doux sourire envoyant gentiment des baisers à la foule qui se découvrait sur son passage.

M. Bachon, son écuyer, se tenait à la portière de droite et l'officier commandant le peloton, suivi de son trompette, à la portière de gauche. Le reste de la troupe formée en bataille serrait de

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très près la voiture. M. Bachon portait une tunique verte avec broderies et aiguillettes d'or, un chapeau à plumes noires et la culotte de peau blanche avec la botte forte.

L'Empereur et l'Impératrice revenaient plus tarc[;'et lorsqu'ils paraissaient, c'était un nouvel empressement delà part du public pour se porter sur leur passage. L'Empereur était presque toujours avec un aide de camp dans un phaéton qu'il conduisait lui-même. Les chevaux de l'Empereur, superbes ânglo-normands, étaient supérieurement attelés. Du reste, tout ce qui touchait au service des écuries, placé sous la haute surveillance du grand écuyer, le général Fleury, était d'une correction et d'une tenue parfaites.

Enfin paraissait la calèche de l'Impératrice conduite à la Daumont par deux petits jockeys qui, avec leurs cheveux poudrés et leurs toques- vertes à glands d'or, ressemblaient à deux statuettes en porcelaine de Saxe. Un piqueur à la livrée impériale vert et or précédait la voiture et frayait le passage en faisant signe avec son fouet de chasse.

L'écuyer de l'Impératrice, le baron de Pierres, galopait à la portière.

Un jour que je m'étais placé au premier rang de la foule pour saluer et mieux voir l'Impératrice dont la voiture marchait au pas, je restai

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positivement longtemps soUs le charme indéfinissable de son regard. .'

M'"^ Carette, ancienne lectrice de Flmpératrice, dans ses intéressants Souvenirs intimes de la cour des Tuileries, fait admirablement sentir ce que je cherche à exprimer lorsqu'elle dit,* page 11, tomeP'" : ((....et d'un mouvement plein de grâce et dfe noblesse, elle faisait un salut circulaire, enveloppant de son long regard bleu lumineux et doux toute cette foule attentive. » Et elle ajoute : (( Cette façon de saluer que je n'ai jamais vue qu'à l'Impératrice avait un charme irrésistible. Elle était imposante et presque çiodeste, désireuse de recueillir les honneurs dus à la souveraine, elle séduisait en même temps par une grâce féminine sans égale. »

Rentré le soir à Sainte-Barbe, je rêvais Impératrice, Champs-Elysées, cavalerie de la Garde, et le désir de m'engager dans un dis ces beaux régiments qui fournissaient de si brillantes escortesau Petit Prince achevait de me tourner la tète et m'empêchait de travailler.

Je veux rappeler ici, avant de quitter Fécole préparatoire, quelques noms pour la plupart disparus.

Le directeur en chef de l'école préparatoire, du collège Sainte-Barbe et de la maison de Fon-

tenay-aux-Roses, où l'on recevait les tout jeunes élèves, était M. Labrouste, mort depuis déjà longues années.

Le directeur des études, rue de Reims, était M. Blanchet. Ancien officier d'artillerie, il était l'auteur d'un traité de géométrie très apprécié. Le surveillant général, Lelion-Damien, était surnommé Toutou^ à cause d'une petite chienne bull appelée Miss qui se mourait de gras fondu et qui le suivait toujours. Ce bon Toutou (pas le chien, le maître) faisait notre bonheur lorsqu'il traversait la cour en uniforme de garde national pour aller monter sa garde à l'Hôtel de Ville.

Le général Cavaignac, ancien barbiste, avait donné en 1848 deux cents fusils à l'école, et nous faisions, tous les jours en été, l'exercice, pendant les récréations, sous la direction de trois maréchaux des logis de la garde de Paris. Cavaignac, qui se méfiait peut-être des idées avancées de l'école, avait eu soin de donner des fusils dont les cheminées étaient bouchées.

Les professeurs Moutard, Mondielli pour les mathématiques, Royer pour l'histoire, Moreau, Moutier et July pour les sciences physiques et naturelles, Pelissier et Gaillard pour la partie littéraire, Odin et Chasscvent pour le dessin, et enfin Bertrand et Gatechair pour l'escrime,

étaient certainement des maîtres excellents et tels qu'on pouvait les désirer.

Dire qu'ils étaient tous dévoués à l'Empire et à l'Empereur, c'est une autre question, et sous ce rapport, à part les élèves qui se préparaient à Saint-Cyr, maîtres et disciples étaient pour la plupart de bons républicains. Cette opinion s'accentuait chez les taupins comme s'intitulaient les futurs polytechniciens.

Le taupin Rossel était en même temps que moi à Sainte-Barbe à cette époque.

J'entends encore la voix criarde et perçante du concierge, appelant au parloir monsieur Rossel qui n'était pas encore le citoyen Rossel, le délégué des communards à la Guerre, finissant au poteau de Satory en 1871.

M. Thiers, malgré sa mansuétude pour les insurgés et de hautes et puissantes influences, n'avait pu préférer miséricorde à la rigueur des lois.

Le capitaine Rossel a été fusillé, et c'était justice : il y allait de la discipline et de l'honneur de l'armée.

Au mois d'août j'étais revenu à Colmar chez mes parents pour y passer mes vacances. Mon père était presque résolu à ne plus me renvoyer îi Sainte-Barbe et à me laisser m'engager. Sa

rencontre à la préfecture du Haut-Rhin avec le colonel Yvelin de Béville du 2' cuirassiers, frère du général aide de camp de l'empereur, le décida complètement.

c( Je viens d'être appelé au commandement des lanciers de la Garde, lui dit le colonel, si vous voulez me confier votre fils, je l'emmène; ce sera mon premier-né dans ce régiment ! » On ne pouvait être plus aimable et plus engageant; mon père n'hésita plus. Quant à moi, j'étais au comble de mes vœux. Ne plus retourner en pension, et revêtir enfin un joli uniforme! On ne se doute pas de J'influence d'un beau costume, et combien il attire de jeunes papillons dont plusieurs, hélas! se brûlent souvent les ailes. J'étais transporté et j'affirmais à mon père que je serais officier presque aussi vite qu'en passant par Saint-Cyr. « Je te le souhaite, » me répondait-il, assez tristement. Les circonstances, plus que mon mérite, devaient cependant me donner raison. •

Il fallait un certain temps pour obtenir, du maréchal commandant la Garde, l'autorisation d'entrer directement dans ce corps d'élite, et la protection du commandant de Mauret, ancien officier d'ordonnance du maréchal pendant la campagne d'Italie en 1859, ne me fut pas inutile.

Enfin, au mois de septembre i 864, je contractais, à la mairie de Colmar, un engagement volontaire de sept ans pour les lanciers de la Garde. J'avais dix-huit ans.

C'était une belle et noble figure militaire que celle du respectable chef de la Garde. Dieu, en le rappelant à lui en 1869, lui a épargné la douleur profonde que lui auraient causée les événements de 1870 et la chute de l'Empire.

Le maréchal comte Regnaud de Saint-Jean d'Angely était un soldat du premier Empire. Il avait fait, au sortir de l'Ecole militaire, la rude campagne de Russie en qualité de sous-lieutenant au 8^ hussards, puis celle d'Allemagne de 1813. En 1814 il se distingua sous les yeux de l'Empereur qui le fit capitaine sous les murs de Reims et le nomma son officier d'ordonnance. Au retour de l'île d'Elbe, il fut chef d'escadron et prit part à la bataille de Waterloo. Rayé des contrôlesde l'arméepar laRestauration, il n'était que général de brigade en 1848. Il a eu l'honneur d'obtenir ses premiers grades des mains de Napoléon P" et celui d'être fait maréchal d'Empire à Magenta par Napoléon III. Le bâton de maréchal qui lui fut accordé dans cette circonstance fut à la fois une récompense pour ses services et une distinction pour la Garde tout entière.

Ce sera toujours pour moi un précieux souvenir de penser que j'ai été commandé en chef par un maréchal de France qui avait fait ses premières armes sous Napoléon P^' et dont les états de service étaient si brillants.

Etant maréchal des logis, j'ai eu l'honneur de l'escorter avec six cavaliers le jour de la revue du Sultan au Champs-Elysées en 1867.

Le maréchal avait une belle tête militaire encadrée par des favoris blancs, il était grand et fort et sa belle prestance à cheval était rehaussée par l'habit brodé sur toutes les coutures qu'il portait avec beaucoup de dignité.

Tous les dimanches il assistait avec son étatmajor, dans la tribune d'honneur, à la messe que disait dans la chapelle de l'Ecole-Militairc l'abbé Morin, l'aumônier de la Garde. Nous alternions avec l'infanterie pour fournir le service d'honneur qui se composait d'un peloton commandé par un officier. Une musique d'un des régiments de la Garde se faisait entendre pendant le service divin et le Domine salvum fac Imperatorem était chanté par une partie des musiciens qu'accompagnait le reste de la musique.

Depuis la troisième République la chapelle de l'École-Militaire est un dépôt de caisses à bis-

cuits. Le maître-autel en marbre blanc, très remarquable, a été transporté à l'église Saint- Pierre-du-Gros-Caillou.

Les lanciers de la Garde étaient encore à la fin de septembre 1864 à Saint- Germain-en-Laye. Ils ne devaient partir pour Meaux que le 1^'" octobre.

Mon père reprit avec moi le chemin de Paris comme il l'avait fait un an auparavant lorsqu'il me conduisait à Sainte-Barbe. Ma mère était très émue de cette nouvelle séparation qui devait avoir sur mon avenir une intluence décisive, et pour ma part je faisais, pour la première fois de ma vie, de sérieuses réflexions.

Mais il n'y avait plus à reculer, il fallait franchir le Rubicon, et il ne restait qu'à dire avec le Romain : Aléa jacta est.

Le colonel de Béville nous avait invités à déjeuner à Saint-Germain au mess des officiers, situé avenue du Boulingrin, dans un beau bâtiment brique et pierre, style Louis XIII, qui existe toujours. On peut encore voir au-dessus de la porte d'entrée un N sculpté dans la pierre. Par exemple, la maison a été transformée en appartements meublés et l'avenue s'appelle l'avenue Gambetta.

Ces mess de la Garde étaient supérieurement tenus et le service ne laissait rien à désirer. Les

domestiques nombreux, pris parmi les hommes du régiment, portaient la livrée bleu de ciel à boutons d'or et, les jours de gala ou de réceptions, la culotte courte, les bas blancs et les souliers à boucles. A l'heure des repas un domestique ouvrait à deux battants la porte conduisant à la salle à manger et le maître d'hôtel très correct, en habit noir, s'avançant sur le seuil, annonçait à haute voix : « Le colonel et ces messieurs sont servis. »

Lorsque, après la guerre de 1 870, j'ai été obligé, étant sous-lieutenant, de manger en province dans des gargotes où nous étions servis par des maritornes ou des garçons à moustaches, j'ai malgré moi pensé plus d'une fois à l'ancien mess des officiers de la Garde.

Avant le déjeuner, le médecin-major m'avait emmené dans une petite pièce servant d'office et il m'avait fait passer la visite prescrite pour tout conscrit arrivant au corps. Le colonel lui ayant demandé ce qu'il pensait de la nouvelle recrue, le major nous fit rire en répondant : « Le coffre n'est pas gros, mais il est bon. »

Le 6 octobre j'allais rejoindre le régiment à Meaux pour être définitivement incorporé.

A huit heures, au moment où l'appel du soir sonnait, je me séparais de mon bon père que

j'embrassais bien tendrement sur la porte du quartier et, renfonçant une larme, je suivis l'homme de garde qui m'introduisit dans la chambrée occupée par le 3^ peloton du 3® escadron. •

En entrant, mon odorat fut désagréablement saisi par cette odeur indéfinissable, mélange de cuir, de graisse et de... chrétien qui n'appartient qu'aux établissements militaires et que Stendhal appelle poétiquement le parfum du bivouac.

Le maréchal des logis chef m'avait désigné un camarade de lit. J'étais du reste attendu, car la couverture de mon lit était faite et il ne me restait plus qu'à me coucher dans les toiles épaisses du gouvernement.

Tous mes nouveaux camarades, pour la plupart anciens soldats, me firent, je dois le dire, très bon accueil et le paquet de tabac foi que j'avais apporté eut un succès complet.

Comme je commençais à m'endormir, je fus réveillé à dix heures par la sonnerie solennelle et à la fois triste de l'extinction des feux. Au début elle devait me réveiller et, quelques jours plus tard, me faire dormir plus vite. Malgré la nouveauté et la dureté du lit, je dormis bien. Le lendemain, qui était un dimanche, j'entendis pour la première fois, à six heures du matin, le ré-

veil sonné en fanfare par tous les trompettes du régiment, réunis au milieu de la cour du quartier.

Cette coutume a disparu, on ne sait pourquoi. Les civils, qui de nos jours ont la haute main sur l'armée, trouvent probablement que ces usages ne sont pas nécessaires pour donner de l'entrain à un métier qui en a cependant grand besoin.

Le tableau d'une chambrée militaire et de la vie qu'on y mène a été fait mainte fois et je n'y reviendrai pas. Je veux cependant dire un mot des contes que, une fois couché, on était obligé d'entendre. Il y avait des conteurs excellents et pleins d'originalité parmi ces vieux soldats de la Garde qui, suivant leur expression, avaient roîv/e leur bosse en Afrique, en Crimée et en Italie. Au cours de leur récit ils lançaient le fameux cric auquel l'auditoire devait répondre crac sous peine d'amende pour ceux que le sommeil avait gagnés. Ces histoires, le plus souvent très décolletées et triviales, roulaient, en général, sur les aventures du sergent La Ramée, invité dans un de ses voyages à dîner chez la reine d'Angleterre.

Puis c'était l'histoire d'une jeune princesse qui n'était pas jolie, si on veut^ mais si aimable, si aimable... etc., etc.

Parfois on parlait de ce malheureux régiment de cavalerie qui, ayant par imprudence brûlé son quartier, fut condamné à voyager pendant un an et un jour en tenant les chevaux par la figure.

Je me souviens d'un nommé KoU, Alsacien d'origine et cuisinier en pied de l'escadron, qui était bien le plus drôle de tous les conteurs du régiment. Que de fois j'ai ri de bon cœur à ses histoires!

Le moment est venu, je crois, de donner la description du joli uniforme que j'allais revêtir et qui n'avait pas peu contribué à m'attirer dans la cavalerie de la Garde.

L'habit-veste ou kurka (les lanciers, on le sait, sont d'origine polonaise) était blanc avec plastron, collet, parements, revers et passepoils bleu de ciel pour la grande tenue. Nous avions les épaulettes, les aiguillettes et la fourragère en laine rouge; le pantalon de la même couleur avec double bande bleu de ciel.

Les boutons du kurka étaient jaunes, demisphériques, avec un aigle couronné. La coiffure polonaise ou schapska était bleu de ciel avec lisérés et galon blancs et le devant orné d'une plaque à rayons de cuivre portant un N couronné. Un plumet rouge retombant, en plumes de coq, complétait cet uniforme vraiment très brillant.

Le régiment avait été formé en 1856 à Melun par le colonel Lichtlin, mort général de division après la guerre de 1870.

A la formation, les flammes de nos lances étaient en soie blanche et rouge; mais lorsque j'entrai au corps elles étaient en étoffe de laine légère comme dans la ligne. Nos officiers portaient les épaulettes, les aiguillettes et la fourragère en or mat et la double bande d'or au pantalon.

En tenue de i^oute et de campagne on retournait le plastron bleu de ciel et le kurka se trouvait ainsi tout blanc. Les officiers et les sous-officiers portaient dans ce cas et comme tenue journalière Je kurka bleu de ciel avec passepoils blancs et un schapska léger en cuir noir avec une chaînette dorée doublée de velours bleu ciel.

En 1859, à la campagne d'Italie, le régiment avec son habit blanc fut pris pour les Autrichiens et faillit recevoir des coups de fusil des Piémontais aux environs d'Alexandrie. Onze ans plus tard, le 16 août à Rezonville, nous portions la veste bleu de ciel et on nous prit pour des uhlans. Si cette fois nous avions eu nos habits blancs, la méprise n'eût pas eu lieu.

Nos trompettes, comme dans toute la cavalerie de la Garde, avaient l'habit différent du reste de

la troupe. Ils portaient le kurka bleu de ciel et les épaulettes, les aiguillettes et la fourragère blanches. Leur schapska était également blanc avec galon bleu de ciel et le plumet mi-partie blanc et bleu.

En grande tenue les trompettes portaient à leur instrument une sorte d'oriflamme semblable à celles des anciens hérauts d'armes, en étoffe blanche avec un N couronné bleu de ciel ainsi que les franges et qu'on appelait le tablier de trompette.

Nos buffleteries étaient blanches et notre giberne ornée d'une plaque en cuivre aux armes impériales.

En grande tenue les officiers avaient le ceinturon et le porte-giberne formés de galons d'or.

Les chevaux fort beaux et provenant en général de la remonte de Caen étaient tous bais et zains, c'est-à-dire sans la moindre tache blanche. Quant au harnachement, le frontal de la bride était en écailles de cuivre et une couronne impériale de même métal ornait la muserolle. Le fleuron du poitrail portait les armes de l'Empereur. Les schabraques et les portemanteaux étaient bleu de ciel avec galons blancs et ornés aux angles d'N couronnés brodés en laine blanche. Chez les officiers les N et les galons étaient brodés en or

pour la grande tenue et en soie noire pour la petite tenue.

(Je demande pardon au lecteur de cette longue description; mais j'ai pensé que tous ces détails étaient nécessaires pour bien donner l'idée de ce qu'était sous le second Empire la tenue d'un régiment de cavalerie de la Garde.)

Sachant déjà monter à cheval, mon instruction militaire se borna à apprendre, sous la direction d'un brigadier, l'exercice du sabre et de la lance. Cette dernière arme est difficile à manier, mais avec un peu d'adresse et d'habitude on y arrive. C'est donc, selon nous, une mauvaise raison que d'alléguer, contre le rétablissement des lanciers, le peu de temps que les hommes passent aujourd'hui sous les drapeaux.

Les Allemands ne font aussi que trois ans de service et ils ont vingt régiments de uhlans ou lanciers.

Jene m'étendrai pas sur les débuts du métiermilitaire lorsqu'on passe par le rang. Tout le monde sait combien le séjour à la chambrée, les gardes d'écurie, la gamelle et les corvées de toutes sortes sont pénibles pour un jeune homme de famille. J'étais décidé à surmonter sans me plaindre tous les obstacles. Du reste, il était trop tard pour récriminer et, comme on dit vulgairement,

« le vin étant tiré i] ne restait plus qu'à le boire ».

Ma première garde me frappa beaucoup et je me livrai à de nombreuses réflexions en regardant le maréchal des logis qui commandait le poste. C'était un de ces vieux sous-officiers chevronnés, la poitrine couverte de médailles, comme il y en avait tant dans la Garde. Sa figure distinguée et sa façon de s'exprimer indiquaient un homme ayant reçu une éducation et une instruction soignées. Quelles avaient été les raisons qui l'avaient empêché de dépasser son modeste grade? Je l'ignorais.

Plus je le considérais, tristement accoudé sur la table grossière du corps de garde, éclairé par une méchante lampe, plus les vers d'un de ses collègues du 2^ cuirassiers de la Garde, poète à ses moments perdus, me revenaient à la mémoire.

Teissonnier, c'estlenomdu poète en question, a écrit entre autres choses, dans un recueil charmant, intitulé Poésies légères, cette pièce de vers : Le corps de garde. Un vieux maréchal des logis, c'est sans doute lui que l'auteur a voulu peindre, appuyé aussi sur la table du poste, laisse errer son esprit romantique et le reporte au temps charmant de la jeunesse. Il rêve fleurs, femmes,

oiseaux, printemps. Tout à coup il s'éveille et retombe lourdement en pleine réalité comme le dit la dernière strophe :

Puis plus rien! qu'un réduit enfumé triste et sombre, Quelques soldats ronflants, les deux mains à leurs fronts; Le gardien du beffroi, jetant l'heure dans l'ombre, Et moi le corps brisé sous le poids des chevrons!

Ces vers peignent admirablement ce que devaient éprouver ces jeunes gens de famille, entrés dans l'armée avec foi en l'avenir et condamnés, soit parleur faute, soit parles circonstances, à prendre leur retraite après vingt-cinq ans de service avec la modeste sardine. Aujourd'hui ce type a complètement disparu de notre jeune armée. Je le regrette, car ces vieux braves entretenaient les traditions militaires et parleur exem.ple contribuaient à former le beau corps des sousofficiers de cette époque, véritable cheville ouvrière de l'armée.

Au mois d'avril 1865, les six mois de service exigés étant révolus, je fus nommé brigadier au 2^ escadron. C'était un bon début, et la joie de mon père égala la mienne à l'annonce de ces premiers galons.

Mon excellent colonel me fit venir chez lui peu de temps après et m'annonça qu'il allait me nom-

mer brigadier-fourrier. C'était une nouvelle faveur. « Vous serezpresquesous-officier,me disaitil, en tous les cas vous en porterez la tenue. » A son grand étonnement je refusai. Je lui demandai, puisqu'il voulait bien me porter quelque intérêt, de prier le général-inspecteur de m'envoyer à Saumur pour perfectionner mon instruction militaire. En effet, la Garde ne recevant pas de recrues, il m'était impossible d'apprendre à instruire des conscrits.

Le général Ferray, commandant la cavalerie de la Garde, était, au mois d'août, l'inspecteur général. Il me fit appeler, le jour de son départ, à l'hôtel du Grand-Cerf, oii il était descendu. Je le trouvai appuyé contre la cheminée d'une petite salle à manger où il venait de déjeuner avec son aide de camp. C'était un homme petit, gros, portant ses cheveux gris en brosse, l'œil noir, vif et très perçant. Je lui avais été recommandé par notre ami le colonel Vieyra avec lequel il s'était trouvé en rapport au moment du coup d'État. M. le général Ferray commandait à cette époque à Paris le 7*" lanciers.

— Savez-vous, jeune homme, me dit le général, que vous n'êtes pas bien gros pour aller à Saumur; c'est rude, l'Ecole de cavalerie.

Le médecin-major à Saint-Germain avait déjà

fait la même remarque. J'eus un moment d'angoisse.

— C'est vrai, mon général, m^empressai-je de répondre, mais je me porte bien et j'ai le désir de passer sous-officier.

— Enfm, dit-il, allez, et bonne chance.

Je saluai, tournai militairement sur les deux talons pour faire face en arrière^ comme dit la théorie, et je ne fis qu'un bond jusqu'au quartier pourécrire^bien vite à mes parents cette heureuse acceptation. '

En septembre 1865, mon père fut nommé juge au tribunal de la Seine. Le regret de quitter la robe rouge était atténué par le plaisir de venir à Paris où l'appelaient ses parents et ses relations. Il était du reste en droit d'espérer qu'on le dédommagerait bientôt. Mais la justice des hommes est souvent bien lente à se manifester, car il dut attendre neuf ans un siège de conseillera la (^our, après avoir pendant huit ans rempli les dures fonctions déjuge d'instruction.

Comme il l'avait fait lors de mon entrée au régiment, mon père désira me conduire à Saumur. Les cours s'ouvraient dans les premiers jours d'octobre.

Nous fîmes route avec un très gentil brigadier du 2^ cuirassiers de la Garde s'appelant Clavier.

DE LA GARDE IMPERIALE. (iri

Il se trouvaque mon père, lorsqu'il était substitut à Bourges vers 1834, avait eu pour premier président M. Mater, oncle de ce jeune homme.

Mon père l'invita à souper avec nous à l'hôtel Budan, sur le quai de la Loire.

Il était joli, cet uniforme du 2"^ cuirassiers de la Garde et il allait bien à un garçon élancé comme mon camarade. Le casque à double crinière noire, la cuirasse avec les clous de cuivre, les aiguillettes et les épaulettes blanches tranchant sur la tunique bleu de ciel à retroussis écarlates et enfin, pour compléter ce brillant costume, les grands gants à crispins et la culotte de peau blanche avec la botte forte.

Que l'on avait du plaisir à porter ces belles tenues î Et combien les gens qui pensent que ces choses sont indifférentes se trompent et connaissent peu l'esprit français. •

L'Ecole de Saumur était commandée en 1865 par le général Crespin, l'ancien colonel des dragons de l'Impératrice à la formation. Il était peu valide et ne pouvait presque plus monter à cheval.

C'était un singulierchoix, venant surtout après le brillant général de Rochefort.

Le commandant en second, le colonel Cordier, montait souvent un très beau cheval de carrière

doux comme un mouton, et qu'on appelait Antinoûs. On racontait à ce sujet qu'il se rendait tous les matins dans les écuries de l'Ecole suivi d'un cavalier de remonte portant sa selle ; il s'arrêtait successivement devant plusieurs chevaux, enfin revenant toujours à son favori, le colonel finissait par dire : « Allons, réflexion faite, sellez-moi Antinous. »

Le lieutenant-colonel Rouxel était la terreur des cavaliers de remonte et de manège et un peu de tout le monde. Il faisait partie, ainsi que les officiers instructeurs de ce qu'on appelait le cadre blanc par opposition avec le cadre jaune.

On désignait sous ce dernier nom les officiers de manège ou écuyers dont les épaulettes, les aiguillettes et les boutons d'uniforme étaient en or mat. Ces officiers portaient le frac noir et le chapeau en bataille, la culotte noire ou blanche et la botte à l'écuyère. ♦

Le lieutenant-colonel Lotte, aujourd'hui général de division du cadre de réserve et un des pères du règlement de 1883 sur les exercices de la cavalerie, était à cette époque chef du manège. Il montait supérieurement à cheval et 'était le digne successeur des Saint-Ange, des Baucher et des d'Aure.

• Je ne me plaisais pas à Saumur. Cet établisse-

DK LA GARDE IMPÉRIALE. (i7

ment me rappelait trop le coUèg-e. De plus, la théorie qu'il fallait apprendre alors littéralement^ était mon cauchemar. Ce littéral ! combien sont arrivés, grâce à lui, aux plus hautes situations militaires sans autre mérite qu'une mémoire exceptionnelle. L'anecdote suivante était légendaire à l'Ecole : un général inspecteur demandait à l'examen de sortie, à un élève, quel était le mot qui ne se trouvait qu'une fois dans la théorie.

Tout le .monde reste stupéfait et bouche bée à cette question inattendue. Alors le général se rengorgeant : « C'est le mot nonobstant à l'article II de l'école d'escadron, telle page, tel paragraphe qui est ainsi conçu : « Lorsque la marche oblique doit s'exécuter du côté opposé au guide, les serre-files conservent leur place nonobstant le changement de guide. » Et l'inspecteur ajoutait : « Vous voyez bien que vous ne savez pas votre théorie. »

Voilà où l'on en était arrivé avec ce culte exagéré du mot à mot.

Par contre, aujourd'hui où Ton n'est plus obligé d'apprendre la théorie littéralement, les paresseux la lisent à peine et les inintelligents qui la lisent toute la journée sont incapables de l'expliquer à leurs recrues. Bien entendu, je parle là pour les cadres inférieurs.

L'inspection nous fut passée à la lin de Tannée par le général de division comte de Goyon, aide de camp de l'Empereur, et ancien commandant du corps d'occupation à Rome. Le magnifique carrousel annuel termina l'inspection. Tout le manège, M. Lotte en tête, fit une belle reprise suivie des sauteurs en liberté montés par les écuyers, les sous-écuyers et les sous-maîtres de de manège. Le carrousel militaire des officiers d'instruction et celui des sous-officiers et brigadiers des régiments, portant les uniformes brillants et variés de cette époque, fut aussi très remarqué.

L'Ecole recevait des cavaliers-élèves, jeunes gens s'engageant directement à Saumur et envoyés à leur sortie comme brigadiers dans les régiments, plus des vétérinaires, dits stagiaires, venant d'Alfort, et enfin des élèves maréchauxferrants versés également à la fin de Tannée dans les régiments.

Vers la fin de septembre 1866, la Loire, rompant ses digues comme en 1846 et en 1856, inonda une partie de la ville et toute la campagne environnante.

Depuis plusieurs jours nos selles étaient paquetées et nous nous tenions prêts à quitter TÉcole au premier coup de trompette.

Un dimanche soir, après la soupe, on sonna à cheval et toute l'Ecole sortit de Saumur en prenant par le pont Fouchard les routes de Doué et d'Angers.

Je me souviens que le général Crespin, qui surveillait notre départ, recommandait à notre capitaine, en lui signalant un jpassage rendu difficile par l'inondation, de nous compter avant et de nous recompter après.

Rien n'était triste comme la ville plongée dans l'obscurité, par suite de l'immersion de l'usine à gaz, et cette colonne de cavalerie traversant en silence les rues éclairées par les seules lumières que tenaient les habitants en entr'ouvrant curieusement leurs fenêtres.

Le silence n'était troublé que par les tambours des pompiers battant la générale. Ils avaient cette fois à combattre un fléau cent fois plus terrible que le feu, et je suis encore à me demander en quoi leur réunion pouvait le conjurer. Après avoir traversé le pont Fouchard, nous gagnâmes les collines qui avoisinent Saumur. De là, on découvrait, par un clair de lune superbe, toute l'horreur de l'inondation s'étendant à perte de vue. Ce spectacle saisissant ne sortira jamais de ma mémoire.

Mon escadron alla coucher dans un village ap-

pelé Ambilloux; et le lendemain j'étais envoyé à Angers sous la conduite d'un maréchal des logis titulaire avec douze de mes camarades pour faire le service d'estafette et seconder la gendarmerie. Au bout de huit jours, la Loire rentrant dans son litvoulutbien nous permettre de regagner l'Ecole. J'étais enchanté de ce petit déplacement. Il m'avail procuré le plaisir de voir Angers et son vieux château, et de parcourir à cheval un pays admirable. Nous revînmes par les Aubiers et Saint- Florent. C'était peu de temps avant la fin du cours, et je voyais avec joie approcher le moment de rejoindre mon régiment.

Teissonnier, le maréchal des logis-poète dont j'ai parlé plus haut, m'avait précédé de quelques années à l'Ecole, et il n'en avait pas gardé un très bon souvenir. Les vers suivants semblent l'indiquer. Ils sont extraits de son petit volumede poésies légères et intitulés : « Adieux à Saumur. » Cette épître est très longue; l'auteur y raconte ses tribulations de toutes sortes, mais je n'en citerai que les seize premiers vers :

Adieu, Saumur, ville triste et sauvage ! Vingt et un mois ici j'ai pratiqué Du cavalier le dur apprentissage, Rompu de corps et l'esprit fatigué !

Le fou plaisir, la joyeuse allégresse Dans ton séjour n'habitent pas souvent.

Va, nous quittons sans regret ni tristesse Ton noir donjon et tes moulins à vent ! Quartier ! Espoir de la cavalerie !

Vieux murs! longtemps sous vos toits j'ai logé Dans un grenier, mansarde décre'pie Par la» vermine et par les rats rongé. Adieu ! Je pars et point ne vous regrette, Trop en honneur chez vous est le cheval ! Dans chaque coin on rencontre un squelette Tant on vénère à Saumur l'animal.

Enfin elle sonna, la bienheureuse cloche du départ, et je dis adieu à mon tour au Chardonnet (c'est le nom du terrain de manœuvre devant l'Ecole), au grand manège, au petit manège et même à celui des écuyers, aux chevaux de grande et de petite carrière, sans oublier le sauteur entre les pihers. Je ne regrettais qu'une chose, c'était mon chapeau à trois cornes, ma culotte et mes bottes à l'écuyère. Je trouvais à ce costume un certain air ancien régime qui me plaisait.

Une reprise d'écuyers coiiïés de ce chapeau avec les épaulettes et les aiguillettes d'or, le frac noir, la culotte blanche et la botte avaient vraiment beaucoup de cachet. On se demande pourquoi le général de Galliiïet, lorsqu'il a eu vers 1880 la haute main sur la cavalerie, a supprimé ce costume pour le remplacer par le képi et le dolman noir ?

J'arrivai à Saint-Germain-en-Laye dans les premiers jours d'octobre 1866 et je fus nommé maréchal des logis au 3*" escadron oii j'avais débuté comme simple cavalier. Ce grade de sousofficier me fit vraiment plaisir. J'étais sorti de la chambrée et je mangeais enfin sur une table avec une nappe et des couverts en ruolz qui pouvaient passer pour de l'argenterie. Nos cantines de la Garde étaient très bien tenues, et certainement la pension des sous-officiers valait la table de souslieutenant que j'ai trouvée plus tard.

Le régiment devait quitter Saint-Germain au l^avril pour aller tenir garnison à Paris à l'Ecole- Militaire, et les dragons de l'Impératrice, avec lesquels nous faisions brigade, nous remplacer à Saint-Germain.

Les chasseurs à cheval faisaient brigade avec les guides, et les cuirassiers avec les carabiniers qui, réunis en un seul régiment, venaient d'entrer dans la Garde à la suppression du 2^ cuirassiers de la Garde. Les carabiniers gardaient leur belle tenue et prenaient seulement l'aiguillette d'argent pour les officiers et en laine rouge pour la troupe.

Nos trois brigades étaient, pour leurs garnisons, groupées de la manière suivante : Melun, Fontainebleau, Meaux, Gompiègne, Paris, Saint-

Germain. On restait six mois à Paris, six mois à Saint-Germain et deux ans dans les autres villes. Nous étions favorisés par le sort qui nous appelait à tenir garnison à l'Ecole-Militaire, à deux pas de l'Exposition qui devait s'ouvrir le 1" mai 1867.

J'assistai vers le mois de février à une chasse de l'Empereur dans les tirés de la forêt de Saint- Germain. Le rendez-vous était au pavillon de la. Muette, près de Maisons-Lafitte.

Ces jours-là, le régiment fournissait un escadron en petite tenue (veste, bonnet de police et pantalon de treillis), pour servir de rabatteurs. Les lanciers bouclaient de hautes guêtres en cuir fauve par-dessus leurs pantalons et, armés de bâtons, frappaient sur les buissons pour faire sortir le gibier.

L'Empereur et ses invités marchaient lentement dans les layons pour donner aux faisans et aux perdrix le temps de s'envoler à une certaine distance. Napoléon III, qui tirait très bien, ne chassait qu'avec des fusils à baguette. Un contrôleur vérifiait la charge avant de remettre l'arme à l'Empereur. Les fusils étaient portés par des maréchaux des logis. Ces sous-officiers étaient choisis parmi les décorés ou tout au moins les médaillés du régiment.

J'étais resté à cheval avec la moitié de l'escadron tenant en main les chevaux des rabatteurs et nous étions rangés en bataille devant le pavillon de la Muette. Par la porte ouverte on apercevait les préparatifs d'un lunch qui attendait les chasseurs dans la salle du rez-de-chaussée.

Le nombre des victimes de ces chasses impériales, véritables massacres de gibier, s'élevait en général à quatorze ou quinze cents pièces, que les hommes de la vénerie et les gardes sortaient de petites voitures à bras qui avaient suivi les chasseurs, et qu'ils rangeaient par terre devant le pavillon.

Le mess des officiers recevait le soir plusieurs lièvres ou faisans, les sous-officiers un lièvre par table de huit et les simples lanciers un lapin par escouade, plus un petit supplément de solde le jour du prêt. L'hôpital de la ville aussi n'était pas oublié.

L'Empereur revint vers quatre heures. Il passa lentement devant nous, suivi de ses invités. Vêtu d'un pardessus gris, il était coiffé d'un chapeau noir bas, de forme ronde, dans le rubaa duquel était plantée une petite plume de faisan. Il portait son fusil sur l'épaule et fumait une cigarette. Je lui trouvai l'air triste et fatigué.

Avant d'entrer dans le pavillon, l'Empereur

parlait assez souvent aux sous-officiers et il offrait à chacun un cigare. Comme je mettais de côté celui qu'il m'avait donné, avec l'intention de le conserver: « Il faut le fumer maintenant, » me dit l'Empereur de sa voix douce et un peu traînante.

C'était un ordre. J'allumais le londrès et tous mes camarades m'imitèrent.

Le goûter fini, l'Empereur repartait pour Paris dans un char à bancs à quatre chevaux, attelés en poste. Les postillons portaient le chapeau de cuir noir,, la veste verte galonnée d'or et le brassard avec une plaque aux armes impériales, la culotte de peau jaune et la botte forte; de plus, les boucles d'oreilles en or, la poudre et un nœud en soie noire attaché au collet qui imitait le catogan Louis XV.

Je n'ai malheureusement jamais assisté, à Fontainebleau ou àCompièg*ne,àune chasse à courre de l'Empereur, ni à la curée froide qui se faisait le soir à la lueur des torches et au son des trompes dans la cour du château. Ce spectacle était, paraît-il, magnifique. Les hommes de la vénerie de l'Empereur avaient été à bonne école ; ils sortaient presque tous de la maison de Condé ou de chez nos maîtres d'équipages les plus émérites. « Lorsque, aux chasses à courre, nous dit M. de

La Rue, ancien garde général des forêts de la couronne, l'Impératrice montait à cheval suivie de ses dames d'honneur, gracieuse, belle à ravir, l'enthousiasme, ce parfum éphémère qui grise les souverains, était à son comble. »

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