‹ Souvenirs intimes d'un lancier de la garde imperialeChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Impératrice Eugénie. — Sa visite au cachot de Marie-Antoinette. — Le choléra de 1865. — Attitude de Tlmpératrice au 4 septembre. — Nous sommes passés en revue par elle en 1867. — La représentation de gala à l'Opéra. — jL'Exposition de 1867. — Les pressentiments de mon père à son sujet. — Conversation avec le baron Haussmann. — La garde montante aux Tuileries. — Le pavillon de l'Horloge. — Les tables de service des officiers et des sous-officiers. — Le père Gervais. — Arrivée à Paris du Czar et du roi de Prusse. — La grande revue à Longchamp et le bal aux Tuileries en l'honneur des souverains. — J'escorte le Czar le soir de ce bal. — La destinée des souverains réunis à Paris en 1867.

11 faut reconnaître que le mariage de TEmpereur Napoléon III donna lieu, au moment où ce projet fut connu, à de nombreuses critiques. L'Empereur en annonçant, dans la salle du Trône aux Tuileries, son mariage aux corps constitués, fit ressortir dans son discours qu'il avait été plutôt guidé par le cœur que par la raison d'État. Il

78 SOUVENIRS lî^TIMES D'UN LANCIER

rappela que les mariages avec des princesses étrangères n'avaient pas toujours été heureux pour la France et que Napoléon P% en répudiant Joséphine {)0ur épouser l'archiduchesse Marie- Louise, avait divorcé non seulement avec sg, femme mais avec son bonheur > Napoléon III prit donc l'épouse qui lui plaisait et si toutes les voix ne furent pas d'accord sur l'opportunité du choix, il n'y en, eut qu'une pour reconnaître que la nouvelle Impératrice en était digne par les qualités du cœur et par sa beauté. Certainement, depuis Marie-Antoinette, jamais le diadème n'avait couronné une plus charmante tète, et l'Impératrice, parle culte qu'elle portait à l'infortunée Reine, et dans le soin qu'elle avait mis à recueilHr tous les objets qui lui avaient appartenu, semblait vouloir s'identifier complètement avec elle. L'Impératrice avait, dit-on, le pressentiment de finir d'une manière aussi tragique, et les événements de septembre 1870 ont prouvé qu'elle ne s'était pas complètement trompée.

Mon père, comme je l'ai dit plus haut, était juge d'instruction au tribunal de la Seine, à la fin de l'Empire. Il m'a raconté qu'un jour l'Impératrice, accompagnée d'une dame d'honneur, vint inopinément et incognito, pour voir à la Conciergerie le cachot de la Reine, t

Le gardien, qui ignorait le rang- de l'auguste visiteuse, dont le visage était couvert d'un voile épais, allégua que sa consigne lui défendait de laisser pénétrer dans le cachot sans une permission spéciale. L'Impératrice s'étant fait reconnaître, toutes les portes lui furent ouvertes, et il paraît qu'elle resta plus d'un quart d'heure dans ce triste réduit, abîmée dans ses réflexions, et elle en ressortit les yeux pleins de larmes. Ses ennemis lui ont quelquefois reproché sa légèreté. Ils reconnaîtront cependant qu'elle s'est toujours montrée dévouée, courageuse et bonne.

Qui ne se rappelle sa ferme attitude auprès de l'Empereur lors de l'attentat Orsini ? Son nom n'est-il pas resté attaché à la fondation d'une masse d'asiles pour l'enfance, la vieillesse et les malheureux ? Et la ville d'Amiens se souviendra toujours de sa visite aux cholériques, lors de la terrible épidémie de 1866.

Nous ne pouvons oublier, à l'occasion du choléra de 1866, un bien joli mot de l'Impératrice. C'était à l'hôpital Beaujon à Paris. Comme un malade auquel elle venait d'adresser quelques paroles lui répondait dans son trouble : « Oui, ma sœur, » la digne fille de Saint- Yincent-de-Paul, qui se trouvait à son chevet, lui fit observer que c'était l'Impératrice. « Ne le détrompez pas, dit

la souveraine, c'est le plus beau nom qu'il puisse me donner. »

En août 1870, elle faisait tous ses efforts pour lutter contre le découragement qui avait gagné son entourage après nos premières défaites. Elle ne céda, on peut le dire, que devant l'émeute envahissant son palais. Où était-il donc ce jour-là, celui qui avait dit à l'Impératrice : « Madame, je suis Breton, catholique et soldat, » et qui devait se faire tuer sur les marches des Tuileries î II avait préféré rejoindre, à l'Hôtel de Ville, ceux qu'on a appelés depuis les hommes du 4 se'ptem,hTe ^ et que la présence de l'ennemi n'empêchait pas dé faire une révolution.

« Ah ! en France il n'est pas permis d'être malheureux! » avait dit l'Impératrice en quittant les Tuileries pour ne plus les revoir. — Mais laissons ces tristes souvenirs pour parler d'une revue qui nous fut passée par l'Impératrice accompagnée de l'Empereur, en mars 1867, si j'ai bonne mémoire.

Mon régiment venu de Saint-Germain s'était réuni aux dragons de l'Impératrice casernes à l'EcoJe-Militaire, et nous attendions, rangés en bataille, à l'entrée du champ de courses de Longchamp, l'arrivée de la belle souveraine.

Au régiment nous nous réjouissions depuis

plusieurs jours de cette petite revue intime, si j'ose m'exprimcr ainsi, car il ne devait y avoir que notre brigade. Pour moi, jeune maréchal des logis de vingt ans, c'était une véritable joie de voir de près et à cheval l'Impératrice et d'être passé en revue par Elle.

Quand on a cet âge et qu'on est Français, on a de ces enthousiasmes. Ils paraîtront peut-être bien étonnants à la génération actuellement sous les drapeaux? Ce n'est pas sa faute, on ne l'a habituée qu'à voir le chef de l'Etat représenté par un monsieur plus ou moins laid, portant un chapeau rond comme tout le monde et ressemblant à tout le monde.

Vers deux heures, on vit poindre, dans l'avenue aboutissant à la Cascade, l'état-majorimpérialet bientôt j'entendis la voix du général de brigade qui commandait : Garde à vous! — Pow mettre le sabre à la 772aùi ! Bans ce temps-là les généraux et les colonels ne craignaient pas probablement de s'enrouer, où peut-être étaient-ils plus fiers de leurs voix; bref, ils n'avaient pas, comme aujourd'hui, recours à tout moment à leur trompette d'ordonnancé.

Au commandement des colonels, toutes les lames de sabre des dragons sortaient des fourreaux comme un éclair et 7ious portions la lance.

Le lecteur voudra bien se rappeler que c'était la première revue de Leurs Majestés à laquelle, j'assistais; et mon cœur battit un peu plus vite à leur approche.

L'Impératrice, à laquelle l'Empereur avait cédé le côté des troupes, passa au petit galop devant notre front. Ce fut comme une vision; mais jamais je n'oublierai sa taille élancée, l'air gracieux avec lequel elle rendait à nos officiers le salut qu'ils lui adressaient du sabre, et enfin la façon remarquable dont elle montait à cheval. Elle était bien en ce moment deux fois reine, et par le rang et par la beauté.

Nos musiques jouaient, nos trompettes sonnaient, nos flammes de lances flottaient gaiement et l'on se redressait sur sa selle, fier de son bel uniforme.

Avant le peloton de cent-gardes qui fermait la marche du groupe impérial et de sa suite, venaient cinq ou six piqueurs montant des chevaux admirables et pleins de sang, qui, bondissant aux accents des fanfares, ajoutaient au brillant du tableau.

On défila ensuite par pelotons, au galop, et aux cris répétés de : « Vive l'Empereur! vive l'Impératrice! vive le prince Impérial! »

Lorsqu'on était revenu au quartier, des revues

de ce genre étaient pendant longtemps le sujet de toutes les conversations et ne contribuaient pas peu à entretenir le dévouement des troupes. Quelques semaines après s'ouvrait l'Exposition universelle et l'Impératrice devait à cette occasion recevoir aux Tuileries les hommages de tous les souverains de l'Europe.

Je la vis sortir du château le soir de la représentation de gala à l'Opéra.

Le roi Guillaume de Prusse était à ses côtés^ et ils occupaient avec l'Empereur une voiture de cérémonie à six glaces qui permettait d'admirer rimpératrice éblouissante de diamants et portant une robe de gaze blanche qui ajoutait h sa beauté un je ne sais quoi de vaporeux et d'idéal.

La foule maintenue sur les trottoirs laissait libres et brillamment illuminées les rues de Rivoli et de la Paix et le boulevard des Italiens jusqu'à l'Opéra, situé à cette époque rue Le Peletier. Il est difficile de donner une idée de l'effet que produisait, par une belle nuit de juin, ce cortège des souverains passant au grand trot dans les voitures dorées de la cour et escorté du magnifique escadron des cent-gardes.

Pourquoi, hélas! toutes ces magnificences ne sont-elles plus pour nous qu'à l'état de souvenir.

A l'époque prosaïque et terne où nous sommes condamnés à vivre, s'y reporter est le seul plaisir qui nous reste.

Adressons maintenant à l'auguste exilée, si éprouvée depuis tous ces beaux jours, l'expression de notre inaltérable dévouement et de notre profond respect. Nous serons trop heureux si Elle daigne nous autoriser à rester en cette circonstance un simple courtisan du malheur.

L'Empereur ouvrit avec solennité, le l*"" mai 1867, l'Exposition imiverselle. Il m'a été donne depuis de voir celles de 1878 et de 1889. Eh bien! autant celle de 1867 m'a laissé une charmante impression, autant la seconde, celle de 1878, m'a semblé moins bien comprise et, en tous les cas, moins élégante.

En 1867, tout était dans des proportions raisonnables qui permettaient de visiter presque toutes les sections en un jour, sans trop de fatigue. C'était déjà plus difficile en 1878 où l'Exposition, passant la Seine, s'étendait jusqu'aux hauteurs duTrocadéro. En 1889, ce fut tout àfait impossible, car non seulement le Champ-de-Mars était envahi mais encore le quai d'Orsay et l'esplanade des Invalides. Pour peu qu'il y ait dans dix ans une autre exposition, il n'y a pas de raison pour ne pas couvrir de baraques la place de la

Concorde en suivant tous les boulevards jusqu'à la Bastille.

Etant caserne à FEcole-Militaire, j'allais fréquemment à l'Exposition. Je m'y amusais beaucoup, surtout aux bars oti déjeunes Hébés de tous pays, portant les costumes de leur nation, vous versaient la bière blonde de Vienne ou le kûmmel argenté de Russie.

Mon pauvre père ne voulut jamais y mettre les pieds. « C'est à cause de cette grande foire, disait-il, qu'on n'est pas intervenu l'année dernière au moment de Sadowa. On ne voulait pas compromettre le succès de cet immense bazar. On a mieux aimé soutenir les marchands de cas- . seroles électriques et autres exploiteurs que de secourir les Autrichiens et empêcher l'unité de l'Allemagne. L'Empereur verra ce que cela lui coûtera et à nous aussi ! »

Hélas! les événements de 1870 devaient lui donner raison. Mon père a été souvent bon prophète en politique ; il voyait vite et juste.

Il y eut à la fin de l'Exposition un concours de musiques militaires des différentes puissances. Ce furent les Autrichiens qui emportèrent le prix en exécutant, entre autres choses, l'ouverture de Guillaume Tell d'une façon si parfaite que je ne crois pas l'avoir jamais entendu aussi bien jouer

même à l'Opéra. Chose extraordinaire, cette musique avait été tirée au sort parmi toutes celles des régiments d'infanterie autrichienne, au lieu que les autres nations avaient choisi leur meilleure musique. Je me souviens que la Russie avait envoyé celle des chevaliers-gardes. La Prusse était représentée par la musique des fusiliers de Poméranie dont le chef composa à cette époque et dédia à M"'^ la maréchale Canrobert la polka de Y Enclume qui eut pendant longtemps un succès mérité.

L'anecdote suivante touchant le haron Haussmann et le roi de Prusse me revient à propos de l'Exposition.

On raconta que le roi de Prusse, reçu au bal de l'Hôtel de Ville par le préfet de la Seine, lui aurait adressé, en entrant, une phrase qui marque le peu de tact et de générosité dont sont dotés nos voisins d'outre-Rhin : « Monsieur le préfet, aurait dit le roi, je n'étais pas venu à Paris depuis 1814 ; je le trouve bien changé. »

J'ai eu occasion, vingt ans plus tard, d'être présenté un jour à l'ancien préfet de la Seine, le gî^and préfet^ comme on l'appelait, et il mérite ce nom, car il est le créateur du Paris actuel. Il me parla de mon père dont il était le contemporain et avec lequel il avait été au lycée Louis-le-Grand.

C'était un beau vieillard, de très haute taille et portant gaillardement ses quatre-vingts ans.

— Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le préfet, lui dis-je, je serais heureux de vous entendre confirmer les paroles que feu l'empereur Guillaume vous aurait adressées à l'Hôtel de Ville en 1867.

— C'est tout ce qu'il y a de plus exact, me répondit le baron Haussmann, et bien mieux, le lendemain, je conduisis le roi accompagné de M. de Moltke sur les hauteurs de Montmartre. « Tenez, monsieur le préfet, me dit encore le roi en étendant le bras dans la direction de Romainville, j'étais campé là en 1814. — Ah ! oui. Sire, lui répondis-je, mais aujourd'hui il y a un fort. » C'était, ajoutait le préfet, un petit correctif à ses souvenirs qui finissaient par ne plus être très aimables.

Qui pouvait penser à ce moment que Guillaume et son compagnon cherchaient déjà de l'œil la place où, trois ans plus tard, ils devaient planter leur tente. Un auteur l'a dit : le voyage de M. de Moltke et de son maître en 1867 ne fut pas un voyage d'agrément, mais une véritable reconnaissance militaire .

En novembre 1886, c'est-à-dire dix-neuf ans après cette brillante époque de l'Exposition, apogée

du secondEmpire, j'avais donné, après la mort de mon père, ma démission de capitaine de chasseurs à cheval. Comme je traversais la place du Carrousel, je m'arrêtai, et considérant l'immense vide laissé par l'incendie de la Commune, je ne pus m'empêcher de penser à un temps déjà éloigné où j'avais* vu le beau palais des Tuileries tout resplendissant de la puissance impériale. La comparaison n'était pas en faveur du spectacle qui s'offrait à mes yeux. En eiïet, cette pauvre place encombrée à droite des baraques du service des postes, à gauche d'estaminets et de bâtiments en planches dépendant de la préfecture de la Seine, enfin vers le Louvre des cloisons et échafaudages du monument de Gambetta; cette place, dis-je, ressemblait si peu, dans cet état de délabrement au Carrousel de 1867, que je me sentis envahi parla tristesse la plus profonde.

Je me dirigeai vers le gracieux arc de triomphe qui s'élève au milieu de ces ruines comme un fier et dernier souvenir de nos grandes gloires et, m'abritant sous sa voûte, je revis, comme dans un rêve, la cour du château et l'imposante parade de la garde montante.

Lorsque l'Empereur était aux Tuileries, il était fourni chaque jour pour la garde du château un détachement d'une quinzaine d'hommes de l'es-

cadron des cent-gardes commandé par un maréchal des logis pour faire le service dans l'intérieur du paJais. Chose particulière aux cent-gardes, ils se rendaient de ^ leur quartier, situé rue de Bellechasse, aux Tuileries en portant la carabine sous le bras droit et en marchant d'un pas cadencé et très lent. Outre cela, la garde montante se composait d'une compagnie d'infanterie de la Garde commandée par un capitaine avec le drapeau ; enfin deux pelotons de cavalerie, un pour l'Empereur, l'autre pour le Prince Impérial, pris dans le régiment de cavalerie de la Garde en garnison à Paris.

. L'empereur se servait rarement de son peloton d'escorte; cependant il l'accompagnait quelquefois lorsqu'il allait au théâtre avec l'Impératrice. Le 14 janvier 1858, c'était un peloton de notre régiment qui accompagnait la voiture impériale.

Les bombes Orsini frappant dans les rangs de l'escorte y firent de nombreuses victimes. Tous les chevaux des lanciers avaient été touchés, moins les quatre de l'avant-garde et de l'arrièregarde. Treize cavaliers sur vingt-huit étaient blessés, dont plusieurs grièvement.

Nous avons connu aux lanciers de la Garde le lieutenant Noguet qui commandait ce peloton d'escorte. Dès la première bombe son cheval

blessé au poitrail et fou de douleur avait emporté son cavalier du côté de la rue Rossini. Ce fut le maréchal des logis Cuisin qui, en l'absence de l'officier, prit le commandement et ramena à FEcole-Militaire les débris du peloton. Le sang répandu sur les habits blancs des lanciers impressionnait péniblement la foule qui voyait passer ces hommes, blessés pour la plupart, soutenus par leurs camarades, ou conduisant par la bride des chevaux qui laissaient après eux une trace sanglante.

Quelques jours après l'événement, Cuisin, qui avait préféré le grade à la croix, fut nommé sous-lieutenant. Sans cette circonstance, il prenait probablement sa retraite comme sous-officier, ayant depuis longtemps dépassé Fâge pour concourir à l'avancement. Les blessés eurent la médaille militaire et tous les cavaliers et brigadiers du peloton reçurent de l'Impératrice une montre dans l'intérieur de laquelle étaient gravés leur nom, celui de l'auguste donatrice et la date de l'attentat. Nous en avons encore vu quelquesunes entre les mains des hommes lorsque nous arrivâmes au corps en 1864.

Mais je crois qu'il est temps de revenir à la garde montante.

Les différents détachements d'infanterie et de

cavalerie de service au château étaient placés sous le commandement d'un officier supérieur de la Garde, lequel avait au-dessus de lui le colonel commandant le château, et enfin le général aide de camp de l'Empereur de service.

Les troupes partaient de leurs quartiers de manière à être rendues dans la cour des Tuileries un peu avant onze heures. Au moment de la formation de la garde montante à l'Ecole- Militaire on vovait arriver des écuries de FEmpereur, situées quai d'Orsay, une douzaine de charmants petits chevaux montés par des grooms portant la livrée verte. Ils venaient se ranger dans la cour d'honneur face à la musique. Ces chevaux, destinés au jeune Prince, devaient, pour que leur dressage fût complet, être habitués aux bruits militaires de toutes sortes.

Lorsque la colonne sortait de la grille de la cavalerie pour prendre l'avenue de la Motte-Piquet, rien n'était gracieux comme ces petits chevaux si jolis et si bien montés, suivant le dernier rang de la musique et accompagnant d'un doux mouvement de la tête un de ces entraînants pas redoublés comme savait les composer l'excellent chef de musique du 2'^ voltigeurs Sellenick.

La cavalerie suivait l'infanterie et on se dirigeait vers le pont Royal, que l'on traversait pour

entrer au château par le guichet dit de l'Empereur \

Lorsque les sapeurs au grand tablier blanc, sur lequel se détachait souvent la croix d'honneur accompagnée de plusieurs médailles commémoratives, arrivaient à une quarantaine de pas des factionnaires du guichet, ceux-ci croisaient la baïonnette et un retentissant: «Halte-là! qui vive? » arrêtait la colonne.

Les tambours et la musique s'interrompaient.

Ce qui se passait alors ne manquait pas d'une certaine grandeur. Vieille tradition inutile, dîrat-on. Ce n'est pas notre avis, nous préférons un peuple qui les respecte à celui qui rit de tout.

Un caporal et deux hommes sortaient du poste, se portaient en avant des factionnaires et apprêtaient les armes. Le caporal répétait: « Qui vive?» et lorsqu'il lui avait été répondu: « France! » il demandait : « Quel régiment? » Le caporal-sapeur disait alors : « Garde impériale, 1'"' régiment de grenadiers », ou de voltigeurs, ou zouaves suivant le cas, et le passage était livré à la colonne par lavieille formule : « Quand il vous plaira. »

1. Ce guichet, après la guerre de 1870, a porté comme inscription au-dessus des deux lions : « Porte su(icles Tuileries »; elle est remplacée aujourd'hui par celle de « Préfecture de la Seine », l'Hôtel de Ville se refusant toujours à loger le premier administrateur du département.

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La troupe alors se remettait en marche et tambours battant, clairons sonnant, fifres et musique jouant, elle débouchait dans la cour du château précédée de son superbe tambour-major couvert d'or sur toutes les coutures, secouant le haut panache de son colback et faisant décrire à sa canne des cercles toujours très appréciés par la foule. Cette foule s'écoulait en tournant rapidement le guichet dont l'entrée lui était interdite, arrivait sur la place et venait s'entasser aux grilles pour assister à la suite d'un spectacle qui plaira toujours aux Français.

La troupe se formait en bataille face au château, la cavalerie à la gauche de l'infanterie.

Lorsque onze heures sonnaient à la vieille horloge, un roulement de tous les tambours se faisait entendre et la voix de l'officier supérieur de garde commandait de porter, puis de présenter les armes. Les factionnaires du pavillon central exécutaient le même mouvement, et alors apparaissait sous le balcon, et encadré par deux sousofficiers décorés, le drapeau de l'Aima et de Solférino ; la soie en était toute noire et trouée par les balles russes et autrichiennes. Les tambours et clairons faisaient retentir les murs du vieux palais de la belle batterie au drapeau,

et la musique jouait l'air de cette romance du premier Empire * :

Vous me quittez pour aller à la gloire, Mon triste cœur partout suivra vos pas, Allez, volez au temple de Mémoire, Suivez l'honneur, mais ne m'oubliez pas.

L'aigle allait se placer au centre de la ligne et le colonel commandant le château, ou le général aide de camp de l'Empereur de service passait l'inspection. Souvent le Prince Impérial, accompagné de l'Impératrice, se montrait à une des fenêtres et demandait qu'on fit faire devant lui quelques mouvements. La cavalerie après les exercices de l'infanterie exécutait une charge, ou, si c'étaient les lanciers, l'exercice de la lance.

Le pauvre enfant, appelé à de si hautes destinées, n'entrevoyait certainement pas à ce moment la triste fin qui devait l'attendre quelques années plus tard au pays des Zoulous. Il était heureux et fier de contempler ces helles troupes, et les spectateurs, encore sous l'impression de cette émouvante réception du drapeau, trouvaient certainement avec lui que la France était alors hien grande et que Dieu la protégeait.

La garde se formait ensuite pour le défilé et,

1. M. de Ségur avait compose les paroles, et la reine Hortense la musique de cette romance.

après ce dernier mouvement, se fractionnait pour aller occuper dans le château les différents postes. Le drapeau du régiment qui fournissait la garde était étendu sur les fusils formés en faisceaux devant le corps de garde qui était situé au rezde-chaussée entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon Marsan.

Les drapeaux et étendards de tous les régiments de la Garde étaient toujours déposés aux Tuileries dans le cabinet même de l'Empereur Les jours de revues, soit au Champ -de-Mars, soit à Longchamp à la fin de l'Empire, un peloton de cent-gardes les apportait sur le terrain pour les remettre aux régiments de la Garde présents.

Les cent-gardes avaient leur corps de garde également au rez-de-chaussée, près et à droite du pavillon de Flore. Quant à la cavalerie, elle a été d'abord sur la place du Carrousel, ensuite, pendant l'exécution des deux grandes voûtes en face du pont des Saints-Pères, au quartier Bonaparte, quai d'Orsay, puis jusqu'en 1870 dans les écuries placées en sous-sol au Louvre dans les bâtiments du ministère actuel des finances.

Cette belle cour des Tuileries ! Je la vois encore lorsque Tété, vers six heures du soir, nous nous rendions au château pour dîner à la table de service. Noble, spacieuse, bien sablée et presque

solitaire, à ce moment de la journée, elle paraissait énorme. Le soleil en se couchant répandait sa douce lumière sur l'arc de triomphe du Carrousel et sur les immenses bâtiments du Louvre reliés au château depuis l'Empire. Cet ensemble de palais était unique en Europe. Sous le pavillon de l'Horloge se tenaient un suisse à la livrée impériale et des piqueurs tout bottés, prêts à monter à cheval. De chaque côté de l'entrée, deux factionhaires de l'infanterie de la Garde. Lorsqu'on pénétrait sous la voûte en venant de la cour du château, on avait à droite le bel escalier montant à la salle des Maréchaux, sur chaque marche duquel se tenait les jours de bal un centgarde en grande tenue. A gauche, une immense tapisserie desGobelins fermait l'entrée des appartements de l'Empereur et de l'Impératrice. Entre les plis de la lourde draperie se détachait la magnifique tenue bJeu de ciel et le casque à crinière blanche du cent-garde en faction, immobile et appuyé sur sa carabine dont le grand sabre droit formait l'immense baïonnette.

Le silence le plus profond régnait sous cette voûte, et lorsque par hasard on s'y aventurait, on était saisi de respect comme lorsqu'on entre dans une église.

« Chaque jour à la table de l'Empereur, nous

dit M""^ Carette% prenaient place les personnes composant le service d'honneur journalier, c'està-dire les deux dames du palais de l'Impératrice, un officier général aide de camp dé l'Empereur, le chambellan de l'Empereur, le chambellan de l'Impératrice, l'écuyer de l'Empereur, l'écuyer de l'Impératrice, le préfet du palais, deux officiers d'ordonnance de l'Empereur (ils avaient le grade de capitaine). De plus on invitait tous les jours à dîner, à la table de l'Empereur, l'officier supérieur de service qui commandait la Garde aux Tuileries.

« L'adjudant général du palais, le général Rolin, tenait la table vis-à-vis de l'Empereur. Il habitait aux Tuileries le rez-de-chaussée du pavillon Marsan sur la rue de Rivoli. »

La table des officiers de service était au rezde-chaussée entre le pavillon de l'Horloge et le poste du drapeau. Cette table, présidée par le colonel Sautereau, commandant du château, recevait les officiers de garde du palais. (Le colonel Sautereau est mort au mois de mai 1890. Il avait épousé la fille aînée du maréchal Magnan.) Dans une pièce précédant cette salle à manger et ouvrant de plain-pied sur la cour des Tuileries,

1. Souvenirs intimes de la cour des Tuileries, l''c série, p. 193.

était la table des sous-officiers de garde. Elle était présidée par le maréchal des logis commandant le piquet des cent-gardes. Y prenaient place : les deux sous-officiers de cavalerie de la Garde, celui du peloton d'escorte de l'Empereur et celui du peloton du Prince impérial, plus deux sergents d'infanterie dont le sous-officier portedrapeau. Ces deux sergents étaient en général choisis parmi les sous-officiers décorés,

« La chère était exquise et délicate, nous dit IVP'' Carette, dans ses Souvenirs intimes. Il y avait quatre services doubles, c'est-à-dire deux potages, deux relevés, quatre entrées, deux rôtis, etc. Les vins étaient de premier choix et le service se faisait avec une promptitude, un ordre, un calme qui causait l'admiration des souverains étrangers. »

Nous avons retrouvé dans nos notes le menu qui fut servi aux Tuileries le 15 avril 1870, c'està-dire le dernier Yendredi-saint avant la révolution du 4 septembre. Nous le reproduisons textuellement \

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