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Le témoignage d'un seul n'est pas un témoignage

DE LA GARDE IMPERIALE. i25i

bliques par la bouche de nombreux énergumènes, débris de 1848, venaient verser à flots de l'huile sur un feu qui n'avait pas besoin d'être avivé.

Entre autres aménités, on déclarait dans ces réunions publiques qu'il fallait renverser la colonne Vendôme pour en faire des gros sols. Les bons bourgeois de Paris en lisant cela dans leurs journaux haussaient les épaules en riant, et disaient que le gouvernement faisait imprimer ces choses pour agiter bêtement le spectre rouge. Ils ont vu, à la Commune, si ces messieurs craignaient de passer de la théorie à la pratique.

Mais les Français, et en particulier les Parisiens sont incorrigibles. J'en ai entendu depuis, qui disaient, sans rire, que c'était la police qui avait fait déboulonner la colonne.

Victor Noir avait été porté à son domicile à Neuilly, et la loi voulait qu'il fût inhumé dans le cimetière de cette localité.

I^^ corps était gardé par la police, car les camarades du défunt parlaient, dès le soir même, de le transporter à la lueur des torches aux bureaux de la Marseillaise.

Tls n'en firent rien, mais les frères et amis ne trouvaient pas leur compte à des funérailles sans éclat et éloignées du centre de Paris. Ils avaient donc décidé qu'ils se transporteraient en nombre

à la maison mortuaire, ramèneraient le corps par les Champs-Elysées, et qu'on lui ferait traverser Paris en grande pompe pour aller Finhumer soit au cimetière de Montmartre, soit au Père-Lachaise.

La révolution devait tout naturellement sortir de cette grande manifestation et balayer en quelques heures un gouvernement qui asservissait la France et était la négation de tout progrès intellectuel et moral.

L'Empereur et son entourage ne partageaient pas cette manière de voir et les mesures militaires les plus sérieuses avaient été prises pour étouffer dans son germe tout mouvement insurrectionnel.

Comme je l'ai dit plus haut, mon régiment était caserne à l'Ecole-Mili taire. Un peu avant l'affaire Yictor Noir, l'effervescence étant déjà très grande à Belleville et à Montmartre, où les réunions publiques faisaient rage, on avait formé au régiment quatre escadrons sur le pied de guerre, et fait venir quatre escadrons des dragons de l'Impératrice formés de même. Les dépôts de la brigade avaient été envoyés à Meaux. Saint- Germain devenant vacant, on y avait appelé les cuirassiers delà Garde, commandés par le colonel Diipressoir. Ce colonel était, suivant l'expression

de Victor Hugo, dans son récit de Waterloo, un homme géant monté sur un cheval colosse.

Un de ses officiers m'a raconté en Allemagne pendant notre captivité que, le jour de l'enterrement de Victor Noir, le colonel descendait vers quatre heures du soir du rond-point de Courbevoie à la tête de son régiment pour prendre les manifestants en queue et contribuer à leur dispersion s'ils venaient à se porter par les Champs- Elysées sur les Tuileries. A hauteur du pont de Neuilly, un citoyen surexcité, autant par ses nombreuses libations que par la politique, s'approcha du colonel et se mit à l'insulter grossièrement. Ce dernier n'y prit d'abord pas garde et continua à s'avancer lentement avec le calme que donne le sentiment de la force.

A un certain moment l'homme vint jusqu'à le toucher et étendit la main pour saisir la bride de son magnifique cheval noir, lequel était légendaire dans la cavalerie de la Garde. M. Dupressoir se contenta de lever son formidable poing, et sans rien dire le laissa retomber sur la face de l'homme qui s'affaissa. Il fut immédiatement emporté par ses camarades chez un marchand de vin et on apprit le lendemain qu'il était mort dans la nuit.

Indépendamment de ces trois régiments de la

Garde, il y avait dans la capitale, en fait de cavalerie, la garde de Paris à cheval (cinq escadrons) et une brigade de hussards; de plus, à Versailles, une division de cavalerie. Deux régiments de cette division occupaient, le jour des funérailles, le palais de l'Industrie. Nous ne parlerons ni de l'infanterie ni de Fartillerie qui étaient en proportion.

Dès le matin du 12 janvier, jour fixé pour l'enterrement, les manifestants s'étaient dirigés par petits groupes vers la demeure de Victor Noir, située à Neuilly, passage Masséna, rue Perronnet. Vers deux heures, on peut dire sans exagérer qu'ils étaient près de deux cent cinquante mille. A ce moment le rédacteur de la trop célèbre Lanterne^ qui était l'àme du mouvement, se sentit subitement indisposé. « Citoyen, lui dit alors Briosne, l'orateur des réunions publiques, on n'attend que votre signal, voulez-vous marcher sur Paris? » Cournet, bouillant, emporté, était de cet avis. Delescluze, plus prudent, redoutant l'impossibilité matérielle de la lutte, se prononçait pour la négative. Bref, il fut convenu qu'on parlerait au peuple, et Louis Noir, frère de Victor, entrainaitRochefort chez une dame demeurant au second de la maison du défunt, d'oii les orateurs pouvaient plus facilement être entendus.

On prêcha alors la modération et le retour calme à Paris. Gustave FJourens seul n'était pas de cet avis et fit tous ses efforts pour engager le peuple à profiter d'une occasion qu'il ne retrouverait pas de longtemps, et à porter de gré ou de force le corps au Père-Lachaise.

Enfin on se décida, après une sorte de lutte autour du cercueil, à aller au cimetière de Neuilly.

Rochefort suivit le convoi avec Ulric de Fonvielle dont on déchira alors le fameux paletot.

Rochefort à ce moment, pressé et succombant sous trop d'émotions, s'évanouit. On le transporta chez un épicier de l'avenue. A la vue de cette nouvelle faiblesse, les manifestants se décidèrent enfin à rentrer à Paris en braillant tous les chants révolutionnaires dont la gamme commence à la MoTseillaise pour finir au Ça ira.

Un de leurs poètes avait même composé une bien mauvaise cantate, qui pendant longtemps provoqua, parmi les habitués des marchands de vin, de frénétiques applaudissements. Son refrain était :

Nous étions là cent mille

Étouffant nos sanglots,

Prêts à mourir debout

Devant les chassepots! ^

Ils ne moururent pas, mais, en approchant du rond-point des Champs-Elysées, la route leur fut barrée par deux escadrons de hussards qui, après les sommations légales, les chargèrent vigoureusement. La colonne se dispersa. Dans le trouble qui suivit cette intervention de la force armée, de nombreux manifestants allërentprendre un bain dans les bassins du rond-point, ce qui, vu la saison, dut singulièrement rafraîchir leur enthousiasme révolutionnaire.

. A quatre heures nous sortîmes de l'Ecole-Militaire pour aller avec les dragons de l'Impératrice prendre position sur l'Esplanade des Invalides. Nous y fûmes, peu d'instants après, renforcés par' les deux régiments d'artillerie de la Garde venus de Versailles. Déplus, la division de grenadiers occupait le jardin des Tuileries et une partie des voltigeurs gardait les abords de la Chambre des députés, pendant que le reste de la division était demeuré en réserve à l'Ecole-Mi- ' litaire. Vêts cinq heures, les manifestants, revenant par le pont des Invalides, passèrent devant nos escadrons qui bordaient le quai d'Orsay. Ces citoyens portaient presque tous la fleur d'immortelle à la boutonnière et lançaient à nos hommes impassibles des regards insolents et provocateurs. On sentait que la moindre étincelle pou-

vait mettre le feu aux poudres, et je crois être certain que l'issue de la lutte n'eût pas été douteuse. Il est peut-être regrettable qu'une insurrection n'ait pas éclaté à Paris à ce moment.

L'Empire, à la suite d'une répression rapide et vigoureuse, aurait évité probablement les embarras qui suivirent et la guerre avec rxlllemagne. Il nous aurait assuré pour de longues années encore l'ordr^e et la paix.

Le maréchal Ganrobert commandait à cette époque l'armée de Paris. L'opposition lui a-t-elle assez reproché son fameux 7'a7i! On alla même jusqu'à l'appeler le maréchal Ran de même qu'on disait, dans la Grande-Duchesse ^\q général //o?7m. Etait-il donc si coupable, le brave maréchal, en prononçant ce mot? Non, cent fois non. Il voulait indiquer de quelle façon énergique il comptait agir, si les manifestants, passant de la parole aux actes, venaient en tuant un de ses soldats à lui fournir aussi un cadavre. (( J'attends mon cadavre, disait-il à ses officiers, et alors en avant les chassepots, et ran! »

En mars 1871, lors de la manifestation de la rue de la Paix, on vit les communards mettre moins de formes dans leur manière d'agir et tirer sans hésiter sur des gens désarmés. Que diraientils à l'heure présente, les amnistiés de cette Com-

mune et leurs élèves et partisans, si on recevait de la même façon les manifestations qu'ils improvisent et renouvellent à tout propos avec déploiement de drapeaux rouges au Père-Lachaise et ailleurs ?

J'ai souvent entendu soutenir que si, en janvier 1870, l'Empereur et son gouvernement avaient agi avec prudence et modération, quelques-uns disaient avec faiblesse, l'esprit des troupes en était la cause. Ceci est tout à fait inexact, et j'en veux pour preuve la visite inopinée que l'Empereur fit à l'Ecole-Militaire le lendemain de l'enterrement.

Il était près de onze heures du matin, les hommes venaient de manger la soupe et se livraient dans les chambres à leurs travaux habituels. Tout à coup et avec la rapidité de l'éclair, la nouvelle se répandit que l'Empereur était dans le quartier. Il avait laissé sa voiture à la grille de la cavalerie, et, en bourgeois, suivi d'un seul aide de camp, il se dirigeait à pas lents vers la cour d'honneur oii se formait, pour aller aux Tuileries, la garde montante.

L'Ecole-Militaire, depuis la veille, était littéralement bondée de troupes. Les cuirassiers de la Garde et l'artillerie avaient établi leurs bivouacs dans toutes les cours, et les grenadiers venus de

Rueil et de Courbevoie campaient jusque dans les corridors.

En un instant l'Empereur fut entouré par les soldats des différentes armes qui accouraient de tous côtés.

Les gardes d'écurie, dans leur tenue peu élégante, étaient mêlés à ceux qui, descendus en courant, achevaient de passer leur veste; les cuisiniers mêmes quittaient leurs fourneaux. Tout ce monde se bousculait, agitait calottes et bonnets de police et poussait sans s'arrêter des cris de : « Vive l'Empereur ! » comme certainement Napoléon III en avait rarement entendu. Dans la cour d'honneur, la garde montante s'était rapidement formée et, lorsque l'Empereur parut, elle présenta les armes et la musique joua Vair de la reine Hortense. A ce moment les cris redoublèrent et l'Empereur fut tellement entouré et pressé, que les officiers du maréchal commandant la Garde, logé à FEcole-Militaire, et qui venait d'accourir, durent user de toute leur autorité pour permettre à l'Empereur d'avancer. Je le vis ce jour-là de bien près et pendant assez longtemps, car il mit près d'une demi-heure pour traverser les cours et gagner la porte de l'arLillerie, oii son coupé était venu l'attendre. Son visage respirait le contentement le plus parfait, et on y lisait le bonheur

de recevoir ces marques d'un dévouement qu'il était en droit de croire sincère et, en tout cas, bien spontané. Ce tourbillon de soldats de toutes armes, et dans les tenues les plus diverses, s'engouffra à sa suite sous la voûte, lit irruption sur la chaussée et entoura sa voiture. Au moment 011 l'Empereur se disposait à y monter, un grenadier d'une taille gigantesque, chevronné , la poitrine couverte de médailles, et que je vois encore, ouvrit la portière et s'écria d'une voix de stentor en agitant son bonnet de police : « Oui, S. D. Vive l'Empereur et quand même! — Bien, mon ami, » répondit l'Empereur en souriant avec l'air de bonté qui lui était naturel.

La voiture partit au grand trot, saluée des mêmes cris frénétiques qui n'avaient cessé de retentir pendant toute cette visite. Nous demanderons maintenant à ceux qui doutaient de l'esprit des troupes, si on pouvait compter sur des soldats animés de sentiments pareils.

Deux de mes parents, officiers dans des régiments en garnison à Paris, à cette époque, m'ont raconté que l'Empereur et l'Impératrice avaient été reçus de la même façon aux casernes Napoléon et du Prince-Eugène occupées par des régiments de la ligne.

Le 22 janvier, Rochefort, après une autorisa-

tion de poursuites votée par la Chambre, avait été condamné ainsi que Paschal Grousset à six mois de prison et 3 000 francs d'amende. M. Emile OUivier, garde des sceaux et président du conseil, réclamait l'exécution du jugement, et la Chambre, le 7 février, adopta par 191 voix contre 45 Tordre du jour proposé par le ministre.

Le député de Belleville sortit du palais législatif sans être inquiété, mais il fut arrêté, SI , rue de Flandre, à huit heures du soir, au moment où il allait entrer à la salle de la Marseillaise pour faire avec Flourens une conférence au profit d'un détenu pohtique.

A la suite de cette arrestation, Flourens chercha dès le soir même à organiser la résistance et de nombreuses barricades furent construites à Belleville. La police, secondée par la garde de Paris, eut promptement raison de ces tentatives qui se renouvelèrent cependant les jours suivants.

Le 8 février à onze. heures du soir, le régiment des lanciers de la Garde monta à cheval par alerte et sortit de FEcole-Militaire. Arrivé place de la Concorde on fit former les pelotons et charger les armes. Le régiment se rendit alors place Vendôme . Les escadrons s'établirent en carré autour de la colonne où, après avoir mis pied à terre, ils restèrent jusqu'au matin, prêts à tout événement.

Pendant ce temps l'émeute grondait dans les quartiers excentriques, mais grâce aux mesures prises elle ne se propagea pas.

La nuit était froide, et je me rappelle que les prolonges du train delà Garde nous apportèrent du bois avec lequel on fit de nombreux feux de bivouac.

Minière, Delescluze et Flourens, dont il a été question dans ce récit, finirent tragiquement à la Commune. Millière fut passé par les armes au Panthéon, Delescluze périt sur une barricade; quant à Flourens, il eut la tête fendue par le sabre du capitaine de gendarmerie Desmaret dans un des premiers engagements des communards avec l'armée de Versailles. Il mourut sur le coup. La troisième république a fait de son frère notre ministre des affaires étrangères en 1886.

Au mois d'avril la Cour allait à Saint-Cloud. Mon escadron y fut détaché pour faire le service auprès de l'Empereur. Nous étions casernes au bas de la rampe qui mène au château.

Lorsque par hasard je restais le soir au quartier, je me souviens du plaisir que j'éprouvais à me mettre à la fenêtre de ma chambre. J'apercevais les beaux arbres touffus du parc, le ciel rempli d'étoiles, et lorsque, par une belle soirée, le son des cors de la Vénerie de l'Empereur, se

répondant dans les bois, venait à frapper mon oreille, je ressentais un charme indéfinissable. Je me croyais à cent lieues de la grande ville et ma pensée, s'égarant dans le rêve, abandonnait pour un instant les préoccupations nées des derniers événements politiques.

Les fanfares de chasse étaient-elles gaies, c'était l'Empire brillant, respecté et fort; devenaient-elles graves, elles semblaient sonner le glas funèbre et dire à la France : « Tu as été trop heureuse, tu es montée trop haut, il faut mourir. »

Tous les jours un sous-officier de l'escadron se rendait en grande tenue à quatre heures dans la cour du château pour chercher le mot qui se donnait avec une certaine solennité. Un adjudant des palais impériaux arrivait et ordonnait aux chefs des différents postes et au maréchal des logis de cavalerie de former le cercle. Des hommes de garde, placés également à douze ou quinze pas, faisaient face à l'extérieur et, au moment où le tambour battait, ils présentaient les armes.

L'adjudant donnait alors le mot à voix basse au sous-officier placé à sa droite, lequel le répétait à son voisin et successivement jusqu'à ce qu'il fût revenu à l'adjudant.

d;38 SOUVENIRS IN^TIMES D'UN LANCIER

Un jour, allant chercher le mot, je m'approchai de la balustrade en pierre bordant la terrasse d'où l'on embrassait le superbe panorama formé par la Seine, Sèvres, Meudon, le bois de Boulogne et Paris à l'horizon. Malgré moi ma pensée se reportait au temps où Henri III avait à cette même place montré le poing à Paris révolté, Paris dont le poignard de Jacques Clément devait à tout jamais lui interdire l'entrée.

« Paris chef du royaume, s'était écrié le dernier Valois, mais chef trop gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir, ainsi que toute la France de la frénésie que tu lui communiques ! Encore quelques jours et on ne verra ni tes maisons ni tes murailles, mais seulement le lieu où, tu auras esté. »

En mai 1870, Napoléon III n'assiégeait pas sa capitale, mais si la révolte n'avait pas éclaté sérieusement dans les rues, on peut affirmer qu'elle était dans l'esprit des Parisiens.

Le 8 mai, les chevaux sellés et paquetés, nous attendions le résultat du plébiscite. Si Paris n'était plus à l'Empereur, la France avait encore foi en lui.

Les résultats de cette consultation, selon nous bien inopportune, furent écrasants pour l'opposition.

7 336 434 oui contre 1 560 709 non, après dixhuit ans d'un régime qu'on prétendait fini, telle avait été la réponse du pays.

« Le 20 mai, dit M. J. Claretie dans son histoire delà Révolution de 1870-74, dans la grande salle des Etats au palais du Louvre, l'Empereur recevait la députation du Corps législatif qui venait lui remettre la déclaration officielle du recensement des votes du 8 mai.

« La députation avait à sa tête M. Schneider, président de la Chambre.

« Dans cette belle salle oii l'or et la couleur éclatent sous les peintures de MuUer, les sénateurs, les députés, les conseillers d'Etat en costumes dorés des grands jours, se montraient dans son habit de cérémonie M. Emile Ollivier, le héros de la journée plébiscitaire.

(( L'assemblée entière était debout, tête nue, lorsque l'Empereur s'assit entre l'Impératrice et son fils, et le grand maître des cérémonies prononça pour la dernière fois les paroles sacramentelles que ne doit peut-être plus entendre la salle des Etats : « Messieurs, asseyez-vous. »

« M. Schneider alors, d'une voix grave, fit connaître à Napoléon III que la France remettait à sa dynastie une force et une autorité nouvelles, et l'Empereur répondait :

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