CHAPITRE IV
Arrivée à Paris du sultan Abdul-Aziz. — La distribution des récompenses aux exposants et la revue aux Champs-Elysées.
— L'empereur d'Autriche à Paris. — Le banquet du 15 août dans la Garde. — Les manœuvres à la Solle, près Fontainebleau. — Le maréchal Bazaine est nommé au commandement de la Garde. — L'Empire libéral et le ministère Ollivier. — L'affaire Victor Noir (janvier 1870). — Les réunions publiques et la colonne Vendôme. — Le colonel Dupressoir des cuirassiers de la Garde à l'enterrement de Victor Noir. — Le maréchal Canrobert. — Une visite de Napoléon III àrÉcole- Militaire le lendemain de l'enterrement de Victor Noir. — Arrestation de Rochefort. — Mon escadron à Saint-Cloud.
— Le plébiscite. — La déclaration de guerre (19 juillet 1870).
— L'Empereur n'était pas forcé de faire la guerre dans un intérêt dynastique. — Sa lettre au général d'Autemarre.
Le 30 juin, le sultan Abdul-Aziz arrivait à Paris accompagné de son fils et de ses deux neveux. Il fut reçu aux Tuileries avec le même cérémonial que le czar et le roi de Prusse, et fut logé à l'Elysée.
Le l^*" juillet, à deux heures de l'après-midi, l'Empereur avec l'Impératrice sortirent des Tuileries, et le sultan, du palais del'Elysée, chacun dans une superbe voiture, traînée par huit chevaux tenus en main par des piqueurs, et se rencontrèrent au palais de l'Industrie pour la distribution des récompenses aux exposants. Pour cette cérémonie, dont la pompe dépassait tout ce qu'on pouvait imaginer, quatre escadrons de notre régiment escortaient, avec les cent-gardes, les voitures des deux souverains. Mon escadron suivait l'Empereur, et jamais je n'oublierai l'aspect que présentait ce jour-là la place de la Concorde.
La revue en l'honneur du sultan eut lieu aux Champs-Elysées.
Pour le défilé, l'Empereur et le Chef des croyants se placèrent devant la grande porte du Palais de l'Industrie, et les troupes descendirent en colonne les Champs-Elysées, pour passer devant Napoléon III et Abdul-Aziz. Les garnisons de Paris et de Versailles assistèrent seules à cette revue. La garde nationale, dont la tenue avait été assez médiocre le jour de la distribution des récompenses, — elle formait la haie dans une partie des Champs-Élysée, — ne fut pas conviée à la revue du sultan.
Au mois d'octobre, nous quittions Paris pour
aller tenir garnison à Melun, et les dragons de l'Impératrice à Fontainebleau. Le ministre de la guerre, le maréchal Niel, pensa à cette époque à rajeunir les cadres, et il rendit un décret qui nous fit recevoir en arrivant dans notre garnison une classe de conscrits. Cette mesure fut mal accueillie dans la Garde. Elle était, en effet, contraire à l'institution de ce corps d'élite. Cependant, beaucoup de nos hommes étaient fatigués par leurs longs services, leurs campagnes et leurs blessures. La venue de jeunes gens choisis avec soin dans le contingent ne pouvait manquer, selon nous, d'infuser un nouveau sang à une troupe un peu épuisée. Napoléon I" en agissait de même lorsqu'il créait les vélites de la Garde.
Dans les premiers jours d'octobre, l'empereur d'Autriche vint à son tour rendre visite à Napoléon III, et on renouvela, à cette occasion, à Longchamp, la grande revue du 6 juin. Notre régiment vint à Paris pour cette revue, ainsi que tous les régiments de la Garde. Je me souviens qu'en arrivant à notre hauteur, François-Joseph arrêta un instant son cheval et, se tournant vers l'Empereur, sembla lui demander quelques explications sur notre uniforme, dont la couleur blanche l'avait sans doute frappé.
La mort de l'infortuné empereur Maximilien,
qui fut connue de Napoléon III le l*^"" juillet, au moment où il allait se rendre au palais de l'Industrie, s'opposa à ce que le passage de François- Joseph fût marqué par des bals et des réjouissances. Les réceptions et les chasses eurent un caractère tout intime.
En parlant de mon régiment, j'ai omis de rappeler le banquet qui, tous les ans au 15 août, réunissait dans la cour du quartier tous les hommes et leurs chefs. Des tables étaient dressées, et le buste de l'Empereur entouré de drapeaux et de feuillages était placé au centre. Le colonel et le corps d'officiers en grande tenue venaient assister à cette fête. Au dessert, le chef de corps levait son verre et portait la santé de Leurs Majestés; la musique jouait l'air de la. Reine Hortense et tous debout nous poussions le cri de : (( Vive l'Empereur! » auquel s'ajoutaient les noms de l'Impératrice et du petit Prince.
La brigade se rendait assez souvent, avant l'inspection générale, au terrain de la Solle, près de Fontainebleau. Ces manœuvres consistaient à faire ce qu'on appelait alors la petite guerre.
Nous partions de Melun en tenue de route, munis de cartouches à blanc.
On suivait religieusement la grande route en colonne par quatre, sans détacher de flanqueurs,
sans envoyer ni reconnaissances, ni "pointes d officiers (chose tout à fait inconnue à cette époque). On se contentait de faire précéder notre peloton de sapeurs^qui marchait devant les trompettes, par une avant-garde composée de quatre hommes et un brigadier; les deux hommes de pointe ayant la lance croisée. L'arrière-garde se composait également de quatre hommes et un brigadier, mais alors les deux cavaliers d'extrême arrière-garde faisaient en arrière à droite lance.
Voilà comment on marchait à l'ennemi en l'an de grâce 1867. Du reste, pendant tout le temps que j'ai été sous-officier, c'est-à-dire pendant quatre ans, je ne me souviens pas d'avoir placé une seule fois une vedette ni fait de service en campagne. On se bornait à aller pis tôle ter contre les dragons de l'Impératrice sur le terrain de la Solle et ensuite on les chargeait en ligne ou en colonne, suivant le cas. Le général Lepic, qui commandait notre brigade, présidait à ces ^'eux guerriers et en était l'arbitre. Lorsque la ma-
1. Nous avions un peloton de douze sapeurs qui fut supprimé en 1868. Ils avaient de longues barbes et étaient choisis parmi les meilleurs soldats du régiment. Ils portaient une hache en sautoir. A la formation, leur brigadier était un superbe nègre dont le visage noir tranchait sur l'habit blanc. Il a pris son congé en 18o9, après la guerre d'Italie.
nœavre était terminée les officiers et les sousofficiers des deux régiments se groupaient autour de tables dressées pour les premiers par le service du mess^ pour les seconds par les cantinières, qui portaient ce jour-là leur élégant costume, et on lunchait gaîment avant de regagner la garnison. Si tous ces exercices militaires n'étaient pas très sérieux, ces réunions entretenaient l'esprit de corps et la confraternité entre les régiments et en tous les cas elles conservaient cette vieille gaîté qui malheureusement tend à disparaître de l'armée française.
En octobre 1869 nous revenions tenir garnison à Paris, sans penser que c'était pour la dernière fois.
Le maréchal Regnaud de Saint-Jean-d'Angély venait de mourir. L'Empereur nomma pour le remplacer le maréchal Bazaine. Comment le spectre de Queretaro ne s'est-il pas dressé devant Napoléon III au moment ori il signa le décret qui appelait au commandement de sa Garde celui qu'on nommait déjà l'homme du Mexique avant qu'on l'appelât l'homme de Metz!
Mais, hélas ! nous touchons aux grandes catastrophes. L'Empereur de 1869 n'est plus l'Empereur de 1852. L'âge et la maladie surtout lui ont enlevé l'énergie nécessaire et il n'a gardé que sa
bonté et sa générosité qui sont ses qualités maîtresses.
Napoléon III avait écrit de sa prison de Ham : (( Marchez à la tête des idées de votre temps, elles vous soutiennent. Marchez à leur suite^ elles vous entraînent. Marchez contre elles, elles vous re7iversent. »
Cet axiome avait servi de règle de conduite à son gouvernement, aussi ses adversaires no l'eussentils jamais renversé sans le concours de l'étranger.
Acclamé par le suffrage des masses, ayant conservé leur entière confiance, comme le plébiscite de 1870 devait bientôt le prouver, Napoléon III, dans sa générosité, ne se crut pas tenu seulement d'exécuter leurs désirs, mais encore de les devancer. Il abandonna donc, au désespoir de ses amis véritables, le régime autoritaire et il fit appeler M. Emile Ollivier, l'ancien orateur de V opposition des Cinq.
Un soir, le futur président du conseil se glissait, guidé par M. Pietri, auprès de l'Empereur, alors à Gompiègne, et, le 28 décembre 1869, les ministres remettaient leur démission.
Le 2 janvier 1870, date à jamais funeste pour notre pays, l'Empire libéral était inauguré.
Le nouveau ministère se trouvait ainsi composé :
M. Emile Ollivier, ministre de la justice, président du conseil. Le comte Napoléon Daru succédait à M. de la Tour d'Auvergne aux affaires étrangères. M. Chevandier de Yaldrôme était nommé ministre de l'intérieur en remplacement de M. Forcade de la Roquette. M. Buffet prenait la place de M. Magne aux finances. M. Segris remplaçait M. Bourbeau à l'instruction publique. Les autres ministres étaient :1e maréchal Le Bœuf à la guerre, l'amiral Rigault de Genouilly à la marine, M. de Talhouët aux travaux publics etleministère des beaux-arts était créé pour M.Maurice Richard.
Le ministère avait à peine eu le temps de lire sa déclaration aux Chambres, que le 10 janvier, vers quatre heures de l'après-midi, une terrible nouvelle courait dans Paris. Elle se traduisait par ces mots : « Le prince Pierre Bonaparte vient d'assassiner Victor Noir. » Cette phrase était prononcée avec un certain plaisir pour les uns, avec un étonnement mêlé de tristesse pour les autres. En effet, pour les révolutionnaires de toute nuance et pour les gens de l'opposition appartenant aux anciens partis monarchiques, ce tragique événement devait, dans leur pensée, déconsidérer la famille impériale et hâter la chute d'un régime qui n'avait que trop duré au gré de leurs appétits.
Avant d'aller plus loin, il est nécessaire d'exposer aussi succinctement que possible ce qui avait amené le prince à faire un si terrible usage du revolver que, depuis un long- séjour en Amérique, il portait toujours sur lui.
A la suite d'un article publié par le prince Pierre dans un journal, r Avenir de ta Corse, article dans lequel il ne prodiguait pas des douceurs aux républicains de ce pays, M. Louis Thomasi, bâtonnier de l'ordre des avocats, avait répliqué au prince, lui rappelant qu'en mars 4848 il n'était pas de cet avis lorsqu'il avait sollicité les suffrages de ces mêmes républicains. Cette polémique avait été soulignée dans la Marseillaise, le journal fondé depuis peu à Paris par Henri Rochefort, et le prince, heureux de prendre à partie Tinsulteur quotidien de l'Empereur et de l'Impératrice, lui adressa un cartel qui était, il faut le reconnaître, d'une forme assez inusitée : (( Si par hasard, écrivait-il, vous consentez à tirer les verrous protecteurs qui rendent votre honorable personne deux fois inviolable, vous ne me trouverez ni dans un palais ni dans un château. J'habite tout bonnement, 59, rue d'AuteuiJ, et je vous promets que, si vous vous présentez, on ne vous dira pas que je suis sorti. »
Le lundi 10 janvier, Rochefort envoya deux
témoins au prince. C'étaient Millière, gérant, et Arthur Arnould, rédacteur de la Marseillaise,
A peine étaient-ils arrivés devant le logis du prince qu'ils en virent sortir un homme pâle qui criait : « N'entrez pas, on assassine ici! « Cet homme était M. Ulric de Fonvielle.
Pour comprendre ce qui s'était passé, il faut savoir que M. Paschal Grousset, Corse d'origine, correspondant de la la Revanche de Bastia et avide de saisir l'occasion d'attirer l'attention sur son nom, avait prié deux de ses amis, M. Ulric de Fonvielle et Louis Salmon, dit Yictor Noir, d'aller demander au prince rétractation de l'article paru dans V Avenir de la Corse ou réparation par les armes. Yoilà comment ces deux témoins se trouvaient précéder ceux de Rochefort.
Le prince, s'adressant à MM. de Fonvielle et Noir, leur dit :
— Vous venez de la part de Rochefort?
— Non, nous venons de la part de M. Paschal Groussel. ^
— J'ai provoqué M. Rochefort, dit le prince, parce qu'il est le porte-drapeau de la crapule. Quant à M. Grousset, je n'ai rien à lui répondre. Est-ce que vous êtes solidaires de ces charognes?
A ce mot, d'après le récit du prince, Victor Noir lui aurait donné un soufflet; mais, d'après
M. de Fonvielle, Noir aurait seulement répondu : « Nous sommes solidaires de nos amis », et, ces paroles à peine prononcées, le prince l'aurait souffleté et lui aurait déchargé en même temps son revolver à bout portant et en pleine poitrine. Noir chancela, recula jusqu'à la porte et descendit péniblement l'escalier au bas duquel il expira.
Pendant ce temps, Ulric de Fonvielle, qui avait sorti un revolver de sa poche, essuyait, sans être blessé, le feu du prince, et, blotti derrière un canapé, essayait de faire marcher la batterie de son pistolet. Voyant qu'il n'y parvenait pas, il gagna la porte et s'enfuit en criant : « A l'assassin ! »
« Au moment où je sortais, raconte-t-il, un second coup de feu partit et traversa mon paletot. »
Ce paletot! on ne le croirait jamais, les manifestants devaient deux jours après s'en disputer les morceaux comme une relique.
L'Empereur apprit la mort de Victor Noir en revenant de Saint-Gloud.
Il donna l'ordre de faire arrêter immédiatement le prince, qui fut écroué à la Conciergerie le soir même.
On voit qu'au lieu d'être un assassin, le prince Pierre avait manqué d'être assassiné. Que penser en eff'et de cette procession de témoins qui vont
pour régler une affaire d'honneur avec des revolvers dans leurs poches, et qui, sur un mot un peu vif, il faut en convenir, soufflettent chez lui rhomme qui les reçoit?
Le prince comparut le 21 mars devant la haute cour réunie à Tours et présidée par M. Glandaz. Son innocence y fut proclamée, mais il dut payer 25 000 francs de dommages et intérêts à la famille de Salmon, dit Victor Noir.
Ce verdict du haut jury servit de thème pendant longtemps à toutes les diatribes de l'opposition. En somme, il n'y avait eu qu'un témoin du drame : M. de Fonvielle, et certainement le vieil axiome : Testis unus, testis niillus ^ ne fut pas étranger à l'acquittement du prince.
Selon nous le prince s'est trouvé dans le cas de légitime défense et autorisé à repousser la force par force.
C'était une chose si inespérée après dix-huit ans de calme, que ce classique cadavre apparaissant, inopinément, et l'occasion de le promener dans Paris en criant : « Vengeance I » était si belle que les révolutionnaires ne se sentaient pas de joie. Leurs journaux contenaient de véritables appels aux armes, et les réunions pu-