Souvenirs intimes de Henri Heine
Si l'amout' est divin, partager son bonheur, L'éir, pour la table même, sent avec sa bien-aimie, ses envec sa domestique et sa bête.
Rien de réellement bon sans être p c'est qu'on n'x peut être heureux sai goïsme, c'est l'ennui. L'homme de c le besoin de partager son plaisir, i fanls et ses amis, ou, à défaut d'eux^ On ne s'amuse dans le monde qu'en quoi les vieillards n'aiment plus le monde. Si pendant quinje a je me suis amusé dans la société de Henri et de Maihilde Heine, c'est que probablement, sûrement même, je les aï amusés, à mon tour. Si donc le lecteur veut que je l'amuse par les récits de la vie intime de ce couple original, dont les amours sont devenues historiques, il faut qu'en les contant je m'amuse moi-même, et cela ne peut se faire sans mon Moi, sans que je parle autant de moi qiie d'eux, à condition toutefois que je ne ressemble pas à certains roitelets biographes, qui chantent leur présence, en burinant leur nom inconnu sur le dos marmoréen de leurs grands amis. Le Moi est haïssable, a-t-on dit. Oui, le Moi faux, le Moi creux, le Moi in-
sincère, le Moi phraseur qui veut paraître ce qu'il n'est pas, et qui, tiy arrivant pas, parle pendant des heures sans rien dire; mats le Moi sincère, le Moi qui pense et qui dit tout ce qu'il pense, le Moi qui crée de soi, tout en butinant sur les autres, le Moi de Montaigne et de Jean-Jacques Rousseau, ce Moi-/à est loin d'être haissabte! L'araignée qui conterait comment elle tisse son Jil, serait aussi aimable que l'abeille contant l'histoire des Jleurs où elle a pris son miel.
Mais je suis bien bon. Ce n'est, certes, pas pour le lecteur que j'ai écrit ces souvenirs, dont les traits principaux sont écrits depuis longtemps. Peu m'importe son opinion sur mon Moi ! La vieillesse a cela de bon que, à la veille de paraître devant Dieu, devant lequel on ne peut mentir, l'opinion des hommes lui devient indifférente. Tout n'est rien dans la vie. L'homme le plus grand n'est qu'un brin d'herbe dans un vaste pré, qui tombe sous la faux du temps et qui disparait. La gloire est encore moins que rien. Tous les grands morts, eussent-ils le pouvoir d'écouter tout le bien que l'on dit d'eux, pas un d'eux ne se dérangerait une minute pour voir et pour entendrel Dieu seul est quelque chose; car, s'il est, c'est l'éternitél et c'est la vie! Tout le reste est la mort, tout ce qui est sur la terre est mourant!
Henri Heine, vers la fin de sa vie, un peu poussé par moi, a fini par être de cet avis. Le monde et les hommes se retiraient de lui, morceau par morceau. La terre et ses plaisirs, qui si longtemps était son seul ciel, son seul paradis, se soustrayait à son pouvoir, jour par jour. Il ne lut restait que Dieu et l'Éternité. Mais comme il est mort avec toute sa raison, il n'a vu, reconnu et glorifié que le Dieu^e la Raison. Cest le vrai. Il n'y en a point d'autre! C'est pourquoi j'écris ces souvenirs. Ce qui y descend vers la terre est pour les hommes, mais ce qui y remonte vers le ciel est pour Dieu!
Al El AN PRE WEILL,
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Faut-il dire la vérité sur ses amis morts en contant leur vie, vérité qu'ils n'auraient peut-être pas aimée s'ils étairat encore vivants? N'est-ce pas violer l'amitié que de dévoiler tes défauts des amis qui ne sont plus là, non seulement pour se défendre, mais pour nous reprocher les nôtres, car quel ^t l'être humain sans défauts, même sans vices! Et puis à quoi sert l'amitié si elle ne pardonne pas les torts d'un ami ou d'une amie? S'il faut être parfait pour avoir un ami, autant y renoncer, la perfection n'a besoin ni d'amitié ni d'amour. Outre qu'elle en trouverait tant qu'elle voudrait, elle se suffit à elle-même. La vertu n'a besoin ni de récompense ni d^ récompenseur. Dès même qu'elle en cherche, elle cesse d'être la vertu.
Cette, question, je me la suis faite depub plus de vingt ans. Chaque fois qu'on me demandait le récit véridique de la vie intime de Henri Heine et de Mathilde, sa maîtresse
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d'abord, puis sa femme, vie que seul je connais, parce que seul, j'ai assisté journellement pendant quinze ans à leurs amours et à leurs haines, à leurs joies et à leurs peines, à leurs grandeurs et à leurs petitesses, à leurs bonheurs et à leurs malheurs, enfin à leurs vertus et à leurs vices. J'avais promis à M. Heine de ne jamais rien écrire sur sa vie du vivant de sa femme ; je lui avais encore solennellement promis de dire à la postérité la conduite indigne de sa famille envers lui, certains faits de famille n'étant connus de personne, excepté de moi. A la rigueur, je n'aurais aucun ménagement à garder avec M™' Heine qui, après avoir brouillé son mari avec tous ses amis, après quinze années d'amitié éprouvée, vers la fin de la vie de Heine, nous a brouillés par une indigne calomnie, à laquelle son mari, d'ailleurs, ne croyait pas; brouille que j'ai acceptée avec empressement — j'ai eu tort — parce que ma femme n'a jamais pu sympathiser avec M"" Heine, pas plus qu'une colombe ne sympathise avec une paonne. Mais malgré tout cela, je n'écrirais pas mes Souvenirs de Henri Heine, si d'une part je ne croyais pas mon récit utile, indispensable à la jeunesse poétique et littéraire de tous les pays, et qui est en droit de se demander comment il se fait que l'Allemagne, après de tels hommes, soit devenue une caverne de brigands, un repaire de tartufes politiques qui, au nom de nationalité, confisquent et détiennent par la force brutale, contre la volonté de leurs habitants, la Pologne, le Danemark et l'Alsace- Lorraine? Et si, d'autre part, de mes entreliens philosophiques et religieux pendant quinze années avec Henri Heine, il n^ ressortait de grandes vérités, dans l'œuf encore, mais neuves, inconnues à l'ancien mondej vérités qui, après avoir percé la coque de nos dépouilles mortelles, seront indispensables, j'en ai la ferme conviction, à l'unité religieuse de l'avenir;
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vérités enfin qui creuseront un abime entre l'ancien Judaïsme mourant et mort, que Heine, dans sa Jeunesse^ appelait a un malheur », et le Mosaïsme immortel, dépouillé des miracles bibliques du Pentateuque actuel; Mosaïsme que Heine, vers la fm de sa vie, a glorifié, glorification à laquelle j'ai grandement contribué.
Gomment, en elTel, se fait-il qu'après tant de génies poétiques et lit^raires, l'Allemagne, et après elle toute l'Europe, se trouvent en pleine barbarie? Car il ne faut pas se le dissimuler, jamais les principes du monde barbare du moyen âge n'ont eu un si grand cours que depuis les dernières trente années! L'Europe, en efTet, retourne, au pas de course, vers la barbarie pleine et entière qui consiste uniquement dans le triomphe de la force aux dépens du droit et de la justice absolue. Bismarck, l' Attila du xix^ siècle, d<mt le nom servira de Schibolelh de mépris aux historiens de l'avenir, en est la vivante incarnation. Cette force brutale instituée, non pour la défense, mais pour l'attaque, non pour l'affranchissement, mais pour l'oppression des nations, cet armement national qui fera, qui a déjà fait de toutes les nations une agglomération d'uiilans de différents costumes, se dissoudra dans une guerre d'extermination universelle; guerre dans laquelle ennemis et amis ne se reconnaîtront plus et dont les victimes aussi bien que les bourreaux, les vainqueurs aussi bien que les vaincus, ne trouveront pas une seule voix poétique, ni pour les plaindre, ni pour transmettre leurs noms à la postérité, autrement qu'en des termes de mépris et de malédiction.
D'où vient donc que tant d'hommes d'esprit et même de génie n'ont pas eu d'influence civilisatrice sur les nations d'où ils sont sortis? Car les faits matériels sont toujours les fils des pensées spirituelles. C'est la parole qui est la mère
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du fait, c'est le verbe qui est le père de l'acte. D'où vient que la France n'a jamais été si petite, si mutilée, hélas! que depuis qu'elle a tant de soi-disant grands hommes dans la littérature, dans la politique et dans les arts? D'où vient qse l'Allemagne n'est plus qu'une sale caserne, n'ayant plus ni idéal, ni génie, ni talent, ni poésie, ni musique — car Wagner est à la musique ce que Bismarck est à la civilisation : un fléau l — après avoir produit des poètes comme Goethe et Heine? D'où vient que l'Italie seule a grandi depuis quarante ans et que déjà, ne marchant plus sur les traces de Mazzini, de Gioberti, de Manin et de Cavour, elle dévie, se bismarckise et se barbarise à vue d'œil?
C'est que les peuples ne règlent pas leur vie sur celle de leurs rois et empereurs, mais sur celle de leurs hommes et poètes de génie. Et si les faits et gestes de ces hommes, daus leurs écrits , et surtout dans leur vie publique et privée, ne sont pas conformes à la Justice et à la Vertu, la grande masse, se prévalant de ces exemples, s'affranchit bien vite de tout devoir, de toute vertu, de tout patriotisme, qui est le sacrifice de l'intérêt et de la passion au profit de la nation. Les vertus se tiennent par des liens, semblables aux escaladeurs des hauteurs neigeuses avec leurs guides. Dès que l'un bronche, l'autre roule dans le précipice. La vertu monte de bas en haut, le vice roule de haut en bas. L' insincérité, le lucre, le vice glorifié dans les écrits et dans la vie des guides spirituels de l'humanité, détruisent en peu de temps toutes les vertus, tous les sentiments d'honneur et de sacrifice dans la vie du peuple.
Il est vrai que ces génies, pour donner des coudées franches à leurs vices, maximes et pratiqués, pour se permettre la violation de tous les devoirs sociaux, ont inventé le pro- GRiis FORCÉ ET CONTINU, progrès qui, à les entendre, marche
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tout seul, au-dessus, au-dessous d'eux, n'importe que l'homme soit vertueux ou vicieux, honnête ou malhonnête. Mensonge, fils de l'hypocrisie! Maxime cancéreuse, fille du vice gangrené! L'histoire n'a pas tardé à confondre ce mensonge patricide. Il a suffi d'un Goethe et d'un Heine en Allemagne, d'un Hugo et d'un Musset en France, de tous leurs Épigones, embolteurs de pas, sortis de leurs entrailles, pour ramener, au bout de quarante ans, toute l'Europe en plein moyen âge, au delà même, et pour que les peuples, pratiquant tous les vices , les érigeant en vertus , ne reconnussent plus que le succès matériel et le triomphe de la force brutale, ce succès et ce triomphe fussent-ils le fruit du crime et de l'iniquité, et pour faire de nous, au lieu d'hommes, des pochards, des paillards et des blagueurs.
Si l'expérience des vieux servait aux jeunes, la mornle serait superHue. La jeunesse qui réunirait la sagesse de l'hiver à la vigueur du printemps, éviterait tous les dangers des passions violentes du corps et de l'âme, qui ne lui serviraient que de locomotives sur des rails bien placés et qui lui assureraient toutes les jouissances intellectuelles et matérielles de la vie privée et publique. La morale divine n'est pas autre chose que le verbe céleste de toutes les expériences terrestres de la vie de tous les peuples, expériences qui sont les incarnations historiques des lois de la nature, identiques au Créateur et témoins de sa justice absolue. Les préceptes du Ciel ne sont que des recettes divines pour les félicités de 1 a terre, félicités basées sur le bonheur des uns par les bonheurs et non par les malheurs des autres. Le jeune homme qui craint Dieu, qui se soumet aux lois de raison émanant de lui, répand, à laides mains dans son printemps, toutes les semences de bonheur pour la récolte assurée de son été et le repos de son hiver. Il s'assure un âge mftr, sain et vigou-
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reux, une vieillesse sereine sans infirmités, et conservant son âme dans un état d'équilibre et de pureté, il ne craint pas la mort. Toute existence sent en elle sa survivance, l'honnête homme parce qu'il le veut, et le malhonnête homme, ayant forfait k sa volonté perdue, malgré lui et quoi qu'il en ait !
Or, la patrie n'est qu'un État concret de devoirs, de vertus, de sacrifices faits l'un pour l'autre, surtout des vertus des jeunes, ayant la morale infuse comme une seconde nature et sentant les vérités de la vieille expérience historique. Car l'histoire, n'étant que le tribunal de Dieu, enseigne sur chacune de ses pages que quiconque, individu ou nation, manque à ses devoirs, perd en moins de vingt ans tous ses droits. C'est une loi inexorable de la nature qui, elle, est une émanation de la loi créatrice, qui est Dieu. 11 s'ensuit que sans la morale, qui seule empêche les jeunes de pratiquer tous les vices de la Jeunesse vigoureuse et passionnée — et tout vice est un égoïsme savouré par un fort aux dépens d'un faible, de même que toute vertu est un sacrifice fait par un fort au profit d'un faible — il s'ensuit que sans la . morale, non seulement toute nation disparait comme nation libre et tombe dans l'esclavage au bout de cinquante ans, mais le mot Pairie n'a même plus de sens ni de signification. Une nation qui veut mener une vie d'esclaves n'a pas besoin de patriotisme. Elle fera son devoir forcément par le knout d'un maître, ou par le couteau d'un bourreau communard. Car toute nation mérite son sort. Un peuple d'esclaves qui obéit à un maître, que ce maître s'appelle Attila ou Bismarck, n'a pas de patriotisme et n'a d'autre morale que la force brutale. Mais une nation libre, dont chaque membre fait son devoir pour que son concitoyen puisse jouir de ses droits, ne saurait jamais se passer de la
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morale divine, attendu que l'homme, si fort qu'il soil, ne devient indépendant de l'homme, qu'en suivant volontairement la toi de Dieu, loi conforme à la raison. De là vient que l'athéisme est un crime de lèse-nation, une orgie d'esclaves, finissant en peu d'années en un cataclysme de morts violentes. De là enfin vient que tout homme de génie préchant l'athéisme ou le vice, qui en est la glorification, est un ennemi, un corrupteur du peuple, un traître à la nation, un malfaiteur de l'humanité.
Les écrivains du xvni' siècle, tous déistes convaincus, arrachaient l'ivraie du bon grain et dégageaient l'idée de Dieu de la superstition et de l'incrédulité à la fois. Le polythéisme dogmatique c'est le vice pratiqué, l'athéisme c'est le vice glorifié. On n'est athée qu'en se mettant soimême à la place de Dieu, le remplaçant, pour ainsi dire, non par des lois, mais par l'arbitraire. Les philosophes du XVIII' siècle étaient des Samsons frappant les Philistins avec une mâchoire d'âne. Les écrivains du xix* siècle, au coh- ' traire, sont des Samsons aveugles, ébranlant les colonnes de la société humaine et s'enterrant eux-mêmes sous les
Les temples des idolâtres de Jérusalem, de Babylone, de Ninive, de Thèbes, d'Athènes et de Rome, avec leurs orgies de bacchantes , étaient des habitacles de vertu vis-à-vis des hôtels' et des temples de l'art, des théâtres surtout de nos capitales , vis-à-vis de nos femmes de joie, mariées ou non mariées, dont les joyeux ébats, jusqu'aux moindres détails, sont relatés avec glorification et ostentation dans les journaux les plus lus de Paris. Elles se comptent par centaines de mille, et la gloire sociale qu'on leur jette à la figure a affranchi les honnêtes femmes du joug de la vertu, sur laquelle seule reposent la famille, la
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cité et la patrie. Nos droits de la femme, réclamés et acclamés, ne sont autre chose que le droit à la prostitution ! La femme libre sans vertu, c'est la patrie esclave! Naturellement I Avant d'être devenues des mille et des centaines de mille, elles étaient une, mais posée par le génie sur le Mont-Blanc de la poésie. Telles Afarion Delorme, la Dame aux Camélias, d'autres encore dont l'antiquité n'a pas d'exemple. Telles sont plusieurs héroïnes de Goethe et de Musset. Le vice, hélas I pullule comme la sauterelle. Un seul pou toléré engendre des milliers de vibrions vermineux. La fornication tolérée est partout la préface de la barbarie. La persécution des juifs n'en est qu'un symptôme maladif. Ce sont des faibles sans défense. La barbarie (|ui commence toujours sur eux s'achève toujours sur d'autres et finit par se dévorer soi-même, comme une torche dans son propre incendie.
Henri Heine fut un de ces criminels involontaires, d'autant plus coupable qu'il n'était pas sincère. Au fond du cœur, il a toujours été déiste et aristocrate, mais il était passionné et ne croyait pas que le vice d'un individu, fùt-il homme de génie, exerçât une influence immédiate sur la marche de l'humanité. Ne pouvant s'abandonner à ses passions au nom de Jéhovah, encore moins au nom de Jésus, auquel il né croyait pas, il s'est créé un masque tantôt d'athée, tantôt de Grec olympien, pour mettre ses pratiques au niveau de
11 procédait de Goethe, tandis que son adversaire, Louis Boerne, était le fils intellectuel de Schiller. Il a toujours été juif dans l'ame; mais comme le judaïsme, qu'il soit de Moïse, d'Ësra ou du T«lroud, condamne tout vice et exige des vertus presque surhumaines, excluant tous les plaisirs matériels, en dehors de l'amour légitime et de la nourriture
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indispensable pour soutenir la vie, Il s'est dit Grée, fils d'Alcibiade et d'Aristophane, pour se permettre tous les vices de Jupiter et de Mercure. Hugo est plus sincère. 11 ne croit pas à la vertu. Au lieu de mêler un grain de vice à In vertu, ce qui est conforme à la loi de la nature, car il n'y a pas d'èlre créé, ni spirituel ni matériel, égal dans toules ses parties, il met un grain de vertu dans le vice le plus criminel, le dissout et l'absout. C'est à son immense génie fourvoyé que la France, littéraire d'abord, puis politique et sociale, doit sa corruption et sa décadence. Les autres, depuis quarante ans, ne sont que ses fils scrofuleux de naissance (1).
Heine disait de Hugo : Ce n'est pas un grand homme, c'est un homme énorme ! Certes, Hugo n'est pas un grand homme par sa vie de vice et d'avarice, mais c'est le plus grand génie du xix= siècle, et quand il quitte les faux sentiers conduisant à l'abinie du vice, qu'il transforme en vertu, (ce que Dieu lui-même ne pourrait pas faire) ; quand avec l'âge il s'affranchU des passions de la chair, il vaut, à lui seul, toute une armée. Il a renversé l'Empirel mais c'est lui aussi qui en est le père spirituel. Jamais Napoléon III n'eût existé sans Hernani et Ruy Blas, dont il fut l'incarnation vivante avec leurs rodomontades poétiques, leurs vices sociaux et leur lâcheté morale. Heine donc, malgré son grand génie poétique, malgré son esprit acéré et brillant, n'a pas exercé une influence salutaire sur son pays. Comme Hugo, il fut un grand révolutionnaire pour sa langue, dont il a haché menu les gros lingots n'ayant pas cours, pour en faire de petites médailles d'or et d'argent. C'est un prosateur à
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nul autre pareil. Il a aussi révolutionné la poésie lyrique, autant par le style que par la hardiesse des images, lout en parlant la langue du peuple panachée de boutades juives ; mais il n'a point exercé une influence morale et directe ni sur les grands ni sur les petits esprits. Les premiers, il les a exaspérés par son insincérité dans les principes, et les derniers, par sa négation voulue de toute religion, qu'il raillait au nom d'un athéisme à la fois artistique et sceptique, ne fût-ce que pour ne pas paraître juif, ce dont Boerne était fier. Et quand, faisant amende honorable, vers la (In de sa vie, il est retourné vers le Dieu de Moïse, en reconnaissant ses erreurs, il était trop tard, le peuple ayant attribué ce retour à sa maladie et aux faiblesses intellectuelles d'un corps endolori et décrépit.
La fatalité était bien pour quelque chose dans cette vie si tourmentée, mais la fatalité n'existe qik pour les caractères faibles. Les forts la prennent corps à corps et l'étranglent. La vérité est que Heine se croyait encore plus grand qu'il n'était. Qui de nous ne se croit plus important qu'il n'est 1 Avec tous les poètes glorifiés de son époque, il croyait que le privilège divin du génie et de l'esprit était un passe-partout pour toutes les passions de la chair, un coupefil pour tous les règlements de conservation sociale, raillant la vertu et les lois comme faites pour l'impuissance et la médiocrité ; oubliant qu'au contraire, génie et esprit obligent, qu'il faut payer ces privilèges par les plus haulsexemples de dévouement et de devoir, et qu'en cela seulement consiste la vraie gloire, parce que, seule, elle est le fruit de la liberté, de la volonté de l'homme et non de la naissance et de la fatalité. Il se croyait — il me le disait un jour — un dieu sur la terre, au moins un demi-dieu, se permettant tous les écarts de la vie philistine. Il ne croyait d'abord pas à la
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justice de Jéhovah sur celle terre, malgré son admiration pour Moïse, Ce ne fut (ju'aprës cinq longues années de soufiraoce qu'il finit par convenir qu'il n'était pas un dieu, les dieux, me disait-il, n'ayant jamais eu, à sa connaissance, besoin de prendre des lavements I « Il se pourrait bien, ajouta-t-il, que Jéhovah, ne fût-ce que pour faire plaisir à son inventeur Moïse, vengeât l'orgueil de ses marionnettes humaines sur terre, dont il tient les fiis, et avec lesquelles il joue ses comédies et ses drames pour charmer les ennuis de ses anges. J'ai été, poursuivit-il, un mauvais comédien. Je n'ai, certes, pas donné la mesure de mes forces. J'ai pris le monde pour un bal masqué et m'y suis promené avec un faux nez, pour dire des vérités aux dominos de toute couleur.
— Et pour comble de malheur, lui répondis-je, vous vous y êtes marie avec un de ces dominos I
— Ah, me dit-il, s? j'avais eu une femme comme la vôtre!
— Mais, l'interrompis-je, on a toujours la femme que l'on mérite. Vous avez cherché la beauté, vous l'avez. Moi, j'ai cherché la raison et l'ai trouvée.
— Allons donc, s'écria-Hl, en se mettant péniblement sur son séant. Est-ce qu'on est libre de choisir sa femme? Pas plus que de choisir sa naissance et sa religion! L'homme n'a qu'une seule liberté, celle de mourir! C'est tout ce que Dieu lui a laissé I
— Mais vous êtes bien libre de changer de religion et même de Patrie 1
— On ne change pas de religion. On en quitte une qu'on n'a plus pour une autre qu'on n'aura jamais. Je suis baptisé, mais je ne suis ^as converti. D'ailleurs, c'est dans toutes la même chose. Les unes rouent leurs clients de haut en bas et les autres de bas en haut. Et, quant aux femmes, eslr<^e que l'homme sait quelle femme il aimera demain ? Le grand
THODUCTrON
Moïse n'a-t-il pas fait la folie d'épouser une jeune Kouschite à l'âge de quatre-vingt-dix ans! Sa sœur Miriam ne le lui a jamais pardonné, pas plus que ma sœur ne m'a pardonné mon mariage avec Mathilde, et je n'avais que quarante ans. — Certes, lui dis-je, l'homme est esclave des circonstances. Cela vient de la loi de la solidarité. Et si je ne suis pas un des premiers ténors de l'Europe pour lequel ia nature m'avait créé, c'est grâce à la barbarie des hommes passés et présents qui vivent dans la malpropreté, et c'est grâce à l'ignorance de nos médecins et à leur pouvoir discrétionnaire sur les malades — ce qui est une infamie. — Pour chaque dose de poison qu'ils administrent, Il devrait ialloir le consentement de trois médecins 1 Mais je ne suis pas de l'avis de Laroche fou eau Id disant « que l'homme ne peut disposer de ses passions, pas plus que de la durée de sa vie ». On peut, non seulement vaincre ses passions, mais encore prolonger, par l'hygiène et la sobriété, la durée de la vie. Aussi, votre maladie n'a rien à faire avec la fatalité. Elle est le résultat de vos passions non refrénées, tranchons le mot, de vos débauches voulues. Encore que votre mariage, libre ou non, eût dû vous préserver de beaucoup de maux, si vous aviez été fidèle à votre femme. Elle, malgré toutes les tentations, malgré votre inconstance, vous est restée fidèle. Et c'est un point capital. Et c'est pourquoi vous l'aimez, malgré ses nombreux défauts. On plie le genou devant la beauté, maison courbe la tête devant la vertu (1)! — Toujours la même rengaine, répondit-il. Si je n'ai pas eu assez de raison pour vaincre ma passion, c'est que ma passion a été plus forte que ma raison. Je n'ai donc pas eu
(1} Toutes mca causcr[es avec Heine ont £lè noiéea par moi il ï a plas de
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la liberlé de vaincre, car ce n'est pas moi qui me sois donné l'une et l'autre. Dès ma naissance le germe en a été déposé dans mon coqis et dans mon âme, aussi bien que le don de poésie.
— Fausse sortie ! mon cher, renouvelée de Frédéric le Grand. Du moment que vous avez la conscience de ta faiblesse de la raison et de la force de la passion, en vertu de votre volonlé, vous pouvez renforcer l'une et affaiblir l'autre. C'est là la vie et là aussi git la responsabilité de tout être vivant. La vie est une bataille et l'esprit en est le général en chef.
C'est l'esprit qui domine l'individu et le monde, parce qu'il est le maître de la volonté. Je ne suis pas votre confesseur. Mais avouez que vous n'étiez pas forcé d'acheler la petite Eugénie, d'aller souper avec elle et de prier votre femme de lui prêter son chaie pour cette agape. Je ne vous cite que ce fait que moi seul, parmi vos amis, connais, sans compter vos autres caprices très coûteux avec M"" B... et M™" G... Vous m'aviez tendu un piège avec la première. Vous vouliez vous défaire d'elle et vous espériez que je vous rendrais ce service comme avec l'autre, mais dès que j'ai deviné votre intention, ma raison, grâce à ma volonté, a vaincu ma passion, bien que la personne en valût la peine. Il est vrai que j'ai horreur des femmes mariées et que, de plus, J'aimais alors Susanne; mais enfin, je vous cite ce fait, à nous deux connu, parce qu'il peut servir d'exemple in anima vili, parce que cette sotte passion que vous prétendez nepouvoir pas et qu'en vérité vous ne vouliej pas vaincre, vous a coûté pas mal de soucis et de cheveux ; parce qu'elle vous a entraîné, car une mauvaise action est toujours grosse d'une autre, à des démarches dés^réables, dont j'ai pris ma part d'ami, et qu'elle vous a forcé de vous humilier
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devant les frères Escudier qui ont fait chanter pour vous M. L... Nous sommes tous plus ou moins canailles et je ne suis pas un saint ; mais n'attribuons pas, au moins, notre canailferie à la volonté de Dieu! N'allons pas, au moment d'embrasser une Hébé prohibée, lever les yeux au ciel, en nous écriant : k Que ta volonté soit faite, ô mon Dieu! » Heine ne pouvait s'empêcher d'éclater de rire, Comme vous, je me laisse entraîner au mal, ajoutai-je, mais je n'y enfonce pas. Je ne veiix pas. Je m'arrête comme un âne au bord du précipice. Il est vrai que Je ne suis pas un homme de génie.
— Patati, patata, répondit Heine. Vous êtes un chançard et voilà tout 1 Votre volonté n'y est pour rien. Vous avez eu l'insigne chance que votre maltresse vous fût infidèle, après deux années d'amours. Moi, je n'ai pas eu cette chance-là. Nouveau Proraéthée, je suis rivé au roc de la vertu. Vous croyez donc que ma maladie est un chàlitnent de Jéhovah ?
— J'en suis sûr et vous ne l'avez pas volé.
— Eh bien, si jamais je rencontre Moïse, son inventeur, je lui dirai ma façon de penser. Il n'a qu'à bien se tenir. Je lui dirai : Tu as bien fait de faire massacrer trois mille révolutionnaires hébreux pour avoir fait le veau d'or, mais tu aurais dû commencer par ton frère Aaron, le Berryer du désert, bien plus coupable qu'eux. Tu as encore bien fait de miner le sol sur lequel les Koréites se sont avancés pour te renverser, toi et ta camariila despotique. Mais de quel droit as-tu constitué la république en Palestine sans y mettre le pied toi même? Tu as eu peur. Tu n'as probablement pas voulu t'exposer aux excès d'une démocratie ignorante, turbulente et rutilante! Mais, qu'est-ce que j'ai fait à ton Jéhovah pour qu'il m'accable de toutes les souiïrances du Schéol ? N'ai-je pas fait son éloge dans la Galette d'Augs-
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bour^ ? Puis, se reprenanl : — Je crois qu'un Satan quelconque m'a calomnié auprès de ce Jéhovah. J'étais si heureux (juand Campe ou le baron Cotta m'envoyaient six mille fi-ancs, bien qu'ils fussent mang'és d'avance. Alors pour m'éprouver, il m'a couché sur mon grabat comme Job, et comme à Job, il m'a tout pris, excepté ma femme. Un de ces jours, je m'y attends, il me rendra tout, santé, fortune et jeunesse! ■ — Et croirez-vous alors en lui ?
— Comme je crois à Rothschild quand il m'endosse un billet. Et, comme Elihou dans Job, je ferai son éloge pour avoir créé le cheval arabe!
Mais ce n'est que la première phase de la vie de Henri Heine. Phase de jeunesse I Une seconde phase, à l'éclosion de laquelle j'ai assisté, à laquelle j'ai contribué pour ma petite part, qui a eu même une influence rétroactive sur moi, effaçant toutes les erreurs, tous les péchés du poète railleur, a commencé vers les trois dernières années avant sa mort et a fait de lui un grand martyr, presque un saint du royaume de Dieu, dans ce monde-ci et dans l'autre!
Heine, on l'a vu, a toujours été un admirateur passionné de Moïse. Tout en rejetant ses prescriptions religieuses, tout en raillant Jéhovah, son génie, de bonne heure, a reconnu la grandeur incommensurable du génie universel de Moïse, le créateur de l'humanité par-dessus les différentes nationalités barbares, l'initiateur de la civilisation universelle, le premier législateur qui ait proclamé la liberté des peuples, sous la seule dépendance de la loi, le créateur de l'égalité, dont le mot et fa chose furent inconnus, avant lui, à toutes les nations de la terre ; le premier enfm qui ait connu et fait connaître la solidarité de tous les êtres, hommes, bêtes et choses î Ce qu'il nia longtemps, ce fut la justice de Moïse, qui s'exerce sur la terre jusqu'à la quatrième
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génération, en cas de persistance dans le mal, justice qui est dans la loi de la nature même.
Ce qui le détourna surtout de la Bible, ce Tut la révélation personnelle, tous ces récits fabuleux et légendaires des miracles de Dieu, qui dans le Pentateuque sont tellement liés et enchevêtrés avec les lois de Moïse, que dès qu'on les rejette, dès qu'on les soumet à la logique de la raison, tout l'édifice croule, malgré tous les étais avec lesquels les rabbins de toutes les époques ont cru pouvoir l'arc-bouter; étais qui sont encore plus pourris que l'édifice caduc lui-même.
Mais, à mesure que ses souffrances psrsonnelles ont augmenté sans espoir de retour à la santé; à mesure que, jeune encore, il a vu s'évanouir comme des ombres loutes les illusions de la chair et de la terre; à mesure qu'il a pu rentrer en lui-même et se rendre un compte sincère de sa courte vie de luttes stériles, de plaisirs éphémères et enfiellés;à mesure, en un mot, qu'il s'est trouvé face à face avec luimême, avec son passé et son présent, il a, mais sans l'avouer, car c'eût été un démenti trop violent à ses écrits, il a accepté son martyre comme un châtiment de Dieu, et sans prier, il a levé les yeux vers le Créateur, en s'écriant avec David : a Que tu es juste, mon Dieu, et que tes œuvres sont grandes et merveilleuses I a
Et quand, en relisant la Bible comme une œuvre humaine, j'avais, à ma grande surprise et à ma grande satisfaction, trouvé que tous ces récits miraculaires du Penialenque actuel, que tous les miracles, tout le surnaturel de ce livre sont la création d'Esra, qui, comme on peut s'en assurer dans les livres û'Esra et de Néhémie, a créé toute une nouvelle religion, la religion surnaturelle et théocratique du second temple, d'oii plus tard est sorti le chiislianisme; qui a créé le jour du grand pardon dont on ne trouve pas une
INTRODUCTION
trace historique sous le premier temple, à l'instar d'une fêle persane, avec le bouc émissaire chargé des péchés d'Israël «nvoyé au Dieu Assasel, ce qui est une reconnaissance des deux principes d'Ormuzd et d'Ahriman; d'Esra enfin qui a changé l'ère de Moïse, datant le nouvel an du mois de Nissan, l'anniversaire de l'alTranchisseiiient de l'esclavage, en créant un autre Nouvel an, datant du jour de l'inauguration <lu second temple au mois de Tischri ; quand je lui ai communiqué ma découverte à peine éclose alors, mais que depuis j'ai pu développer et corroborer par des textes irréfragables et indéniables, alors Heine s'est senti déchargé ■comme d'un poids qui pesait sur sa conscience et s'est tout à fait réconcilié avec Moïse et sa philosophie jéhovisle.
Juste dans ce moment, sa femme m'a brouillé avec lui, et moi-même, par la maladie de la mienne, je fus forcé de suspendre mes études et mes recherches, que je n'ai pu reprendre que longtemps après la mort de Heine.
Mais les articles que Heine a publiés vers la fin de sa vie dans la Revue des Deux Mondes prouvent à l'évidence qu'il est mort déiste, et déiste convaincu, autant par la raison <{ae par le senUmenl !
Et les articles allemands qu'il a publiés vers la fin de sa vie, surtout l'article sur Moïse qu'on trouvera plus loin, prouvent à l'évidence qu'il est mort mosaïste, tranchons le mot, Juif, un des plus grands fils d'Israël.
Il a dit dans un poème : « Sur ma tombe on ne dira ni messe ni kadisch. » On aurait pu hardiment dire kadisch sur sa tombe. Le poète de Moïse, de Rabli Jéhudah Halévy, est mort en glorifiant Dieu et sa justice 1 Si les Allemands peuvent le revendiquer comme un de leurs plus grands poètes lyriques, le Mosaïsme peut hardiment le compter parmi les plus célèbres de ses gl o ri fica leurs !
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Mais il est temps d'entrer dans la vie idéale et matérielle du poète. Elle tient essentiellement à une époque déjà loin de nous et dont les mœurs se sont transformées, non comme une chenille en un papillon, mais comme un papillon redevenu ver. Nous rampons, dans les hauteurs il est vrai, mais nous rampons I Qui nous échenillera ? That is tke question!