PREMIÈRE PARTIE
De 1836 à 1837, traducteur et collaborateur au Journal de Francfort Trançais, rédigé par Durand, plus tard rédacteur en chef du Capiiole, à Paris, ayant à ma disposiUon tous les journaux, toutes les revues de Paris, j'envoyais régulièrement une correspondance datée de Paris au Monde éle'gant de Leipzig, bien entendu sans signer, et le public me fit l'insigne honneur de mettre au bas de mes correspondances le nom de Henri Heine. Arrivé en 1837 à Paris avec la famille Durand, je me présentai chez Heine avec
une lettre de recommiiKtation de son ami Gutzkow. Il demeurait alors rue des Martyrs, et son logement ressemblait bien à celui d'un poète allemand. Ni tapis, ni tapisseries, pas de glace hormis les glaces dédorées et obligatoires à demeure de l'appartement. Une table, quelques chaises, un lit dans la chambre h coucher sans rideaux. Pas de bibelots, pas de pendule nulle part. Qucir[ues statuettes, un vieux canapé, unbureau-secrélaire,que!ques brochures et un tas de paperasses. Dans le salon, oii il y avait une carpette, se trouvait le portrait de Mathilde, plus tard M"" Heine, par je ne sais plus quel peintre, admirateur du génie de Heine et de la beauté de Mathilde, et quelques gravures également données par leurs auteurs. Ce fut M"" Heine qui me reçut, et comme elle n'aimait guère les Allemands, bien que son amant fût un grand poète allemand, ayant eu à se plaindre de quelques curieux indiscrets qui avaient chargé son portrait dans des correspondances allemandes, elle me reçut fort mal et appelant son maître, elle s'écria à haute voix; « Henri, voilà encore un jeune homme qui arrive d'Allemagne et qui demande à te voir. Veux-tu le recevoir? » Dès que Heine parut sur le seuil de son cabinet, je lui récitai la phrase hébraïque d'Ib'n Esra, connue de tous les Talmudistes. Ib'n Esra s'étant présenté chez son ami Kimchi, le plus grand hébraïsant de tous les temps, et ayant été mal reçu par sa femme, écrivit sur un morceau de papier la phrase suivante ;
mayna iniSKi ir\HTC mns nns inw -p-<2h
Cela veut dire en hébreu classique : « Je suis venu dans ta maison, j'ai trouvé la porte ouverte, et ta femme s'est mise en colère dès ma première venue. »
Sans changer ni une syllabe ni un point, en langage talmudique, la même phrase dit (je ne puis le traduire qu'en latin) T B Veni ad uxorem tuant, portam apertam inveni et vxor tua, primo coitgressii, inlumuil! « Ce fut en même temps un piège. Je voulais savoir si Heine, élevé comme juif jusqu'à l'âge de treizsans, n'avait pas oublié son hébreu. Il éclata de rire, bien qu'il n'en comprît pas tout à fait le double sens, puis, lui ayant dit mon nom et lui ayant présenté la lettre de Gutzkow, il me dit : « Vous n'avez pas besoin de recommandation. On vous a pris pour moi, il faut qae vous ayez diablement d'esprit, car moi je n'ai lu aucune de vos correspondances, o La glace était rompue.
Nous allons sortir pour déjeuner, me dit-il, vous déjeunerez avec nous et nous causerons. Me sachant juif, Heine me présenta comme tel à sa maîtresse. Les Juifs, récemment émancipés tout à fait par Louis-Philippe, considérés comme des parias dans presque toute l'Europe, formaient alors encore une espèce de franc-maçonnerie d'opprimés et se liaient avec une grande facilité, surtout les savants, les artistes et les hommes de lettres, dans un but d'émancipation et d'alTranchissement de dix-huit siècles de calomnies, d'oppression et d'infamies sociales. il n'y avait d'exception que pour les juifs convertis, obligés de faire du zèle et évitant toute liaison, toute relation avec leurs anciens coreligionnaires, qu'ils étaient forcés de regarder comme des malheureux réprouvés, ayant un
bandeau sur les yeux pour ne pas voir la clarté éblouissante d'un Dieu trinilaire.
Mais Heine, ayant raillé lui-même son baptême, n'était pas de cette race hypocrite. Cela ne l'empéchail pas d'avoir des préjugés, comme tous les Allemands, contre ses coreligionnaires et de les poursuivre de ses railleries. Quand il eut appris que j'étais Alsacien et, non Allemand, Français et non Prussien, il me félicita en me disant ; « Vous pouvez venir me voir tous les jours, vous pouvez me demander à déjeuner quand il vous plaira, mais, ne me demande j jamais d'argent! D'abord, comme ses paysans à Henri IV pour les canons, je vous dirai que je n'en al pas, que j'ai des dettes criardes et des parents silencieux, et puis je tiens à ne pas vous perdre comme ami. Puisque vous êtes correspondant du Monde élégant de Leipzig, et du Télégraphe de Hambourg, j'aurai besoin de vous et je compte
Je vais essayer d'esquisser la beauté de Mathilde, qui avait alors vingt-trois ans. Tout d'abord, au premier coup d'œil, je vis qu'elle était plus l>elle que son portrait, et ce fut le premier compliment que je lui fis, dont elle me sut gré. Quelqu'un de mes lecteurs a-t-il vu la photographie de la statue de Phryné de l'Académie des beaux-arts, à Madrid? On dirait que Mathilde Heine a posé pour modèle. Si la beauté plastique sans distinction peut être parfaite, celle de Mathilde était la perfection même. Elle était taillée en marbre. Ses dents étaient plus belles que les perles les plus blanches d'Ophir, et comme toutes les femmes aux belles dents, elle souriait à fout moment, car elle savait encore que chaque sourire creusait une fossette dans la joue, signe de bonté, tombe où s'ablrae toute méchanceté. Ce sou- .rire dégénérait facilement et fréquemment en un rire ac-
compagne d'un clignement d'yeux malins, provocant, et ce rire argentin sonnait comme une clochette de joie. Ses lèvres étaient tellement couleur cerise, qu'on les aurait crues teintes, quoique Mathilde n'eût jamais rien de faux, ni poudre, ni fard, ni rouge, ni blanc ; elle n'avait même pas deboudoir pour s'habiller. Bref, une fraîche bouche d'enfant sans défaut. Qe qu'il y avait d'extraordinaire dans ses grands yeux bruns, c'était son regat^d souriant, enveloppant; on eût dit la lune regardant à travers un léger nuage. Ses cheveux n'étaient pas longs, ils étaient châtains noirs et rehaussaient la blancheur de sa peau. Son pied, sa main, à l'avenant. Sa voix était claire, pénétrante, mélodieuse, son grand charme était dans cette voix et dans la bouche. Sa taille était admirable. Pendant très longtemps, elle ne portait môme pas de corset, n'en ayant nullement besoin, et elle n'était pas fâchée, toute fidèle qu'elle fût à son amant, de laisser voir ces merveilles, ne fût-ce que pendant qu'elle nouait ses cheveux de ses deux beaux bras de marbre. Mathilde n'avait qu'un seul défaut, défaut qui m'eût empêché de l'épouser, eût-elle eu des millions, sa beauté fût-elle encore plus voluptueuse, ce qui n'était guère possible. Son front, au lieu d'être haut et large, se mourait en ovale. On ne le voyait pas. Les femmes connaissent très bien leurs qualités et leurs défauts physiques. Ayant une raie au milieu de la tête, elle portait ses cheveux en bandeaux juste pour cacher ce défaut et se faire un front bas carré à la Vénus; mais au vrai connaisseur, une femme ne peut rien cacher, surtout la conformation du front. Or, ce front indiquait un esprit d'enfant, peu de réflexion.
peu de raison, mais une volonté têtue sans énergie vraie, dégénérant bien vite en trépignements et en pleurs. Et pourtant Mathilde, loin d'être méchante, était bonne jusqu'à la faiblesse, mais elle aimait les scènes. Elle était capable, dans un paroxysme, de se donner à elle-même des coups de poing; deux minutes après, cette colère se noyait dans des larmes et des sanglots. Elle sanglotait aussi Tacilement à la mort de sa perruche qu'à celle de sa mère. Et ces scènes se renouvelaient souvent, surtout dans certains moments où le sang la travaillait! Elle n'était plus alors une femme, mais une enfant, et comme une enfant elle se roulait par terre, trépignant et se tapant elle-même. Se croyant sérieusement très malheureuse, elle provocjuait la compassion des assistants par des cris et des gémissements. C'était à pouffer de rire. Et, chose curieuse, mais très lexique dans une nature comme celle de M"= Heine, quand elle voyait, à la fin, qu'on ne la plaignait pas, qu'on ne prenait aucune part à ses douleurs factices et exagérées, elle se mettait à rire elle-même, et comme cela lui allait bien, attendu que ce rire provoquait de gracieuses ondulations de sa taille et de ses hanches de déesse, on ne pouvait lui en vouloir, et ces scènes conjugales finissaient toujours par de violents raccommodements entrecoupés de rires homériques. C'est à cause de ce caractère-là que Heine appelait Mathilde : Ma chatte sauvage. Elle avait en effet quelque chose de félin par ses bonds et ses caresses. Ces sauts d'un extrême à l'autre, si désagréables à l'apparence, au lieu d'engendrer l'ennui, tiennent la passion en haleine. Heine l'en aimait davantage, tout en la traitant parfois comme une
.fille mal élevée et même comme une béte bien-aiinée, qu'on corrige avec une tape.
La première fois que Heine me demanda mon avis sur Mathilde, je lui dis ; Physiquement, elle ressemble à Marie Stuart, moins, j'espère, le vice et le crime. Il me semble, dit-il, qu'elle ne ressemble à aucune figure connue. Elle est tout à fait originale et sui generis. C'est pourquoi je l'aime tant. Avec sa nature excessive elle ne ferait pas de mal à un chat. Elle adore les bêtes, surtout les perruches, et elle ne lit pas de romans. J'ai dépense plus de dix raille francs pour lui apprendre à lire et à écrire, car quand je l'ai prise elle ne savait rien. Marie Stuart était jalouse, Mathilde ne l'est pas.
- Je ne répondis pas, mais à mesure que j'étudiais le caractère de cette femme- originale, je crus m'apercevoir que malgré sa coquetterie et son désir d'être adorée, elle était froide et n'aimait pas son amant avec la même passion qu'il l'aimait, qu'en vérité elle n'aimait aucun homme — je ■ne lui en -ai pas connu au moins. — Un jour (ici J'anticipe), elle était mariée alors et demeurait rue Bleue; Heine, jaloux de l'amour de sa femme pour sa perruche, qu'elle adorait, me dit : « Je vais la lui empoisonner, mais pour Dieu, ne lui dites rien, je serais perdu dans son esprit pour toujours ! » Je lui achetai donc du persil et le lui remis en cachette. Ce jour-là, nous dînâmes dehors ensemble dans un restaurant. Rentrée rue Bleue, car Heine, prévoyant une scène, me pria de rentrer avec eux, Mathilde, trouvant sa perruche morte, -poussa un cri terrible, un vrai cri du cœur ; puis se pâmant, et comme s'il n'y avait qu'elle, en présence de son
mari et de moi, elle se roula sur le parquet en sanglotant et en criant : « Me voilà seule au monde! » Nous éclatâmes de rire, a Comment I s'écria Heine, je ne te suis donc rien ! » Brusquement alors elle se leva, et prenant l'air d'Alice devant Bertram, elle lui dit : « Rien ! rien I rien'! » Heine riait toujours ; mais comme je prévoyais une forte scène conjugale, car j'avais déjà assisté à plusieurs batteries et roulements sur le parquet, je m'éclipsai. Le lendemain, la paiï était faite, mais ces paroles : « Me voilà seule au monde I » jaillies involontairement de son cœur comme une source du rocher, ont fait pendant des années le sujet de nos conversations de table. M™« Heine n'a Jamais su que son mari lui avait empoisonné sa perruche. Elle ne le lui aurait pas pardonné. Mais lui, au bout de huit jours, lui en acheta une autre, moins jolie, il est vrai, et beauco'jp moins chère, et pour laquelle elle n'eut plus la même passion exclu-
Le public allemand a souvent demandé et cherché la cause de ce mariage hybride entre le railleur, le mauvais sujet Henri Heine, issu, d'ailleurs, d'une des premières familles aristocratiques Juives de l'Allemagne, et une l>etie paysanne belge, car Mathilde était Belge et avait probablement gardé les dindons dans son village, d'où elle est sortie sans avoir appris à lire et à écrire? Je vais le lui dire. Moi seul je connais ce secret, je le liens de W^' Heine ellemême, qui me l'a conté devant son mari. M. Seuffert, alors correspondant parisien de la Gajette d'Augsbourg, et moi, nous avons beaucoup contribué à ce mariage, lors du duel de Heine avec un M. Strauss, qui venait d'épouser M"" WohI, femme divorcée et amie intime de feu Louis Boerne, et que Heine, dans un article, appela : Ane cornu. (J'anticipe encore.) Dans ce mariage forcé il y avait un
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secret. Sans ce secret, Heine, malgré son amour pour Mathilde, ne l'aurait jamais épousée.
Pendant des années, il vivait en hiver à Paris, en été à Montmorency avec Théophile Gautier et Alphonse Royer qui, comme lui, vivaient chacun maritalement avec une beauté de leur choix. Jamais trois plus belles créatures n'ont surgi de la nature que ces trois maltresses des trois hommes de lettres, dépensant entre six et dix mille francs par an et n'ayant jamais le sou. Aujourd'hui, chacune de ces grâces — elles étaient certainement plus belles que les trois Grâces classiques, que d'ailleurs j'ai toujours trouvées médiocres — aurait quatre entreleneurs sporlisles, un carrosse à huit ressorts, un hôtel et un troupeau de laquais, et leurs noms feraient la navette d'un journal à l'autre. A celte époque, elles vivaient modestement, obscurément, avec leurs amants — M"" Gautier avait un petit garçon — dans des appartements à 1,200 francs de loyer. Mais que de beaux et de gais déjeuners au café Montmartre! Dans ce temps, la côtelette à In provençale était à la mode, car la cuisine a sa mode, comme toute chose. Qui donc encore aujourd'hui voudrait déjeuner au café Cardinal avec un riz au lait? On mangeait deux douzaines d'huîtres avec du sauterne, pas cher alors, 3 francs la bouteille, les huîtres 60 centimes la douzaine, une côtelette à la provençale fortement aillée, une meringue glacée, un fromage de brie et c'était tout! Mais quelle gaieté et quel entrain I Balzac, une ou deux fois, vint prendre part à ces déjeuners, toujours avec ia côtelette à la provençale obligatoire, dont la recette s'est perdue dans nos grands restaurants d'aujourd'hui, ainsi que celle
(le la barbue à la sauce au vin blanc, un plat favori de Heine et de Gautier. Quand il faisait très chaud, on buvait ujie boisson rafraîchissante préparée avec la bière, la glace, du jus de citron, beaucoup de sucre et des oranges. C'est délicieux ! Matliilde n'entendait rien à la cuisine, on eût dit qu'elle était née et élevée dans un château, mais c'était une forte mangeuse. Chez elle, après avoir in^ui^ité une douzaine d'huîtres, elle déjeunait avec deux beersteaks et buvait sec une demi-bouteille de vin, au risque d'être quelque peu allumée, bien qu'elle ne se grisât jamais, une des raisons de l'embonpoint qu'elle prit à l'âge de trente-cinq ans, tout en conservant sa beauté. J'ai remarqué, avec Karr, que les fortes mangeuses ne sont guère amoureuses. Elles n'ont pas d'ordre non plus. Tout s'en va par la gueule. Non que M"" Heine fût gourmande, ses repas de ménage étaient d'une simplicité patriarcale. Un poisson, un morceau de veau ou un gigot, une salade et du fromage. Mais ces morceaux étaient gros et juteux, et M™" Heine y faisait honneur plus que son mari, qui était une fine gueule, aimant le sauterne et le préférant au Champagne, n'importe de quelle provenance. Aussi aimait-il mieux déjeuner et dîner au restaurant que chez lui. M">° Heine, d'ailleurs, faisait sauter l'anse du panier à son seigneur et maître pour tous les gros achats de provisions de maison. Souvent elle m'appelait comme témoin, bien entendu, en me prévenant d'avance. Elle lui comptait 150 francs de bois et charbons, quand elle n'avait dépensé que 50 francs, et avec ces 100 francs elle payait sa marchande de modes. Heine n'était pas toujours dupe de ces manigances de ménage. De ses petits yeux perçants
il me regardait en souriant, pendant que sa femme éclatait de rire, mais il payait le jour où il avait de l'argent. D'une manière ou (l'autre, il fallait toujours qu'il payât. Mieux eût valu pour lui de laisser sa femme maltresse de la caisse, mais elle n'avait réellement pas le sens de l'ordre, et quand elle avait de l'argent on pouvait, par des llatteries, tout lui soutirer. Elle croyait tout ce qu'on lui disait, et plus d'une fois elle fut dupe des connaissances de passage, qui se disaient ses amies et qui n'étaient que des exploiteuses.
Heine est arrivée Paris après la révolution de Juillet, après avoir fait plusieurs voyages en Italie et en Angleterre, car il se trouvait partout mieux à l'aise que dans son ingrate patrie, bien qu'il eût troqué le judaïsme contre le protestantisme; autant changer l'oignon pour de l'ail. Ce fut, je crois, en 1832, qu'en se promenant passage Choiseul, il vit pour la première fois Mathiide dans un magasin de ganterie. Mathilde était alors dans tout l'éclat de sa beauté virginale, car elle n'avait que dix-huit ans. Si je ne me trompe, sa patronne était une parente qui l'avait fait venir de la Belgique pour attirer les clients par sa beauté printanière. En effet, la boutique ne désemplissait pas ; les jeunes gens les plus élégants y affluaient pour se faire ganter par les belles menottes de M^^ Mathilde. Heine avait une trentaine d'années. Quoique plutôt petit que grand de taille, il était joli garçon. Il était surtout d'une rare distinction, et bien que chef démocratique de la Jeune Allemagne d'alors, il n'avait rien en lui d'un démocrate. Il était aristocrate d'esprit et de corps. Il avait de petits yeux, mais un regard perçant, pétillant d'esprit. Son nez grec, avec des narines ouvertes et
mouvementées, n'accusait aucune origine juive, encore moins sa bouche, sur laquelle flottait toujours un sourire sardonique, mais qui se transformait vile en signe de bonté. Son front haut et large était ombragé par une forêt de cheveux châtains qui lui retombaient sur les épaules. Il y avait une certaine élégance dans sa toilette négligée. Sa démarche Iraioante seule dénotait le juif. Le juif allemand d'alors, à p^ine sorti du Ghetto, n'ayant ni le cœur ni le loisir pour prendre part aux exercices gymnastiques de la jeunesse universitaire, avait l'habitude de marcher d'un pas lent et traînant, presque étouffé, on eût dit pour s'effacer et pour passer son chemin sans être remarqué. Vue de près, sa figure, d'une pâleur mate, sans barbe, avait quelque chose d'angélique, qui par la parole prenait facilement des plis démoniaques. Il souriait même quand it disait des méchancetés à ses ennemis. Je ne l'ai jamais vu en colère, et maintenant qu'il n'est plus, il me fait l'effet d'une apparition d'outre-tombe, je dirais presque d'un esprit évoqué par un spirite. Il a dû, dans sa jeunesse, être le chéri de bien des femmes, malgré son indomptable ironie et ses éternels papilloonements d'une îjelle à l'autre. Mais si volage que soit un homme, si universels que soient ses succès auprès des belles, il y en a toujours une qui venge les autres, qui coupe les ailes à l'aigle et lui met une ficelle à la patte. Pour Heine, Mathilde fut cette vengeresse.
Heine fit la cour à la belle marchande de gants, mais qui ne le distingua pas parmi ses nombreux adorateurs. Il avait beau lui dire qu'il était un grand poète et qu'il chanterait en vers allemands ses grâces et ses appas, Mathilde ne lui ré-
pondit que par un de ses sourires malicieux, qui semblait dire: Un poète allemand, qu'èsl-ce que ça gagne? Heioe alors s'adressa à la patronne.
Je ne sais s'il s'est chargé lui-même de cette délicate négociation ou s'il s'est adressé à une de ces nombreuses entremetteuses qui pullulent et qui ont toujours pullulé à Paris. Toujours esL-il que la négociation aboutit. Mathilde était très malheureuse ciiez sa patronne qui lui faisait tous les jours des propositions peu iionnëtes. Elle attendait un prince charmant pour s'arracher à cette baraque. Elle avait toujours nettement refusé. Mais quand on lui dit que le jeune poète allemand, brûlant d'amour pour elle, était un homme célèbre et qu'il avait un oncle riche de plusieurs jnilHons, Mathilde, après avoir reçu de Heine plusieurs lettres accompagnées de bouquets, consentit à quitter sa £oi-disant tante pour^vivre avec son bien-aimé. La patronne, -à cet e^et, reçut de Heine trois billets de mille francs.
Le souper de noce eut lieu dans un restaurant. Heine s'était chargé de la robe nuptiale. Elisée Reclus aurait pu être de ce festin.
De là Heine conduisit Mathilde dans son petit appartement de poète.
A la pointe du jour, Mathilde, dans cet appareil qui relève et montre la beauté, se leva, et voici les paroles qu'elle adressa à son heureux vainqueur. C'est M"" Heine ellemême, je le répète, qui m'a conté cette scène devant son mari :
« Henri, dit-elle, je t'ai donné tout ce qu'une honnête fille peut donner à l'homme qu'elle aime et qu'il ne peut lui
rendre. Si tu crois que je ne sais pas que tu m'as achetée, lu te trompes. Si j'ai consenti à être ta maîtresse, c'est d'abord parce que de tous les hommes qui m'ont fait la cour, toi seul m'as plu, et parce qu'on m'a dit que les Allemands étaient plus fidèles que les Français, Mais que tu m'aies achetée ou non, moi, je ne me suis pas vendue! Apprends donc que jamais \e ne te quitterai, que tu m'aimes ou non, que tu m'épouses ou non, que tu me maltraites ou non, jamais je ne te quitterai. Entends-tu bien ! Jamais ! Jamais l jamais 1 — Mais je ne veux pas que tu me quittes, répondit Heine, éclatant de rire. Je t'aime. Si je ne t'aimais pas, aurais-je fait ce que j'ai fait pour loi? Je t'aime et t'aimerai toujours 1 — Et moi donc, répondit-elle, aurais-je fait ce que j'ai fait pour loi si je ne t'aimais pas ? N'importe 1 En consentant à demeurer avec toi je me suis dit: celui-là et pas un autre, et pour toujours! toujour.sl toujours! — C'est une scène que ta me fais, disait Heine. (En effet, c'était la première.) Jamais je ne cesserai de t'aimer. — Que tu cesses ou non de m'aimer, dit-elle, moi je ne cesserai pas d'être ta femme, car je suis ta femme et ta femme qui le suivra partout. — Et qu'est-ce que tu ferais, demanda Heine, si je te quittais ? — Je me tuerais à tes pieds I Heine a dû respirer, car elle aurait aussi bien pu lui dire : Je te tuerais à mes pieds. Mais bien que je l'aie comparée à Marie Stuart, sa volonté était purement négative. Elle aimait les scènes. Sur ce, dit Heine, allons déjeuner. — Et tous les jours de la vie, continua-t-elle, nous irons déjeuner ensemble. Quand j'ai quelque chose dans ma caboche, cinquante mille mulets ne l'en feront pas sortir. Je te le dis pour la dernière fois,
DE HENBl HEINE 4)
car je ne le le dirai plus, je ne le quitterai jamais 1 Partout où lu iras, j'irai, fût-ce au bout du monde, fût-ce au delà de l'enfer 1 Je suis bien à loi, puisque tu m'as achetée; mais toi aussi je t'ai acheté, lu en connais le prix, et tu es à moi pour la vie I
Elle a tenu parole. Elle ne l'a jamais quitté. Elle n'a absolument rien fait pour être mariée. Au bout de plusieurs années de cohabitation, quand on lui annonça que Heine allait l'épouser, certes, elle était contente, mais elle ne donna aucun signe de transport ni de joie. Elle se contentait de ne pas le quitter et de vivre avec lui en société d'autres maltresses de poètes et d'hommes de lettres, sans prendre jamais la moindre part à une discussion littéraire et artistique entre ces messieurs, et même sans jamais se lier avec leurs femmes. Non seulement elle n'était pas liante, mais les autres femmes ne recherchaient guère son amitié. Elle ne se piaisail qu'avec des subordonnées, avec des servantes dont elle faisait ses choses, quoiqu'elle n'eût Jamais un secret à faire garder, ni un silence à acheter. Je ne lui ai connu, pendant quinze ans, qu'une seule amie, M™" Arnaut, directrice de l'Hippodrome, qu'elle avait connue demoiselle sous le nom d'Élisa Ponsin. Etait-elle jalouse? Non I car elle tolérait chez elle, à sa table, les maltresses de son mari, il est vrai, moins belles qu'elle; mais elle était essentiellement envieuse de toute supériorité chez une autre femme. Savait-elle qu'elle était commune malgré son sourire, ses dents et son incomparable buste ? Où est l'être humain qui se connaît, surtout pour ses défauts ? Mais ce qui était visible, c'est qu'elle ne savait pas s'habiller. Si
parfaite qu'elle fût de formes, elle ne savait pas être élégante, même avec les plus belles toilettes. Elle était Belge et non Parisienne. Elle n'était réellement séduisante qu'en peignoir. Heine s'en doulait-il ? Je ne lui en ai jamais parlé, mais à différents mots qui lui sont échappés, j'ai pu juger que tout en l'aimant avec passion, il ne l'estimait même pas à sa valeur. Un jour, il me dit dans la rue : Donnez votre bras à Mathilde. Une Française est bien vite séduite I Une autre fois il me dit — en ce temps il ne pouvait plus sortir, 1— « Mathilde est au bal. Mais je lui ai fait faire une robe neuve. Il n'y a pas de danger qu'elle se la laisse froisser. » Il me la confiait en tout temps et en toute occasion, et elle avait accepté mon rôle de sigisbée protecteur, bien que j'eusse quinze ans de moins que son mari. Je n'étais pas dangereux. J'ai toujours eu l'insigne honneur d'être auprès des dames du monde un homme à mauvaises fortunes. Et, quant à la courtisane, si belle qu'elle fût, eût-elle eu le génie de Rachel, je l'ai toujours considérée comme un mancenilier humain, qu'on regarde en passant, auquel on peut à la rigueur arracher une fleur qu'on jette dans le ruisseau, mais il n'y a que des sols, des fous et des gueux qui s'abritent sous son ombre.
Lors donc du duel avec M. Strauss, plusieurs amis vrais et faux engagèrent Heine à régler sa situation avec Mathilde et à l'épouser bel et bien avant de se battre. Dans ce temps j'étais en Allemagne, rompant plusieurs lances en sa faveur, car on tirait sur lui de bâbord et de tribord. Je lui écrivis une longue lettre, dans laquelle je lui rappelai la scène de la nuit de noce. Vous savez bien, lui dis-je, qu'elle
ne VOUS quittera pas. Faites comme Dumas avec Ida, mariez-vous. C'est le seul moyen de vous démarier. Mathilde m'en a longtemps voulu pour ce conseil d'ami, car Heine n'eut rien de plus pressé à faire que de lui lire ma lettre. Quand je revins à Paris, il était marié depuis quinze jours. Il me dit, en présence de sa femme : « Cette horreur de Mms Wohl a pris sur moi une vengeance cruelle. Grâce à elle je suis marié, mais je saurai me venger à mon tour. En sortant de l'église j'ai fait mon testament. Je lègue tous mes biens à ma femme, mais à une seule condition, savoir : (ju'elle se remarie tout de suite après ma mort. Je veux être sur qu'il y ait au moins un homme sur terre qui regrettera ma mort tous les jours, en s'écriant : Pourquoi ce pauvre Heine est-il mort ? S'il n'était pas mort je n'aurais pas sa femme!» Et Mathilde de rire et de lut dire: Tu as beau faire de l'esprit, tu sais bien que mort ou vivant je ne te quitterai pas ; que tu meures demain, jamais je ne me remarierai ! Elle a tenu parole. Heine n'a mis qu'une condition à son mariage : sa femme a dû lui promettre de ne jamais se confesser à un prêtre. S'il tefaut absolument un confesseur, ajouta-t-il, prends le pstit Welll, il sera aussi discret que toi.
Je reprends le fil de ma narration.
Les Français, sachant rarement une langue étrangère, à moins qu'elle ne soit morte, ne s'intéressent guère aux luttes littéraires de l'étranger. Qui se rappelle encore aujourd'hui en France la Jeune Allemagne, qui a fait tant de bruit de 1835 à 1838 dans toute l'Allemagne et contre laquelle Metternich, au nom de la Diète de Francfort, souleva tant de tempêtes et dont la souche se trouvait à Paris? Se rappellet-on encore la révolution de 1&48 à Berlin et à Vienne et le Parlement de Francfort, et finalement la défaite de ce Parlement par ce même roi de Prusse qui, en 1848, a pris honteusement la fuite de Berlin à Londres et qui fut proclamé à Versailles, en 1871, empereur d'Allemagne? Eh bien, tous ces faits littéraires et politiques se tiennent. Il y a pour chaque fait matériel une cause spirituelle et si la France
de 1870 a été vaincue, la Jeune Allemagne de 1835 n'y est pas tout à fait étrangère. Il est vrai qu'elle-même n'était qu'une lille bâtarde de la révolution de 1830 et que iea mêmes causes qui ont amené la victoire de la force brutale en Allemagne, ont établi en France le second Empire. Et comme les faits s'engrènent et s'enchaînent, non seulement chez une nation, mais d'une nation à l'autre, sans le coup (l'Etat accepté à Paris, jamais Bismarck n'eût osé faire le sien à Berlin contre la Chambre prussienne et proclamer sur son ventre sa politique de fer et de sang!
Les hommes n'ont qu'une force pour rester indépendants des humains et pour braver leurs iniquités. C'est la dépendance du Dieu de la raison et de ses lois éternelles! Quicon' que n'est pas fils de Dieu devient tôt on tard l'esclave de l'homme!
Déjà, en 1830, l'Allemagne était mûre pour une révolution poliUque. hes Lettres de Paris de Louis Boerne, étaient . dévorées à des milliers d'exemplaires par tous les Allemands. Tous les États du Sud de l'Allemagne avaient des Chambres constitutionnelles -oîi dominait le libéralisme. La presse n'était pas libre, Metternich et la Diète où il dominait s'y opposaient, mais on imprimait à peu près tout à Stuttgart, à Leipzig, à Hambourg et même à Berlin, et ce que la censure biffait dans une ville paraissait dans une autre. Les journaux et les livres révolutionnaires pénétraient dans toutes les classes de la société, bravant ouvertement tous les décrets prohibitifs de l'Autriche et de la Prusse, lorsque quelques jeunes littérateurs, soi-disant Hégéliens, sans se concerter, d'ailleurs, mais se tendant la
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main d'une ville à l'aulve, publièrent une série de journaux et de livres en faveur de l'émancipation de la chair. Wally, un roman adultère de Gutzkow, attirait surtout l'attention publique. De toutes parts la jeune littérature allemande, représentée par Gutzkow, Laube, Mund et Wîenbarg, tendait à s'émanciper des principes de vertu obligatoire dans le mariage. Schleiermacher, maximant ses pratiques, avait déjà tracé quelques sillons dans ce champ dissolu. Ces soidisant Hégéliens, nihilistes en philosophie, essayaient d'appliquer leur absence de principes à toute la littérature et par ricochet à la politique. Ils ne reniaient pas seulement ie christianisme, ils raillaient toute croyance en Dieu et se lançaient tête baissée dans le libre amour. J'ai assisté à Leipzig à une scène qui eût été impossible à Genève et à Paris, J'ai vu deux journalistes, MM. Held et Heller, troquer leurs femmes avec le consentement de ces dernières et reter ces nouvelles épousailles par de fraternelles agapes. Partout on émancipait la chair, en attendant qu'on émancipât le peuple, par oft on aurait dû commencer. A cette bande littéraire émancipée des vieilles allures et rêvant des mille et une nuits d'amours libres, il fallait un chef, un poète, un écrivain de génie. Louis Boeme était très populaire, mais outre qu'il était trop républicain, il était enragé déiste. Il croyait en Dieu et à la vertu et, bien que converti comme Heine, il était fier d'être juif et s'en glorifiait. Henri Heine dans ses écrits avait fait bon marché de la vertu. Il raillait tout amour platonique, toute religion positive, à commencer par le judaïsme. Il se disait tantôt Grec, élève d'Aristophane et d'Alclbiade, tantôt athée. Ses écrits, ses
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poésies, étaient aussi populaires que ceux de Louis Boerne. Ce dernier avait les mâles accents de J.-J. Rousseau. Ses pensées profondes et primesautières, son patriotisme unitaire, laissaient des traces de feu sombre dans les cœurs de ses lecteurs. Heine était plus gai. Il avait le rire de Voltaire, moins l'ardeur déiste. Son esprit aciéré pénétrait comme un coin dans les préjugés de la vieille Allemagne. La Jeune Allemagne, tout en glorifiant Boerne, choisit Heine pour son chef. Plusieurs mouvements révolutionnaires ayant éclaté en Bavière, dans le grand-àuché de Bade et à Francfort même, la Diète jugea à propos d'intervenir vigoureusement. On aurait pu laisser passer ces amours de gourme, ces écarts de jeunesse, car ils étaient tous dans leur première jeunesse, mais l'occasion était trop belle. La Jeune Allemagne fut accusée, non comme des conspirateurs politiques, comme des révolutionnaires qu'ils étaiçnt, maie comme une bande d'écrivains immoraux, fils bâtards de la révolution de Juillet et de sa littérature immorale. Dans ce temps, Heine, qu'on disait républicain et qui se laissait faire, était encore l'ami de Boerne, qui, lui,*était l'ami et l'allié de Raspail et des rédacteurs du National, bien que Heine n'eût jamais frayé avec les radicaux de Paris et que dès son arrivée, il s'y fût lié avec les écrivains de la Presse et du Constitutionnel, avec des poètes pluldt qu'avec des écrivains politiques. Mais pendant que la police allemande traquait la Jeune Allemagne pour immoralité, la division éclata à Paris entre les deux chefs du mouvement littéraire et politique, entre Heine et Boerne, tous deux d'origine juive et tous deux baptisés. Cela tenait à leur nature différente.
Boerne, comme Schiller, était un ttve maladif r de la poitrine. Il vivait à Paris sous le toit d'une protectrice, M"" Wohi, juive divorcée de Francfort, qui avait une certaine fortune. Ses fameuses Lettres de Paris étaient adressées à cette dame. Il n'avait point de soucis d'argent, n'ayant besoin de rien. Ses lettres, brûlantes de patriotisme et de républicanisme, dirigées mCmc contre la monarchie de Louis-Philippe, étaient dévorées en Allemagne. Boerne était un démocrate dans sa vie comme dans ses écrits. Heine, au contraire, était un aristocrate. Il avait de grands besoins, ne connaissait pas la valeur de l'argent, aimait le beau sexe et les plaisirs de la chair ; bref, il n'avait rien d'un républicain Spartiate. Il aimait d'ailleurs h rire de tout, même de la République, et les républicains de son pays s'y prêtaient à merveille. Il avait assisté à Paris à plusieurs réunions d'ouvriers allemands révolutionnaires, tous inféodés au parti radical, et il en était sorti écœuré. Ce n'étaient que des engueulements et que des objui^alions entrelardées de saucisses à l'ail qu'on avalait quand on n'injuriait pas. La scission éclata vite entre les deux chefs spirituels. Boerne accusa Heine d'être traître à son parti et d'être vendu au gouvernement de Juillet, et Heine, pour toute défense, se jeta sur ses ennemis réactionnaires en Allemagne, en leur reprochant ses propres défauts et ses propres vices. Il avait beau jeu contre les défenseurs stipendiés de l'Autriche et de la Prusse. Voilà que le parti avancé démocratique de Paris faisait mine de l'abandonner. Mais le peuple allemand ne l'abandonna pas. Chacune de ses publications que l'on s'arrachait, prohibée ou non, se vendait à des milliers d'exem-
plaire». Mon humble position auprès de lui, dans ce temps, était bien dilïïcîle. J'étais républicain de cœur et d'esprit, et admirateur de Boerne. Je collaborais à deux journaux ré-digés par des membres de la Jeune Allemagne. Si j'étais resté en Allemagne, on m'aurait expulsé en ma qualité de Français. On allait à deux Tois déjà me viser mon passeport, ce fut ma qualité d'Alsacien qui trouva grâce devant les censeurs policiers d'outre-Rhin. Et pourtant mon amitié pour Heine fut telle que je le défendis per /as et ne/as et contre ses ennemis en Allemagne et contre ses nouveaux adversaires de Paris. J'avoue pourtant que, si alors j'avais su qu'il louchait six mille francs par an aux fonds secrets de Mole et de Guizot, j'aurais mis moins de feu dans mes élucub rat ions improvieéesl
Boeme, sans en être sûr, flaira le cadavre. Il accusait Heine de trahison, mais il mourut, sur ces entrefaites, à l'âge de quarante-deux ans. Un autre républicain, M. Strauss, ami intime de Boeme, épousa, après sa mort. M"" WohI et continua une guerre sourde contre Heine, qui t'appela âne cornu. De là le duel dont j'ai parlé. Il arrivait à Boerne ce qui était arrivé à Schiller. Jamais Goethe n'eût eu en Allemagne un si grand public sans la mort prématurée de Schiller. Du vivant de Schiller, le peuple n'avait de l'enthousiasme que pour lui. Lui mort dans la force de l'âge et Goethe ayant vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans , ce dernier imposa son génie matérialiste et corrupteur à plusieurs générations. Un proverbe allemand dit : Faute de jeunes lilles, on danse avec des filles. Boerne était l'ennemi et un ennéini dan-
gereux de Gœlhe. Dans un article virulent, il dit : « J'ai toujours haï cet homme sans savoir pourquoi, maintenant je le sais. » Suit une série de critiques littéraires et politiques, vrai réquisitoire contre le faux génie de Goethe. Nul doute, si Boerne avait vécu, qu'il n'eût entraîné une partie de ses nombreux lecteurs contre Gœthe; mais Heine admirait Gœthe, et il avoue que si jamais il l'a attaqué, ce fut par envie de sa gloire. Bientôt la Jeune ,4//em(:^ne poursuivie, vaincue et mariVe, rentra dans l'ornière de la vie philistine. La lutte se déplaça. De littéraire, elle s'embruma dans les hauteurs philosophiques et théologiques. 11 y avait bien encore de jeunes poètes démocrates lels que Herwegh, Dingelsted et Freiligrath (ce dernier plutôt poète naturaliste), prêchant ouvertement la révolution, mais les gros obus qui éclataient sur le public allemand étaient des livres soi-disant philosophiques, tous matérialistes et athées, sous la raison universitaire de Hegel, de Bauer et de Feuerbach. On connaît, après 18i8, l'histoire lamentable de cette époque, aboutissant à la triste odyssée du Parlement de Francfort I Nous y reviendrons. Deux hommes seulement se sont illustrés dans ce Parlement, tous deux déistes, l'un juif, l'autre fils de juif, tous deux grands orateurs. L'un s'appelle Gabriel Rieser, l'autre Rot)ert Bluml
Quant à ma petite personne, dès qu'il me fut possible de gagner ma vie de ma plume française, dès 1840, j'ai envoyé l'Allemagne et les Allemands à tous les diables et n'ai plus pris part qu'une seule fois, après le coup d'État, aux luttes et aux querelles d'Allemands.
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Un jour, c'était, je crois, en 1846, Heine, se promenant avec moi, au sortir du ministèredes Affaires étrangères, sur le boulevard, me dit en souriant : « Il faut que j'attaque M. Guizot demain dans la G(iî«(e iTAugsbourg, autrement il croirait que je me suis vendu. — Comment, vendu? lui dis-je. Il vous paie donc pour être attaqué? — Pas précisément. J'ai une pension du roi Louis-Philippe. Le roi sait l'allemand et me lit. Je suis un de ses amis. Mais Guizol, ni Mole, ni Tliiers ne savent un mot d'allemand, et c'est un vrai plaisir pour le roi de me voir faire son éloge, en égratignanl ses ministres. — Beau métier que vous faites là! Hoerne avait donc raison I El combien toucliez-vous par an ? — Six mille francs. C'est pour rien, mais, ajouta-t-il, je ne me suis pas vendu, je me suis rendu. Je n'écris pas une ligne contre mon sentiment et mon opinion. Je sais consli-
sa SOUVENIRS INTIMES
tutionnel , je ne suis précisément ni républicain ni monarchiste. Je suis pour la liberté. Je crois qu'il n'y a de durable, comme gouvernement, qu'une république gouvernée par des monarchistes ou qu'une monarchie gouvernée par des républicains (I).
« C'est pourquoi M. Guizolme fait pitié. Il est plus royaliste que le roi. Le roi a des idées plus larges que lui, il lit d'abord le Times en anglais, et la Gajette d'Augsbourg en allemand. Malheureusement, comme tous les rois de France, il périra par sa femme catholique, (gui est une étrangère. Je lui ai donné quelques petits avertissements, mais la Gabelle i'^Hg-itoiirg-, qui est catholique, ne les insère qu'à conlrccœur. Henri IV, en disant : Paris faut bien une messe, a guillotiné la monarchie.
« Le duc d'Orléans, au lieu d'épouser une protestante, aurait mieux fait de se faire protestant lui~mCme et d'épouser une Française catholique. Jamais catholique française n'eût ordonné une Saint-Barthélémy. Je vous dis tout cela parce que je sais que votre ami Considérant est très bien avec Mole et que vous connaissez M. Durand, de la rue Bleue, l'agent du roi, son intermédiaire auprès de Berryer. Je prends donc les devants, mais je ne trahis ni la pairie, ni la liberté. J'étais sincèrement républicain. Mais quand j'ai vu les hommes de lie de mon parti, me traiter par-dessous leurs sales jambes de savetiers, de r^justeurs de vieux pots de chambre, me tutoyer, m'appeler traître et juif et me faire la loi, en attendant qu'ils me guiUolinent, si jamais le pouvoir tombe assez
II) Voir plus loin le déjeuner de Heiae, Sue cl Balzac.
bas juqu'à leur platitude ; quand J'ai vu ces grenouilles amphibies des haies et des mares crier à leurs crapauds dans la jonchaie, que leurs coassements républicains avaient bien plus de valeur poétique et dureraient bien plus longtemps que mes chants de rossignol, je me suis détourné d'eux avec dégoût et me suis rapproché de la royauté constitutionnelle, qui me surfit, et au ddà. Il y a encore une autre raison qui m'éloigne de ce parti extrême. Ce sont les républicains allemands qui, en qualité de teulonisles enragés, réclament l'Alsace comme partie intégrante de l'Allemagne; or, vous savez comme je les aime 1 Gomme s'il n'y avait pas assez de Hofrath (il disait Ratt), comme si les habitants des provinces rhénanes, où je suis né, n'étaient pas une espèce de forçats prussiens. J'ai dit quelque part que le judaïsme était, non une religion, mais un malheur, j'aurais dû dire le judaïsme allemand. Je ne partage pas l'orgueil soi-disant patriotique de mon ancien ami Boerne. Si l'on m'avait consulté en venant au monde, j'aurais préféré être né en France, malgré l'absence d'ïambes en vers blancs dans la poésia française. Étant né Allemand, il faut être Allemand, mais, avant d'engager les autres à l'être et à en devenir fiers, tâchons de prouver que nous valons mieux qu'eux, que nous sommes plus libres, plus humains, plus divins qu'eux et que nos tragédies sont moins ennuyeuses que les leurs (I).
(I) En efTct, après IS48, les prcmïera crh des républicain», le poêle Hcrwcgh en t6te, éUicnt : L'Als<ice à nous! Il eel vrai que HenveRh a bien expié eelte erreur el qu'il csl mort ennemi mortel de Bismarck. Noua avions incfort. un cuislre allemand, Savoie de nom, vait que dea sourires complaisants pour le
« Je VOUS dis loul cela parce que vous êtes un ami, et qu'au Tond vous êtes un aCTreux petit despote. D'ailleurs, nul ne croirait que je vous l'ai dit, et vous n'avez pas d'autres preuves que mon aveu. » — Mais on le saura tôt ou lard, lui dis-je, et il n'y aura qu'un cri de réprobation. Et que diable aviez-vous besoin de vous inféoder pour une si misérable somme? Vous ne gagnez donc pas votre vie?
• — Ma vie, je la gagne, mais non pas celle de Mathilde. Voyez-vous le mot de Juvénal: Cherchez la femme ! (car le mol est de Juvénal]. Même avec ces six mille francs, je ne joins pas les deux bouts. Tout le monde ne peut pas vivre comme vous avec cent francs par mois et une maitresse qu'on régale avec une orange. Et puis, écoutez ce que je vais vous dire, et je vous ie dis, parce que je ne puis pas le dire moi-même, et que de tous mes amis, bien plus célèbres que vous, c'est sur vous que je compte! Vous avez la chance d'ètrené Français, après la révolution de quatre-vingttreize. En cette qualité il vous est permis d'être républicaÎB, phalanstérien, légitimiste ou communiste. Mais moi je suis Allemand. Si j'étais un poète français, je vivrais comme Musset, Hugo et Gautier, je ferais des romans et des pièces de théâtre, ou, me lançant dans la politique, je serais député ou n'importe quoi ! Mais je suis Allemand. La J^rance m'offre généreusement l'hospitalité, non seulement pour y vivre libre et heureux, mais pour me servir de rempart et de fort détaché, d'où je tire sur mes ennemis en Allemagne, que
je conaidère comme des ennemis de l'esprit de progrès, eomme des ennemis de la liberté de conscience, des ennemis du genre humain I Fussé-je même républicain radical, je trouve qu'il faudrait être, non seulement ingrat, mais stupide, pour attaquer le gouvernement qui me protège et pour me lier avec ses adversaires, les plus violents de Paris, qui, de fait, ont moins de talent que les hommes au service de ce mûme gouvernement. Il est facile d'être républicain comme Venedey et Wihl, On n'a qu'à vouloir l'être et changer de veste; on n'a qu'à flatter tous les défauts, toutes les ambitions de ceux qui se déclarent eux-mêmes des (.iaton, et qui se croient des Brutus, et des Cassius parce qu'ils sont maigres. Mais il est moins facile d'avoir du talent comme Thiers, Guizot, Lamartine et Hugo. J'ai donc trouvé odieux le rôle de Boerne qui, se réfugiant a Paris pour attaquer le despotisme et les sottises du gouvernement allemand , s'est allié à Paris même avec les républicains les plus violents , faisant une guerre sans trêve à la monarchie de Juillet et l'attaquant dans ses Lettres de Paris pour plaire aux Raspail français et aux Savoie allemands. Ce rdie-là ne me va pas. Je ne l'ai pas dit dans ma brochure sur Boerne, parce qu'on m'aurait accusé de dénoncer les réfugiés allemands qui, tous, attaquent le gouvernement de Louis-Philippe dans leurs correspondances, probablement parce qu'il ne les pensionne pas. Moi, je n'ai rien demandé à la monarchie de Juillet. Je ne suis pas allé à elle, elle est venue vers moi. Elle ne m'a ni converti ni corrompu, elle me laisse toute ma liberté. Le baron Colta le sait bien, lui qui a eu des négociations avec Thiers. Je
56 SOUVENIHS INTIMES DE HEMRI HEINE
ne me sens pas corrompu du tout. Si pourtant I Avant d'avoir touché mes six mille francs, j'ai fait l'éloge de tous les hommes d'Etat de Paris. Depuis qu'on me pensionne, je n'ose plus dire un mot en leur faveur, de peur de me sentir vendu. Je dis même de temps à autre des vérités au . roi lui-même, qui ne m'en veut pas. Il a lu mes poésies, il sait ce que je pense de lui. Et maintenant n'en parlons plus. Si vous en parliez, je ne pourrais plus vous recevoir chez moi et cela feraitdu chagrin à Mathilde, qui vous aime bien.
— Somme toute, lui dis-je, c'est toujours pour Mathilde. Et dire que vous ne lui êtes pas tidële.
— Je suis si distrait que je prends quelquefois une autre femme pour elle. Ce n'est qu'une distraction qui dégénère, hélas ! en contraction. Je ne puis plus marcher. »
Cela ne l'a pas empêché d'être foudroyé dechagrin, quand, après 1848, la Revue Rétrospective a publié son nom parnll les pensionnaires des fonds secrets.
Il se retira chez un ami, directeur d'une maison de santé, rue de Lourcine, dont j'ai oublié le nom, bien que j'aie diné avec lui plusieurs fois chez Heine, et dans la maison duquel Heine s'était fait soigner longtemps avant son mariage, et qui l'a fait affilier à une loge maçonnique dont ce médecin était le vénérable.
Nous y reviendrons, dans celle rue de Lourcine
11 n'y a rien d'isolé dans la vie d'un homme. De même qu'il n'y a pas àe corps sann âme et pas d'âme sans corps, de même la vie intellectuelle fait corps avec la vie matérielle. La naissance, l'^iication, la manière de vivre pendant l'enfance, le milieu dans lequel on a grandi, tout cela fait un avec la vie intellectuelle, qui se déploie plus tard avec ou malgré la raison. On est toujours le fils de ses parents. De là vient que les bâtards et les bâtardes, élevés en dehors de la famille, si bien doués qu'ils soient, n'evercent jamais une influence salutaire sur la société dans laquelle ils vivent, fussent-ils admis au premier rang.
Heine était te neveu du fameux banquier Salomon Heine, à Hambourg. Sa famille, vis-à-vis de ce banquier, pouvait être classée parmi les Parents pauvres de Balzac. Heine, tout en adorant sa mère, n'aimait pas à parler de sa famille.
Il ne parlait jamais non plus de ses dâux frères, tous deux comme lui baptisés, dont l'un était au service de la Russie et dont l'autre rédigeait une feuille médiocre à Vienne. Il est probable que l'oncle avait payé les frais de son éducation. Il était né à Dusseldorf, la dernière ville allemande aux bords du Rhin, et qui était française par droit de conquête et aussi par droit de liberté, du temps du premier Empire. L'empereur, qui longtemps était hésitant quand il s'agissait du sort des juifs, finit par devenir leur ami et protecteur. Il était enchanté de pouvoir les enrôler dans son armée. Partout, depuis la Révolution, oii l'armée française entrait victorieuse, les juifs, dès le lendemain, étaient déclarés citoyens et jouissaient de tous les droits politiques el civils. A Francfort, quand Custîne faisait son entrée dans la ville, il faisait arracher les planches à l'entrée de la promenade, sur lesquelles étaient écrites ces paroles : « Les pourceaux et les juifs n'entrent pas icil « Aussi les juifs étaient-ils partout gagnés à la France, et l'armée française recrutée dans le duché de Bade, dans le Wurtemberg et surtout dans les provinces rhénanes, comptait dans ses rangs un grand nombre de soldats juifs, dont plusieurs officiers. Il existe un poème épique en hébreu intitulé : {'Empereur Napoléon, dont l'auteur est le père du compositeur Halévy et qui est un pur chef-d'œuvre de langue. Depuis Isaie, nul n'a manié la langue hébraïque avec autant d'aisance et de virtuosité que le père Halévy. Heine, qui, dans ce temps, était encore enfant, s'est rappelé cette époque à la fois avec bonheur et douleur. Il y avait puisé un vif allachement pour la France et un sentiment de haine pour la Prusse, à laquelle
DE HENRI HSl^E:
échut celle malheureuse province el qui, te lendemain de sa prise de possession, dta aux juifs tous les droits que Napoléon leur avait accordés.
L'oncle Salomoa était un de ces vieux juifs, d'ailleurs bienfaisants, qui ne connaissent dans la vie que deux pouvoirs, deux dieux, dont l'un impalpable, qui s'appelle Jéhovah, et dont l'autre, très palpable, qui s'appelle Mammon, ou l'argent. Pour le vieux judaïsme, l'étude n'avait pas d'autre but que la science de la Thora et du Talmud. Non que le Talmud ordonne cette science pour en vivre. Bien au contraire ! Il le défend. 11 ne veut pas que la science serve de gagne-pain, et la plupart des rabbins avaient, les uns un métier, les autres un commerce, exerçant la science des lois gratis. Ceux qui étaient rétribués l'étaient si misérablement qu'on pouvait les considérer comme des pauvres. Les juifs n'ont jamais eu d'autre littérature que l'étude des lois de Dieu et de la nature. Dès la première république après Josué, ils n'avaient d'autres chants que des chants religieux, et l'école des prophètes était une école de poètes, de philosophes moralisateurs. Ni roman, ni pièce de cthéâtre I Le théâtre des juifs était dans leur temple, où de entaines de lévites, élevés et dressés comme chanteurs est musiciens, chantaient dans les poèmes de David et de ses successeurs — les psaumes — la gloire de Jéhovah et les victoires de ses serviteurs. La musique religieuse est une invention juive. On n'a qu'à lire Néhémie et Josèpke, pour se faire une idée de ces festivals de musique, exécutés par trois mille lévites, les uns chanteurs, les autres instrumentistes. Les juifs ont toujours considéré le théâtre profane et
les Relions d'amour comme des excroissances sociales, comme des cancers idolâtres, comme des excitations à la débauche. I^es rabbins ont même proposé de détruire le Cantique des Cantiques, qui est un libreLto d'opéra par l'idolâtre Salomon, dont la musique s'est perdue. Les vieux juirs, d'ailleurs exclus de la société chrétienne, regardaient les auteurs de ces histoires comme des bohèmes, des hommes dissolus et dangereux ! Salomon Heine était de ce nombre. Aussi, quand son neveu lui présenta ses premières poésies imprimées, avec l'espoir de recevoir de lui, non seulement un témoignage de satisfaction, mais aussi une preuve palpable de son admiration, de l'argent, en un mot, pour payer ses dettes, l'oncle, prenant le livre, lui dit ces mots : Cl Tu le vois ! Si tu avais appris quelque chose, tu n'aurais pas besoin défaire des livres, a Toute l'histoire privée du poète se trouve dans ces mots. L'oncle ne savait pas apprécier son neveu. Loin d'être fier de lui, il en était presque honteux. Il lui ferma sa bourse et ne l'ouvrit que pour de petites sommes, pour des dons mesquins octroyés à un pauvre égaré, à un (ils prodigue, qui n'est jamais venu tout à fait à résipiscence et pour lequel, même rentré à la maison patriarcale et demandant grâce, on n'a jamais tué te veau gras.
Il est vrai que pour un homme qui s'enrichit à force d'ordre et d'économie, car on a beau gagner des millions, sans ordre ni économie on ne les garde pas, Heine, qui n'avait pas une ombre d'ordre et qui n'était économe ni de son temps, ni de son esprit, ni de son amour, a dû paraître une espèce de bohème. Le vieux Salomon avait d'ailleurs
DE HENRI HEINE 6t
un fils, et Henri Heine n'était pas le seul neveu à la charge de l'oncle. On le voit, je plaide les circonstances atténuantes pour l'oncle et le fils Heine. Mais tout cela sera détruit de fond en comble par une seule ligne. Salomon, en mourant, a laissé TRENTE MiLLio.Ns, et Charles, son fils, mort à Paris sans enfants, en a laissé soixante-sept!
Supposez un instant que l'oncle, riche à trente millions, ait fait vingt-cinq mille francs de rente à son- neveu. Une goutte d'eau donnée par un fleuve à un rosier. Heine, débarrassé des soucis d'argent, au lieu d'écrire des articles de journaux, au lieu de se chamailler avec tous les folliculaires stipendiés de son pays, se serait entièrement voué à la poésie et à la philosophie. Il eût écrit des romans, SoaRabbi de Bacharach, dont la fin a été perdue dans l'incendie de Hambourg et qu'il ne voulait ou qu'il n'avait plus le temps d'achever, est un chef-d'œuvre dans ce genre. Il eiit écrit des drames en vers. Ses essais sont de premier ordre, bien au-dessus de l'ennuyeux Goelj de Berlickingen ! En un mot, il eût créé une série de chefs-d'œuvre, car toute sa nature était dramatique, bien que trop subjective. La lutte journalière contre un tas de roquets affamés qui, de toutes parts, aboyaient après lui, l'énervait et aigrissait son naturel si gai et si exubérant. Bien des fois, ayant déjà la vue affaiblie, il me chargeait de lire pour lui les journaux allemands. Rarement je lui ai tout dit. C'étaient de basses calomnies, des cris de heppi hepp! sur son e.vtraction, des insinuations injurieuses contre son mariage et sa femme qui, après tout, était une parfaite honnête femme. M'"^ Heine était assez belle pour trouver des adorateurs, même en Allemagne; et comme
un grand nombre de femmes mariées, elle aurait eu plus d'une raison pour se venger des infidélités de son mari I Privé d'une rente fixe, Heine vivait au jour le jour. Pour tout autre poète ses revenus auraient sufïi. Il avait une rente viagère d'au moins mille marcs, que l'éditeur Campe, de Hambourg, lui avait assurée. I! gagnait au moins trois mille francs par an à la Gaietle d'Augsbourg. 11 touchait six mille francs du roi Louis-Philippe. Son oncle, cédant à la fin à ses prières, panachées de menaces, car Heine exaspéré le menaçait plus d'une fois de sa vengeance poétique (en cela il avait grandement tort), lui faisait une rente de six mille francs; renie qui, lors de la maladie incurable du poète, fut augmentée de deujc mille francs. 11 s'appelait Charles, cet homme généreux, et il est mort par accident, en laissant soixante-sept millions à sa femme, bien plus noble et généreuse que lui ! Schiller, s'il avait eu ces revenus, eût élé l'homme le plus heureux du monde. Il vivait avec trois cents thalers. Mais Schiller vivait en Allemagne, et Lotie, sa femme, bien que noble, lui faisait la cuisine. Heine, au contraire, dès sa jeunesse, avait des habitudes aristocratiques. Il vivait à Paris. Il aimait les femmes. Il n'avait point d'ordre, et Mathilde lui rendait des poinis dans le désordre et l'inhabitude de tenir une maison. C'était un ménage bohème, où l'on dînait avec du sauterne pour vin de table, le vin favori de Heine, et du Champagne pour dessert, le vin préféré de Mathilde. Heine ne savait Jamais compter et Mathilde ne savait même pas faire une omelette. Dans certains moments de gène, après avoir eu recours à sa famille, soit à Hambourg, soit à Paris, il rentra furieux et se
vengea par des traits acérés dans des lettres particulières, dans ses livres et dans ses journaux. Il était, d'ailleurs, toujours souffrant, longtemps avant sa grande maladie de l'épine dorsale. Il ne s'était jamais tout à fait remis d'une maladie de peau, d'un eczéma, pour lequel il allait tous les étés à Luchon. Mathilde, naturellement, l'y accompagnait. J'ai de lui plusieurs lettres allemandes de Luchon, dans lesquelles il me chargeait de dilTérentes missions et commissions. Quelque temps avant sa grande maladie, son oncle étant vieux et malade, il lui demandait la permission de lui présenter sa femme à Hambourg, espérant se réconcilier entièrement avec sa famille. Il y resta plusieurs semaines, mais Mathilde ne sut nullement gagner les bonnes grâces ni de l'oncle ni des tantes. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que Heine ait pu croire un instant que son ancienne maltresse, devenue sa femme, pût, par sa seule beauté plastique et sauvageonne, plaire k des Allemandes raides, surdroguées d'esthétique et de musique de Schumann. Quand Mathilde revint de Hambourg par mer, toute seule et toute malade, après une traversée de neuf jours, pendant lesquels elle souffrait tous les martyres, elle n'avait que des gros mots pour tous ces millionnaires ennuyeux, qui l'avaient accablée d'attentbns miséricordieuses, el comblée de dons de charité comme une intruse dont on veut se défaire. Elle se moquait de leur raideur pincée et de leur mauvais français. Pourtant, je dois dire que Heine, en revenant de Hambourg, se croyait réconcilié avec son oncle. A un dîner assez gai, il médisait: Je suis un gueux maintenant, mais je serai un jour riche. Mon oncle me laissera sûrement au moins un
million. Et là-dessus le sauterne coulait à flols et Mathilde, après force rasades de Champagne, me fit chanter son air favori : Malhilde, idole de mon âme! Dîner de Perette ! Qu'on se figure sa déception à la mort de son oncle, mort qui suivit de près son voyage à Hambourg, quand il apprit que dans son testament, l'oncle, pour tout potage, lui avait légué (on ne le devinerait jamais I) seije mille francs de capiJatl Je dis sei je mille francs I Heine, à cette nouvelle, en ma présence, tomba raide sur le parquet, et,. quand Mathilde et moi nous l'eûmes remis au lil, il pleura à chaudes larmes, les seules larmes que Je lui aie vues ! Ce fut pour lui nn coup mortel. Sa grande maladie date de làl
Et ces seize mille francs étaient maudits I Quelque temps après arriva à Paris un certain Friedlaender, qui venait d'épouser à Breslau la sceur du fameux LassaJIe, qui dans ce temps était un jeune liomme de vingt et un ans. M™" Friedlaender, une jolie petite créature, avec des cheveux de corbeau, une figure de crème et une taille saulelante, était une héroïne de la Jeune Allemagne. Outre son mari, un brasseur d'affaires, elle étail accompagnée de deux gaillards prussiens, grands émancipaleurs de chair, qui l'accompagnaient tous tes jours à cheval au bois de Boulogne. Elle logeait à t'hdtel de Castilleet menait la vie à grandes guides. Elle admirait les poésies de Heine et récitait par cœur ses vers à ses déjeuners au Champagne du faubourg Poissonnière. Heine l'aimait. Elle était très romanesque et faisait de mauvais vers elle-même. A l'un de ces déjeuners, car j'étais de
toutes les fêtes, je fis la connaissance du jeune Lassalle, un grand beau gars aux cheveux crépus, brOlant d'impatience de faire parler de lui. Ce fut moi qui le présentai aux rédacteurs phalanstériens de la Démocratie pacifique, et comme il était très éloquent, car iS pérorait déjà à cet âge-là, Heine hii prédit un grand avenir en Allemagne, m Qu'est-ce que vous appelez un grand avenir? lui demanda le jeune homme.
— D'être fusillé par un de vos disciples, » répondit Heine en riant. C'est à peu près ce qui lui est arrivé. « Je veux être le Mirabeau de l'Allemagne! s'écria Lassalle, un jour, en agitant sa longue canne au pommeau d'or, qui ne le quittait pas.
— Mais vous n'fites pas grêlé, lui dit Heine, vous êtes trop beau garçon. Ah 1 si vous étiez poète comme Goethe, toutes les belles Frédérique et toutes les laides M"" de Stein vous aimeraient ; mais tel que vous Clés, je ne vois en vous qu'un futur comédien. Vous serez enlevé par une cabotine quelconque! » C'est ce qui lui est encore arrivé. Quoi qu'il en soit, Friediaender, qui dans ce temps avait fondé une Compagnie financière pour le gaz de Prague, engagea Heine à prendre des actions pour ses seize mille francs. Il avait à peine signé, «m'Il me dit : « Je crois que j'ai fait une sottise! — Comment ! lui dt5~je, vous avez donné vos seize mille francs à Friediaender? Vous êtes friti — Mais non, dit-il, le gaz de Prague a un grand avenir. — Il y aura des fuites, lui répondis-je. Vous ignorez donc l'histoire du coton du sapin? Apprenez que Friediaender m'a offert trois cents francs pour faire des articles dans le Corsaire-Satan sur une nouvelle invention dont, dit-il, il a te privilège, coitsistanl à faire une espèce de laine des aiguilles de sapin. — Et vous
les avez refusés ? — Je lui ai dit qu'il me prenait pour un mouton. Mais comme je chante des romances à sa Temme, le soir au crépuscule, je lui al promis de le présenter au gérant du Corsaire, qui l'a tondu. — Comment! vous aussi ! s'écria Heine. Elle esl si jolie. Avec cela une ingénuité gracieuse comme si elle n'était pas mariée 1 — Pas si naïve que vous croyez, lui dis-je. Moi, je n'ai aucun espoir, je ne suis pas de conséquence, et puis je ne suis pas le véritable amphitryon, mais vous, vous en êtes pour vos seize mille francs! Etes-vous payé, au moins? » En effet, il a tout perdu. L'argent était maudit. La Compagnie a eu une fuite 1
Cette haine que la famille Heine vouait au poète s'élendait aux branches les plus éloignées ; j'en eus la preuve en 1848. Dans ce temps, Heine, ayant conçu un vif chagrin de la pabliclt^ de sa pension payée sur les fonds secrets, s'était retiré, comme Je l'ai dit, dans la maison de santé, rue de Lourcine. Personne, excepté moi, ne connaissait cette retraite à cet endroit écarlé de la grande cité, et personne, certes, ne l'y dfcralt cherché. Heine était sans le sou et déjà très malade, bien qu'il ne fût pas encore paralysé de ses Jambes. Il me priait d'aller voir les frères Fould, apparentés avec la famille Heine- Furtado, mais sans leur dire que je venais de sa part. Je venais d'avoir un grand succès par une lettre insérée dans la Presse, intitulée ; Une question de vie et de mort, et qui était une vive protestation contre le système de terreur inauguré par Ledru-Rollln dans une circulaire rédigée par George Sand. Je me présentai donc dans les bureaux de M. Benoit Foukl, où, clans ce moment.
6B SOUVENIRS INTtMES DE HENRI HEINE
se trouvait égatement son frère, le futur ministre du second Elmpire, le même qui, en 1848, avait conseillé la banqueroute nationale. A peine eus-je articulé le sujet de ma visite, parlant de la maladie et du dénuement du grand ptoèle, que Benoît, me conduisant vers la porte, me dit : « Pour vous, monsieur Weill, si vous avez besoin de quelque chose, je ne demande pas mieux que de vous rendre service ; mais pour ce gueux, cette canaille de Heine, je vous prie de ne jamais prononcer son nom dans ma maison! Que si jamais il se présente, il sera mis à la porte comme un chien I » Je me suis bien gardé de rapporter cette réponse à Heine. Je lui ai cependant dit que je n'avais pas réussi, que les Fould étaient ses ennemis mortels. J'ai été plus heureux chez Meyerbeer, mais j'aurais mieux fait de me tenir, tranquille, comme on va le voir.
A l'âge de vingt-qualre ans — à cet âge rien n'est impossible — je passais mes journées aux bureaux du journal français de Francfort et mes soirées au théâtre, où, en ma qualité de critique théâtral, littéraire et musical, je rédigeais séance tenante mon article en vers, pour qu'il parût le lendemain dans mon journal moitié français, moitié allemand. Dans ce temps il y avait encore la censure pour toutes les feuilles politiques et littéraires. Un jour, à mon grand étonnemenl, un de mes articles allemands, ébouriffant d'éloges sur le ténor de l'endroit, me revint complètement biffé par le censeur, un vieux docteur qui s'appelait Fiedler. En deux bonds j'étais chez lui. 11 m'attendait. Jeune homme, me dit-il, vous avez du talent, vous êtes un pondeur d'Idées, (je n'ai jamais oublié cette expression), bref, vous m'intéressez. Or, apprenez qu'il ne faut jamais faire l'éloge d'un
artiste, au point de ne pouvoir pas l'éreinter !e lendemain. Refaites votre article, modérez vos expressions, faites des réserves, il n'y a pas d'homme parrait, et votre article passera d'emblée. A midi Schmetzer, le jeune ténor, accourut chez moi. « Et Ion article? me cria-t-il, tu me l'avais cependant bien promis. » Je le lui montrai biiïé et lui répétai la leçon que le vieux docteur venait de me donner. — « Ah bien, oui, s'écria-t-il, où la morale va-t-elle se nicher? Le vieux monsieur veut que j'épouse sa fille. — Mais elle est très jolie, sa fille, lui dis-je, je l'ai vue ce matin. — El par-dessus tout elle a beaucoup d'esprit, repartit le jeune ténor ; mais je ne veux pas me marier. C'est probablement elle qui a bifTé ton article ; le vieux papa ne fait rien sans consulter sa fille. »
C'est à Francfort que je fis la connaissance de Meyerbeer, après avoir fait un article sur Robert le Diable, dont je raffolais, article dans lequel pourtant je lui avais signalé les airs de la synagogue dont le maître juif avait profité pour ses chœurs et ses récitatifs. Meyerbeer vint me voir dans ma petite chambrette, nous devînmes amis et cette amitié a duré jusqu'à sa mort. Quand j'arrivai à Paris, je me logeai dans le quartier latin, oii j'ai vécu tant bien que mal, beaucoup plus mal que bien, de mes correspondances allemandes et de ma collaboration à un journal d'étudiants intitulé Les Écoles. Plus tard je logeai, de compte à demi, avec le jeune Morin, garçon de beaucoup de talent, qui malheureusement a versé dans l'ornière impérialiste et policière, prés la tour Sain Ir- Jacques, alors un des quartiers les plus sales de Paris. Dans ce temps.
Morin et moi, nous sortions pendant le jour habillés en ouvriers, portant blouse, casquette et pantalon en velours de Manchester. C'était la grande mode parmi les républicains de celte époque. Je me rappelle même que le propriétaire du divan Lepellelier m'a refusé l'entrée à son café, parce que j'étais en blouse, bien que je fusse accompagné de Heine et de Gautier. Cela ne m'empêchait pas d'aller le soir dans le monde avec un habit noir, une chemise brodée et des souliers vernis que j'avais apportés d'Allemagne. Morin avait une maltresse d'une laideur et d'une bonté inimaginables. Elle nous faisait et elle m'enseignait la cuisine. Le quartier des halles m'était donc connu jusqu'à ses moindres détails. Parfois Morin, sa maîtresse et moi, nous parcourions pendant la nuit toutes les ruelles de ces quartiers, hantant tous les tapis francs alentour, pour en faire la description, Morin dans un petit journal de Paris, moi dans un journal de Leipzig. Quand Meyerbeer arriva à Paris, car il était presque toujours en voyage, dans un déjeuner avec Heine au restaurant, sans Mathilde, car Meyerbeer évitait, je ne sais pourquoi, de se trouver en société avec la maîtresse de son ami, je leur parlai des cabarets de la halle, surtout d'un caboulot appelé « Au Hasard de la Fourchette » où l'on vendait pour un sou un bol de soupe avec un morceau de viande. Meyerbeer et Heine, curieux de voir ce salon du peuple, plein de voleurs et d'Alphonses de bas étage de celle époque, me proposèrent de les y accompagner. Rendez-vous fut pris. Il fut décidé qu'on serait en casquette et en jaquette, comme de simples commis sans place. Meyerbeer ne revenait pas de ce
Spectacle et de cette misère, bien que nous ne pussions rester longtemps nulle part. On nous prenait pour des mouchards. 11 riait à se tordre quand il vit arriver des hommes en guenilles, une soucoupe à la main, demander pour uasou de soupe et la recevoir par un ciysoir à lavements, contenant juste la capacité de cette valeur, qu'on plongeait dans un chaudron plein de ce brai. Après forces libéralités, ce qui nous compromettait encore davantage, nous hâtâmes le pas pour rentrer. Chemin faisant, Heine dit à Meyerbeer que je vivais à Paris avec cent francs par mois, et que je mettais de l'argent de côté. — « CommentI s'écria le grand homme, il ne vous faut que cette somme! mais vous mériteriez une médaille. — Que voulez-vous qu'il fasse d'une médaille ? lui dit Heine, en riant, une pension lui irait bien mieux ! — Je n'ai qu'une grosse dépense, lui dis-je à mon tour, j'aime une {grande chambre pour appartement. Quant à' la nourriture, mon père a appris à ses enfants à manger peu et à travailler beaucoup. Du pain, du fromage, de l'eau, de temps en temps un morceau de bœuf bouilli, c'est tout ce qu'il me faut. » Le lendemain, Meyerbeer vint à l'hôtel où je demeurais, car j'avais quitté Morin. Ayant pris des renseignements sur moi, il dit à l'hôtesse : Vous donnerez à M. Weill la plus grande chambre de l'hôtel, et c'est moi qui en paierai le loyer pendant deux ans. J'avais toujours fait un grand éloge du génie de Meyerbeer, maïs je n'ai accepté ce don qu'à condition de ne plus rien écrire sur lui, ni en bien ni en mal, et Meyerbeer n'a pas cessé unjour de rester mon ami. Il a même voulu encore faire tous les frais pour me faire entrer comme ténor à l'Opéra. Déjà, quand je n'avais que
vinglndeux ans, le docteur doldschmid, M. Beyrus, beau-frère de Rothschild, et le sénateur Coester, après m'avoir entendu ofTicier dans la synagogue, le jour du grand pardon, me voterent trois mille francs par an pour des études de ténor, à condition de m'engager pour la vie, avec pension de retraite, à l'opéra de Francfort. Ils me donnèrent même trois cents francs d'arrhes pour m'acheler un piano. Au lieu d'un piano, j'ai acheté une flûte pour faire des sérénades à Réginèle. Le reste de l'argent, je l'ai envoyé à mon père, puis, étant tombé malade, il n'en fut plus question. Meyerbeer m'envoya chez M. Kuhn, son ami, pour me donner des leçons de chant et de déclamation. J'ai même pris deux leçons chez ce respectable magister, puis j'en avais assez. Depuis l'âge de quinze ans je n'avais qu'un désir : vivre libre el indépendant! Jamais jeune homme ne dédaigna autant que moi l'argent et la gloire éphémère de la sotte multitude! Me soumettre à une règle, m'engager comme un esclave, n'avoir pas la liberté de me coucher et de me lever quand bon me semblera, jamais! Pas pour la fortune de Rothschild! La vie est si courte! Il est vrai qu'avec ce système, il faut avoi une santé de fer, pouvoir vivre de psu et ne pas couri après des femmes en robes de soie. Or, je ne les ai ja: aimées, les robes de soie; j'aimais mieux une peau de sous une chemise de bure et un petit pied dans des sabots ou de gros souliers ; et quant aux jolies femmes, malheur à l'homme qui a besoin d'une beauté pour aimer. Jamais femme ne l'aimera!
J'ai dit que Heine, dès notre première entrevue, m'avait
prévenu de ne lui demander jamais de l'argent. Malgré cette résolution, je lui aï connu des amis, mais seulement des Allemands, auxquels il donnait de l'argent quand il en avait, car Heine se faisait plus méchant qu'il n'était. Il était très bon, il ne prétait pas, Il donnait. Mais à mesure que je gagnais pas mal d'argent pour cetle époque et que je fusse à même de m'établir dans mes meubles avec ma sœur, chaque fois que je me lamentais sur mes misères, Heine me disait le lendemain : « Weill, vous qui avez de l'ordre et des économies, vous seriez bien gentil de me prêter dix francs, je n'ai pas le sou dans ma poche, je vous les rendrai aprèsdemain. B Je les lui prêtais et il me les rendail. A la fin, m'apercevant de cette manigance, me demandant h emprunter, de peur que je ne lui empruntasse à mon tour, un jour après le fameux déjeuner chez moi avec Balzac et Sue, déjeuner que j'ai décrit et que je reproduis ici, voyant ma mise en frais, quoique peu considérable, et craignant que je ne lui demandasse une certaine somme, après le départ de Balzac et de Sue, il me dit : « Weill, j'attends le courrier de Hambourg. Pouvez-vous me prêter cent francs? » C'était en 18i7. Je venais de traduire en allemand, pour l'éditeur Laske de Darmstadl, ma Guerre des Paysans, que j'avais écrite en français pour la Phalange et qu'Aniyot venait d'éditer en volume. Amyot m'avait donné cent vingt francs pour l'original, mais Laske venait de m'envoyer douze cents francs pour la traduction, et ces douze cents francs se trouvaient dans mon secrétaire en pièces de cent sous. Je conduisis Heine devant ce secrétaire et, ouvrant le tiroir oii cet argent se trouvait, je lui dis : « Vous le voyez, je n'ai nulle-
ment besoin d'arjfènl! — Dieu du ciell s'écria-t-il, en s'éloignant., je me croyais un coquin, mais celui-là est encore plus coquin ([ue moil »
Mais après mon mariage il m'a souvent fait des emprunts de quatre et de cinq cents francs, et j'éiais heureux de pouvoir lui rendre ces services, à lui qui m'en a tant rendus.
Revenons à Meyerbeer, Après avoir quitté les Fould, j'allai chez Meyerbeer lui parler des tracas et des embarras de notre ami. « Comment! s'écria Meyerbeer, Heine, le plus grand poète lyrique de l'Allemagne, est malheureux à ce point! Vous savez, ou vous ne savez pas, je suis brouillé avec lui, il n'a pas bien agi avec moi; maïs voici un billet de mille francs que vous allez lui porter, et demain vous viendrez me prendre et j'irai moi-même lui faire une visite dans la maison de santé où il se trouve. » Je lui portai le billet et le lendemain j'ai conduit lé grand musicien chez le grand poète, rue de Lourcine, et suis resté dans le fiacre pour ne point assister à leur entrevue. Quel ne fut pas mon étonnement et quelle fut mon indignation, quand six mois plus tard j'appris que Heine venait de publier des Knittelverse (espèce de Port(-rteu/) contre Meyerbeer I Ce dernier, duquel je tenais la première nouvelle, en était plus peiné qu'indigné. « Si je voulais me venger, me dit-il, j'ai des lettres de lui très compromettantes pour son caractère, mais ma mère l'aimait tant. Dites-lui pourtant, qu'à la fin toute corde trop tendue se brise I » Dans le premier moment, me rappelant le mot de Heine sur Guîzot, après avoir touché trois mille francs, je me dis: Il a fait cela pour prouver qu'un billetde mille francs ne l'a pas corrompu. Mais quoi? Est-ce une honte de faire
l'éloge du plus grand des compositeurs, et n'est-ce pas une infamie de l'attaquer gratuitement, sans raison, sinon sans rime, pour faire plaisir à quelques envieux grincheux? « Ah ! m'écriai-je, en entrant chez lui, je devine maintenant pourquoi les Fould m'ont misa la porte! — Quoi! quoi! dit-il, en se soulevant péniblement de son grabat de douleur. Je lui ai demandé deux places pour Mathilde et son amie, je ne lui en demande jamais. N'a-t-il pas eu la houljpa (mot hébreu qui veut dire effronterie), ou la bassesse de m'envoyer deux mauvaises places de troisièmes loges ! — Mais, lui dis-je, vous savez bien qu'il n'en a pas. La direction ne lui en donne guèrel — Qu'il en achète donc avec ses millionsl » Làdessus, Mathilde survenant, toujours en riant de ses belles dents et visiblement satisfaite de la vengeance de son mari, entama une série de reproches remontant à dix ans, plus futiles les uns que les autres. La vérité est qu'elle lui gardait une dent pour ne l'avoir jamais invitée et pour n'avoir jamais mis le pied chez elle, u Mais, sacrebleu, éclatai-je, à la fin, il vous a donné mille francs il n'y a pas longtemps I — Je les lui renverrai, s'écria Heine. — Voosl jamais! vous êtes des canailles I — Mais, dit enfin Heine, il n'y a pas dé quoi fouetter un chati » Et me disant les vers, je les trouvai si drôlement tournés et au fait beaucoup moins méchants que je ne croyais, que je ne pus m'empécher d'en rire moimême. Et je restai à déjeuner, et en m'en allant je leur dis : JVoMJ sommes tous des canailles!
On le voit, la plupart des méfaits sociaux de Heine avaient leur source dans son mariage avec Mathilde, ou plutôt dans son amour effréné pour elle. Il avait beau, au fond de son esprit, reconnaître le manque de jugement, l'inconsidéra- Uon et l'irascibilité indomptable, nerveuse de sa femme, de fait, il finissait toujours par épouser toutes ses querelles et se brouiller avec ses meilleurs amis pour elle. N'a-l-îl pas fini par se brouiller avec moi, après quinze années d'une amitié éprouvée, même sans m'entendre. Il est vrai que je n'ai pas . tenu à être entendu. L'histoire de Meyerbeer avait rompu le charme, avait laissé un dard dans mon cœur, le reste devait venir. Mais nous ne sommes pas encore en 1854. La morale de tout cela, c'est qu'il ne faut pas acheter des viciées qui, le lendemain de la perte de leur innocence, vous déclarent qu'elles ne vous quitteront jamais. La morale de tout cela
encore, c'est que tout acte immoral porte en soi sa peine et son expiation. 11 est vrai qu'on pourrait me dire, à cette occasion : que ceux qui ont refusé de belles vierges de dix-huit ans lui jettent la première pierre. Moi aussi, dans le premier temps de ma liaison avec Heine, j'aimais une vierge à laquelle j avais promis le mariage. M. et M"" Heine seuls étaient dans le secret de mes amours avec Suzanne. Maihilde, plus d'une fois, venait me chercher, rue du Croissant, pour m'invitera dîner, mais en réalité, pour voir Suzanne qui était la fille de l'hôtelière ou je demeurais et pour voir si elle était réellement aussi belle que je le disais. Mais je ne l'avais pas achetée. Nous nous aimions, et nous nous étions promis le mariage. Mais, je ne vivais pas avec elle publiquement, nos amours étaient secrètes. La mère etlemCnie les ignorait. Mais, nous étions pauvres tous deux et nous attendions que j'eusse des moyens d'existence assurés pour la demander en mariage. Et quand, après treize mois d'absence forcée, je crus avoir trouvé ces moyens et que je fis ma demande k la mère, qui m'accorda sa Itlle, Suzanne dans la mOme lettre glissa un pli contenant ces mots: Je ne suis plus digne ni d'être ta maîtresse ni d'être ta femme! M'ayant cru infidèle, elle m'avait fait une infidélité. Heine me disait bien que j'élais un heureux coquin, un chançard. Cette lettre, je l'ai remise à ma femme avant mon mariage et la possède encore.
Si Heine, avant d'acheter Mathilde sur l'enseigne de sa beauté, avait demeuré dans sa maison comme moi dans la maison de Suzanne, six mois avant de déclarer mon amour, et je n'avais que vingt-sept ans, s'il avait mieux connu le
caractère de sa bien-aimée, il aurait peut-être reculé. La vérité est que se payer une belle créature innocente, sauf à l'abandonner ou môme à l'établir après quelque temps avec un autre, est un crime de lèse-vertu. Ce n'est pas de l'amour, c'est de la débauche. Heine ne croyait pas payer la beauté de Mathilde avec le sang de son cœur, mais avec l'aient de sa bourse. Là fut son crime, et il l'a cruellement expié. Les hommes de génie comme Heine sont les privilégiés de Dieu, qu'il aime bien et qu'il châtie vite. Le sort s'est vengé de lui par un amour fou qu'il lui planta au cœur. Mathilde n'était pas le premier amour de ce genre de Heine, ni même le dernier, mais elle les a toutes vengées et, chose curieuse, précisément par sa vertu I
Rien de plus terrible qu'une femme vertueuse sans distinction et sans jugement. Mieux vaut cent fois une coquette d'esprit et de discernement Non seulement elle sait cacher ses Taules et les couvrir de plusieurs manteaux d'or et de soie, mais elle tend à se faire pardonner ses légèretés par de réels bonheurs qu'elle lient à procurer à l'homme dont elle porte le nom, auquel elle crée un ami de chaque prétendant. Je ne tiendrais pas à être cet homme, mais je déclare qu'il aurait une vie plus heureuse que mon pauvre ami Heine et qu'il aurait plus de loisirs pour ne créer que des chefs-d'œuvre. Chose curieuse 1 M>^^ Heine n'a jamais brouillé son mari avec une rivale qu'elle recevait bêtement, ou si l'on aime mieux, naïvement à sa table. .Mais elle l'a brouillé avec tous les amis qui ne l'adoraient pas elle-même, bien qu'elle n'aimât jamais aucun de ces amis.
Ludwig Wihl, poète médiocre, un fou qui se croyait le
premier poète du inonde et qui, ma foi, l'a fait accroire à un grand nombre de Français, fat aussi grand que fou, car, bien qu'il fùl toujours, même dans sa jeunesse, d'une saleté repoussante, il se croyait adoré par toutes les femmes, Ludwig Wihl fut longtemps le commensal et l'ami de la maison Heine. Il poursuivait Mathilde de ses adorations et lui improvisait des vers dont elle ne comprenait pas un motet dont elle me demandait la traduction, que je lui travestissais. Un jour, elle nous dit à déjeuner : « Henri, croirais-tu que Wihl m'a dit qu'il ne fait que m'embéter?» Il lui avait dit en allemand: Ick thue Sie anbeten! Anbeten, en allemand, veut dire aJorer. Et de rire ! Une autre fois, en entrant chez Heine, Il me dit ; « Weill, vous nous trouverez un peu bètes ce matin. Wihl sort d'ici, nous venons d'échanger nos idées, n Ce pauvre Wihl ne se doutait guère qu'il nous servait de cible, mais comme il parlait toujours de la beauté de Mathilde, Mathilde le protégeait et le défendait contre nous. Tous les Allemands qui venaient à Paris, pour être les bienvenus de Heine, n'avaient rien de plus pressé à faire que de déposer un bouquet de fleurs poétiques ou prosaïques aux pieds de la Diane apprivoisée et, pour ainsi dire, encagée, car, sauf les théâtres et chez M""" Arnault, Mathilde n'allait nulle part et se plaisait mieux chez elle avec sa domestique et, plus tard, avec son esclave Pauline. Meyerbeer, qui ne l'aimait pas, n'accepta jamais une invitation chez Heine. De là, je le répète, la haine de Mathilde contre lui. Il aurait sauvé la vie à son mari, elle aurait bien trouvé le moyen de les brouiller ensemble. Et pourtant, Heine ne se faisait aucune illusion sur le caractère de sa femme ; leurs que-
relies intérieures n'étaient pas un mystère pour quelques amis, surtout pour mol, qui les voyais tous les jours et à toute heure du jour.
Heine battait sa femme comme le premier charbonnier venu. Il avait l'habitude de me dire : « Ma femme a de nou' veau besoin d'ôlre battue. » Et le jour de batterie était ordinairement le lundi. Ce jour-là, et il ne se gênait pas pour • moi, il tirait tes petits rideaux des fenêtres et, de ses deux pauvres poings, il tapait sur les deux belles épaules de Mathilde, en s'écriant ; « Voici ce que je te fais pour tel ou tel méfait, pour telle ou telle parole, n jamais pour une chose sérieuse ou par eifet de jalousie. Elle, trois fois plus forte que lui, elle qui aurait pu le broyer et le réduire en poudre (car elle était fière de sa force), ne bougeait pas et se laissait battre en pleurnichant et en s'écriant : « A-t-on jamais vu un homme qui bat sa femme I » tout en ne levant pas un doigt contre lui. a Venez à mon secours, Weill, s'écriait-elle. Ce n'est pas vous qui battriez votre maltresse et votre femme! n Heine lapait toujours de plus belle en riant aux éclats. Soudain, elle se laissait choir sur le parquet en poussant un hurlement de tîgresse, et tirant son mari par les pieds, qui étaient sa partie faible, car déjà la maladie de l'épine dorsale le travaillait , elle le renversait et se roulait avec lui sur la carpette, toujours en gémissant et en hurlant ! Une ou deux fois j'intervins, en m'écriant : « N'avez-vous pas honte de vous chamailler comme de petits chiens! » puis je m'en allai. De roulements en roulements, ils se réconcilièrent couverts de poussière, et le prix de la paix était toujours ou un chapeau ou un chaie ou une mantille. Kat^etijammer,
disait Heine, cela veut dire littéralement « lamentation de chat V, mais en allemand, cela se traduit aussi par découragement. C'était en effet décourageant, non pas tant pour les époux qui se réconciliaient toujours, mais pour les amis intimes de la maison. -^ « Ma femme a encore besoin d'être battue I — Et à quoi cela vous sert-il ? lui répondis-je. — ' A la calmer pour un mois. Elle sait très bien que si elle levait la main sur moi, je la planterais là et ne la reverraia plus. — Vous, lui dis-je, vous courriez après elle et lui demanderiez pardon à genoux. Vous l'appelez chatte, vous êtes plus chat qu'elle et, de plus, vous courez le guilledou avec toutes les chattes du voisinage. — C'est qu'en effet, ditil, je suis amoureux de la forme, j'aime la beauté de Mathilde, j'aime à la contempler. Je me figure être Pygmalion. Elle était une statue taillée de ma main. Je lui ai insufflé une âme, je lui ai donné la vie. Elle tient tout de moi I Elle me doit tout ! — Malheureusement pour vous, lui répondis-je, vous ne pouvez plus la repétrifier et la faire retourner à l'état de statue. Cette statue marche, mange, elle mange même pour deux, et vous joue toutes sortes de tours. Loin de moi de la blâmer, ajoutai-je, elle est adorable »; car Heine n'aimait pas entendre dire du mal de Mathilde. Lui-même se plaisait à énumérer tous ses défauts, à ridiculiser son amour pour elle, mais il ne permettait pas à un autre de trouver sa femme en défaut, ce défaut fût-il flagrant. Il l'aimait malgré lui comme un damné, bien que cet amour eût dû être pour lui un enfer plutôt qu'un paradis, une expiation plutôt qu'une récompense. ,
Un jour, nous étions sept à table à un dîner d'apparat,
c'esl-à-dire de sauterne el de Champagne, avec deux dames dont l'une était veuve, et qui, toutes deux, exploitaient la bourse de Heine, sous prétexte d'admiration el d'amour; moi, en habit noir, car je devais aller en soirée après dîner. On servit un brochet que l'on trouva mauvais, m Voyons, Weill, me disait M™' Heine, vous qui dites toujours ce que vous pensez, dites-moi sincèrement votre avis sur ce brochet, que j'ai acheté moi-même. — Madame, lui répondis-je, il est pourri. » J'avais à peine dit ces mots, que Mathilde prit le plat de plaqué où gisait le brochet dans sa sauce, el me le jeta en pleine figure, au risque de me casser le nez. Le poisson, heureusement, avait amorti le coup. Je ne savais que dire, et je me tenais courbé, les bras allongés comme si je sortais d'un bain de boue. Quant aux assistants, les uns stupéfaits et comme pétrifiés, ne soufflaient mot, tandis que les autres partirent d'un éclat de rire homérique, a Mon cher Weill, me dit Heine, il faut que Mathilde vous aime bien pour avoir fait cet éclat; mais soyez sans inquiétude, ajoula-Uit à voix basse, lundi elle sera battue, n Remarquez bien qu'il ne la ballait pas d'instinct ou d'emportement, c'était une batterie prédite .et préméditée. Je lui répondis : « Mais c'est lundi aujourd'hui. » Quant à Mathilde, elle m'essuyait de sa serviette en riant et en me demandant pardon de sa vivacité. Elle appelait cela une vivacité. Je savais que ces sortes de vivacités la prenaient à certains moments du mois; puis, je me levai et m'en allai changer de chemise chez moi pour ma soirée.
Le lendemain, Heine me dit : « Mathilde avait besoin d'un chapeau, mais si je ne vous connaissais pas, je serais jaloux
(le vous. Elle ne fait ces sortes d'incartades-là qu'à moi. — Dame, lui dis-Je, je sais mieux que vous la cause réelle de ce mouvemeat. Mathilde savait ou soupçonnait que vous deviez aller au spectacle avec M»* B...; elle savait qu'on vous avait e^ivoyé deux places de baignoire et qu'elle ne devait pas être de la partie. Elle a cherché un éclat, un scandale, et comme elle me connaît un ami dévoué, elle s'est jetée sur moi. Au fait, elle a atteint son but, vous n'êtes pas allé au théâtre avec M°"> B...!
— Vous croyez? me dit-il. Mathilde ne se doute de rien de pareil I »
Et voilà les maris I
Le lendemain, quand je revis Mathilde, elle m'offrit une cravate toute neuve, qu'elle avait achetée pour remplacer la mienne, tachée de sauce mayonnaise. Je lui dis que je n'y pensais plus, que j'étais fier de sa prédilection pour moi. « Seulement, une autre fois, vous garderez le plat pour vous et vous ne m'enverrez que le poisson. — Et qu'est-ce que vous m'auriez fait si vous aviez été mon mari? me demanda-t-elle. Je savais qu'elle avait été battue. — Si j'étais votre mari? balbutiai -je en cherchant une réponse. — Oui, si vous étiez mon mari? — Eh bien, lui dis-je, je me jetterais moi-même les plats à la figure I » A-t-elle compris le sens de ma réponse ? Elle courut le dire à Henri, et Henri vint me serrer la main, en souriant et en me disant : « Il n'y aurait pas assez de plalsl a
Le cœur d'une femme est un abîme. Pendant quinze ans que je fréquentais la maison Heine, H ne m'est ja- Jamals venu à l'esprit un jour de considérer Mathilde comme une femme à aimer , bien que je pusse , tous les jours, me rendre compte de ses puissants et fascinants attraits. Sa vertu, d'ailleurs, pour moi, était au-dessus de tout soupçon. Et puis, pour des femmes comme Mathilde, le vrai amphitryon est celui qui paie les diners. Bien que ma position matérielle se fût améliorée tous les jours, je ne dépensais, bon an mal an, que de deux à trois mille francs, tandis que, selon mon calcul, Heine devait dépenser vingt-cinq mille francs sans compter ses extras. Outre ma résolution de ne plus aimer une femme mariée, surtout pas celle de mon ami, j'aimais Suzanne, et après la rupture avec Suzanne, j'étais décidé à me marier. Ce n'est