‹ Souvenirs intimes de Henri HeineChapitre 4 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le malheur de l'humanité, c'est que l'expérience des vieux ne sert pas aux Jeunes I Avec chaque homme, le monde recommence et passe par les mêmes épreuves, toujours, hélas, lesmèmesl Ce qui fait que le monde a toujours vingt ans avec toutes les passions, avec toute la fougue d'une vie sans sagesse et sans expérience. L'expérience ne sert pas plus aux vieux eux-mêmes que la glace ne sert à ceux qui, en hiver, la recueillent contre les futures chaleurs de l'été. En la recueillant, ils meurent de froid. Le progrès humain consiste en cela que les jeunes, étudiant les principes acquis

par l'expérience, se les assimilent, se les approprient et vivent, jeunes, tout en praliquanl la sagesse cueillie par une longue vie. C'est l'idéal. Un jeune homme sage et vertueux, tout en jouissant légitimement de tous les bienfaits de la terre, c'est le beau absolu, mais c'est un cas bien rare- Autant admettre qu'une pierre durcie parle feu puisse, par son récit, faire durcir une autre pierre encore limon ou argile. Il faut qu'elle passe par le même feu !

J'ai di-t C|ue Heine aflichait des principes athées en raillant toutes les religions; mais moi-mCme, revenant d'Allemagne, j'étais contaminé d'athéisme. Seulement, doutant de moi-même, sachant par cœur la Bible et le Talmud, je n'eus garde d'affirmer le néant qui m'effrayait. Heine, en sa qualité d'homme de génie reconnu, ne doutant nullement de luimême, aftirmait, en vers et en prose, soit en raillant, soit en discutant, la non-existence de Dieu qu'il disait ne pas craindre, même s'il existait, attendu qu'il pardonnerait forcément tout, n'ayant pas d'autre état, selon la Bible et l'Évangile, que de pardonner les péchés et les vices des hommes. Pendant longtemps, il rangeait tous les humains en deux catégories : les Juifs et les Grecs. Les premiers sacrifiant la terre au ciel, les derniers faisant descendre le ciel sur la terre (ce qui n'est strictement vrai que des juifschrétiens et rabbiniques, car le juif mosaïste admet les récompenses dans la vie terrestre], et il se disait, lui, Crée Olympien, amoureux des arts plastiques, cueillant toutes les jouissances de la chair, à l'instar des dieux dans l'Olympe. Qui sait? J'aurais peut-être fait comme lui, si j'avais été élevé dans l'abondance des biens terrestres, si, tout jeune.

je n'eusse point été accoutumé à toutes les privations de la vie ; privations qui m'ont paru naturelles et qui ne m'ont jamais arraché, ni un cri d'envie ni une plainte, ayant été d'accord avec tous les préceptes que j'ai cueillis dans les leçons des prophètes et des rabbins 1

On a vu que j'étais l'intime ami de la maison Heine; cela provenait d'abord de ce que. tout en admirant la beauté de M""" Heine, j'avais une confiance entière en sa vertu. Mais cela ne suffit pas pour devenir le confident d'un homme de génie comme Heine qui me disait tout, même ses vices. Il s'est établi entre nous, dès que ses querelles d'Allemand lui permirent de respirer, un échange d'idées qui, à la longue, devint un ciment indissoluble d'amitié. Outre les mêmes origines juives, Heine et moi nous avons passé par les mêmes épreuves religieuses. Seulement, lui, n'ayant étudié que la philosophie, ne chercha longtemps aucune solution, l'essence de la philosophie étant le doute, tandis que moi, ayant étudié la théologie, je cherchai et crois avoir trouvé cette solution (1), solution qui, d'abord jaillie de ma raison, s'est trouvée d'accord avec le génie de Moïse et de tous les grands penseurs qui lui ont succédé et concordant avec la science exégélique et philologique du Peotateuque (2). Cette solution, entrevue par Heine lui-même, a couronné la vie religieuse de ses derniers jours.

. Que deux chrétiens, l'un catholique, l'autre protestant, i-ejelant tous deux la Bibleet l'Évangile, cherchent la vérité phi-

(1) Voir ma Parole nouvelle.

(2) Voir mon MoUe, le Talmad et fÉvangils.

losophique. Ils arriveront ou au spjnosisme ou à l'alliéisme ou, deguerre lasse, au mysticisme catholique. Ce n'est point le cas de deux juiTs qui parlent du monothéisme, Le juif, avant tout, cherche la raison de sa réprobation parmi les nations et de son exclusion historique de tous les droits civils et politiques. Le chrétien a beau croire ou ne pas croire ce que bon lui semble, il n'en jouit pas moins, comme homme, de tous les droits humains et nationaux. Il n'en est pas de même du juif dans la plus grande partie des pays des Gentils. Aussi longtemps que le juif croit en Dieu et à la révélation de Moïse, il se dit : Les idolâtres païens ou chrétiens sont les maîtres. Ils me font subir leur supériorité matérielle pour ma supériorité spirituelle. Ils sont dans l'erreur, moi, J'ai la vérité ; je suis un missionnaire martyr du i>ieu-£/net il faut que je supporte tout pour sa gloire et pour mon salut I Mais dès qu'il perd cette croyance, malgré lui il se demande : Puisque je ne crois pas plus au Jéhovah de Moïse qu'au Jésus des chrétiens, à quoi bon mener une vie d'humiliations et de privations? Pourquoi me priver de tous les droits humains si, par trois gouttes d'eau qu'on me versera sur la tête, je deviens l'égal de mes oppresseurs qui, eux, ne croient pas plus à leur dieu que je ne serai forcé d*y croire? Ce que firent, en effet, tous les juifs allemands instruits et réformés, dès qu'ils rejetèrent la révélation comme dc^me de foi, y compris toute la famille du célèbre Mendelssohn. Ceux qui avaient des sentiments religieux, après avoir renié Jéhovah, finirent par l'adoration de la vierge Marie. Ils seraient revenus à Jéhovah si, d'une part. Ils n'eussent craint de s'aliéner leurs amis chrétiens et si, d'autre

part, redfivenus juifs, la religion ne les eût pas exclus, eux et leurs enraaU, auxquels ils comptaient aplanir la route de la vie, de tous les droils humains et sociaux I

Dans les pays où les juifs sont émancipés, ils ne songent pas à changer de religion, même après avoir rejeté tous les dogmes rabbinitjues, si ce n'est par intérêt personnel ou par amour. Qu'ils soient athées, panthéistes ou positivistes, ils ne perdront pas leurs droits de citoyens pour rester nominalement juifs. Les fanatiques, catholiques et protestants, ne les privaient de tous leurs droits que pour les forcer à se convertir. Peu leur importe la sincérité ou l'insincérité de celte conversion, pourvu que leurs enfants soient élevés dans la religion chrétienne; et d'ordinaire, les enfants des juifs convertis haïssent ou font semblant de haïr les coreligionnaires de leurs parents, soit pour prouver leur zèle, soit pour renier la voix du sang.

Un jour, ayant demandé à Heine pourquoi il s'étail converti au protestantisme, il me dit : « Vous devez savoir qu'après être revenu d'Italie et d'Angleterre, où je ne me suis nullement ressenti de ma religion, j'ai essayé d'éditer une Revue allemande, dont, tout d'abord, en ma qualité de juif, je ne pouvais pas être l'éditeur. Boerne, pour publier i,a Balance, a bien été forcé de se faire baptiser, bien qu'il ne soit pas plus chrétien que le roi de Prusse et moi. Un instant, je m'étais associé avec mon ami, le docteur Gans, pour améliorer l'élal intellectuel et social des juifs. A peine eus-Je entrepris l'œuvre, je me suis demandé : quel est ton but et que vas-tu faire? Évidemment, tu veux que tous les juifs soient aussi avancés que toi et ton ami Gans. En quoi consistent cet éclaircissement et cet avancement? A rejeter les miracles irrationnels de la Bible et à mépriser toutes les

prescriptions scolastiques du Talmud et des rabbins. Quand tout cela sera fait, quand tous mes coreligionnaires auront dépouillé le vieil homme de Moïse et de Rabbi iéhouda Hanasi, que leur restera-Wl ? Les uns seront hégéliens, les autres shellîngiens, d'autres spinosistes et d'autres rien du tout. Qu'auronl-ils gagné? Seront-ils émancipés parce ((u'ils jureront par Hegel au Heu de jurer par Moïse ? Nullement! Il faudrait jurer par Jésus I Ils prêteront un faux serment, car jamais juifne croira à la divinité d'un juif, pas même Néander et Stahi, quoi qu'ils en aient. Seulement, par ce mensonge, eux et leurs enfants jouiront de tous leurs droits naturels que les chrétiens détiennent aux juifs. Pourquoi ? je n'en sais rien 1 Peut-être pour se venger d'eu.ï de leur avoir donné le christianisme, la religion la plus fausse, la plus irrationnelle, la plus absurde qui fût ; une religion d'amour qui ne connaît que la haine; une religion de liberté qui ne connaît que le despotisme ; une religion d'humanité qui n'a jamais pratiqué que la plus cruelle barbarie. Les chrétiens ne sont devenus humains que depuis qu'ils ne croient plus à leur religion, que depuis la Renaissance et la Réforme, Un protestant, c'est un catholique qui quitte l'idolâtrie trinitaire pour marcher vers le monothéisme juif. Il faut que le juif, à son tour, fasse l'autre moitié du chemin. Je me suis donc fait protestant. Je suis entré dans la forteresse pour mieux la démolir. Mais je démolis en même temps les bastions juifs, pour que tous les deux s'unissent sur le champ commun de la liberté.

— Et s'ils doivent se rencontrer dans le désert de l'athéisme, lui répondis-je, qu'aurez-vous gagné?

— Le monothéisme, dit-il, c'est le minimum d'une religion. Pour peu qu'on en prenne, on ne peut pas en prendre moins.

. — Et pourquoi vous dites-vous grec et même athée?

— Parce que le monothéisme miraculaire du Pantateuque, outre qu'il est aussi contraire à la raison que tous les dogmes chrétiens, est entouré de tant de défenses, de tant de haies d'épines, il assombrit tellement la vie, que cela ne vaut pas la peine de vivre. On ne peut pas faire un pas sans risquer de broncher. Les meilleures viandes, les meilleurs poissons, les plus belles femmes sont choses prohibées. Le mosaïsme rabbinique fait de chaque adhérent un eunuque volontaire qu'on appelle un saint. Il faut être saint comme Jéhovah I Qu'en sait-on? Qui nous a dit que Jéhovah ne s'amuse pas comme Jupiter avec Junon, Vénus, Hébé et tant d'autres garçons et filles? J'aime mieux *tre un fils de Jupiter, parce que je ne veux pas sacrifier la vie vivante à une vie morte. On me donne bien un billet à ordre sur l'immortalité. Rothschild a-t-il endossé le billet? Et s'il est protesté ?

— .Mais, lui dis-je, Moïse n'a jamais promis à son peuple la félicité d'une vie future. Il ne lut a promis que la prospérité matérielle et nationale en cas d'obéissance à ses lois. Par contre, il l'a menacé de tous les malheurs en cas de violation de ces lois. Vous devez vous rappeler Et Hakadackas veét Hasckahépkès, ces terribles malédictions hébraïques.

— C'est, en effet, la grandeur incommensurable de Moïse. Mais, est-ce vrai ? Croyez-vous que la pluie et le beau temps

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que Moïse promet à ses jusles Palestiniens suivent ces éventualités et cette alternative? Où Moïse a-t-il puisé ces vérités ? Sont-elles basées sur l'expérience historique? »

Dans ce temps, je n'étais pas plus avancé que lui sur cette question, ballotté que j'étais par les mêmes doutes et tourmenté par les mêmes incertitudes. Je lui répondis :

« Bien que je croie que ces malédictions ont été intercalées après la destruction du premier temple, prédictions faciles à faire après coup, je suis à peu près sûr que toute nation qui a commis ou qui commettra les mêmes crimes a subi ou subira le même sort. Lisez donc, ajoiitai-je, le chapitré de Plularquei sur la justice de Dieu, qu'on dirait écrit par un mosaïste. Plutarque dit que d'ordinaire, la justice divine donne deux avertissements à tout criminel, individu ou nation, pour lui laisser le temps de revenir au bien. Au troisième, la sentence est exécutée sans merci, et cela ne dure soit pour l'individu, mendiant ou roi, soit pour la nation que vingt ans. Plutarque ajoute que la justice humaine avec ses trois instances, s'est modelée partout sur cette justice divine. Je suis donc certain du mal, mais je suis moins rassuré sur les récompenses promises par Moïse, en cas d'obéissance à ses lois. Ce dont je suis sûr, c'est que lés vertus pratiquées par les pères étendent leurs bienfaits jusqu'aux générations les plus reculées. Les Français d'aujourd'hui récoltent les fruits que leurs pères de quatre-vingt-neuf ont semés avec leurs sueurs et leur sang. Qu'ai-je fait, moi, d'être né Français, quoiquejuif, et de Jouir de tous mes droits, plus encore, de pouvoir dire librement ma façon de penser, non seulement sur ma religion, mais sur la religion de nos op-

presseurs d'hier ? Je jouis des vertus et des martyres de mes ancêtres, qui sont morts plutôt que de mentir à leur conscience. Et s'il faliait les imiter ja n'hésiterais pas une minute. Quand je lis le martyrologe de nos aïeux, au nom de ce Juif- Dieu, qui est un vérilable matricide pour la nation d'où 11 est sorti, le sang me bouillonne dans les veines. Jamais mortel n'a fait tant de mal à son peuple. Les Grecs ont tué Socrafe. Les Italiens ont tué Savonarole et Arnold de Brescia, Les Allemands ont laissé tuer Jean Huss. Ces hommes-là ont-ils été les fléaux de leurs concitoyens pendant dix-huit siècles? Si c'est un Dieu, Dieu serait un malfaiteur, avide du sang de ses (ils! C'est impossible. Sij'avaisvécu dans ce temps et qu'un Jésus-Dieu fût venu chez moi, pour racheter les ennemis de ma nation par son sang, Je lui aurais dit : Va te faire pendre ailleurs! » Heine riait aux éclats.

J'ai déjà dit que Heine a fini par accepter ses souffrances comme une expiation et qu'il s'est tout à fait réconcilié avec Moïse, quand je lui eus appris que le Pentateuque aciuel, rédigé par Esra, ce qu'il savait, contenait en fait deux systèmes philosophiques et religieux, en flagrante contradiction l'un avec l'autre, l'un de Moïse transmis par Josué, conforme à la raison de tous les grands penseurs de l'humanité, l'autre d'Esra, basé sur le miracle, le mystère et le surnaturel, qui fut la religion du second temple, du Talmud et de saint Paul, ce dernier n'ayant mis que Jésus à la place de Jéhovah. Et, comme avec les galons, quand on prend des miracles on n'en prend jamais assçz. Trois valent mieux qu'un 1

Je me rappelle surtout une causerie de ce genre, et ce fut la dernière que j'ai eue avec lui, la veille de la Pâque juive. « Ce soir, lui dis-je, les Juifs, dans l'univers entier, fêtent la sortie d'Egypte qui a eu lieu il y a trois mille ans. Depuis trois mille ans, l'anniversaire de l'affranchissement de l'esclavage est fêté par eux partout sur toute la surface du globe. Pareil exemple, pareil peuple, il n'y en a pas un second sur la terre, ni dans l'histoire ni dans la poésie! Ce fut, en effet, le premier peuple qui réussit à briser les chaînes de la tyrannie, au nom de la liberté qu'il proclamait pour l'humanilé entière. Nul peuple, avant lui ni après lui, n'a pu s'affranchir de l'esclavage jusqu'à la Révolution française de quatre-vingt-neuf. Et, au lieu de s'affranchir pour lui seul, il a élevé la liberté en principe divin et en a fait une loi humaine pour l'éternité I

iia SOUVENIRS INTIMES

— Croyez-vous, me dit Heine, tout ce que la Bible raconte à ce sujet? Ces allées el ces venues de Moïse au palais de Pharaon, ces hardiesses d'un vieux juif vis-à-visd'un tyran absolu qu'il surprend au bain dans le Nil pour lui dire des sottises et des vérités I Moi, je l'aurais Tait mettre à la porte par mes eunuques 1

— On voit, mon cher, que vous avez lu tout cela avec les yeux d'un étudiant de Gcettingue. Le Pharaon qui, le premier, a ordonné de noyer tous les enfants mâles Israélites, de peur que ces Sémites ne se liguassent avec les prétendants descendus des rois bergers de Canaan, était le grand père du Pharaon qui a laissé partir les Israélites. Il n'avait qu'une fille, la même princesse qui avait un petit nourrisson, et qui après ses relevailles , se promenant aux bords du Nil, trouva le petit Moïse exposé dans un panier de joncs et pleurant 1 Quand la petite Miriam s'offrit pour chercher une nourrice, la princesse en avait besoin d'une pour son propre fils, autrement elle ne l'aurait pas acceptée h l'instant même. Miriam alla quérir sa mère dont la Bible cite le nom. Cela a dû être une maîtresse femme, aussi belle que sage, une nourrice magnifique. La princesse l'accepta, non probablement pour nourrir l'enfant trouvé, bien qu'elle l'adoptât, mais pour nourrir son propre fils, le futur Pharaon, qui fut, en effet, le frère de lait de Moïse. Jokébed, acceptée au palais pour nourrice, et elle n'eût pas été admise au palais pour un enfant trouvé, n'a certainement pas négligé son propre fils. Intelligente comme elle était, elle a nourri et élevé le futur Pharaon comme frère, de lait de son propre fils. De là la hardiesse de Moïse vis-à-

DE HENRI HEl.NË

vis de Pharaon qu'il tutoyait comme un frère. De là les promesses que le roi faisait toujours à son frère; promesses qui, dès que Moïse eut tourné le dos, furent annulées par les prêU'es, car c'était la caste des prêtres qui gouvernail au palais des Pharaons.

— De qui tenez-vous ces détails? me dit Heine. Ils sont merveilleux et de plus ils sont vraisemblables. C'est une véritable trouvaille. Soit dit en passant, ajouta-t-il, les Pharaons étaient bien bons. Ils ne demandaient aux Israélites que de leur faire des briques. Les chrétiens leur ont toujours demandé de leur faire de l'or.

— Je les tiens d'un juif polonais qui a fait une conférence à ce sujet à Francfort, quand j'avais dix-huit ans (1). Et remarquez bien, ajoutai-je, que les juifs n'ont pas d'autres fêtes que des fêtes agronomiques et politiques. De Pâques, l'affranchissement de l'esclavage, fait historique, les chrétiens ont fait la fête de la résurrection de Jésus, fêle mystérieuse et ténébreuse qui disparaîtra tût ou tard à la clarté de la raison. Pentecôte est la fête des moissons et les Tabernacles la fête des vendançes. La fête du grand pardon n'est pas de Moïse. Parbleu ! Il nie le pardon. Il dit que Jéhovah ne pardonne jamais un crime irréparable. (Vest une création d'Esra; de même le Nouvel an. Les fêtes de

(i) LcB récenlce déeouverlea en Egypte par Maspéro onl conlirrnéces délaïla. Le Pharaon <lea Piques juives èlait le pelit-fila du Pharaoa ou premier oppresseur des Israélilea elle m£nie(|ui a éiéélevA a>cc Moisc, Filhom vient igalement d'être découvert par M. ds Naville. Ce Pilhom, selon lu Bible, a ètÉ construit par les Israélites esclaves [lour servir de ville Torte, pour ï cmmagaainBT dos vivres et de: armesi

114 SOUVENIRS lISTIMblS DE HENRI HEINE

saison ont disparu avec l'exil, bien qu'on les célèbre en efll^e, mais la fêle de la sortie d'Egypte durera et sera célébrée aussi longtemps que le monde existera. Il n'y a cju'une fËte de quatre-vingt-neuf qui puisse lui être comparée. Les Français la fêteront-ils toujours? Ils n'ont pas la Bible dans le ventre !

Je ne fus donc pas étonné quand, quelque temps avant la mort de Heine, je lus l'article suivant de lui sur Moïse.

« Rien de plus imposant que la grande figure de Moïse. Quel géant I Et que le mont S in aï paraît petit sous Moïse debouti Ce monl n'est que le socle sous les pieds d'un mortel dont la tête touche au ciel et au delà pour parler à Dieu.

n Dans ma jeunesse, dominé par l'esprit hellénique, je n'aimais pas trop Moïse, lui reprochant son antipathie contre l'art plastique, sa haine contre toute figure faite de main d'ouvrier, oubliant que Moïse lui-même était un des plus grands génies artistiques du monde, avec la différence que ■ son art ne vise que le colossal el l'éternel. Il a élevé des pyramides d'hommes ; il a taillé des obélisques de mortels. Il a pris une pauvre tribu de pâtres et en a Tait un peuple à l'épreuve des siècles, un peuple grand, éternel, saint , un peuple de Dieu, pouvant servir de modèle à tous les aulres

ne SOUVENIRS INTIMES

peuples de la terre, un peuple prototype de rhumanilé I // a créé Israël !

« De même que sur l'ouvrier, je n'ai pas toujours parlé avec respect de son œuvre : les juifs. L'histoire du moyen âge et même celle de tous les temps, n'a pas dans ses fastes des chevaliers du Saint-Esprit de cette trenipe-là. On ne les connaît même pas, car ils ont combattu la visière baissée. Les faits et gestes des juifs, ainsi que leurs mœurs, sont choses Inconnues du monde. On croit les connaître parce qu'on a vu leurs barbes, mais on n'a vu d'eux que cela, et comme au moyen âge, ils sont toujours un mystère ambulant. 11 sera dévoilé peut-être le jour universel d'affranchissement dont parle le prophète.

« Ouil c'est aux juifs que l'univers doit son Dieu, et c'est aussi aux juifs que le monde doit son Verbe : la Bible. Us ont sauvé ce livre de la banqueroute de l'empire

« Pendant les jours de folie sauvage des chevaliers erranis, ils ont conservé ce précieux livre jusqu'au moment où le protestant chrétien, l'ayant cherché et trouvé chez eux, l'a traduit dans la langue vulgaire et l'a répandu dans le monde entier. Dans le nord de l'Europe et de l'Amérique, le Palestinisme règne à ce point que l'on s'y croit au milieu des juifs; sans parler des nouvelles communes des Etats- Unis, oii l'on singe d'une façon pédantesque la vie du vieux Testament; mais bien que caricaturé, le bon, le vrai, l'éternel dans le judaïsme, en d'autres termes , la moralité des mœurs du vieux judaïsme fleurira dans ces parages, comme autrefois aux borda du Jourdain et sur les hauteurs

du Libanon. On n'a pas besoin de palmiers pour être bon, et être bon vaut mieux que d'être beau ! La Judée m'a toujours fait l'effet d'un morceau d'Occident qui s'est perdu dans l'Orient. En effet, avec sa foi spirituelle^ avec ses mœurs chastes, austères, voire ascétiques, en un mol, avec son âme abstraite, ce pays et ce peuple ont formé un des plus violents contrastes avec les peuples et les pays circonvoisins qui, voués aux cultes de la nature les plus voluptueux et les plus extravagants, ont gaspillé leur existence dans un délire bachanalesque des sens libidineux et rutilants. Israël était assis pieusement sous son figuier, chantant les louanges du Dieu invisible, exerçant la vertu et la justice, pendant que dans les temples de Babel, de Ninive, de Sidon et de Tyr, on célébrait des orgies sanglantes dont le récit seul nous fait encore dresser les cheveux sur la tète. «Si l'on considère cet entourage, on ne saurait assez admirer la grandeur précoce d'Israël. Faut-il parler de l'amour de la liberté et de l'égalité des juifs, pendant que chez tous les peuples de l'antiquité, même ceux qui se piquaient de philosophie, on justifiait l'esclavage, qui y était établi dans toute sa floraison empoisonnée. J'aime mieux me taire là-dessus, de peur de compromettre la Bible aux yeux des pouvoirs actuels. Au lieu de lutter contre l'impossibilité, au lieu de décréter follement l'abolition de la propriété. Moïse n'a aspiré qu'à la moraliser. Il a harmonisé la propriété avec la morale, avec le droit de la raison pure, et il a atteint son but par la dlme, la septième année de friche forcée et l'introduction du Jubilé, époque à laquelle toute propriété aliénée retournait au premier propriétaire. Cette

loi était un flagrant contraste avec la loi romaine sur la prescription de la propriété. Moïse ne voulait pas abolir la propriété, il voulait, au contraire, que tout le monde fût propriétaire, afin que nul, par la pauvreté, ne devint valet avec deesentiments faméliques. Liberté! Libertél telle est toujours la première et la dernière pensée de l'Emancipateur du genre humain. Il haïssait jusqu'à l'indig^nalion tout esclavage, tout esprit servile. Un esclave qui s'était vendu par pauvreté, alTranchi par sa loi au bout de sept ans et qui ne voulait plus quitter la maison de son maître. Moïse ordonne que ce chenapan, ce gueux incorrigible, soit marqué par un trou dans le lobe de l'oreille que son , maître lui perçait contre le montant de la porte. O Mosckê Rabêitou, notre maître instituteur, adversaire déclaré de tout esclavage, passe-moi ton marteau et ton clou, aOn que je perce les ongues oreilles de nos esclaves sentimentaux portant la livrée noir, or et rouge, contre la porte de Brandebourg , à Berlin ! a

En 1847, après avoir publié dans la Phalange ma Guerre des paysans, Eugène Sue, ayant appris que je ne trouvais pas d'édileur, m'écrivit qu'il mettait un billet de 1,000 francs à ma disposition pour les frais d'impression de cet ouvrage. La veille, grâce à la recommandation de M. Philarëte Chasles, je venais de le vendre au père Amyot pour le prix de 120 francs. Henri Heine, après avoir lu la lettre de Sue, après avoir admiré, non seulement la générosité d'un écrivain, mais la faculté de pouvoir disposer d'un billet de 1,000 francs, me pria d'inviter Sue à un déjeuner avec lui.

Os deux hommes célèbres ne se connaissaient pas personnellement. Du moment, dis-je à Heine, que Je puis promettre à Sue qu'il déjeunera avec vous, il viendra, fût-il i deux cents lieues de Paris.

Allez aussi, ajouta Heine, dire à mon ami Balzac qu'il y a

longtemps que je ne l'ai vu. Invitez-le en mon nom. Ce sont deux puissante pâles de notre planète intellectuelle. L'un représente le Nord, l'autre le Sud. Cela nous fera une zone tempérée. Je me rendis auprès de Balzac, Je ne aais plus, la veille de son dépari pour la Russie, ou le lendemain de son arrivée. Depuis 183H, Il m'avait témoigné de la bienveillance. Balzac fit la moue.

11 n'aimait pas beaucoup Sue et son genre socialiste. Mais, désireux de voir Heine, il promit de venir et il vint. Sue fit ta même promesse, et le déjeuner eut lieu ciiez moi, rue du Cadran, qui s'appelle aujourd'hui rue Saint-Sauveur, dans une maison qui était alors n" 1-1 et qui aujourd'hui porte le no.50.

Chose curieusel entre ces trois écrivains de premier ordre, la conversation ne roula une minute ni sur la littérature, ni sur la poésie, ni sur le Journalisme, ni surtout sur l'Acadé* mie. J'ai noté, le Jour même, tous les points de repère, toutes les pensées remarquables de la discussion, voltigeant, durant trois heures, comme une navette à travers la trame de République, de Monarchie, de Socialisme, de Fouriérisme et de Communisme!

Balzac tint le haut du pavé. 11 réclama non de l'indulgence, mais du silence et de l'attention. Mes opinions, dit-il, sont connues. Elles sont vieilles. Hais le vrai n'a pas besoin d'être nouveau. Je n'ignore pas non plus les défauts delà cuirasse de mes principes. Mon ami Heine, d'ailleurs, les trouverait tout seul. Ce que je tiens à prouver, et c'est pourquoi Je suis venu, c'est que le soi-disant nouveau est faux, tout à fait chimérique.

DE HENRI HEINE I3t

Puisqu'il s'agit de monarchie et de république, interrompit Sue, je vous prie d'observer que c'est la république qui est vieille et la monarchie qui est nouvelle. M">« de Staël déjà a dit : « C'est le despotisme qui est nouveau. La liberté date de la création du monde et de l'homme. »

J'accepterais très bien la république, répondit Balzac ; ce que je n'accepte pas, ce sont ses conséquences sociales, conséquences inévitables, forcées. A mon tour de vous dire : le socialisme, qui se croit nouveau, est un vieux parricide. Il a toujours tué la république, sa mère, et la liberté, sa sœurl II en sera toujours ainsi. C'est la querelle éternelle entre la grâce et la liberté, entre Platon et Aristote, entre saint Augustin et saint Thomas, entre Abeilard et saint Bernard, entre Luther et Munzer !

Vous empiétez sur mon domaine, s'écria Heine. Vous n'avez pas besoin de dire entre Luther et Munzer, vous pourriez dire entre Luther et Luther, entre Munzer et Munzer. Jamais Allemand ne fut d'accord avec lui-même six mois. Tout Allemand, même Hahnemann, contient en soi tous les systèmes contraires. Il n'y a pas eu, il n'y aurajaniais un Allemand uni. L'unité nationale, si jamais elle s'établit en Allemagne, ne durera que par la force et la violence, jamais au nom de la raison, car à midi les Allemands réfutent, en général, la philosophie qu'ils ont. inventée à onze heures.

Voyons, reprit Balzac, soyons Français, soyons clairs. Quelle est la différence capitale entre le pouvoir électif et le pouvoir héréditaire? Le pouvoir électif appartient à la nation, le pouvoir monarchique à une famille, De prime abord,

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la république parait de droit absolu et la monarchie une odieuse usurpation. Mais, vue de près, la question change de face. Qu'estnie, en réalité, qu'un pouvoir électif? Dix millions de citoyens délèguent le pouvoir pour un temps donné, en se réservant le droit de le révoquer, s'il ne remplît pas les conditions prescrites et voulues. Tout Français peut donc déléguer sa dix - millionième part du pouvoir. En vertu de queJ droit? En vertu de sa naissance sur le sol français.

Eh bien ! par ce même droit, le sol même lui appartient. Il lui revient sa dix-millionième part de propriété et il peut la déléguer à qui bon lui semblera, absolument comme sa part de pouvoir, qu'il ne fait que prêter moyennant service. De là sont venues les lois agraires à Athènes et à Rome. Pourtant, les républiques antiques ont eu des esclaves pour travailler la terre. C'est si vrai que Moïse, le plus grand démocrate de l'histoire, après avoir installé la république et partagé le sol entre les tribus, a institué le jubilé, pour faire rentrer les terres tous les cinquante ans dans les mêmes familles. Solon, en établissant la république, a aboli toutes les dettes; Lycurgue a inventé légalité de la pauvreté. \ peine Munzer avait-il proclamé la république à Mulliouse. en Saxe, que force lui fut d'établir la communauté des biens. Les Anabaptistes, à Munster, ont même accepté la communauté des femmes. Babeuf est le successeur forcé de Danton et de Robespierre...

Permettez-moi une observation, interrompit Heine. J'ai remarqué que Lycurgue et Solon, après avoir établi chez eux la République, ont filé à l'étranger. Moïse a fait mieux.

il a donné la république à un pays oîi il n'a jamais mis le pied.

Je sais bien que mon ami Sue, poursuivit Balzac, pour n'être pas communiste, s'est accroché au fouriérisme. Mais le peuple, logique à faire peur, n'entend rien aux nuances et aux formules. Dès que le pouvoir est électif, il demande que la propriété soit également élective.

— Et l'Amérique? exclama Sue.

— L'Amérique, reprit Balzac, a quatre millions d'esclaves, travaillant et nevotantpas. Si jamais ces esclaves volent pour faire l'appoint de la majorité, ils choisiront un homme qui leur permettra le partage du soi, ou du moins le bénéfice que les intermédiaires gagnent sur leur travail.

— Et après? s'écria Sue. Nul ne doit avoir le superflu quand tous n'ont pas le nécessaire!

Autant dire, répliqua Balzac : Nul ne doit avoir de l'esprit quand tant d'hommes n'ont pas le sens commun !

C'est la première fois, interrompit Heine, que mon ami Balzac allie l'esprit avec le superflu. D'ordinaire, on n'a de l'esprit que pour trouver des raisons de pouvoir se passer et du superflu et du nécessaire. La philosophie, depuis la création, n'est qu'une éternelle glorification du minimum, même sous le rapport spirituel. C'est pourquoi lesjuitâ sont inextermina blés. Ils dureront toujours, ils ne seront jamais dépassés. Ils ont pris le minimum de Dieu : à peine le né-

La beauté, reprit Balzac souriant, est un superflu. Une femme jeune, bien portante, fùt-elle laide, pourvu qu'elle ait le nécessaire, suffit pour l'amour.

i24 SOUVENIRS INTIMES

Les laides pourraient-elles dire : Nulle n'aura de beauté avant que nous n'ayons le minimum 1 Le minimum pour elles, interrompit encore Heine, c'est un mari et un amant. Entre nous, toute femme doit avoir le droit au mari. Je ne conçois pas que l'on exige de la femme la fidélité plutôt que de l'homme. Nous ne perdons rien de l'infidélité de la femme. Dieu l'a mise, — c'est Voltaire qui l'a dit, — à notre disposition à toute heure, tandis qu'elle perd réellement quelque chose par chaque infidélité du mari. Je suis étonné que les socialistes français n'aient point encore touché cette corde (1). Les frères Moraves, en Saxe, ont été bien plus logiques. Ils font des mariages par loterie et ils exigent la fidélité absolue. Les jeunes gens, conscrits du mariage, sont d'abord examinés et numérotés. Les jeunes filles tirent leur mari d'un sac. Il n'y a pas de numéro perdant. Le troc n'est pas admis. L'infidélité seule provoque le divorce, mais alors le coupable est expulsé de la communauté.

Et ces mariages, demanda Sue, sont-ils heureux?

Question captieuse I répondit Heine, un bon mariage étant plutôt la récompense que la promesse du bonheur. J'ai eu l'honneur de vous faire observer que 'les candidats au mariage, avant d'être étiquetés, sont examinés par le médecin. 11 y a un âge maximum et minimum. Ces mariages sont souvent des modèles de propagation, de force et de

— Et il n'y a pas d'exemple qu'une jeune fille ou qu'un jeune homme se soit révolté contre son numéro?

(1) Elle a ÉlèlouchÉe dans un roman par M"" André l.éo.

— Si fait, mais alors ils quittent la communauté.

Vous le voyez, s'écria Balzac, cette société communiste n'est possible qu'à cOté de noire civilisation. Seule et universelle, elle ne durerait pas six mois. Si tous les hommes, si toutes les femmes étaient soumises à cette loi, ce serait ta guerre civile en permanence. Comme chez les lions, tlix mâles perdraient leur vie pour une innocence.

La seule chose, s'écria Heine, qu'on ait du plaisir à perdre !

Et la seule chose, ajouta Sue, que perdue on ne retrouve plus.

Ne sortons pas de la question, reprit Balzac, en jetant sa serviette autour du cou. Messieurs, sans en avoir l'air, j'ai parfaitement étudié le sa int-si monisme, le fouriérisme et le communisme. Ce dernier est la conséquence logique et forcée de tous les autres ismes. Le peuple n'ergote pas. Il va droit à l'extrême. Or, qu'est-ce que le communisme? Un retour à la sauvagerie, tous les hommes, toutes les femmes . mangeant à la même table sans avoir un sou de monnaie, car dès qu'il y a du menu, l'un économise, l'autre dépense) et voilà l'inégalité et voilà la guerre. Ce n'est pas un maximum, c'est le minimum de salaire pour tous les travaux, pour tous les travailleurs, avec le fouet du planteur pour forcer les paresseux et les récalcitrants à travailler.

C'est toujours non seulement l'esclavage, la tyrannie, mais l'anarchie perpétuelle. Et que feriez - vous des femmes ?

Proclame riez- vous la communauté, la polygamie et la moHoandrie? Desinfamiesl Ma intiendrez- vous la polygamie

lae SOUVENIRS intime

forcée, c'est la servitudel Cercle vicieux, cercle odieux ! Il est impossible d'admettre qu'un homme de sens soit sincèrement communiste. Si jamais la République revient en France, je vous prédis non un Robespierre contre les Babeur, mais cent mille, car un vrai républicain doit ôtre mille fois plus sévère envers le communisme qu'un monarchiste. Le communisme est l'ennemi ie plus direct, le plus violent de la démocratie. Il est l'auxiliaire naturel de la monarchie absolue. Si vous vouliez me permettre une image, je dirais, pour faire plaisir à Sue, que la république est la santé naturelle et que le communisme en est le cancer. Il fait le bonheur du charlatan représenté par le despotisme, qui, sous prétexte de cure, fait mourir l'un par l'autre, pour être le seul héritier.

Soit, répliqua Sue. Et puisque cela fait plaisir à mon honoré ami Balzac, Je déclare que je ne suis pas communiste. Je ne suis que socialiste. Je m'expliquerai plus tard sur cette distinction. Mais auparavant, que Balzac réponde à l'argument que voici. Ni la république, ni la monarchie, ne créent les erreurs sociales. Le communisme a toujours existé. Maladie sociale, soit, elle existe! Que fait la monarchie, qu'a-t-elle jamais fait, que peut-elle faire contre ces maladies? N'est-elle pas elle-même la mère, la cause première de ces maux? N'est-'elle pas la gale créant cette vermine? La république, dans laquelle tous les citoyens ont voix au chapitre, peut du moins proposer des remèdes. Elle peut chercher. Elle peut lutter. Elle a la santé et la force. Mais que peut contre ces rongeurs la monarchie? N'est-ce pas elle, depuis mille aiiS) la cause première de la misère.

de: HëjNHI HEINE 127

de l'ignorance, de la bestialilé des masses? N'est-ee pas elle qui prend le travail des huit neuvièmes de la population, pour en donner le produit à un seul neuvième, ses prétoriens, ses rhéteurs, ses gentilshommes, ses prêtres, ses courtisans et ses courtisanes? Qu'est-ce donc que la monarchie catholique, le rêve de notre ami Balzac? Ouvrez l'histoire de. dix-sept siècles!

Un tissu d'iniquités, de douleurs, d'infamies et de misères I Que fut le peuple avant 89? Un tas de bétes de somme I Le serf chrétien a été trois fois plus malheureux ([ue l'antique esclave, attendu qu'attaché à la glèbe, il était déclaréchose immobilière, sans âme et sans volonté. Aucun chrétien n'eût pu, comme un ancien Romain, affranchir ses serfs attachés aux terres sans se ruiner. Le serf ne pouvait même pas se faire moine. Le communisme, me dit-on, a toujours été étouffé par la monarchie. Le peuple en fut-il plus heureux? De quel droit, pour Oieul exigez-vous que cent mille gentilshommes et prêtres nagent dans l'abondance, quand dix millions de Français, leurs égaux, valant souvent mieux qu'eux, croupissent dans la misère? « Quand un tigre me saute à la gorge, s'écrie Voltaire, je ne' m'occupe pas par quoi le remplacer. » Abolissons d'abord les privilèges, les iniquités, les fortunes sans travail; après, nous verrons ce qu'il y a à faire I

Le jeune pâtre croit toujours de loin voir le ciel toucher la terre. A mesure qu'il avance, l'horizon s'élargit. Il en sera de même de l'humanité. Soyons libres et marchons. A force d'avancer, les horizons s'élargiront devant nousl

Sue, pendant ce discours, contre son habitude, s'était

lïS SOUVENIRS INTIMES

échaufTé. Il fut presque éloquent. Heine pour le calmer, lui présenta un verre de Champagne qu'il m'avait envoyé le malin. « Vous nous avez versé de votre meilleur cru, lui dit-il, goûtez le mien. »

Sue, reprit Balzac, ne nous a versé que de la mousse. Cela pétille, cela frétille, cela scintille, mais cela s'évapore et se volatilise à l'air de la critique.

Avant tout, H faut à l'humanité un minimum, puisque minimum il y a, de travaux pacifiques. Pour vivre matériellement, il faut labourer, ensemencer, récolter, filer, tisser, charpenter, maçonner, forger, charronner, surtout engendrer et enfanter. C'est le stock de l'humanité, le reste est affaire de luxe : luxe d'esprit, de génie, de raison. Le monde ne pourrait exister une année sans les travaux rudimentaires pour lesquels Dieu a créé les neuf dixièmes des humains. En monarchie, sauf les grandes calamités de guerre sans fin, la vie élémentaire est possible. Elle ne l'est pas dans un Étal démocratique. Quand, tous les huit jours, le citoyen est forcé de prendre les armes contre les chenapans qui nonseulement l'empochent de travailler, mais qui, à tout instant, le menacent de le priver de la jouissance des travaux acquis, rien n'est plus possible et nul plus ne travaillera.

C'est le néant, c'est le désert. Ce n'est pas la dlme, la dixième parUe que prendra le communiste, comme Jadis le noble et le prêtre, mais tout le reste. C'est le frelon, ([ui non seulement s'empare du miel sans travailler, mais qui détruit ta ruche, parce que la forme alvéolique faite pour le travail ne ressemble pas à sa baudruche sans cases. Naturellement! le frelon n'en a pas besoin. Il ne produit pas, il

ne travaille pas, il ne fait pas de miel. Un trou commun lui suffit comme la caverne suffît à une bande de brigands.

A part cette considéralion, il y a la question pivolale, comme disent les fouriéristes, de ta nature elle-même. Je vous ai dit que toutes les questions politiques ne sont que des questions subsidiaires de l'ancienne et éternelle querelle entre la grâce et la liberté. Oui ou non, les hommes sont-ils nés plus forts, plus beaux, plus spirituels, plus sages, plus sobres, plus vertueux les uns que les autres? Voilà le vrai polichinelle! voilà la vraie question 1 La grande masse n'estelle pas née pour des travaux manuels qui sont les premiers besoins de toute société humaine? Pour tout dire, les uns ne sont-ils pas des zéros, et les autres des chiffres? Les zéros complent-its, à moins de se placer derrière les chiffres? Les uns ne sonl-iis pas pour leur propre bonheur forcés d'obéir, tandis que d'autres sont nés pour commander?

Les zéros, placés devant les chiiîres, ne les annihilent-ils pas? La monarchie n'esl-elle pas plus conforme à la nature de l'homme que la république? Loin de moi de vouloir tirer du passé un avenir forcé. Je crois au progrés. Il n'en est pas moins vrai que, chez tous les peuples, on trouve des milliers d'années monarchiques contre un demi-siècle d'existence républicaine. Admettons que les républiques du passé ne fussent que des éclaîrcies, des modèles, des idéals pour l'avenir. Nous avons toujours à apprendre. L'humanité, comme l'individu, fait toujours des écoles. Reste à savoir si les vérités fondamentales ne sont pas toujours les mêmes, s'il peut y avoir du nouveau absolu. Je ne sais plus quel est le philosophe qui a comparé les vérités acquises par l'histoire

à des pelures d'oignon : chaque couche d'oignon qui disparaît donne le jour à une peau toute fraîche et toute Jeune, mais c'est toujours de l'oignon!

— Et qui nous arrache toujours les mêmes larmes, ajouta Heine. Je comprends maintenant les oignons d'Egypte tant regrettés par les conservateurs du désert. Mais Moïse, te républicain, absolument comme Robespierre, a dit à ses lévites, après avoir brisé son Décalogue : « Massacrez-moi cette canaille-là! o

— La vraie vérité, reprit Balzac dérouté toujours par les plaisanteries de Heine, est que la grande majorité des hommes ne sont heureux et ne savent l'être que forcés, violentés par les forts, les puissants d'esprit et de volonté. La liberté absolue ne fut ni ne sera Jamais que l'anarchie absolue.

11 se faisait tard. Prêt à se lever, Sue s'écria :

— Mais quel est donc l'avis de notre ami Heine?

. — En ma qualité <l'AIIemand, répondit celui-ci, j'en ai plusieurs. Mais, pour les résumer, voici mon opinion. Je vous avertis que je remonterai au déluge. Faut-il remonter?

— Remontez, dià.'^Balzac; cela vous sera facile : vous n'aurez qu'à vous lancer sur Pégase.

— J'ai remarqué, reprit Heine, que la journéede vingt-quatre heures est composée de jour et de nuit. Deux contrastes. Le jour seul, sans nuit, si beau qu'il fût, aurait de grands inconvénients. De même la nuit sans jour. J'ai encore remarqué, — me voici au déluge, — que, pour avoir un enfant, il faut un homme et une femme, une femme surtout. Deux contrastes encore, qui s'unissent quelquefois avec une certaine harmonie.

J'ai encore remarqué que, pour faire une bonne affaire, il faut un sot et un homme d'esprit. On m'a dit, — je crois que c'est Berlioz, car Meyerbeer me boude, — que deux dissonances produisent toujours une harmonie et que l'accord parfait est composé d'une tierce, d'une quinte et d'une octave, mystère que les cabalisles ont appliqué à l'amour. On m'a même assuré qu'il existait une gamme de couleurs. Bref, tout ce qui dure, tout ce qui fait plaisir est un composé de contrastes.

Je pense donc, mes amis, qu'il en est de même de la république et de la monarchie. Il faut non l'une ou l'autre. mais l'une et l'autre à la fois, toutes deux réunies. Autant l'une ou l'autre sont des dissonances, autant l'une et l'autre alliées produisent un parfait accord. Il faut donc ou une République gouvernée par des monarchistes «u la Monarchie gouvernée par des républicains.

J'ai plus de deux cent cinquante arguments irrréfutables à vous soumettre à l'appui de ma thèse, qui n'a qu'un défaut : elle sent l'éclectisme. Je m'arrête, j'ai une femme ou plutôt c'est ma femme qui m'a. Jamais elle rie^oira que je déjeune dehors avec des génies : il faut que je rentre, j'espère avoir le plaisir de vous voir chez moi. Nous proclamerons la république. Balzac en sera le président, Suc, le secrétaire gé" néral. Moi, je metirai votre gloire en vers allemands, car jamais les Français ne permettront à un romancier d'avoir du génie politique. Meyerbeer les mettra en musique et le petit Weill, qui a une voix de ténor, les chantera.

Jamais ces trois hommes ne se sont revus depuis ce jour.

J'ai rencontré Balzac sur les boulevards, quinze jours

132 SOUVENIRS INTIMES DE HRVRI HEINK

après la révolution de Février. Je l'ai accompagné depuis le faubourf^ Poissonnière jusqu'à la Madeleine, Il me répéta tous les arguments du déjeuner, tenant surtout à me prouver que jamais élection n'a fait valoir un homme de grand talent.

« L'homme, me dit-il, juge toujours les hommes d'après soi-même. Il vote toujours pour son égal et pair en esprit et en vertu.

« De là vient que jamais homme de génie ne fut, de son vivant, mis à sa place par le peuple, mais seulement par un autre homme de génie : Molière par Corneille, Schiller par Gœthe. Or, comme la majorité des hommes sont médidcres, ils ne votent, en général, que pour des médiocrités, leurs semblables. Que Sue, Heine et moi nous nous fussions présentés sous Louis- Philippe, croyez-vous qu'on nous eût élus, si nous avions été éligibles? Jamaisl Nous n'aurions jamais pu lutter contre les PulchironsI Le peuple n'élit d'ordinaire qu'un homme médiocre et verbeux qui, sous la forme de chef, est réellement son esclave. Vous croyez que Lamartine est le chef de la République? Aussi longtemps qu'il se laissera traîner à la remorque par les meneurs, cela ira. Le jour oii il voudra imposer une seule de ses idées, un seul de ses hommes, il sera brisé comme verre.

« Allez, me dit-il en me quittant, n'oubliez pas ce que je vous ai dit lors de notre déjeuner, et surtout ne vous présentez jamais comme candidat pour être élu par cent mille électeurs. Ce que Dieu et la nature n'éliseiit pas ne .sera jamais élu. »

■ ,)c ne l'ai plus jamais revu!

La position politique de Heine, sans être équivoque, était pénible, difficile à maintenir. Il avait les mêmes ennemis que ses alliés en Allemagne, mais il n'avait pas les mêmes amis qu'eux. Il ne pouvait jamais être tout à fait sincère et par conséquent il ne pouvait pas tout à fait s'abandonner à son génie, sauf pour ses poésies lyriques.

Par ses principes, par sa naissance, par son génie , Heine était l'ennemi de l'état social et politique de son pays, où régnaient l'arbitraire et le despotisme de la féodalité, au nom d'un christianisme hypocrite et idolâtre. Et comme tous lesjeunes Allemands, ennemiscomme lui de cet état de choses, étaient hégéliens, athées et démocrates, car les extrêmes se ■ touchent toujours, force lui fut de les accepter comme collaborateurs de dissolution,. sans partager ni leurs principes philosophiques, ni leur radicalisme républicain.

D'autre part, vivant dans un pays de monarchie constitutionnelle (jui avait toutes ses sympathies, il évita à Paris les adversaires français violents de ce gouvernement, sur lesquels s'appuyaient ses co'lutteurs allemands, et qui, chose curieuse I se croyaient les alliés naturels de la démocratie allemande qui ne frayait qu'avec eux. Heine avait beau, quand par hasard il causait avec un rédacteur du National ou de la Réforme, lui dire que la république française serait la dupe d'une république allemande, que la démocratie allemande était teutoniste et que dans ses conciliabules elle réclamait l'Alsace, au risque même d'une guerre fratricide. Bismark ne lui a pris que cela. C'est par son côté le plus détestable ([ue ce hobereau ministre ressemble à Boerne. El en effet, dès 18^i8, je crois l'avoir déjà dit, les démocrates allemands de Paris, le poète Herwegh en tête, pour proclamer la république en Allemagne, quittaient Paris en prenant pour devise : « So weit die deutsche Zunge klingt», aussi loin que retentit la langue allemande. Heine n'était pas nationaliste; il ne se souciait guère d'augmenter le nombre des malheureux Allemands par les Alsaciens. On dira : qu'allait-il faire dans cette galère démocratique? Mais ce ne fut pas lui qui se mit à la tète de la Jeune Allemagne, ce fut la Jeune Allemagne qui le choisit pour chef, et comme tel il était forcé de la suivre plus loin qu'il n'aurait voulu. Il avait l'oreille du public allemand, ses livres s'enlevaient par dizaines de mille, il était l'ennemi de ses ennemis, il avait l'arc et la flèche, il était vindicatif, agressif, âpre Ù la lutte, inaccessible pour l'Allemagne à toutes les séductions d'en haut, fait exprès pour servir de mot de passe à

lous les sous-lieutenants, à tous les sergents de la littérature militante et médiocre de la démocratie hégélienne etlnatéria liste.

Tous les hommes de lettres, tous les poètes politiques de l'Allemagne qui venaient à Paris n'avaient rien de plus pressé que de faire leur cour à Heine et même à Malhilde.

Je vis tour à lour chez lui Gulzkow, Laube, Dingcistedt, toute la bande bruyante et révolutionnaire des provinces du Rhin, toute la queue démocratique de Boerne, dont plusieurs correspondants des journaux allemands, tels que Venedey, Seuffert, Duesberg, Wihl, Kalisch, plus tard les poètes Herwegh, Meissner, Freiligrath, le philosophe Arnold Ruge, puis Cari Marx, Maurice Hess, rédacteurs de la Gajette Rhénane de Cologne. Cari Max, qui était déjà un peu communiste, ne songeait nullement dans ce temps à fonder V Internationale. Avec ses amis compromettants, Heine déjeunait et dînait, soit chez lui, soit au restaurant, mais sans les introduire chez ses amis de Paris , excepté quelques hommes de lettres d'un talent réel, Heine se servait de ses acolytes en guise de hérauts de gloire pour l'AUemagne. Mais les Allemands partis, il allait voir Gautier, Royer, Gérard, Texier, Buioz, Béranger, les frères Escudier, avec lesquels il était 1res lié, Véron, Berlioz, Dumas, quelques célébrités féminines de son époque. On ne le voyait jamais ni chez Hugo, ni chez Lamartine, et ses relations avec la princesse Belgiojoso dataient d'avant 1837.

Il passait d'ordinaire trois mois de l'été aux Pyrénées et à Granville, mais il ne fréquentait pas les salons républicains de Paris. Après la révolution de 1848, sa position devint très

crilique, bien qu'il s'exagérât l'efTet de la publication de la Revue rétrospective. A Paris, cette nouvelle fit long feu. Mais pour ses admirateurs en Allemagne, ce fut un coup de foudre. Heine s'éclipsa en se retirant rue de Lourcine, mais sa retraite était inutile. Les démocrates allemands se cliargèrent tout seuls de le jusliOer. D'abord ils débutèrent par la revendication de l'Alsace. Or, Heine aimait la France et les Français. Sa politique de propagande était celle de Moïse, peu connue des gentils. Moïse dit â son peuple : « Si tu obéis à mes lois, non seulement tu seras heureux, libre et prospère, mais toutes les nations de la terre s'écrieront : Vo^ej donc ce petit grand peuple dont !es lois sont si justes et si sages, et qui est si heureux et si prospère sous les commandements de Dieu », et naturellement toutes les nations voudraient avoir les mêmes lois et demanderaient toutes seules à être annexées sous le même gouvernement. La France de quatre-vingt-neuf était facilement victorieuse.

Tous les peuples ne demandaient pas mieux que d'ëlre vaincus par elle et de vivre sous les mCmes lois de liberté et d'égalité. Ce ne fut plus la mâme chose vers la tin du règne despotique de Napoléon ni sous la Restauration. La révolution de Juillet était populaire et Mâftonii/e dans toute l'Europe. De même, la République de 48 avant le coup d'État. C'est le règne despotique de Napoléon HT qui nous a aliéné tous les peuples, qui a rendu possible la prise de l'Alsace, bien plus que la guerre néfaste de ItHO, et sans le crime réussi du deux Décembre, jamais le roi de Prusse n'eût osé tenter son coup d'Etat avec son fléau vivant de sang et de fer. Il en sera de même de la troisième Répu-

blîque, qui, sans son Conseil municipal communard, aurait toutes les sympathies de toutes les aationalités. C'est le Conseil municipal de Paris qui sert d'épouvantail aux monarchies d'Europe et surtout à l'Allemagne.

Il n'y a pas d'autre alternative. Ou la République écrasera le Conseil municipal et sa queue anarchiste et communiste, ou le Conseil municipal marchera sur le gouvernement, et deux mois après, il n'y aurait plus de République et la France aura vécu comme nation I Toutes les autres nations marcheront sur elle comme un seul homme et la dépèceront en morceaux I Heine connaissait bien l'impuissance de la démocratie allemande, qui après bien des victoires, dues à l'exemple de Paris, aboutit au Parlement de Francfort. Jamais réunion de cuistres pareils ne se vit dans l'histoire. Les membres de ce Parlement, élus dans toute r.Mlemagne, et qui étaient censés représenter toute la nation, par-dessus les gouvernements de la Prusse et de l'Autriche, comme les habitants de Krœhwinkel, les falaisiens de l'Allemagne, avaient bâti une maison sans escalier et mettaient le poêle devant les fenêtres pour empêcher le froid d'y pénétrer.

Avec des discours longs de vingt-quatre heures dans lesquels on se déclarait grand, puissant, invincible, ils n'avaient oublié qu'une seule chose r se chéer une armée républicaine ET NATIONALE, commc Cromwell et Robespierre, ce qui leur eût été très facile. Et quand l'armée prussienne est arrivée avec le roi de Prusse actuel en tète, revenant de Londres, où il s'était réfugié après les barricades de Berlin, ils n'avaient rien à lui opposer que leur petite médaille de membres de Parlements et leurs grands discours de Vade

las SOUVENIRS INTIMES

rétro! semblebles aux lansquenets dans Faust contre Méphistophélès. Encore les lansquenets avaient-ils des épées sous la croix, autrement Méphisto se serait moqué d'eux. Heine leur avait tout prédit. Il allait de nouveau tendre son arc de bataille contre la Prusse, qu'il détestait de tout son cœur, mais son bras lui refusa le service. Il avait quelquefois, comme Voltaire, simulé une maladie, mais cette maladie ne fut dès lors que trop réelle.

De jour en jour sa santé s'altérait au point d'être forcé, d'abord de garder la chambre, puis tout à fait le lit. Peu d'amis lui restèrent fidèles. Buloz et Berlioz vinrent le voir. Buloz l'engagea à quitter la littérature allemande et à ne plus travailler que pour sa Revue. Moi, Je le voyais tous les trois jours et lui servais de lecteur. Plus tard il a pris une lectrice. Dans ce temps, je travaillais à la Galette de France, ce qui lui déplut fort. Heine admettait bien qu'on ne fût pas républicain, mais jamais légitimiste! J'avais beau lui dire que MM. de Genoude et de Lourdoueix étaient pour les principes de quatre-vingt-neuf, pour le suffrage universel, et que les jésuites et Veuillot étaient leurs ennemis jurés; que la Galette, grâce aux jésuites, de di:v-huit mille abonnés qu'elle avait, n'en avait plus que trois mille. — a Elle est catholique, me dit-il, cela Suffit. Dans l'absurde il n'y a pas d'escaliers. Le haut et le bas s'y touchent. Et puis, ajouta-t-il, Dieu ne travaille pas dans le vieux. Salomon a bien dit : Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, mais dessus il y en a, autrement cela ne vaudrait pas la peine d'être un ange, surtout s'il est vrai que les anges soient fori'ément fidèles à leurs angesses! »

bH HEKtil HliïlNli: lut)

l£t si, de ma part, j'ai contribué à le Taire revenir à Moïse, dépouillé des miracles qu'Ësra a mis sur son dos, lui, longtemps auparavant, a beaucoup contribué à me détacher de la Gajelle, sachant mieux que moi qu'il n'y avait pas de liberté possible avec le principe catholique, et qu'un juif catholique et légitimiste n'aurait qu'une seule chose à faire : s'enfermer dans une cellule ; mettre un cadenas à ses lèvres et un serre-téte à son cerveau.

J'ai raconlé la scène de pugilat entre M"" Heine et le D'' Wertheimer. Ma femme en était indignée. Ma femme, qui aimait beaucoup Heine, allait parfois avec moi diner chez lui. Lui, ne pouvant plus sortir, nous envoya Mathilde dîner avec nous. Je voulais, pour la fête de M"'" Heine, lui faire un cadeau et j'engageai ma femme à lui faire un joli chapeau de paille d'Italie avec un voile vert, chapeau très à la mode alors. Ma femme me disait qu'il n'était pas comme il faut d'offrir un cadeau de son métier, mais comme M'"" Heine avait beaucoup admiré et envié un de ces chapeaux et qu'elle n'eût pu le payer comptant, ma femme, qui n'avait rien à me refuser, consentit et envoya le chapeau, qui fut reçu avec des acclamations de joie, joie qui ne dura pas longtemps, soit que M™" Heine fût offensée d'accepter un cadeau, soit qu'elle fût, comme tou-

SOUVENIRS INTIMES DE HENRI HEINE til

jours, jalouse de l'élégance naturelle de ma femme ainsi que de sa posiUon sociale, supérieure, par rapport à la fortune.

Un malin donc, j'allai déjeuner avec Matliilde et Pauline, son esclave, ce qui m'arrivait au moins deux fois par semaine. Je la trouvai maussade et de mauvaise humeur. Après avoir avalé deux beefstecks et une demi-bouteille de vin, de but en blanc, elle se mit à déblatérer contre les couturières et les marchandes de modes, disant qu'elles étaient toutes des femmes de peu ou de rien. Si Heine eût été là, au lieu de gémir sur son grabat de douleur, il l'eût tancée d'importance, car, hélas, il ne pouvait plus la battre I Je la laissai donc dire en la regardant dans le blanc des yeux. Elle savait bien que la réputation de ma femme était sans tache ; son mari même s'était chargé de prendre des renseignements avant mon mariage! Puis tout à coup, dans un accès de colère, me levant et jetant ma chaise loin de moi, je lui dis : — H Un mot de plus, madame, et je vous étrangle ! Vous ne ferez pas à moi ce que vous avez fait au docteur Wertheimer. Vous savez que je ne vous crains pas! » Puis, en m'approchant d'elle ; n Vous n'êtes pas digne de prononcer le nom de ma femme, et, de fait, je vous le défends! » Et, la saisissant par le bras (j'ai eu tort), je la lançai dans un coin de la chambre. Elle s'avance vers moi le bras levé : — n Vous osez chez moi! — Ce n'est pas la première fois, lui répondis-je, que je lutte avec vous! » Et la saisissant à bras le corps, je lui fls craquer les reins et, ma colère s'éteignant par le contact de ses formes voluptueuses, je la lâchai et pris la fuite comme un criminel.

I'i2 SOUVENIRS INTIMES

Tout cela ne dura qu'une minute, en présence dé Pauline qui poussait des cris de paon.

Sans débrider, elle courut chez son mari et lui dit que j'avais voulu lui faire violence. Heine, stupéfait, se mita rire, a Ce serait drôle, dit-il, que VVeill eût attendu quinze ans et s'être marié pour te manquer I — Demande à Pauline, s'écria-t-elle en pleurnichant et en gémissant. Voilà longtemps qu'il me poursuit! » Pauline qui disait ce que .Mathilde voulait qu'elle dît, attesta que Je la tenais dans mes bras, en la couvrant de baisers et que ce n'était pas la première fois, ce qui était un infâme mensonge.

Et comme Heine doutait toujours, elle s'écria (j'ai appris cela par les Escudier) : « Alors, je suis une Putiphar et le petit Weill est un Joseph! » Heine riait toujours. Si j'étais retourné chez lui, tout cela se serait expliqué et aurait lini par un autre déjeuner et par l'air : O Mathilde, chanté au dessert; mais ayant conté cette scène à ma femme, celle-ci me dit r n J'espère qu'on ne t'y reverra plus! Après une scène pareille, à moins que tu ne sois son amant, il ne peut plus y avoir de rapport entre elle et, loi I u Et je n'y allai plus.

Quinze mois plus tard, Heine mourut. Je n'étais pas à Paris.

J'ai horriblement souffert de celte brouille. J'avais appris par les Escudier, qui le tenaient de Pauline, toutes les horreurs que M""' Heine avait dites de moi à son mari. Je suis sur qu'il n'en croyait pas un traître mot ! Mais sentant, comme moi, qu'il y avait incompatibilité d'humeur entre les deux femmes, il ne faisait pas "de démarches de réconciliation, pas plus que moi, et ne demandait qu'A

mourir en paix avec sa femme. Je lui aurais bien écrit, mais il ne pouvait plus lire lui-même une lettre, et je ne voulais pas que celte brouille et sa cause fussent connues par une tierce personne 1

Quelque temps après la mort de Heine, je rencontrai Mathilde sur la place de la Madeleine avec deux chiens blancs. Les journaux et des amis avaient parlé de ses relations avec un certain Jeune homme de lettres. Elle courut vers moi eii me disant : a Étions-nous bétes de nous brouiller comme cela après quinze ans d'amitié I — A qui la faute? lui dis-Je, eussiez-vous même eu des raisons, et supposé même que j'eusse eu la faiblesse d'avoir un caprice pour vous au bout de quinze ans, vous auriez dû, ou me mettre à ma place, ou vous moquer de moi, mais sans dire un mot à votre mari, sans le laisser mourir avec l'idée que son meilleur ami voulait le trahir. Vous savez que j'ai encore la bride rose que vous m'avez laissée en trophée. Si j'avais voulu mentir comme vous, je n'eusse eu qu'à la lui envoyer pour vous faire rougir et peut-être pour vous faire déshériter I Mais moi, je ne mens jamais! »

Je l'ai encore rencontrée une autre fois, un peu obèse, mais toujours belle et toujours accompagnée de ses deux chiens. Elle m'annonça qu'elle allait vendre toutes les lettres t|ué son mari avait reçues de différents personnages célèbres. Elle avait déjà vendu les mémoires de son mari, qui furent détruits. Elle vivait d'une rente de la veuve Charles Heine et d'une autre rente réversible sur sa tète de l'éditeur de son mari. Je lui fis comprendre qu'elle n'avait pas le droit de publier des lettres qui sont la propriété de leurs auteurs.

Elle m'avoua que si je m'étais occupé de ses affaires, elle n'auraîl pas tanl de tracas. — « Mais, lui dis-je, il paratt que vous avez un Iibmme. — Jamais 1 répondit-elle, ce sont des calomnies. Vous me connaissez mieux que les autres. »

Le fait est qu'elle ne s'est plus remariée et que je l'ai toujours connue honnête et vertueuse. Si sa tête avait été à la hauteur de son cœur, elle eût été une merveille de femme ! Qu'elle repose en paix ! Elle n'a fait de mal qu'à son mari, et son mari lui a pardonné t

La postérité fera de même.

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