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pas par fatuité que j'ouvre ce chapitre, c'est une question de psychologie. De tous les hommes (jui frétjuentaient M. et M™" Heine et qui Taisaient sur eux des articles à tort et à travers, mol seul j'étais initié à leurs secrets. M"" Heine n'avait absolument pas de secret pour moi, et j'avais droit à son amitié, car je lui avais donné de véritables preuves d'amitié sincère el dévouée. Avait-elle une démarche à faire, j'étais là pour l'accompagner. Elle n'avait point encore sa petite Pauline. Soupçonnait-elle son mari d'être avec une autre femme dans une loge au théâtre, ce fut encore moi qui l'accompagnais, et Heine, surpris plus d'une fois, loin de m'en vouloir, me remerciait de mon amitié pour sa femme. Heine absent ou malade, je déjeunais et dînais avec elle, d'abord à nous deux, puis en compagnie de sa Pauline. Un jour, après dîner, Mathilde se plaignait d'avoir la migraine; Heine, qui demeurait au quatrième, faubourg Poissonnière, sortit avec moi. Arrivé au bas de l'escalier, il me dît: «J'ai oublié ma bourse; comme vousavez de meilleures jambes que mol, veuillez remonter, ma bourse doit se trouver sur la cheminée de la chambre à coucher. » Je monte quatre à quatre, vais droit à la chambre à coucher sans frapper et trouve quoi? M"' Heine qui changeait de chemise. Elle poussa un petit cri et laissa tomber sa chemise. J'étais parti. Ayant rejoint Heine, je lui dis : « J'ai vu votre femme nue, comme celle du roi Gygès. — Eh bien, dit-il, vous avez vu I& quelque chose de très beau. Je ne crois pas que celle du roi Gygès fût plus belle, b Et nous parlâmes d'autre chose. Le lendemain, j'allai déjeuner exprès chez eux. Mathilde, en robe de chambre, me reçut en souriant et dit à Heine r « Tu sais, il
m'a vue nue, je changeais de chemise quand il esl entré sans frapper. — Je n'ai rien vu d'extraordinaire, lui répondis-je, Suzanne est aussi belle que vous. — Vous mentez ! Ce n'est pas vrai I s'écria-t-eile. Chéri, ajouta-t-elle, je te conduirai chez Suzanne, tu verras qu'elle est loin d'être aussi belle que moi. — Voulez-vous parier? lui dîs-je. Ahl fit-elle, je vois oii vons voulez en venir, vous voudriez me revoir, mais nini, c'est fini. Une fois n'est pas coutume, » Et là-dessus, nous bûmes à sa beauté nue et dénué. Une autre fois, elle me dit après déjeuner : « Weiil, vous ne seriez pas mal, mais il vous ;nanque un morceau aux jambes. De votre buste, vous êtes assez bien. — Je ne me suis jamais occupé de mon corps, lui répondis-je. Seulement, petitet trapu queje suis, je ne crains pas deux hommes. — Vous ! s'écria-t-elle, mais je ne vous craindrais pas, moi 1 Vous croyez, parce que je me laisse battre par Henri, et ses coups ne me font jamais de mal, bien que je pleure, vous croyez que je crains un homme. Dans mon village, pas un gars n'eût osé lutter avec moi, et je vous parie tout ce que vous voudrez que vous ne me ferez pas plier un bras. Elle était en peignoir avec un joli bonnet de nuit aux brides roses. — Nous allons voir ! lui dis-je.
— Mais beau jeu, pas de fraude, ni d'attouchement 1 Je lui prends le bras, elle résiste assez bien, je m'exaspère et ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle demanda grâce.
— Je suis vaincue, dit-elle, vous êtes plus fort que moi. b Pans la bagarre elle avait perdu une bride, queje ramassai. « Gardez-la, m^ dit-elle, c'est un trophée. » Je dois l'avoir encore quelque part. TJn étranger, qui eût assisté à cette lutte, aurait certainement tiré de mauvaises conséquences de
nos relations. C'est ainsi que s'écrit l'histoire. Il est vraî qu'un homme et qu'une femme, si purs qu'ils soient, doivent éviter les apparences; mais bahl Mathtide, enfant de la nature, se moquait de toutes les apparences. Et si son mari la battait, elle, à son tour, battait Pauline.
A ce sujet, je vais citer un fait qui eut lieu beaucoup plus tard et qui fut la cause de notre brouille. Il rentre dan's cette catégorie. Heine, dès 1848, étant frappé de paralysie d'abord partielle, ne pouvait plus ouvrir les yeux sans relever luimême la paupière. Il disait à ma femme : Permettez que je lève le rideau de mon œil pour vous admirer ; puis, la maladie empirant, malgré tous les médecins, tous les empiriques et tous les remèdes, force lui fut de rester sur son matelas, ne pouvant plus bouger, d'abord de sa chambre, puis de son Ht. Marié depuis 1847, je les voyais moins souvent, mais encore trois ou quatre fois par semaine. Heine demeurait alors rue d'Amsterdam. Mathilde soignait son mari autant que cela était en son pouvoir, mais son pouvoir, comme garde-malade, était très limité. Elle n'était, certes, pas née pour être sœur de chanté. Elle aurait ruiné le couvent par ses exigences de table et sa facilité de dépenses. Un jour, le docteur Wertheimer, célèbre hydropathe qui vit encore à Paris, étant allé voir Heine, lui dit qu'il était mal soigné, et Mathilde, ayant entendu ce propos, n'eut rien de plus pressé que d'attendre le docteur à la porte et de lui pocher l'œil, par un vigoureux coup de poingl Et bien lui en prit de ne pas riposter, elle l'aurait étranglé.
Quinze jours après ce coup, nous nous brouillâmes; mais n'anticipons pas trop I
J'ai dit qu'elle était l'amie de M"" Arnauf, le créateur de l'Hippodrome, la seule amie que je lui aie connue. Elle l'avait connue jeune fille sous le nom d'Élisa Ponsin. Élisa était la sœur de M. Ponsin, un fort bel homme, demeurant 10, faubourg Montmartre, là oii se trouve, depuis de longues années, la rédaction du journal Le Temps. Jamais je n'entre dans le bureau de cette rédaction sans être saisi d'un sentiment qui me rappelle toutes les vanités de la jeunesse. Que de beaux dîners et que de plantureux soupers dans ce salon, où plus tard siégeait mon ami et pays NelTlzer, et où siège maintenant le sénateur Hébrard. Ponsin était exportateur de ciiaussures. Il était le gendre bien-aimé de M™' Rose, grand'mère de Marie Rose. M"" Rose et sa fille, M""> Ponsin, étaient selon moi les deux plus jolies personnes du Paris galant d'alors ; mais la mère, malgré
ses quarante ans, était bien plus jolie encore que la fille, fraîchement mariée au beau PonsJn, qui la négligeait, d'ailleurs, menant la vie à grandes guides, et volant à d'autres amours vieilles et nouvelles. Tous les mardis, il y avait un dîner et un souper artistique un peu mêlé dans ce salon 1 Parfois on éteignait les bougies pour n'être éclairé que par le clair-obscur chatoyant des (lammes bleues d'un punch au rhum. Heine était l'ami de la maison. On en devine la raison. Il y avait amené Mathilde et moi. Ëlisa était une honnête et charmante jeune tille, ayant soi-dtsanl une dot do soixante mille francs, héritage de son père, dot qui dans ce temps était une petite fortune, mais qui, je crois, a été engloutie dans la débâcle de son frère. Qui ne connaît la (in misérable de M"" Ponsin, morte comédienne au Mexique? Je l'avais vue à Paris, chez Nadar, traitée, malgré sa beauté, comme la dernière des filles, par de jeunes aides photographes, et elle me dit : V. Weill, vous m'avez connue dans d'autres conditions. Qui m'aurait prédit celai » C'était pourtant facile à prédire, après la mort de Ponsin, mort à trente-six ans d'une gangrène au genou. Ce fut dans cette maison que naquit Marie Rose, que nous avons tous embrassée quand elle n'avait que trois heures d'existence.
Un jour Ponsin me parla de me marier avec Élisa, mais je partais pour l'Allemagne oii je restai, bien malgré moi, près de quinze mois. A mon retour, je trouvai Ëlisa mariée. « Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? lui dis-je en riant. — Parce que votre amie Mathllde m'en a bien dissuadée. D'abord, elle m'a dit que vous aviez une maîtresse, et puis
elle m'a dit encore que vous n'étiez pas fait pour le mariage. » Ayant reproché à M"*' Heine sa malignité, elle me (lit : Eh bien, oui, j'ai dit cela à Ëlisa. Et après? je n'ai dit que ce que je pense. « J'allais lui répondre, de quoi vous mélez-vous? mais j'ai préféré me taire. Le fait est que chaque fois que je parlais mariage, Mathilde, éclatant de rire, disait à son mari : « Henri, vois-tu le petit Weill marié? — Pourquoi pas? Je le suis bien, moil — Mais toi, tu m'as! » Et de rire. On le voit, Mathilde avait une grande opinion d'elle-même et de sa beauté. Pourtant elle commença h en rabattre, quand clic apprit l'histoire de la petite Eugénie, qui est devenue une grande lorette. Mais pourquoi ne voulait-elle pas que je me mariasse, moi, qui ne lui étais rien comme hommel Le cœur d'une femme est un abîme, même quand elle n'aime pas.
Pendant ma collaboralion au journal français de Francfort, ayant lu tous les feuilletons de Paris sur Rachel, j'envoyai au Monde élégant de Leipzig, un article sur elle, daté de Paris, qui, tout en étant l'écho des voix parisiennes, contenaitquelques ondulations de mon propre cru. Un véritable dithyrambe! A mon arrivée à Paris, après avoir traduit mon article allemand en français, j'envoyai les deux à Rachel, en lui demandant une audience. Elle demeurait alors passage Véro-Dodat, dans un petit appartement à l'entresol. Elle me reçut gracieusement, couchée sur une chaise longue, tenant à la main mon article allemand et me disant : « Vous n'aviez pas besoin de me le traduire, je lis l'allemand, » et voulant me dire quelque chose d'agréable, elle ajouta : « Votre article sort tellement du commun des feuilletons que pas un journal français ne l'aurait admis, même s'il eût été en vers-
Cet enthousiasme poétique pour une artiste n'est pas dans nos usages. On dirait que vous êtes amoureux et l'on se moquerait de vous. » Je n'eus garde de lui répondre ; « Qu'en savez-vous »? bien que je n'eusse alors que vingL-six ans el que je Tusse de la même religion que Rachel. Son père, qui survint, me fit un long récit ennuyeux de ses tentatives artistiques en Allemagne. Il parait que dans sa jeunesse il avait la passion du théâtre, et que le directeur du théâtre de Francfort l'avait refusé parce qu'il était juif, probablement parce qu'il avait l'accent juif. J'ai raconté cette entrevue dans ce même Monde élégant de Leipzig, et bien que Rachel m'eût invité à revenir la voir, je ne fus plus reçu que par sa sœur Rébecca, charmante jeune fille pleine de talent, mais déjà attaquée de la poitrine, qui m'avait pris en affection, à laquelle j'avais promis de donner des leçons d'allemand, qu'elle n'a jamais eu le temps de prendre.
Mais j'ai revu Rachel deux fois chez Heine, la première fois à Montmorency, où Heine demeurait à côlÉ d'Alphonse Royer. Elle y dînait avec Gautier et Gérard. Ce fut en 1837 ou 38. J'osai à peine lui adresser quelques compliments. Elle était dans toute sa gloire printanière, et Heine l'avait glorifiée dans un journal allemand. 11 n'en fut pas de même dans notre seconde entrevue chez Heine à Paris, cinq ou six ans plus tard. Je travaillais alors à La Démocratie et au Cor» saire-Salan et avais jeté depuis longtemps la presse allemande par-dessus bord. J'avais perdu de vue la maison Rachel. Ses aventures avec Véron m'avaient Indigné, non pas par puritanisme, mais parce qu'elle était juive et faite pour projeter un rayon de gloire divine sur son peuple et sa race; rayon
et gloire qu'elle venait de vendre pour quelques billets de mille francs à un vieux scroruleux. Elle dtnail chez Heine avec sa mère, et 11 n'y avait au dîner que Mathilde, Ludwig Wihl et moi. Je l'écoutai avec respect, n'osant pas prendre part à une discussion entre elle et Heine sur Schiller et Goethe qu'elle ne connaissait pas, bien qu'elle sût l'allemand. Tout à coup, s'adressant à moi, elle me dit : « Que ditesvous des attaques des petits journaux contre moi? a Le Corsaire-Satan était de ce nombre. Il avait raillé ses relations avec Véron et parlé de s«s rapports avec un comte.
Je lui dis : o Je n'osç pas vous dire toute ma pensée, car je ne dis Jamais quelque chose que je ne pense pas. — Osez, dit-elle. — Comme Français, lui répond is-je, je vous admire. Vous êtes la première tragédienne du monde. Je l'ai proclamé avant de vous avoir connue. Mais comme juif, permettez-moi de vous dire que vous êtes la dernière des juives.' — Vois-tu, dit-elle à sa mère, vois-tu ce petit juif qui me dit des injures, tandis que les plus grands hommes de France m'accablent d'élogesl Et ils sont tous comme çal » Heine me fit des reproches. Mathilde jubilait. Wihl pontifiait I Je sentais que j'avais fait une sottise. Puis, me levant de table, je lui dis : « Apprenez, mademoiselle, que, pour qu'un juif passe pour un honnête homme, et une juive pour une femme vertueuse, il faut que l'un soit trois fois plus honnête qu'un protestant et l'autre trois fois plus vertueuse qu'une catholique. Notre ami Heine, qui est g'wi^Aniai (converti), en sait quelque clîose. Les journaux ne parleraient pas tant de vos amours si vous étiez catholique I Mars, Georges, Dorval ne sont pas des saintes, mais d'une juive, malgré qu'ifô
en aient, ils exigent une triple vertu pour qu'on ne la calomnie pas. 11 suffit d'une seule faute pour qu'on vous jette, non pas la première pierre, mais toute une charretée de pavés. Quand vous êtes admirable dans Phèdre, on ne vous appelle pas: juive, mais quand vous vous affichez avec Véron, ils vous te rappellent el ils s'écrient comme vous venez de le fair« : Ils sont tous comme ça! » Cela dît, je m'en allai.
Longtemps après, quelques mois avant sa mort, je l'ai rencontrée dans l'étroit et sombre couloir extérieur du Théâtre- Français maintenant disparu, el qui servait d'abri à ceux qui faisaient queue pour le parterre. Elle avait l'air d'une ombre errante en peine, qui se cramponnait aux murs. Elle me regarda fixement, et m'ayant reconnu, elle me saisit convulsivement le bras et me dit : « Toi, toi seul tu m'as dit la vérité, mais c'est trop tard I » Pendant que, surpris, je cherchais une réponse, elle avait disparu.
Heine savait-il le français? Il a publié de son vivaat plusieurs articles dans la Revue des Deux-Mondes; il a fait traduire plusieurs de ses œuvres en français. Les a-t-ii écrites en français? Voilà des questions qu'on m'a plus d'une fois adressées.
Henri Heine ne savait pas le français grammaticalement. Il ne savait pas faire marcher de pair le subjonctif avec l'indicatif, ni sexuer les participes selon le régime direct ou indirect. Nombre d'Alsaciens, que je connais, savent la langue française. A l'Université française de Strasbourg on était plus sévère pour l'étude du français qu'à l'École normale, mais je n'ai jamais connu d'Allemand sachant à fond la langue française, qui, grûce à ses différentes couches et à ses nuances sans nombre, est la langue la plus difTicile de toutes les langues vivantes. Il n'y a pas deux ans qu'un des
traducteurs allemands, qui se pique de savoir le français, a traduit terre à terre par rez-de-chaussée, et couper la chemise en mourant, couper la chemise étant moribond. Heine, ji ma connaissance, se faisait traduire par un certain M. Wolf, pauvre pion. Alsacien mâtiné d'Auvergnat, et quand il écrivait lui-même en français, il se faisait blanchir, d'abord par Gérard de Nerval, une des plumes les plus fines de son époque, puis par un employé de Buloz. Mais si Heine n'avait pas la grammaire infuse, il possédait le génie de la langue, mieux que ses traducteurs. Il relisait chaque phrase, et à chaque mot improprement rendu il arrêtait le traducteur en lui disant: Ce n'est pas là le mot propre, ni le tour correct de la pensée, et il lui fallait peu de temps pour trouver le mot et la cadence cherchés. Bien des fois, il me demandait : « Savez-vous le français?
— Certes que non, lui répondis-je. D'abord, sauf Hugo, personne ne le sait. Ceux qui n'ont point d'accent parlent comme s'ils le savaient. Quant à moi, qui l'étudié depuis l'âge de sept ans. Je le saurai probablement la veille de ma mort, si j'arrive à quatre-vingt-sept ans. Et encore!
— Pourriez-vous traduire mes Lieder? On m'a dit qu'ils sont intraduisibles. — Ce sont d'impuissants cuistres qui disent cela. D'abord, tout peut se traduire en français, la langue maîtresse de l'humanité, et ce qui ne saurait se traduire en français ne vaut rien en aucune langue. Il est à remarquer qu'une œuvre allemande ou anglaise de premier ordre, bien traduite en français, gagne en clarté et en pureté, j'allais dire en sûreté, même aux yeux de l'auteur. 11 se comprend mieux quand il se lit en français qu'en se lisant
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dans sa langue maternelle. Le Français, de sa nalure, ou plutôt d'instinct, vanne et tamise la matière qu'il travaille, de plus il sarcle le sol dans lequel il transplante. Il donne l'air et la lumière à toute pensée qu'il cultive. Donc, vos Lieder peuvent être parfaitement traduits. Mais il faudrait non seulement connaître à fond les deu.v langues, comme une langue maternelle, ce qui ne me ferait pas reculer, mais encore èlre poète comme vous, et sur ce point je me récuse. Pourtant si je n'avais pas toujours la tête pleine de c;uelque folle oeuvre à moi, j'essaierais de vous traduire, sauf à être revu par vous-même, ne fût-ce que pour donner une idée de votre poésie à votre femme, qui souvent m'a demandé « si c'est vrai que c'est si beau»? — Ah! elle vous a demandé cela ? Le fait est qu'elle ne sait de l'allemand que les mois : •X Ick bin eine wilde kcttje. n o Je suis une chatte sauvage. » Est-ce un bien ou un mal que d'avoir une femme ou une maltresse qui ne puisse critiquer ni louer vos vers ? Puisqu'il n'y a pas de grand homme devant son valet de chambre, il n'y a pas non plus de grand poète devant sa femme, à moins qu'il ne l'aime toujours avec la même ardeur. La poésie de l'homme pour une femme est tout entière dans sa passion pour elle. Une femme bien aimée est toujours de l'avis de son amant. Même, si au fond du cœur elle diiïère d'avis elle l'étoufTe et le répercute. Dès que l'amant fléchit, la femme, reprenant son libre arbitre, le juge, non sur sa force spirituelle, mais sur sa vigueur matérielle. Pour la meilleure, la plus idéale des femmes, il n'est d'autre Eucharistie d'amour que sous la présence réelle. La femme ne tient pas autant à être célèbre qu'à être célébrée, pas autant à être
DE HENni
illustrée qu'à être désirée, eile-nième étant «ne édition de luxe de l'homme. Elle aime mieux se revêtir d'or, de pourpre et de soie dans le présent que de gloire et d'immortalité promises pour un temps futur, et le meilleur moyen de la faire taire, c'est de couvrir sa bouche de baisers.
Mais comme Heine a écrit une lielle préface à l'édition allemande de mes romans de village, préface dans laquelle il avait constaté ma priorité dans ce genre, longtemps avant Auerbach et George Sand, tout en me reprochant mes tendances socialistes, après un gai déjeuner chez lui, je promis à Mathilde de traduire, en guise d'essai, ime de ses poésies légères. Et le lendemain, je leur lus la pièce suivante :
Rassure-toi, ma mie, et sois sans peur !
Il n'est ici ni voleur ni chipeur!
Cependant pour qu'un brigand ne l'emporte Comme un bijou, Je verrouille la porte.
L'orage gronde. Entends-tu ce fracas ?
Ah bah! l'iiôtel ne s'écroulera pas!
Pourtant, de peur d'un subit incendie, Je vais d'un soulTle éteindre la bougie !
Mais tu n'as rien autour de ton cou blanc, Pas de cravate et pas même un ruban!
Pour le tenir chaud et fondre sa glace.
De mes deux bras permets que je l'enlace!
Mathilde était enchantée. « Pourquoi, dit-elle à son mari, ne charges-tu pas le petit Weil! de traduire les poésies ? — D'abord, répondit Heine, il ne voudrait pas s'en charger.
Son plus beau poème, c'est son mariage. Et puis, ajou(a-t-iI d'un ton d'ironie, il n'a pas de spécialité, il fait le neuf et le vieux! — Dites plutôt, l'inlerrompis-je , que je ne me crois pas assez poète. Schiller a pu traduire Macbeth, de Shakespeare, et Goethe a traduit Phèdre, de Racine, mais ils auraient pu, à la rigueur, écrire l'original. — Ce furent, reprit Heine, des essais de jeunesse. Moi aussi j'en ai de ces essais. N'importe, si le petit Weill veut s'en charger, je l'aiderai de bon cœur. J'ai bien aidé Gérard ; mais il est trop classique et il ne sait pas bien l'allemand. »
Qui sait? Il doit y avoir dans mes papiers d'autres essais. J'aurais probablement continué, si Malhilde ne m'eût pas brouillé avec son mari.