‹ Souvenirs intimes de la cour des TuileriesChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les œuvres de l'Impératrice. — Orphelinat Eugène-Napoléon.

— Les crèches. — Les salles d'Asile. — Les écoles — Les hôpitaux. — Les indigents. — Société de Charité maternelle.

— Orphelinat du Prince Impérial. — Société du Prince Impérial. — Société de secours aux blessés des armées de terre et de mer. — Société de sauvetage maritime. — Caisse de retraites pour les invalides du travail. — Fourneaux économiques. — Les prisons. — Visite à Charenton. — Visite à la petite Roquette. — Visite à Saint-Lazare. — Visite aux hôpitaux de Paris pendant le choléra de 1865.

L'Empire donna une puissante et intelligente impulsion aux œuvres philanthropiques et humanitaires. Le bien qui fut fait aux classes laborieuses, grâce à une prévoyante initiative, est incalculable.

Les crèches, les salles d'asile, les écoles se multiplièrent. L'Impératrice prit une grande part à l'organisation de ces œuvres de secours

28i SOUVENIRS INTIMES

dont elle s'occupait avec une incessante sollicitude. La condition de tous les faibles, de tous les souffrants, était pour elle l'objet d'une préoccupation constante. D'une façon habituelle, l'Impératrice visitait les établissements de bienfaisance et d'hospitalité, voyait les choses par elle-même, cherchait à se rendre compte de toutes les modifications qui pouvaient être appliquées, s'ingéniant à trouver de nouveaux moyens, à créer de nouvelles ressources, en faveur des travailleurs et des indigents.

Bien souvent le matin, l'Impératrice sortait seule avec moi et allait dans l'un ou l'autre de ces établissements, dans les hôpitaux, dans les prisons. Rien ne pouvait être préparé à l'avance, car Sa Majesté tenait à garder le plus strict incognito et ne se faisait jamais annoncer, cherchant au contraire à saisir les faits dans leur réalité.

On venait le matin me prévenir que l'Impératrice sortirait, afin que je me tinsse prête à l'accompagner. C'était généralement vers neuf heures. Sa Majesté montait dans un grand landau brun, presque noir, doublé de drap gris, qu'elle

appelait sa voiture couleur de muraille. Un griffon peint sur chaque portière remplaçait les armoiries. Le cocher et le groomportaient la livrée noire à l'anglaise, sans cocarde, et nous allions ainsi dans les plus pauvres quartiers, comme le font les dames de charité, qui s'associent aux religieuses pour soigner et consoler les malades chez eux.

La Maison Eugène-Napoléon, fondée avec le prix du collier d'une valeur de 600,000 francs, offert à l'Impératrice par la ville de Paris à l'occasion de son mariage , la première fondation charitable de l'Impératrice , subsiste encore, grâce à l'inépuisable dévouement des saintes femmes qui la dirigeaient. Avec le génie de la charité, elles sont parvenues à conserver leurs trois cents orphelines. Déjà plusieurs générations d'enfants ont grandi et sont devenues des femmes. Depuis dix-huit ans rien n'a changé.

Les grands bâtiments, solidement établis avec une munificence véritablement royale, abritent toujours cette grande famille rassemblée autour des filles de Saint-Vincent de Paul, les Sœurs de

la Charité, auxquelles l'Impératrice avait confié la direction de son asile. Elles sont parvenues à réaliser ce miracle de suppléer à tout ce que l'Impératrice payait sur sa cassette.

Le travail des enfants aide à vivre. On reçoit maintenant des pensionnaires payantes et pour une modique rétribution de 30 francs par mois, des enfants peuvent trouver là le bien-être et une éducation, qui les met à même de gagner leur vie un jour.

Avec une admirable constance, avec cette importunité sublime qui est une des plus touchantes manifestations de la charité, la mère supérieure, celle, qui, d'accord avec l'Impératrice avait fondé l'orphelinat et qui était une femme d'une rare intelligence, est parvenue à obtenir de tous côtés, un concours qui a permis de faire subsister la maison.

En 1873, tout manquait et on faillit périr. L'Impératrice ne pouvait plus disposer des sommes considérables qu'elle donnait autrefois. Le crédit était épuisé. La maison Eugène-Napoléon avait 300.000 francs de dettes.

De temps en temps on cherchait à organiser

une loterie. L'Impératrice envoya des bracelets, des bijoux; une année même, la robe de baptême du Prince Impérial. Mais les résultats étaient insuffisants, et cependant ces anges maternels ne voulaient pas abandonner leurs enfants.

La lutte fut ardente; mais lorsque la mère supérieure mourut il y a peu d'années, et qu'elle réunit autour d'elle le comité d'administration, composé d'hommes généreux qui l'avaient assistée dans sa tâche, voulant rendre ses comptes avant, suivant son expression, de partir pour le grand voyage, toutes les dettes étaient payées.

— Et il me reste 27o francs en caisse, ajoutât-elle avec un sublime orgueil.

Tout est dans le même ordre qu'autrefois. Les soins dune exquise propreté conservent à l'ensemble de l'immense demeure, cette apparence de confort et de bien-être, dont l'Impératrice avait tenu à entourer ses petites protégées

Avec leur sérénité sublime, les religieuses montrent bien par place quelques dégradations de peinture dans les longues galeries, dans les

grands corridors. Le conseil municipal leur a retiré il y a peu d'années la subvention de 3.000 francs, qui leur avait été accordée après la guerre, pour l'entretien des bâtiments.

Mais les enfants sont toujours tenues et dirigées avec le même esprit de sollicitude. Dans un sentiment de fraternité et de solidarité qui les honore, les anciennes, celles qui déjà ont fait leur place dans la vie et dont plusieurs ont prospéré, accueillent leurs plus jeunes compagnes au sortir de la maison, pour les aider et les diriger encore. Et toutes reviennent vers ce toit béni, où s'est abrité leur faiblesse et où elles ont cessé d'être des orphelines. Elles y amènent leurs enfants comme dans une famille, et viennent encore y chercher affection et conseil.

Seulement, dans le grand salon d'honneur destiné aux réunions des jours de fête, deux longs voiles de soie, dissimulent les grands portraits de l'Empereur et celui de l'Impératrice dans le rayonnement de la grandeur et de la beauté, qu'on ne saurait, paraît-il, laisser impunément à découvert.

Sur le fronton de la chapelle on lit ces mots, inspirés par une pieuse pensée :

Sousl'invocation de la très sainte Vierge et de sainte Eugénie,

cette maison a été fondée

pour honorer la religion et le travail.

Au fond du chœur en coupole, on voit encore la fresque représentant l'Impératrice agenouillée dans sa toilette de mariée, entourée des Sœurs de Saint- Vincent de Paul, faisant aux petites orphelines l'offrande de son collier. En mai 1871, au moment de la Commune, cette peinture était en partie voilée par les arbustes qui ornaient le chœur, à l'occasion du mois de Marie. C'est ainsi qu'elle échappa aux dévastateurs.

Tous les événements de la vie de l'Impératrice sont marqués par une initiative bienfaisante.

En 1853, pendant un séjour de trois semaines à Dieppe, l'Impératrice, outre les secours distribués aux indigents et aux écoles, donne une somme de 40.000 francs aux Sœurs delà Providence, qu'elle prend sous son patronage. Une autre somme de 15.000 francs est accordée, pour la création d'une société destinée à venir en aide

aux marins vieux et infirmes, ainsi qu'aux familles, ayant perdu quelques-uns de leurs membres en mer.

Notre-Dame des Sept-Douleurs, Y Asile Mathilde, fondé en 1853 sous la présidence de la princesse Mathilde, était destiné à recevoir les jeunes filles incurables du diocèse de Paris. Une fois admises, elles pouvaient y rester jusqu'à la fin de leur vie.

L'hôpital Sainte-Eugénie, fondé le 16 mars 1854, était destiné aux enfants. Il contenait 405 lits; on y plaçait les petites filles malades, tandis que l'hôpital de l'Enfant-Jésus, 698 lits, restait affecté aux garçons.

Le conseil municipal de Paris se préoccupait d'organiser un système de secours à domicile, pour les ouvriers sans travail et les familles nécessiteuses, non inscrites aux Bureaux de bienfaisance. Le 16 février 1854, l'Empereur et l'Impératrice envoyaient sur leur cassette, une somme de 600.000 francs destinée à cette fondation.

Le 15 septembre 1856, peu de mois après la naissance du Prince Impérial, l'orphelinat du Prince Impérial devenait par un décret, une insti-

tution d'utilité publique. La pensée qui avait présidé à la création de cet orphelinat, était de faire participer les enfants orphelins à la vie de famille, en les plaçant, moyennant une rétribution, dans des ménages d'honnêtes ouvriers. Une souscription ouverte au moment de la naissance du Prince Impérial, avait fourni les premiers fonds. L'Empereur y avait joint une allocation annuelle payée sur sa cassette, au nom de son fils. Des dons et legs y furent consacrés.

Non seulement les œuvres de secours se multiplièrent, mais on en créa de nouvelles, dont les effets ont rendu d'immenses services aux classes indigentes.

En visitant les malades dans les hôpitaux, l'Impératrice avait été frappée de voir combien la plupart de ceux qui en sortaient, étaient débiles et affaiblis, hors d'état de se livrer au travail et de gagner leur vie.

C'est pour combler cette lacune que l'on fonda l'Asile impérial de Vincennes, destiné à recevoir 460 convalescents. La Ville donna 10.000 mètres de terrain; l'Empereur 2 millions sur sa cassette et l'Asile fut inauguré en 1857.

Depuis cette époque jusqu'en 1 866, l'Asilereçu t 57.844 convalescents. Un asile semblable pour les femmes, fut ouvert au Vésinet.Dans la même période il avait recueilli 27.000 ouvrières sortant des hôpitaux.

Véritablement ingénieuse pour le bien, l'Impératrice songea à instituer des conférences pour occuper et distraire les convalescents, durant les lentes heures de faiblesse et d'inaction, qui succèdent àla maladie. Faisant appel au concoursd'hommes distingués, prélats, savants, littérateurs, économistes, l'Impératrice décida que trois fois par semaine, des conférences auraient lieu à l'Asile Impérial de Vincennes, sur des questions de science pratique et de morale. L'Impératrice alloua sur sa cassette une somme considérable, pour subvenir aux frais qu'entraînerait cette création. Monseigneur Darboy, qui s'était fait inscrire au nombre des professeurs chargés de ces cours familiers, alla lui-même inaugurer les conférences à l'Asite Impérial de Vincennes entouré des hommes dévoués qui devaient concourir à l'œuvre.

A son arrivée, l'Archevêque de Paris était accueilli avec enthousiasme aux cris de : « Vive

Monseigneur ! vive l'Impératrice ! » Monsieur de Bosredon, secrétaire général du Ministère de l'Intérieur, en adressant au prélat une allocution de bienvenue, expliquait ainsi la pensée qui avait présidé à la création des conférences.

« Déjà, Messieurs, tout ce qui pouvait contri- « buer à réparer vos forces épuisées par le trace vail et la souffrance, a été réuni ici. Mais « une chose vous manquait encore, et Sa Ma- « jesté l'Impératrice a voulu vous la donner; « elle n'a pas voulu que l'asile fût utile seulece ment au corps, mais qu'on y parlât à l'esprit, « à l'âme.

« Des conférences vont vous être faites par « des hommes éminents qui ont répondu à l'ap- « pel de Sa Majesté. Les uns vous rappelleront « les grandes idées de la religion et de la mo- « raie, qui peuvent parfois sommeiller dans le « cœur de l'homme, mais qui, lorsqu'il est atteint « par la souffrance et le deuil, deviennent pour « lui une inappréciable, une céleste consolation.

« D'autres vous exposeront ces lois économi- « ques du travail et du salaire dont l'intelli-

« gence vous est si nécessaire, pour bien com- « prendre et bien servir vos intérêts. D'autres « vous liront les principaux passages de ces au- « teurs admirables, qui, devant un auditoire fran- « çais, sont toujours applaudis, parce qu'en « France le public, alors même qu'il est dé- « pourvu de culture littéraire, ne l'est jamais de « goût naturel. D'autres enfin vous décriront « les merveilles de la science ou les découvertes « non moins étonnantes de l'industrie. Aucun « de vous ne quittera désormais l'Asile sans avoir « recueilli quelques faits curieux, quelques bons « conseils, quelques vérités utiles qu'il commu- « niquera à ses enfants, à ses camarades, propa- « géant ainsi le noble goût de l'étude, de l'in- « struction qu'il aura emporté avec lui. »

Après avoir loué la pensée de l'Empereur d'avoir voulu en ouvrant l'asile des convalescents, combler le vide existant entre le lit de l'ouvrier malade et l'atelier, le vénérable Archevêque de Paris rendait hommage au sentiment généreux de l'Impératrice, qui agrandissait et complétait l'œuvre en y établissant des conférences. Précisant les paroles de monsieur de Bosredon :

« Il s'agit, disait Monseigneur Darboy, de « donner ici, non pas les détails et les dévelop- « pements de la science, étudiée dans ce qu'elle « a de plus profond et de plus technique, mais au « moins un savoir relatif, des notions utiles à « votre profession. C'est par là que vous pouvez « perfectionner votre métier, votre art ou votre a industrie, car on ne traite les choses et on n'en « tire utilement parti, que dans la mesure où on « les connaît. Chaque profession, en s'élevant « ainsi et en se perfectionnant, contribue au pro- « grès général, à l'amélioration de tout ce qui te importe à la vie et au bien-être. Car tout se (( tient dans le monde et, le plus humble métiei\ « l'industrie la plus obscure, n'est pas sans rap- « port avec les arts, les sciences, les travaux su- « périeurs du génie humain, qui honorent et « grandissent la patrie.

« Le monde entier n'est qu'un grand concert « où chaque être marque sa note, exécute sa « partie et où chacun de nous doit se montrer « fier de contribuer à l'harmonie générale ; et non « pas, s'occuper de maudire et de haïr ceux qui « travaillent dans d'autres conditions et avec des

« aptitudes différentes. Je rêve cette magnifique « union de toutes les forces pour le repos, pour « la prospérité, pour la grandeur de mon pays, « et je m'émeus en songeant à tout ce que peut « la France, si tous ses enfants veulent tirer « d'eux-mêmes tout ce qu'ils ont de ressources, « et le mettre en commun au service des inté- « rets du pays. »

Telle était la parole évangélique de ce prélat, qui était un grand patriote, et qui fut une victime expiatrice des crimes, d'une heure fatale dans la vie d'un peuple.

L'Impératrice avait le respect de l'âme humaine; elle pensait que dans toutes les conditions on peut être compris, quand on s'adresse au cœur et à l'esprit.

On créait en 1857 à Berck-sur-Mer un établissement pour le traitement des enfants scrofuleux. Des maisons de convalescence, également pour les enfants étaient fondées à Falaise (1859), une autre à Épinay (1861) : celle-ci placée sous le patronage du vénérable abbé Deguerry, curé de la Madeleine et de M. le docteur Conneau, directeur des dons et secours de la cassette de l'Empereur.

Ces maisons recevaient les enfants qui sortaient de l'hôpital de l'Enfant-Jésus, et de Sainte-Eugénie. Ils restaient ainsi au bon air et dans d'excellentes conditions hygiéniques jusqu'à leur complet rétablissement.

Et ce n'était pas seulement la population parisienne qui était l'objet de la sollicitude impériale. Dans tous les grands centres, partout où il y avait du bien à faire, la bienfaisance des souverains s'exerçait avec une inépuisable libéralité.

Le 9 juillet 1866 l'Impératrice adressait la lettre suivante à M.Henri Chevreau, alors préfet de Lyon.

« Monsieur le Sénateur,

« J'ai suivi avec une vive sollicitude toutes les « mesures prises par la commission des hospices « de Lyon afin de venir en aide à la population « souffrante.

« La création d'une maternité à la Croixce Rousse; l'installation d'un plus grand nombre « de lits à l'hôpital de la Charité et enfin le nou- « veau système d'inhumation auquel je me suis

« particulièrement intéressée, sont autant de « preuves du zèle intelligent et dévoué que la « Commission a toujours apporté dans l'accom- « plissement de sa noble tâche. Je sais que, grâce « à son activité, d'autres améliorations sont ena core en voie d'exécution. Mais il me semble « qu'une lacune reste à combler. L'établissement « à Vincennes d'un hospice de convalescents dé- « crété par l'Empereur en 1853, a démontré com- « bien il était utile de ne pas laisser les malades « passer sans transition de l'hôpital au travail.

« Je désire, monsieur le Sénateur, que cette « pensée se réalise à Lyon, et à cet effet je donne « en toute propriété, aux hospices de cette ville, « le château de Longchêne avec toutes ses dé- « pendances afin qu'il devienne un asile pour les « convalescents.

« Les intérêts des pauvres sont trop bien placés « dans les mains de l'Administration et de la (c Commission des hospices, pour que j'aie à faire « appel à leur zèle afin que cet asile soit ouvert « dans le plus bref délai possible. Je vous re- « mercie aussi pour l'empressement que vous « avez mis à vous occuper de cette affaire.

« Croyez, monsieur le Sénateur, à mes senti- « ments.

« Eugénie. »

Tuileries, 9 juillet 4866.

La guerre de sécession en Amérique, eut son contrecoup chez nous et amena une crise industrielle très pénible, particulièrement dans les grands centres manufacturiers.

Le 4 mars 1862, l'Empereur adressait une somme de 250.000 francs, toujours sur sa cassette, aux préfets du Rhône, de la Loire, de la Seine- Inférieure, du Nord, afin de venir en aide aux ouvriers sans travail.

A Paris, à Bordeaux, en septembre 1889, l'instruction des sourds-muets recevait une impulsionnouvelle: l'association centralepour l'éducation des sourds-muets était placée sous le patronage du Prince Impérial, et partout à côté des charges de l'Etat apparaissait l'initiative, les dons généreux des souverains.

Un décret de 1862 plaçait les crèches et les salles d'asile sous la protection de l'Impératrice. De toutes parts elles se multipliaient.

Lors de la guerre d'Italie, l'Impératrice fit ouvrir une souscription pour venir en aide aux veuves et aux orphelins de nos soldats.

La souscription produisit 5.180.000 francs. Un comité fut constitué pour la répartition des pensions et dons, et fonctionna sous la présidence de Flmpératrice.

L'hôpital militaire de Vincennes était inauguré en 1858.

L'Impératrice s'associa activement à la pensée qui présida à la création de la Société de sauvetage des naufragés, qui fut reconnue comme établissement d'utilité publique, par décret du 1 7 novembre 1865.

L'Impératrice avait accepté le patronage de cette Société et envoyé les trois premiers canots de secours avec leurs accessoires, ce qui représentait une somme de 30.000 francs. Depuis cette époque les postes de secours se sont multipliés. Quand la brume enveloppe les côtes, quand la tempête est déchaînée, le navire s'égare, la barque de pêche perd de vue son refuge. Le flot les pousse sur la roche, les submerge et les brise, pour rejeter au rivage des cadavres et des débris !

Grâce au dévouement, à l'énergie des marins de la côte, qui restaient impuissants dans la plupart des cas, dès qu'on signale un navire en détresse, les canots de sauvetage sont mis à la mer et Ton a maintenant le bonheur d'arracher à la mort, chaque année, des centaines de marins et de passagers, destinés à périr si ce secours leur manquait.

Dans un ordre d'assistance différent et d'un esprit peut-être plus élevé encore, le travail étant la plus noble des aumônes, l'Impératrice s'occupa beaucoup de venir en aide aux classes ouvrières.

La Société du Prince Impérial, instituée en 1862, rendit d'incalculables services.

Elle fut créée au moyen de fondations fixes de 100 francs ou d'une cotisation annuelle de 10 francs. Elle avait pour but de faire des prêts aux ouvriers, aux petits fabricants, afin de leur faciliter l'achat d'instruments, d'outils, de matières premières. Les prêts ne devaient pas excéder 500 francs ; on vérifiait la moralité des emprunteurs, et les sommes qu'ils désiraient leur étaient remises, moyennant un faible intérêt

de un demi p. 100. Il est très rare que les rentrées ne se soient pas effectuées ponctuellement.

Vers cette époque l'usage des machines à coudre commençait à se généraliser. Un grand nombre d'ouvrières purent, grâce à cette assistance, acquérir un précieux moyen de travail.

Les fonds de l'œuvre étaient déposés au Crédit foncier et administrés par un comité de vingt membres, fonctionnant sous la présidence de l'Impératrice, qui signa de sa main des milliers de brevets ornés de son portrait, qu'elle envoyait aux souscripteurs comme remerciement. La Société du Prince Impérial fonctionnait dans toutes les localités assez importantes pour y établir un comité.

En août 1866, pendant le séjour à Saint-Cloud, on fonda une caisse pour les invalides du travail. Ce fut l'objet de bien des combinaisons et de longs entretiens.

On constituait un capital important par le prélèvement de 1 p. 100 sur tous les travaux publics exécutés pour le compte de l'État, des départements ou des communes ; et une faible cotisation

individuelle permettait démettre à la disposition des adhérents, huit cents pensions de 300 francs, payables aux ouvriers mutilés ou à leurs veuves.

En janvier 1867, huit fourneaux placés sous le patronage du Prince Impérial, distribuaient pendant l'espace de quelques mois 4.244.736 portions à S centimes. On les avait ouverts dans les quartiers les plus populeux : rue des Gravilliers, des Anglaises, Vandamme, de la Rosière, Lacroix, Polonceau, Véron, et rue des Amandiers.

Le 22 février 1866, l'Impératrice allait visiter Charenton. Un des pensionnaires de la maison d'un extérieur tout à fait correct, s'approcha d'elle et, dans les termes les plus sensés, les plus éloquents même, il la supplia d'intervenir auprès de l'administration pour obtenir que justice lui fût faite et qu'on lui rendît la liberté.

— Je m'occupe de travaux scientifiques, dit-il à l'Impératrice. Ma famille redoute de voir ma fortune dissipée dans les recherches que je fais pour de nouvelles applications de la science, et c'est dans un but d'odieuse rapacité que l'on m'a enfermé ici. Permettez-moi, Madame, de vous remettre quelques-uns de mes travaux. Faites les

examiner. L'on vous dira si un cerveau troublé pourrait pousser aussi loin les calculs scientifiques.

Son langage était plein de clarté, d'élévation, ses façons parfaites. Vivement intéressée, l'Impératrice, se méfiant un peu du parti pris que l'on prête aux médecins aliénistes de voir la folie dans tous les cerveaux, résolut de faire tout au monde, pour adoucir le sort de cet infortuné.

L'Impératrice chargea monsieur Duruy, alors ministre de l'Instruction publique, de faire examiner ces documents. Ils furent confiés à des savants spéciaux, et peu dé temps après monsieur Duruy les rapportait en déclarant que c'était l'œuvre d'un esprit éminent.

L'Impératrice résolut de retourner à Charenton pour revoir son protégé et lui rendre compte elle-même de l'examen fait de ses travaux, en attendant que l'on eût agi auprès de sa famille et de la Faculté. Cet homme ressentit une joie bien vive de la nouvelle visite de l'Impératrice.

— Ah! Madame, lui dit-il. Vous seule pouviez me délivrer. Ma famille est si mal pour moi !

Voyez, on a mis le Panthéon sur le bout de mon nez, afin de m'empêcher de sortir.

Hélas! cet esprit véritablement supérieur était réellement troublé sur certaines questions tout en conservant une grande logique sur d'autres.

L'Impératrice ne se bornait pas à s'occuper des établissements de bienfaisance. Souvent elle entendait parler d'une infortune, d'un malheur qui l'intéressait. Elle se faisait renseigner, et lorsqu'elle était fixée, elle allait elle-même chez de bien pauvres gens, porter des secours et des encouragements. Ils ne se doutaient guère de la qualité de la personne qu'ils recevaient et n'auraient pu la reconnaître qu'à la générosité de son offrande. L'Impératrice emportait sa bourse toute pleine d'or et la rapportait vide. De bien grosses sommes sont ainsi sorties peu à peu de cette petite enveloppe.

Madame Lebaudy, dont la bienfaisance est bien connue, étant allée visiter une pauvre femme malade à laquelle elle portait souvent des secours, croisa dans l'escalier deux dames dont la vue la frappa et qui passèrent rapidement

près (Telle, en cherchant à se dissimuler. Néanmoins elle n'avait pu s'y méprendre et avait parfaitement reconnu l'Impératrice. En arrivant auprès de sa protégée, elle la trouva toute joyeuse. Cette femme lui raconta que deux dames inconnues étaient venues la voir, et lui avaient laissé une généreuse offrande . L'une d'elles avait même observé que son lit était dérangé, mal fait et de ses mains elle avait tout réparé et remis en ordre dans la chambre. Au portrait qu'elle lui fit, Madame Lebaudy reconnut que c'était bien en effet l'Impératrice, qu'elle avait rencontré. Elle le lui dit. La pauvre femme en eut presque une syncope d'émotion et de plaisir.

Les personnes qui ont eu l'honneur de vivre dans la familiarité de l'Impératrice, ont toutes été témoins de faits analogues.

C'est surtout dans ces circonstances que Sa Majesté craignait de se trahir et d'être reconnue. Elle ne voulait pas qu'en apprenant ces visites on vint à l'accuser d'affectation.

— Il serait facile, me disait-elle, de leur envoyer ce que je leur porte. Mais on a vraiment

besoin de faire un peu de bien par soi-même ; et quand on voit de près la misère et la souffrance, cela aide à porter d'autres soucis.

Tl y avait parfois même quelque témérité à pénétrer dans les maisons des quartiers éloignés où nous nous rendions. Un jour, du côté de Belleville, rimpératrice allait visiter une femme qui venait d'accoucher de son douzième enfant. La rue était étroite, tortueuse et l'Impératrice, laissant sa voiture à quelque distance, s'y rendit à pied. Cette pauvre femme habitait dans une sorte de cité ouvrière, véritable ruche où, à cette heure matinale, toutes les femmes allant et venant, vaquaient aux soins de leur ménage.

Dans un coin de la cour, qui était vaste, l'Impératrice vit un enfant de trois à quatre ans, terrassé par un gamin beaucoup plus fort, qui lui arrachait des mains un gâteau qu'on venait de lui donner.

L'Impératrice alla vers le petit, le dégagea et, reprenant le gâteau des mainsrde son adversaire, elle lui fit honte de son action et donna un louis au plus jeune pour en acheter d'autres. Mais le grand, voyant que le gâteau lui échappait, se

mit à pousser des cris affreux. La mère accourut, croyant que Ton maltraitait son enfant, et se mit à injurier les « dames en robes de soie », et à ameuter contre nous les autres femmes qui, ne sachant pas ce qui s'était passé, firent chorus avec elle.

Ces darnes avaient à leur disposition le vocabulaire des halles, et l'Impératrice dut regagner sa voiture au plus vite, sans avoir pu accomplir son œuvre de secours.

De tels incidents étaient fort rares, et même, sans être reconnue, on accueillait ses visites avec une grande reconnaissance et beaucoup de déférence.

L'Impératrice donna une grande extension à l'œuvre de charité maternelle, fondée par la Reine Marie-Antoinette, cette œuvre qui a pour but de secourir à domicile les femmes en couches. Elles reçoivent des soins, une certaine somme d'argent, une layette et du linge. L'Impératrice en était présidente.

En 1865, pendant un voyage que l'Empereur fit en Algérie, l'Impératrice reçut les pouvoirs de régente.

Elle s'occupa tout spécialement du régime des 3nfants prisonniers. Mais dans une administration aussi bien organisée que l'administration française, la routine a une force qui prévaut contre tout. On ne tient compte ni du temps qui a marché, ni des modifications dans les habitudes et les mœurs. Du moment qu'une affaire est dirigée par l'administration, il ne faut pas espérer pouvoir y introduire aucun changement; elle est déclarée parfaite, et c'est presque devenir ennemi de l'État, que de vouloir l'améliorer. L'Impératrice, elle-même, réprouva.

Sa Majesté se rendit un jour à la petite Roquette accompagnée de M. Boitelle, alors préfet de police, et de quelques autres chefs de l'administration.

Le système cellulaire, c'est-à-dire la torture d'un isolement farouche, était le régime de cette maison, destinée à recueillir des enfants abandonnés, encore plus que coupables.

Afin d'éloigner la contagion du mal en épargnant le contact à ces jeunes êtres, parmi lesquels il y avait assurément des perversités précoces, on n'avait pas trouvé d'autre moyen

que de réduire au silence et de séparer absolument, plus de cinq cents enfants de dix à dix-huit ans qui, vivant les uns près des autres, ne connaissaient aucun de leurs visages, et n'avaient jamais même entendu le son de leur voix.

Dans d'étroites cellules munies d'un lit, d'une table et d'un baquet, s'ouvrant sur un sombre corridor, chaque enfant était astreint au travail solitaire et presque à l'immobilité. C'est là qu'on leur apportait leur repas. C'est là qu'ils dormaient.

Dans une grande cour intérieure où nul regard ne pouvait pénétrer, des promenoirs de vingt mètres de long, séparés les uns des autres par des murailles infranchissables, permettaient à ces enfants de remuer leurs membres engourdis, et un à un, comme de petits fauves en cage, ces pauvres êtres le front courbé, l'œil éteint, l'air abruti, allaient et venaient machinalement, dans la lugubre monotonie de ces tombes ouvertes. La chapelle où se disait la messe chaque dimanche, n'était même pas un lieu de consolation : semblable à une ruche, elle était entourée de logettes superposées et par une disposition, hélas! ingénieuse, une sorte de volet incliné permettait

de voir l'autel, sans que derrière les grillages où chaque enfant se tenait, le regard pût apercevoir aucune des loges voisines.

Tout ce qu'il y avait de maternel dans le cœur de l'Impératrice se souleva et, rassemblant autour d'elle ces petits infortunés, elle leur parla, les encouragea, les rassura, transfigurée par l'émotion dont elle était agitée, en songeant que dans une époque comme la nôtre, tant d'êtres malheureux, presque inconscients de leurs fautes, subissaient une torture qu'on avait dû supprimer dans la plupart des prisons pour les autres catégories de détenus.

Il y avait là des enfants de huit ans ! Il y en avait de beaux, il y en avait de chétifs.

— Qu'as-tu fait? demandait l'Impératrice.

— J'ai couché sous les ponts.

— Où est ta mère ?

— Je n'en ai pas.

— Qu'est-ce qui prend soin de toi?

— C'est la bonne amie de papa.

— Pourquoi as-tu quitté la maison?

— Elle me battait.

— Et ton père ?

— Papa n'était pas là.

Plus de vingt fois ce douloureux récit revenait sur les lèvres des enfants, avec la désespérance d'une de ces plaies sociales, contre laquelle on voit si peu de remède, qu'on essaye de l'oublie^ pour en chasser l'obsession. Et c'était vrai.

D'autres plus grands, les traits avilis, le regard fuyant, avaient la conscience de leurs fautes. Ceux-là étaient déjà de vrais coupables. Ils essayaient de longs récits, cherchant à embrouiller les questions et les réponses. On les sentait marqués pour le crime, et la rage du châtiment aiguisant ces imaginations souillées, ils devaient méditer, dans l'abandon auquel ils étaient livrés, des coups subtils et hardis. Et ils côtoyaient les autres, les innocents, qui étaient bien plus nombreux et dont le seul crime était d'être pauvres, faibles et oubliés.

Quelques-uns de ces enfants étaient là par voie de correction paternelle. L'un d'eux, un beau garçon de quatorze ans, à l'air hardi, était enfermé depuis près d'un an. Son père était sergent de ville.

Il avait « chippé » quelque bagatelle en passant

dans la rue. Le père se sentant atteint dans la dignité de ses fonctions par Faction de son fils, le fit enfermer pour une année entière. Furieux d'un châtiment si terrible, le malheureux enfant avait juré de se venger.

— En sortant d'ici, disait-il, je tuerai mon père.

Rien ne pouvait l'apaiser, et sous les corrections les plus sévères il avait persisté dans cette déclaration. L'Impératrice l'interrogea. Il raconta toute son histoire avec intelligence.

— Mon père n'avait pas le droit pour si peu de chose, de me torturer à ce point-là. C'est injuste, et je le tuerai.

L'Impératrice alors, l'attirant doucement vers elle, se mit à lui parler avec tant de bonté, elle sut trouver des choses si touchantes sur l'austérité des devoirs, qui grandissent en raison de l'autorité dont on est revêtu, que cet enfant, ébranlé, se jeta à ses genoux en fondant en larmes et lui jura de renoncer à son affreux dessein. L'Impératrice lui promit alors de faire parler à son père, et d'obtenir qu'il abrégeât la durée de sa peine. Elle le fit et suivit pendant plusieurs années

cet enfant, qu'elle avait fait placer en apprentissage et dont on se louait.

Ce fut -à cette époque que monsieur Emile 01livier parut aux Tuileries pour la première fois. Il avait fait à la Chambre un discours fort important sur la loi des coalitions et le droit de grève. L'Impératrice souhaita de l'entretenir et il fut invité à dîner aux Tuileries, ainsi que plusieurs de ses collègues. Ces messieurs attachaient beaucoup d'importance à la tenue dans laquelle ils devaient se présenter. Les idées libérales, alors, ne comportaient pas de concessions à l'endroit du costume, paraît-il. Lorsqu'on apprit que monsieur Emile Ollivier avait accepté de dîner aux Tuileries, ses amis se demandèrent avec beaucoup d'agitation si, oui ou non, il mettrait la culotte, ce qui était la tenue de cour et leur paraissait un engagement pris envers la tyrannie.

Mais l'invitation avait un caractère intime et ces messieurs s'étant renseignés, le chambellan de service leur dit que les soirs ordinaires on ne portait pas la culotte.

A l'heure du dîner ils se présentèrent donc aux Tuileries dans la tenue habituelle, mais comme

ils se disposaient à entrer ils s'arrêtèrent fort troublés à la vue d'un monsieur en culotte, qui descendait d'un fiacre. Peu s'en fallut qu'ils ne se retirassent. Mais réfléchissant qu'ils étaient autorisés officiellement à venir sans culottes, ils entrèrent assez embarrassés. La grâce de l'accueil que leur fit l'Impératrice les eut bien vite mis à leur aise ; et ils se rassurèrent tout à fait en voyant que les officiers de service étaient vêtus comme eux. Le Monsieur qui les avait si fort alarmés en descendant du fiacre avec des culottes, était simplement un huissier attardé, qui rentrait en voiture, pour gagner du temps.

Monsieur Emile Ollivier était un séduisant. Sous un extérieur dépouillé de toute prétention, avec des traits ordinaires, et des lunettes qui voilaient des yeux doux et fins, on devinait en lui l'homme de cœur et l'homme de talent.

L'enthousiasme qui salue chez nous ceux qui arrivent au pouvoir avec des idées nouvelles, l'accueillit à son entrée dans les conseils de l'Empereur. Nul plus que lui ne fut poursuivi des clameurs publiques après le tragique dénouement des événements auxquels il a présidé.

Après la visite aux jeunes détenus qui l'avaient si fort impressionnée, l'Impératrice régente constitua une commission, qui avait pour but d'étudier la transformation de l'odieux système cellulaire, en pénitenciers agricoles.

Monsieur Emile Ollivier, partisan des pénitenciers agricoles, soutint chaleureusement les idées de l'Impératrice, qui présidait les séances tenues aux Tuileries.

Au cours de l'une d'elles, l'Impératrice qui, d'ordinaire, gardait le silence, écoutant l'avis de tous, et chargeant l'un des membres de résumer ses idées, exposa elle-même la cause de ces petits malheureux, avec l'ardent désir d'apporter un adoucissement aune situation si cruelle. L'un des membres de la commission, prévoyant que des changements considérables allaient bouleverser toute l'économie administrative, prit la parole :

— Tout cela est vrai, Madame; mais tant de difficultés se soulèvent qu'on n'y voit pas de remèdes. En parler ce n'est que faire du sentiment.

— Pardon, lui répondit doucement l'Impératrice, c'est de l'humanité et de la politique.

Enfin les jeunes détenus de la Roquette furent distribués dans les différents pénitenciers agricoles.

Les chefs de ces établissements ne virent pas sans une vive inquiétude les nouveaux venus, ces malheureux que l'on avait lieu de juger gangrenés par tous les vices, se mêler à des enfants déjà disciplinés par le travail et qui acceptaient volontiers la vie libre des champs, dont ils appréciaient les avantages.

Les résultats ne tardèrent pas à prouver tout ce que Ton pouvait attendre de ce changement de traitement.

Rapidement, les plus mauvaises natures, les plus endurcies s'amendèrent, sous la bienfaisante influence d'une existence occupée et active, au grand air de la campagne.

L'un d'eux avait seize ans lorsqu'il fut transféré à Cîteaux. Il voyageait avec cinquante-six de ses compagnons et se faisait remarquer par son endurcissement et sa grossièreté.

— Vous pouvez bien chercher à amadouer mes camarades, disait-il au gardien. Mais moi, vous ne me materez jamais. A la Roquette, on m'ap-

pelait « gibier de potence », gibier de potence je resterai.

Au bout d'un an, cet enfant s'était si bien amendé qu'on le graciait, avant l'expiration de sa peine. Placé sur la recommandation du chef de l'établissement, il devint un ouvrier de ferme intelligent, et c'est maintenant un honnête homme.

Chaque mois le docteur Conneau, qui voyait journellement l'Empereur, distribuait par petites fractions une somme de 60.000 francs, prélevée sur la cassette impériale, et qui allait soulager toutes les infortunes qui s'adressaient à l'inépuisable charité des souverains. Le docteur Conneau est mort en 1878 ne laissant aucune fortune à sa famille.

De 1852 à 1869, le nombre des établissements hospitaliers s'est élevé de 9.331 à 13.278, soit 3.942 d'augmentation.

Dans Paris, le nombre des crèches s'éleva de 73 à 87.

Le nombre des salles d'asile fut porté de 1.735 à 3.633, c'est-à-dire 1.904 salles nouvelles furent créées, recevant 275.000 enfants en plus.

Le nombre des sociétés de charité maternelle pour toute la France s'éleva de 44 à 1.860.

En outre, un grand nombre d'hôpitaux furent créés, entre autres, le nouvel Hôtel-Dieu, l'hôpital Lariboisière. La plupart des autres furent agrandis, assainis, dotés de moyens curatifs nouveaux et perfectionnés.

On ouvrit des fourneaux économiques subventionnés par la cassette impériale. On organisa un service pour le traitement des malades à domicile; le service des médecins cantonaux; des dispensaires, des bains, des lavoirs publics. Et enfin les aumôniers des dernières prières, cette suprême offrande de la piété chrétiene, qui accueille sur le seuil du cimetière les pauvres êtres assez déshérités, pour arriver seuls au champ du repos.

L'Impératrice ne craignit pas d'aller à Saint- Lazare, autre plaie sociale, où la misère, la souffrance et le vice rendent plus affreuse encore cette sombre maison.

Dans l'infirmerie, une malheureuse fille agonisait. On n'aurait pu discerner si elle était jeune encore, ou bien si elle touchait aux limites de la

vieillesse. Sa vie s'était traînée entre le pavé, les hôpitaux, toutes les déchéances.

A l'heure de la délivrance suprême, tout un passé d'avilissement, de misère, se retraçait comme une horrible vision, devant cet esprit troublé par les affres de l'agonie. Hantée par le souvenir de tant de souffrances et de honte, la malheureuse créature repoussait les exhortations que l'aumônier, que les religieuses s'efforçaient de lui faire entendre.

— Laissez-moi, il n'y a pas de Dieu, disaitelle; je ne souffrirai pas plus dans l'enfer, que je n'ai souffert sur la terre.

C'était un spectacle tragique que celui de cette infortunée qui se préparait à la mort, en maudissant la vie. A travers la violence, l'incohérence de ses propos, on suivait cette existence déshéritée, et le désespoir mettait une sorte d'éloquence farouche sur ces lèvres flétries.

Un enfant avait traversé sa vie. Elle l'avait perdu tout petit. Son souvenir lui revenait avec les expressions d'une tendresse maternelle passionnée. C'était le seul être qu'elle eût aimé, le seul qui lui eût souri ; et la mort l'avait pris. Tout

cela était entremêlé de blasphèmes, d'injures pour ceux qui l'entouraient, qui cherchaient à l'apaiser.

L'Impératrice s'approcha d'elle et lui parla. Elle la plaignit, elle sut trouver des expressions si touchantes et si vraies, que ce cœur fermé se détendit.

— Quoi! vous êtes l'Impératrice, dit-elle, et vous qui êtes belle, qui êtes riche, qui êtes heureuse, vous vous intéressez à une misérable comme moi et vous semblez touchée parce que je souffre. C'est bien vrai alors qu'il y a un bon Dieu, puis que vous avez un si bon cœur.

Et elle se calma. Elle demanda pardon aux Sœurs, aux garde-malades; elle pria une des religieuses de lui prêter son chapelet et, avec l'aide de l'Impératrice, le passa à son cou, le ramenant sur son pauvre visage convulsé; puis elle demanda le prêtre et voulut se confesser à voix haute.

Peu après elle expirait consolée, en priantDieu. Le désespoir farouche était remplacé par l'espérance divine, et les dernières heures de cette triste vie, furent peut-être les plus douces.

Consoler les mourants est une tâche austère. Il n'en est pas de plus miséricordieuse!

L'Impératrice qui, dans la causerie, était toujours simple, plutôt enjouée, avait dans des occasions semblables, une éloquence élevée et touchante, privilège des âmes véritablement grandes.

Le jour de cette visite à Saint-Lazare fut un de ceux où l'Impératrice recueillit les plus touchants témoignages de la gratitude populaire. Le bruit de sa présence dans la prison s'était répandu et la foule s'amassait pour la voir. Le peuple a l'intuition de ce qui est généreux.

On comprenait que cette visite de l'Impératrice à de pauvres créatures méprisées, était un acte de touchante humanité.

Lorsqu'en sortant, l'Impératrice parut sur le seuil de la prison, un concert de bénédictions attendrissantes l'accueillit, et c'est au milieu de groupes de femmes agenouillées qui cherchaient à saisir ses mains et ses vêtements, qui lui présentaient leurs enfants, que l'Impératrice put regagner sa voiture.

Il semblait que Ton voulût honorer encore

plus celle qui n'avait pas craint de se montrer clémente envers l'infamie.

La charité, la bienveillance, la générosité de Tlmpératrice étaient connues. Ses visites aux cholériques de Paris et d'Amiens montrèrent la vaillance de son âme sereine.

A la fin du mois de septembre 1865, la cour était à Biarritz, lorsqu'on apprit que Paris était envahi par le choléra, qui avait laissé depuis l'année 1849 de si terribles souvenirs dans la population parisienne. Aussitôt le retour fut résolu et l'on revint à Saint-Cloud.

L'épidémie subit plusieurs phases. La première apparition avait été foudroyante, puis il sembla que le fléau allait s'éteignant, lorsque vers le milieu du mois d'octobre, une recrudescence vint tout à coup, causer une panique générale. Toutes les personnes libres de quitter Paris s'éloignaient. La population ouvrière était particulièrement frappée; les hôpitaux se remplissaient, et l'on citait des familles décimées.

Le 21 octobre, l'Empereur vint à Paris accompagné du général Reille, son aide de camp, et d'un officier d'ordonnance.

L'Empereur visita longuement l'Hôtel-Dieu, interrogeant les malades, les médecins, les encourageant avec son calme et sa bonté habituels. En se retirant, il laissa une somme de 50.000 fr. destinée à secourir les victimes du fléau.

L'Impératrice n'avait pas été prévenue de cette visite de l'Empereur. Au retour elle lui exprima ses regrets de ne l'avoir pas accompagné.

— Je pensais bien que tu aurais voulu venir, lui dit l'Empereur; mais tu es beaucoup trop enrhumée pour sortir. C'est pourquoi je ne t'airiendit.

L'Impératrice, en effet, souffrait d'un rhume très pénible, une sorte de grippe qui la fatiguait beaucoup.

Ce soir-là au dîner et le lendemain on s'entretint des incidents du choléra, de l'heureux effet moral produit par la visite de l'Empereur aux malades, et l'Empereur me demanda si je craignais l'épidémie.

J'avais alors cette heureuse confiance de la jeunesse, qui fait qu'on ne songe guère ni au malheur, ni à la mort. Je n'avais aucune crainte, et je le dis à l'Empereur.

Le lendemain 23 octobre, à neuf heures du

malin, on vint me prévenir que l'Impératrice me demandait.

J'y allai aussitôt, et Ton me dit que Sa Majesté m'attendait chez l'Empereur.

En effet, l'Impératrice, toute prête pour sortir, causait avec l'Empereur dans son cabinet, lorsque j'y entrai.

— L'Impératrice veut aller visiter les cholériques. Je sais combien vous lui êtes attachée, me dit l'Empereur avec une véritable bonté, et je suis sûr que vous tiendrez à l'accompagner. Mais l'Impératrice ne vous emmènera, que si vous nous promettez de rester dans la voiture et de ne pas entrer dans les salles avec elle.

Je fis observer à l'Empereur qu'il me demandait là un acte de véritable pusillanimité. Qu'il serait très mortifiant pour moi de ne pas suivre l'Impératrice ; et que la mauvaise influence pouvait aussi bien m'atteindre à la porte des hôpitaux, qu'en y pénétrant.

— Si vous ne me promettez pas formellement de rester dehors, l'Impératrice ira sans vous, me dit l'Empereur.

Je tenais trop à avoir l'honneur d'être auprès

de l'Impératrice dans cette circonstance, pour ne pas promettre tout ce qu'on me demandait.

Nous quittâmes Saint-Cloud dans un grand landau attelé en poste. Le marquis de La Grange, écuyer de l'Impératrice, et le commandant Charles Duperré, officier d'ordonnance de l'Empereur, accompagnaient également Sa Majesté.

« L'Impératrice, dit le Moniteur du 23 octobre « 1865, a consacré aujourd'hui sa journée à la

visite des malades du choléra ; malgré un rhume « violent dont elle est atteinte depuis plusieurs « jours, Sa Majesté, oubliant sa propre fatigue « pour s'occuper de la souffrance et du deuil des « autres, s'est rendue à l'hôpital Beaujon, à l'hô- « pital Lariboisière, et enfin à l'hôpital Saint- An- « toine. Elle a visité les salles occupées par les « cholériques, s'est approchée du lit de tous les « malades, les a interrogés et exhortés, avec lasol- « licitudeetledévoûmentd'une sœur de charité.»

Après la visite à l'hôpital Beaujon, qui s'était prolongée jusqu'à près de midi, nous rentrâmes aux Tuileries, où un déjeûner sommaire nous attendait. Aussitôt après le repas, l'Impératrice se rendit à l'hôpital Lariboisière, puis à.

l'hôpital Saint-Antoine. C'est à l'hôpital Beaujon que l'Impératrice, s'étant approchée d'un malheureux prêt à expirer, lui prit les mains en lui adressant des paroles d'encouragement et de piété. Pensant que c'était une religieuse de l'hôpital qui lui parlait, cet homme réunit ses dernières forces, pour baiser la main qui pressait sa main moribonde, en disant :

— Je vous remercie, ma sœur.

La religieuse qui accompagnait l'Impératrice se pencha alors vers lui, et lui dit :

— Vous vous trompez, mon ami, ce n'est pas moi, c'est notre bonne Impératrice qui vous parle.

— Laissez, ma sœur, reprit spontanément l'Impératrice; il ne peut me donner un plus beau nom.

Ces paroles ont été depuis bien souvent citées.

A l'hôpital Saint-Antoine, un des médecins qui précédait l'Impératrice se trompa de porte et ouvrit une salle où d'autres malades étaient alités : ceux-là étaient atteints de la petite vérole. S'apercevant de sa méprise, le médecin pria aussitôt Flmpératrice de se retirer; mais elle ne voulut point y consentir et elle entra en disant :

— Je veux voir ceux-ci également, puisqu'ils souffrent.

Seulement, elle m'ordonna de ne pas franchir le seuil de la porte :

— Je ne veux pas que vous entriez, me dit-elle en souriant : si vous étiez défigurée vous ne pourriez plus vous marier.

L'Impératrice était encore dans tout l'éclat de sa beauté.

En sortant des hôpitaux, l'Impératrice fut portée jusqu'à sa voiture, par la foule qui se précipitait sur ses pas avec frénésie, qui l'entourait en baisant ses mains et la comblait de bénédictions. , Lorsque nous rentrâmes à Saint-Cloud, l'Impératrice eut la douce émotion de s'apercevoir que sa robe était coupée par larges morceaux. Les femmes du peuple s'étaient distribué ces lambeaux de son vêtement pour les conserver comme on conserve des reliques

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