CHAPITRE IX
Le Mexique. — Origines de la guerre. — Départ de la flotte — L'amiral Jurien de La Gravière. — M. Tenaille de Saligny. — Esprit de l'expédition. — Traité de la Soledad. — Les négociations. — Le général Prim. — Le général Lorencez. — Padre Miranda. — Les puissances se retirent. — Conflit des pouvoirs. — Rôle de l'amiral Jurien de La Gravière. — Son retour. — L'amiral est nommé aide de camp de l'Empereur. — Son rôle le 4 septembre. — Maximilien empereur du Mexique. — L'Archiduchesse Charlotte. — Leur voyage à Paris. — Bases de traité. — Retour à Miramar. — Départ pour le Mexique. — Arrivée à la Vera-Cruz. — Difficultés. — L'Impératrice Charlotte à Saint-Cloud. — Un verre d'orangeade. — Maladie de l'Impératrice Charlotte. — L'Empereur Maximilien au Mexique. — Son procès. — Sa mort. — Fin de l'Impératrice Charlotte,
La guerre du Mexique fut une des fatalités de l'Empire. Ses origines, obscures et presque insaisissables, remontent à Tannée 1858 environ.
On y fut entraîné de proche en proche, comme
on l'a été depuis dans d'autres expéditions lointaines. W«k
Il est bien difficile de ressaisir le fil délié de toute cette aventure, où bien des gens ont été com promis et ruinés, qui coûta beaucoup d'hommes , d'argent, aboutit si fatalement au drame de Queretaro et devint peut-être l'origine des événements, qui précipitèrent la chute de l'Empire.
Quelques familles mexicaines, dépouillées et chassées par des guerres civiles continuelles, arrivèrent à Paris. Leurs intérêts avaient été lésés ; des nationaux français, espagnols, anglais, avaient également souffert. Ils unirent leurs revendications et obtinrent de leurs gouvernements respectifs, une intervention collective auprès du gouvernement mexicain.
A cet effet, une conférence se réunit à Londres et obtint du congrès la promesse de payer des indemnités. Mais le temps s'écoula, les troubles continuèrent et le gouvernement mexicain, à bout de ressources, excédé par les revendications qu'on le pressait de satisfaire, déclara qu'il n'était pas en mesure de payer et qu'il ne paierait pas.
On s'était beaucoup agité autour de cette ques-
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tioii, les puissances virent une insulte dans le mépris que le gouvernement mexicain semblait faire de ses engagements, et, d'un commun accord la France, l'Angleterre et l'Espagne, convinrent de se réunir dans une démonstration énergique, pour exiger l'exécution de la convention.
L'amiral Jurien de La Gravière fut choisi pour commander l'expédition française et il parlit pour la Yera-Cruz, avec les pouvoirs les plus étendus, pour traiter comme chef militaire et comme ministre plénipotentiaire. Le but de l'expédition était une revendication financière ; l'amiral demanda expressément à rester en dehors des discussions ayant rapport au contentieux et on lui adjoignit M. Dubois de Saligny, ancien ministre au Mexique, qui fut spécialement chargé du côté technique et financier de l'entreprise.
L'amiral avait conféré directement avec l'Empereur avant son départ. Il avait bien saisi la pensée du souverain, qui était celle-ci : faire respecter par le gouvernement mexicain la convention d'indemnité réclamée par les puissances et profiter du prestige, qui s'attachait au nom français , d'après tous les renseignements donnés
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par les Mexicains que Ton voyait à Paris, pour établir des relations favorables à notre industrie, ouvrir des débouchés considérables dans un pays riche et neuf, et permettre ainsi à l'influence française de s'exercer dans cette région très importante du nouveau monde, dans un moment qui semblait particulièrement opportun, tout le trafic américain étant arrêté par suite de la guerre de sécession, entre les deux Amériques.
En arrivant à la Havane, l'amiral Jurien apprenait que la flotte espagnole nous avait devancés et se trouvait déjà à la Vera-Cruz.
Quant aux Anglais, préoccupés par les complications qui semblaient les menacer du côté de l'Amérique, l'affaire du Mexique n'avait plus qu'un intérêt secondaire et ce fut avec beaucoup de négligence et d'hésitation, qu'ils se décidèrent à continuer l'expédition entreprise de concert avec les Espagnols et avec nous, prêts à se retirer dès que leurs intérêts leur sembleraient plus pressants ailleurs. Il avait été convenu qu'on ne ferait aucune démonstration hostile et qu'on se bornerait, au début à négocier, en mettant toutefois la main sur les douanes comme gage, si on
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n'obtenait pas les satisfactions pécuniaires attendues.
Néanmoins l'arrivée de l'escadre espagnole avait jeté l'alarme dans le pays; on avait considéré cette démonstration navale comme une menace d'agression. Pendant de longues années les Espagnols avaient occupé le Mexique en y laissant de redoutables souvenirs. On les considérait comme l'ennemi héréditaire, et fuvant devant eux, on avait évacué non seulement les forts et la ville, mais le littoral, sur une zone qui s'étendait presque jusqu'à Mexico, en enlevant tous les moyens de transport et de ravitaillement.
Nos troupes débarquèrent dans un désert. On nous avait fait espérer un tout autre accueil et l'on se trouva dès l'abord, fort embarrassé pour faire vivre le petit corps d'occupation. Cependant les membres du congrès se montrèrent disposés à favoriser le séjour des Français, dont la présence rassurait le gouvernement et la population mexicaine, sur l'avenir pacifique des négociations. La présence de notre flotte apaisait les inquiétudes et on se montra disposé à nous bien accueillir.
£n conséquence, et pour assurer le bien-être
du corps expéditionnaire, l'amiral Jurien conclut la convention dite de la Soledad, qui laissait aux Français l'occupation d'une zone assez éloignée du littoral, condition favorable à la santé des équipages, et où l'on pouvait se procurer aisément tout ce qui est nécessaire à la vie. Néanmoins, le gouvernement mexicain, mal gré l'esprit de concorde que l'amiral apporta dans toutes ses opérations, stipula que si des hostilités venaient à se déclarer, l'expédition française s'engageait à rétrocéder les lignes occupées et à se retirer vers le littoral.
L'amiral Jurien prit l'engagement d'honneur que ces conventions seraient respectées, et l'on entama les pourparlers non sans de nombreuses difficultés, car il fallait non seulement s'entendre avec le congrès, mais accorder les prétentions des trois plénipotentiaires.
Le général Prim, qui dirigeait l'expédition espagnole, particulièrement turbulent, semblait surtout préoccupé à se ménager des influences personnelles. Parent par sa femme d'une famille mexicaine considérabledanslepays, précédé d'une réputation pompeuse, on lui attribuait des espc-
rances ambitieuses. Déplus le maréchal Serrano, qui àcette époque dirigeait la politique espagnole, n'était pas fâché, disait-on, de voir un général aussi remuant occupé au loin. Le commandant de l'escadre anglaise semblait beaucoup plus attentif, au bruit lointain des canons des Etats-Unis, que préoccupé d'une entente. L'Amiral se trouvait donc dans une situation très délicate, dirigeant à peu près seul les négociations, s'attachant par dessus tout, à leur laisser un caractère pacifique. Le Congrès paraissait disposé à accepter les représentations des puissances, mais en essayant toujours de gagner du temps, ce qui troublait et indisposait les négociateurs.
Monsieur de Saligny, de son côté, mécontent du rôle effacé auquel le réduisait la présence de l'amiral Jurien de La Gravi ère, et ayant conservé beaucoup de relations dans le pays, écrivait lettres sur lettres à Paris, disant que Ton se plaignait de la prudence avec laquelle il agissait, que Ton avait espéré tout autre chose de notre intervention, etc., etc. Il réussit à impressionner le gouvernement de telle façon, que l'amiral reçut un courrier de France, lui annonçant l'arrivée d'un
renfort militaire, destiné à appuyer et à hâter ses revendications. On lui adjoignait le général Lorencez. En même temps, et pour ménager sa dignité, on Télevait au grade de vice-amiral, ce qui lui laissait la suprématie du commandement.
Au moment où ces nouvelles troupes, fort peu nombreuses du reste, arrivaient à la Vera- Cruz, l'Angleterre et l'Espagne, fatiguées d'attendre, rompaient brusquement les négociations et se retiraient, en alléguant l'attitude du gouvernement mexicain, qui cherchait encore des échappatoires, leur gouvernement respectif ne voulant pas s'engager dans uae action belliqueuse.
Le général Lorencez, tout nouvellement débarqué et n'étant pas encore au fait des difficultés locales, commit l'imprudence d'accorder la protection du pavillon français, à des réfugiés mexicains, que le gouvernement faisait poursuivre, entre autres au padre Miranda, qui joua un rôle si atroce dans toute cette guerre. Le gouvernement s'en émut, fit des réclamations ; on ne voulut pas livrer des malheureux qui s'étaient confiés à nous. Ces petites questions envenimèrent les relations, et l'amiral Jurien vit se
dresser l'hostilité, qui, depuis l'intervention des puissances étrangères grandissait, fomentée par l'ambition de Juarès, le président du congrès. Se voyant menacé dans la voie révolutionnaire où il prétendait entraîner le pays, au nom d'un intérêt de patriotique indépendance il cherchait à soulever l'opinion publique contre les Européens.
L'amiral Jurien, prévoyant les difficultés et les périls auxquels on resterait exposé, si on s'obstinait à rester seuls, lorsque les autres puissances jugeaient prudent de se retirer, insistait dans ses dépêches, sur la nécessité d'une prompte évacuation. Ses avis ne prévalurent pas.
L'Amiral alors, sans cependant se démettre de son commandement, demanda à revenir en France, afin d'expliquer sa conduite et d'exposer directement ses vues à l'Empereur. On lui envoya son rappel, et dès son arrivée à Paris il était reçu.
On l'avait invité à dîner en petit comité afin de pouvoir l'entretenir plus longuement.
On pensait à la cour, que,son attitude en opposition avec les idées que l'on se faisait en France de l'état de la question mexicaine, avait dû indisposer l'Empereur.
Quand l'Amiral arriva, tous les visages prirent l'expression d'une froideur glacée. Bientôt l'Empereur parut et voyant l'Amiral, il alla au devant de lui les mains tendues, lui fit un accueil plein de bienveillance et l'entretint longuement et amicalement.
Lorsque l'Empereur cessa l'entretien, tous ceux qui se détournaient, vinrent alors vers l'Amiral, s'empressant et le félicitant de la façon si remarquable dont il avait rempli sa mission. Le soleil, lorsqu'il se dégage du milieu des nuages et qu'il éclaire tout à coup l'horizon, a de ces .effets magiques. C'est un des rares traits de courtisanerie que j'aie remarqué à la cour. Il s'opéra avec un revirement si prompt et si marqué, que j'en ai conservé un plaisant souvenir.
L'expédition du Mexique, en se compliquant, causait de graves soucis à l'Empereur. En France on ne sait pas avouer qu'on a eu tort et quand le drapeau est engagé, il semble qu'il y ait plus d'honneur à aller au devant d'une défaite, qu'à convenir loyalement qu'on a pu se tromper.
Plût à Dieu que l'Empereur eût renoncé à cette malheureuse expédition.
L'amiral Jurien de la Gravière ne retourna pas au Mexique. Il fut nommé aide de camp deTEmpereur, qui lui montrait beaucoup d'estime et de confiance. Son caractère ouvert, son érudition distinguée, l'agrément de son esprit, ses façons charmantes lui concilièrent promptement toutes les sympathies, et l'Impératrice le considéra bientôt comme un ami, avec lequel elle aimait à s'entretenir et à penser tout haut.
L'Empereur, au moment de son départ pour la campagne de 1870, demanda à l'amiral Jurien de la Gravière de rester auprès de l'Impératrice. L'Amiral eut la douleur de ne pas accompagner Sa Majesté au moment où elle quitta les Tuileries. I & f$
Depuis le matin le château était rempli de monde. Chacun y entrait à son gré pour se renseigner, se mettre aux ordres de l'Impératrice. Plus de cent personnes s'y trouvaient au moment de son départ. Les femmes y étaient nombreuses, et chacune souhaitait que l'Impératrice voulût bien la choisir pour l'accompagner.
Mais l'Impératrice n'accepta pas, qu'aucun des Français qui l'entourait alors, s'exposât pour elle.
C'est ainsi qu'elle ne voulut à aucun prix permettre à l'amiral Jurien de la suivre. Elle se confia aux ambassadeurs d'Autriche et d'Italie, sachant qu'ils seraient respectés, et elle n'emmena avec elle que madame Lebreton Bourbaki, sa lectrice, que son âge et sa situation rendaient indépendante.
Après le retour de l'amiral Jurien de la Gravière, l'expédition du Mexique prit un caractère nouveau. Le général Forey fut nommé commandant en chef. Il eut sous ses ordres un corps d'armée important. La campagne fut menée avec vigueur et de nouvelles et brillantes victoires vinrent couronner les efforts de nos soldats.
Après le succès de nos armes, le prestige de la France, l'autorité que le nom de Napoléon III avait dans le monde entier, réunirent autour de l'influence française, tous les gens d'ordre très nombreux au Mexique. Ils étaient fatigués des exactions scandaleuses, des troubles révolutionnaires, qui paralysaient le pays depuis tant d'années. L'idée d'une transformation politique attira à elle un parti considérable. Juarès, qui avait fomenté et soutenu la guerre contre nous, battu
sur tous les points, entouré seulement de quelques guérillas et de quelques partisans fanatiques de l'indépendance mexicaine, était réduit à l'impuissance, il fut obligé de faire sa soumission, et le pays se leva pour demander à l'Empereur d'intervenir dans les arrangements intérieurs, afin d'établir une sécurité durable dans ces riches contrées, déchirées par le désordre et l'anarchie. On rêva de créer un état monarchique capable de lutter dans le nouveau monde avec l'influence des Etats-Unis. Ici intervint l'influence sympathique de l'ambassadeur d'Autriche.
Depuis la guerre d'Italie les idées s'étaient modifiées. Préoccupé du grand bruit d'armes, qui se faisait en Prusse à l'occasion de l'annexion des duchés, l'Empereur semblait incliner vers l'alliance autrichienne. On proposa la candidature de l'Archiduc Maximilien, qui parut agréable aux puissances, et au mois d'octobre 1863 une députation mexicaine arrivait à Miramar, pour offrir au frère de l'Empereur d'Autriche la couronne impériale du Mexique.
L'Archiduc Maximilien, né le 6 juillet 1832, grand Amiral et Commandant de la marine im-
périale d'Autriche, exerçait, au moment de la guerre d'Italie, le commandement de la Lomhardie. Il avait épousé le 27 juillet 1889 la Princesse Charlotte, dernière fille du Roi des Belges, et de la Princesse Louise d'Orléans. La jeune Princesse, d'un caractère énergique, aventureux, d'un esprit cultivé et douée de facultés supérieures, vit avec enthousiasme s'ouvrir devant son mari, dont le rôle était forcément un peu effacé et qui se trouvait relégué au second plan à la cour impériale d'Autriche, une destinée plus haute. Elle le voyait créant un grand empire et rattachant à la civilisation, une des plus riches contrées du globe.
L'Archiduc Maximilien avait une âme chevaleresque, un esprit bienveillant et droit : il accepta en principe le trône qui lui était offert. Il s'occupa de négocier pour s'assurer l'appui des souverains de l'Europe et jeter les premières bases des alliances, qui devaient l'aider à créer un nouvel État.
L'assentiment de l'Autriche lui était assuré. La Princesse Charlotte, sa femme, était la fille bien-aimée du vieux RoiLéopold, qui fut pendant
de si longues années l'arbitre des souverains et l'appui de la France était tout indiqué.
Maximilien et l'Impératrice Charlotte vinrent à la cour des Tuileries. Jeunes et sympathiques, pénétrés de la grandeur de la tâche qui s'offrait à eux, ils plurent tous deux.
L'Empereur consentit à laisser au Mexique
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pendant trois ans, un corps d'occupation de
25 mille hommes, qui rentrerait en France à mesure que l'armée mexicaine serait organisée ; à charge pour le pays de payer d'abord 60 millions à titre d'indemnité de guerre, plus 25 millions par an, jusqu'à concurrence de 270 millions pour le remboursement de l'emprunt. Les principales banques de l'Europe ouvrirent leurs caisses, et avec la garantie du gouvernement français, on conclut un emprunt, destiné à payer toutes ces grosses dépenses.
Maximilien s'assura le concours d'officiers qui reçurent l'autorisation de servir au titre étranger pour organiser l'armée mexicaine, et s'étant mis d'accord sur les points principaux d'un traité, il s'apprêta à retourner à Miramar, où devait avoir lieu l'investiture, en passant par Rome afin de
régler, avec le souverain pontife, différents côtés de la question religieuse.
Le 16 avril, de retour à Miramar, où vint le rejoindre une députation de notables mexicains, l'Archiduc Maximilien acceptait la couronne. La cérémonie du couronnement avait lieu aussitôt en présence du général Frossard, délégué par l'Empereur pour le représenter à cette cérémonie, ainsi que des délégués des autres puissances, et Maximilien prenait le titre d'Empereur du Mexique.
Peu après les nouveaux souverains quittaient leur patrie, à bord de la frégate \&Novara, avec deux frégates françaises pour escorte et faisaient voile vers le nouvel empire. Une escorte composée de soldats belges, français et autrichiens qui les accompagnait, prit le nom de garde de l'Impératrice Charlotte.
Après une heureuse traversée la flotte arrivait le 27 juillet à la Vera-Cruz, où l'Empereur etl'Impératrice étaient accueillis avec un enthousiasme, fait pour les encourager dans la tâche qu'ils allaient entreprendre. On leur offrit la couronne des Rois astèques, religieusement conservée de-
puis la chute de l'antique dynastie, comme au Prince qui, d'après une ancienne prophétie, devait venir d'Occident, régner sur le Mexique; et l'Empereur, réunissant autour de lui tous ceux dont le concours pouvait l'aider, se mit courageusement en demeure de fonder le nouvel état.
La pensée se reporte avec mélancolie vers ces deux jeunes époux, quittant pour un étrange et incertain empire l'Europe, leur famille, leurs amis; cette charmante retraite de Miramar, où sur les bords de l'Adriatique, au pied des montagnes du Tyrol, dans un des plus beaux sites du monde, ils s'étaient plu à créer un palais merveilleux, qui abritait leur tendre et paisible union.
En 1866 l'engagement pris par l'Empereur de laisser un corps d'occupation au Mexique, expirait. Les troupes durent être rappelées. Maximilien livré à ses seules ressources se trouva dès lors en face de difficultés inouïes.
Dès que le corps d'occupation avait été retiré, les espérances des révolutionnaires qui exploitaient habilement contre Maximilien son titre d'étranger, se réveillèrent et le pays, insuffisamment organisé, déchiré par la violence des partis
au milieu des difficultés d'une organisation qui commençait à peine à fonctionner, se trouva plongé dans un désordre, qui devenait menaçant pour la sûreté même de l'Empereur.
Maximilien mit un point d'honneur à ne pas abandonner le poste qu'il avait accepté. On dit que, prévoyant les événements, il voulut soustraire l'Impératrice au sort qui l'attendait près de lui et qu'elle eut voulu partager, et que c'est ainsi qu'il lui suggéra la pensée de venir en Europe, afin d'obtenir des forces nouvelles, capables dé maîtriser la révolution et de l'aider à accomplir sa tâche.
C'était au mois d'août 1 866. L'Impératrice Charlotte, tout nouvellement débarquée, était arrivée la veille même à Paris, et sans prendre aucun repos, après une traversée pénible, elle avait demandé à l'Empereur de la recevoir aussitôt.
Les voitures de la cour allèrent la prendre à son hôtel et, avec une escorte de souveraine, l'Impératrice du Mexique arrivait vers deux heures à Saint-Cloud.
L'Empereur et l'Impératrice allèrent au-devant d'elle au bas des degrés et ce fut avec une pro-
fonde émotion que ces trois personnes se retrouvèrent après tant d'événements funestes, un contraste si cruel, entre les espérances du départ et les douleurs du retour.
L'Empereur et l'Impératrice, l'Impératrice Charlotte montèrent l'escalier d'honneur du palais, et, après les présentations d'usage rapidement terminées, se dirigèrent vers le cabinet de l'Impératrice, où ils s'enfermèrent tous trois seuls pour causer.
Toute la personne de l'Impératrice du Mexique, qui n'avait alors que 26 ans, révélait de longs chagrins, de profondes inquiétudes. Grande, d'une taille élégante et noble, l'Impératrice avait le visage rond, de beaux yeux bruns à fleurs de tête et des traits gracieux. Elle portait une longue robe de soie noire, encore fripée des plis de la caisse, dans laquelle elle avait été enfermée pendant la traversée et d'où on avait dû la retirer à la hâte, sans prendre le temps de la rafraîchir; une mantille de dentelles noires, et un chapeau blanc très habillé, que l'on avait envoyé chercher le matin même, chez quelque grande faiseuse. La chaleur, cejour-là, était écra-
santé, et soit l'effet du long trajet en voiture sous le soleil pour venir de Paris à Saint-Cloud, soit le fait des émotions qui l'agitaient, l'Impératrice avait le teint extrêmement coloré.
Elle avait avec elle deux dames d'honneur mexicaines fort laides, noires et petites, sans grâce, qui l'accompagnaient dans son voyage et qui parlaient difficilement le français. Tandis que les souverains s'entretenaient louguement et sans témoins, nous nous efforcions de faire des frais pour ces deux étrangères, qui semblaient très effarouchées. J'étais parvenue à échanger quelques phrases avec l'une d'elles et afin d'abréger les moments de cette longue attente, nous leur avions offert quelques rafraîchissements.
La dame mexicaine me pria d'envoyer de l'orangeade à l'Impératrice Charlotte, qui avait l'habitude d'en prendre à cette heure delà journée, me dit-elle. Aussitôt je donnai l'ordre à un des maîtres d'hôtel qui se trouvaient là, de porter chez l'Impératrice le plateau préparé.
L'Impératrice contrariée de l'arrivée de cet homme dans un pareil moment, lui demanda pourquoi il apportait ce plateau
11 répondit qu'il le faisait sur mon ordre. L'Impératrice servit elle-même l'orangeade, et elle dut insister pour que l'Impératrice Charlotte, qui paraissait hésiter, acceptât.
Après le départ de l'Impératrice Charlotte, l'Impératrice me demanda pourquoi j'avais envoyé cette orangeade et me dit que l'Impératrice avait semblé contrariée et n'avait bu que sur ses instances. Je lui expliquai ce qui s'était passé. L'Impératrice pensa que la dame d'honneur avait eu trop de zèle, et que l'Impératrice Charlotte avait été gênée de ce petit incident, au milieu d'un entretien si grave.
Pendant deux heures l'infortunée Princesse, avec l'éloquence, le courage, la persuasion que Ton trouve dans les grandes infortunes, exposa à l'Empereur les difficultés terribles et les dangers, qui environnaient un Prince étranger, dans un pays livré aux agitations les plus révolutionnaires, au milieu d'une population presque sauvage , exposé aux trahisons de politiques ambitieux, familiarisés avec la violence et tous les excès. Les complications qui dès cette époque rendaient les affaires difficiles
en France, liaient les volontés de l'Empereur ; et cependant rien ne coûta plus à son cœur que d'abandonner un allié que lui-même avait si puissamment aidé, à placer sur ce trône dangereux. Il dut se borner à supplier l'Impératrice d'obtenir à tout prix que son mari renonçât à poursuivre une entreprise désespérée et revînt en Europe.
L'Empereur, en effet, fît tout au monde pour
atteindre ce but. Mais Maximilien, considérait
s& son honneur comme engagé. Il était résolu à
aller jusqu'au bout de sa tâche; il repoussa éner-
giquement toute idée de retour.
La malheureuse Princesse, égarée par des illusions décevantes, ne pouvait se résoudre à abandonner ses espérances. Elle voulait essayer de nouvelles tentatives auprès de l'Empereur d'Autriche, auprès de son père le roi des Belges.
Elle voulait même aller jusqu'à Rome, afin d'obtenir le concours du saint-père; on prétend que déjà son esprit se troublait.
Elle quitta Saint-Cloud le visage bouleversé, les traits contractés par les larmes qu'elle étouf-
fait, laissant l'Empereur et l'Impératrice sous la plus douloureuse impression.
Très peu de jours après cette visite on remarqua l'agitation de ses pensées. Elle tenait des propos incohérents et souffrant de la fièvre et de violents maux de tête, elle commença à dire qu'elle était empoisonnée et que certainement le verre d'orangeade, qu'elle avait bu à Saint-Cloud lui avait été fatal.
Enfin, Dieu miséricordieux lui enleva, la raison et elle n'eut pas l'horrible douleur de connaître le sort de l'Empereur Maximilien, ce jeune et charmant époux, qu'elle adorait.
La nouvelle de la maladie de l'Impératrice Charlotte arriva au Mexique, au milieu des complications politiques les plus inquiétantes. L'Empereur Maximilien, souffrant lui-même, très fatigué par le climat, fut presque tenté de se réjouir d'une circonstance, qui ajournait forcément le retour de l'Impératrice. Le parti conservateur, s'appuyant sur l'Empereur, Je conjurait de ne pas renoncer au trône, comme il en était sollicité par les avis qui lui venaient d'Europe, tandis que le parti républicain reprenant de la force, après le
départ des troupes françaises, voulait obliger l'empereur à abdiquer et à quitter le pays. Le général Bazaine avait fait toute la campagne du Mexique comme commandant la première division, placée sous les ordres du général Forey.
Après le rappel de ce dernier, il fut nommé commandant en chef du corps d'occupation.
Etant devenu veuf par suite de circonstances particulièrement tragiques, il épousa en secondes noces une jeune fille appartenant à une bonne famille mexicaine. On l'accusa d'avoir cherché à se créer une situation personnelle prépondérante, dans le pays. Il prit vis-à-vis de l'Empereur Maximilien une attitude regrettable. S'appuyant sur Je prestige du nom français, il entendait se poser en représentant direct de l'Empereur Napoléon. Les rapports étaient très tendus. Il y eut même des questions de préséance qui froissèrent l'Empere'ur Maximilien et l'Impératrice Charlotte et dont ils se plaignirent. Ainsi lorsque le général et madame Bazaine assistaient aux offices, ils exigeaient que le clergé vînt au-devant d'eux et les reçut sous le dais, comme on n'a coutume de le faire que pour les souverains. Au moment de
l'évacuation des troupes françaises, Bazaine publia un ordre du jour, par lequel tous les officiers et soldats qui avaient été autorisés à servir à titre étranger dans l'armée mexicaine, devaient rentrer en France avec le corps expéditionnaire, sous peine d'être considérés comme déserteurs. C'était jeter une grande perturbation dans des troupes de formation récente, où la plupart de nos nationaux occupaient des grades élevés ; se considérant comme liés par les engagements qu'ils avaient contractés dans l'armée de l'Empereur Maximilien, un certain nombre d'entre eux n'abandonnèrent pas son service et ils continuèrent à marcher, sous les ordres de Miramon et des généraux restés dévoués à Maximilien.
Près d'une année s'écoula à travers les péripéties les plus tragiques.
— Un vrai Habsbourg n'abandonne pas son poste au moment du danger, avait dit l'Empereur.
Environné de pièges, avec des troupes insuffisantes, à peine armées, l'Empereur soutint une guerre de partisans, sans trêve, sans merci, jusqu'à ce que, traqué de toute part, les dissidents
vinrent l'attaquer à Queretaro, où il s'était retiré avec ce qui lui restait de troupes fidèles.
Parmi les généraux enfermés dans la place avec l'Empereur, se trouvait le général Lopez, que l'Empereur honorait de sa confiance. Son nom doit être désigné au mépris public, comme celui des traîtres les plus criminels. Le 15 mai 1867, il livrait la place à l'ennemi, et l'Empereur tombait aux mains de Juarez, cet ambitieux sauvage que l'arrivée de Maximilien au Mexique, avait momentanément réduit à l'impuissance.
Un procès dérisoire fut instruit, dans lequel l'Empereur était accusé de haute trahison, pour avoir tenté d'introduire au Mexique un pouvoir étranger. Mais sa mort était résolue par ces barbares, afin d'éloigner à jamais de l'esprit des puissances européennes, toute idée d'intervention dans les affaires mexicaines.
Accablé de mauvais traitements, épuisé par la maladie, livré sans secours possible à une bande d'aventuriers féroces, l'Empereur soutint cet inique procès et la condamnation à mort qui le termina, avec une grandeur d'âme, une fermeté qui toucha même le cœur de ses bourreaux.
S'oubliant lui-même, il n'exprimait de regrets que pour les amis qui s'étaient compromis dans sa cause, pour ce beau pays qu'il considérait comme une patrie nouvelle, et à laquelle il eût souhaité que sa mort, du moins, pût assurer la paix et la sécurité.
Le 19 juin 1867 au matin, après avoir entendu la messe et reçu les sacrements, l'Empereur Maximilien marchait au supplice, le front clair, la foi dans les yeux et n'ayant que de généreuses pensées, pour ce peuple auquel il avait espéré apporter l'ordre et la prospérité ; au milieu duquel il venait finir si misérablement une si belle vie.
De lui-même, il se plaça au milieu de l'escorte venue pour le conduire à la mort. Il prit congé avec une sérénité affectueuse des amis qui ne s'étaient pas séparés de lui.
— La mort est plus facile qu'on ne pense, leu^ dit-il; je suis prêt.
Puis, arrivé au lieu de l'exécution, il distribua aux soldats qui allaient lé fusiller un peu d'or qui lui restait.
— Tirez bravement, leur dit-il; puisse mon sang être le dernier répandu pour la patrie!
Ce furent ses dernières paroles.
Il mourut noblement en Prince, en chrétien, en soldat.
La nouvelle de cet horrible attentat fut connue à Paris, le matin même de la distribution des récompenses de la grande exposition de 1867. L'Empereur et l'Impératrice en ressentirent une profonde douleur.
Peu de jours avant l'assassinat de l'Empereur Maximilien, le bruit de la mort de l'Impératrice Charlotte s'était répandu au Mexique et avait été communiqué à l'Empereur. Il en avait éprouvé une sorte d'amère consolation. Il se sentait perdu.
— Dieu soit loué! avait-il dit. Du moins elle ne connaîtra pas les atrocités qui se préparent ici.
Le corps de l'Empereur fut embaumé par les soins de ses amis et ramené en Europe sur la frégate la Novara, le même navire qui, quatre ans auparavant, le conduisait vers cet empire dont la possession devait lui devenir si fatale. L'Empereur Maximilien avait trente-cinq ans.
L'Impératrice Charlotte vit en Belgique, où, longtemps calme et triste, portant inconsciemment ses habits de veuve, elle errait sans parler,
dans la sollitude de Laeken, où s'était écoulée son enfance et où l'avait placée la sollicitude de sa belle-sœur, la Reine Henriette, qui veille sur elle avec le plus tendre attachement.
Maintenant cette belle intelligence est, dit-on, tout à fait éteinte, et de cette femme heureuse, aimée, de cette jeune souveraine noble et vaillante, il ne reste plus qu'une ombre affaissée, inconsciente de la vie qui se retire lentement.