CHAPITRE II
Dix ans de règne. — Mariage du Prince Napoléon. — Guerre d'Italie. — Retour de l'armée d'Italie. — La Princesse de Metternich. — Le Prince Richard de Metternich.
Les dix années qui venaient de s'écouler avaient porté à son apogée la grandeur de la France. Dix années de sagesse, de modération, de dévouement aux intérêts du pays donnaient à l'Empire une force que les partis désespéraient de vaincre, et de tous côtés le gouvernement impérial attirait à lui les dissidents, Jes hésitants, la pi upart de ceux qui jusque-là s'étaient réservés, soit qu'ils conservassent l'espérance secrète d'un bouleversement qui remettrait le pouvoir dans leurs mains, soit qu'ils aient attendu de voir la politique de l'Empereur porter ses fruits avant de s'y rallier.
D'immenses travaux dirigés avec une entente,
un goût artistique dont peu de périodes dans notre histoire nous ont laissé le souvenir, transformaient la capitale; toutes les villes de France se couvraient d'édifices, d'hôpitaux, de palais; des chemins de fer, des ports, des docks surgissaient de tous côtés, distribuant partout les produits de notre commerce. Les grandes affaires industrielles avaient pris un essor inconnu ; la France était devenue le plus grand marché financier du monde, et les capitaux français répandus dans toutes les contrées du globe témoignaient de la gloire et de la prospérité nationale.
L'Empereur avait passé sa vie à étudier les problèmes des sociétés modernes. Il était passionnément Français, il aimait le peuple comme un père aime ses enfants, il souffrait de toutes ses blessures. Étant de ceux qui pensent que les grands crimes viennent des grandes souffrances, il considérait la misère comme un monstre dévorant qu'il fallait combattre par tous les moyens possibles. Il s'appliquait à développer les œuvres philanthropiques, les idées humanitaires, s'inspirant dans tous ses desseins de cette grande pensée, que « la Providence réserve souvent à
un seul d'être l'instrument du salut de tous. » Une immense bonté, « cette vertu des âmes augustes, » était le trait dominant du caractère de l'Empereur. Cette bonté, il eût voulu la répandre sur tout ce qui souffrait, les individus comme les nations. Lorsqu'à la fin de sa viay déchiré parles malheurs qui accablaient la patrie, devant les fléaux de la guerre et de la révolution réunis pour triompher de lui seul, l'Empereur eut l'horrible douleur de survivre à tous ces désastres, il pouvait du moins se dire que parmi tant de maux il laissait à la France les moyens de se libérer, de vivre, de se soutenir, de compter encore parmi les nations, de se relever un jour.
Dès la fin de l'année 1858 on pouvait pressentir la guerre avec l'Autriche. Le mariage d'une princesse de la maison de Savoie, la Princesse Clotilde avec le Prince Napoléon, le plus proche parent de l'Empereur, célébré en janvier 1859, préparait une alliance avec le Piémont. Au mois de mai la guerre était déclarée et l'Empereur prenait le commandement de l'armée d'Italie. Des historiens militaires .diront la part d'action, d'heureuse initiative qui revient à l'Empe-
reur dans toute cette campagne. Un peuple délivré de l'oppression étrangère, acclamait nos soldats victorieux, se traînant aux genoux du libérateur qui traversait l'Italie sous une pluie de fleurs.
Nice et la Savoie étaient le fleuron que l'Empereur attachait à la couronne impériale en souvenir de cette conquête.
Le 14 août suivant, Paris célébrait le retour de nos troupes dans l'ivresse et l'orgueil du triomphe. Les paroles prononcées par l'Empereur au banquet qui réunit autour de lui les chefs de l'armée d'Italie sont, dans la bouche d'un souverain victorieux, un modèle de dignité, de sagesse et de modération; elles méritent d'être rappelées.
« Messieurs, disait l'Empereur, la joie que « j'éprouve en me retrouvant avec la plupart des <c chefs de l'armée d'Italie serait complète s'il ne « s'y mêlait le regret de voir se séparer bientôt « les éléments d'une force si bien organisée et « si redoutable. Comme souverain et comme « général en chef, je vous remercie encore de « votre confiance. Il était flatteur pour moi, qui « n'avais pas commandé d'armée, de trouver une
« telle obéissance de la part de ceux qui avaient « une grande expérience de la guerre. Si le « succès a couronné nos efforts, je suis heureux « d'en reporter la meilleure part à ces généraux « habiles et dévoués qui m'ont rendu le comman- « dément facile, parce que, animés du feu sacré, « ils ont sans cesse donné l'exemple du devoir « et du mépris de la mort.
« Une partie de nos soldats va retourner dans « ses foyers; vous-mêmes vous allez reprendre « les occupations de la paix. N'oubliez pas néan- « moins ce que nous avons fait ensemble. Que le « souvenir des obstacles surmontés, des périls « évités, des imperfections signalées, revienne <( souvent à votre mémoire, car pour tout homme « de guerre, le souvenir est la science même.
« En commémoration de la campagne d'Italie, « je ferai distribuer une médaille à tous ceux qui « y ont pris part, et je veux que vous soyez au- « jourd'hui les premiers à la porter. Qu'elle me « rappelle parfois à votre pensée, et qu'en lisant « les noms glorieux qui y sont tracés, cha- « cun se dise : Si la France a tant fait pour un « peuple ami, que ne ferait-elle pas pour sou
« indépendance? Je porte un toast à l'armée. »
Le maréchal de Mac-Mahon fut créé duc de Magenta en souvenir de la victoire que nous avions si heureusement remportée; et l'Empereur accorda une amnistie pleine et entière à tous les condamnés politiques.
La fin de Tannée 1859 et le commencement de 1860 furent consacrés aux négociations diplomatiques qui fixaient la nouvelle Constitution de l'Italie unifiée.
Sur la demande de l'Empereur, le Prince de Metternich arrivait à Paris comme ambassadeur d'Autriche. C'était un poste bien considérable pour un homme aussi jeune. Le Prince de Metternich avait à peine trente ans. C'était à Paris qu'il avait débuté dans la carrière en 1852, et il y avait laissé les meilleurs souvenirs.
Le Prince était accompagné de sa jeune femme, née Comtesse Pauline (ptian.dor, cette femme si brillante, si fêtée, dont tous les échos ont redit l'élégance, la grâce et l'esprit.
La Princesse de Metternich a laissé dans la société parisienne des souvenirs que rien n'effacera, que de longtemps aucune femme ne pourra égaler.
C'est une tâche délicate de toucher à une personnalité aussi remarquée. Le nom de la Princesse de Metternich a été sous la plume de tous les chroniqueurs. Elle fut même en butte à une critique souvent passionnée ; mais, comme la salamandre qui traverse la flamme sans en être atteinte, la Princesse de Metternich avec sa rare et suprême élégance, la haute dignité de sa vie, a pu soutenir toutes les critiques, toutes les exagérations même, sans y laisser une plume de ses ailes.
Dans la société de Paris, qui a pris depuis longtemps un caractère cosmopolite et où les portes sont ouvertes à quiconque se présente avec quelque avantage du côté de la naissance, de la fortune ou du talent, on a adopté un certain rigorisme nécessaire par suite de la fusion partielle des salons, où chacun ne rencontre qu'un nombre limité de gens de connaissance. On se montre très vite choqué dès qu'une personnalité un peu en vue échappe à l'allure générale. Il n'en est pas de même à l'étranger, où l'on vit par castes très distinctes, par conséquent beaucoup moins nombreuses, et où les alliances, une
fréquentation exclusive créent une intimité générale.
La Princesse de Metternich, tout nouvellement mariée, venait de faire une entrée brillante dans la société viennoise, où on la traitait un peu en enfant gâtée de la cour. Elle arrivait à Paris avec une originalité de bon aloi, une certaine crânerie de façons, une spontanéité de réparties auxquelles on n'est pas accoutumé chez nous. C'était une proie facile pour les reporters en quête de chronique. Ils ne l'épargnèrent pas. L'esprit de critique des personnes qui n'allaient pas à la cour s'exerça sur elle et, la malveillance aidant, on lui prêta des excentricités dont elle était bien innocente. On créa ainsi autour de la Princesse de Metternich une légende qu'elle eut peut-être le tort de dédaigner autrefois, mais dont le temps a fait justice.
On a esquissé bien des portraits de la Princesse. Je ne sais si la bouche était trop largement fendue, les lèvres trop fortes, si les narines relevées donnaient au nez une courbe imprévue, si l'ovale était irrégulier; mais rien n'était plus agréable à regarder que cette physionomie mo-
bile et spirituelle éclairée par deux beaux yeux bruns souriants. Quand on peut dire d'une femme ce qu'on disait de Madame de Metternich : « C'est une jolie laide, » il faut qu'elle ait infiniment de charme. Un de ses portraits peint par Winterhalter, extraordinairement ressemblant, est joli.
Depuis la pointe de ses petits pieds jusqu'à la racine de ses cheveux châtain doré, dans tous ses gestes, dans toutes ses façons on devinait la grande dame. Et lors même qu'entraînée par la vivacité de son esprit, par le plaisir, par l'animation de la jeunesse, elle surprenait avec une de ses originalités imprévues, soit qu'elle jouât la comédie où elle excellait, soit qu'elle improvisât une de ces fêtes pleines de gaieté dont elle avait le secret, elle restait toujours grande dame jusqu'au bout des ongles.
Lorsque la Princesse de Metternich entrait aux Tuileries, un soir de bal, très mince, maigre même, assez grande, avec ses épaules très découvertes, son front chargé de diamants, ses longues jupes traînantes, il était impossible d'avoir meilleure grâce, ni plus grand air. Elle avait cette allure aristocratique inimitable que donnent
la naissance et le milieu dans lequel on a vécu. C'était bien l'Ambassadrice fière de représenter un grand pays. Il y avait même dans la façon dont elle portait la tête sur son cou frêle quelque chose de l'héroïne capable de se dévouer pour une grande cause.
Un jour à Compiègne elle me parlait en termes très vifs de son admiration, de son attachement pour l'Impératrice :
— Je voudrais, me disait-elle, être sa rrîncesse de Lamballe.
— Plus d'une Française, répondis-je, revendiquerait cet honneur.
Triste temps où les plus sombres souvenirs de notre histoire semblent dépassés par la réalité!
On a beaucoup parlé de l'intimité de la Princesse de Metternich aux Tuileries.
En dehors des fêtes, soit à Paris, à Compiègne ou à Fontainebleau et en dehors des audiences officielles qui étaient rares, je n'ai jamais vu madame de Metternich chez l'Impératrice. L'Impératrice avait une grande sympathie pour cette femme séduisante, elle aimait l'animation de son espriL et s'entretenait familièrement avec elle
lorsque les circonstances oincïelles et mondaines les réunissaient ; mais l'Impératrice n'avait aucune intimité. En dehors de sa jeune cousine la Princesse Anna Murât, depuis duchesse de Mouchy, que l'Impératrice affectionnait très particulièrement, aucune femme, autre que les dames de son service, à moins d'une circonstance bien rare, n'était reçue sans audience aux Tuileries.
C'était un cérémonial que l'Impératrice pouvait regretter, enviant parfois la libre indépendance que les autres femmes ont dans leurs relations; mais c'était une barrière nécessaire, et l'Impératrice avait senti qu'il fallait l'accepter et vivre isolée, afin d'éviter d'autres inconvénients.
On a confondu l'attrait justifié que Ton avait pour une femme aussi agréable que la Princesse de Metternich, avec des relations qui l'auraient placée auprès de l'Impératrice, sur un pied d'intimité particulière et exceptionnelle qui n'existait pas.
On a reproché h la Princesse de Metternich d'avoir apporté à la cour une recrudescence de luxe et le goût exagéré de la toilette. Quelle est donc Ja femme jeun»e, riche et haut placée qui n'ait aimé à chiffonner un peu, et n'est-ce pas
une nécessité des situations élevées que de paraître avec éclat?
Si d'autres femmes moins fortunées ont eu la faiblesse de vouloir égaler l'élégance et la variété des toilettes de la Princesse de Metternich, elles manquaient d'intelligence et de goût, car rien ne les y entraînait.
La Princesse avait dans sa mise l'originalité des étrangères. Elle faisait quelquefois venir des robes de Vienne. Elle collaborait surtout avec Worth, le grand couturier, qui eut le génie de l'élégance et du goût, qui transforma la mode et fit de la toilette un art charmant.
Elle faisait chaque année remonter ses diamants, transformant ainsi son écrin qui paraissait d'une variété infinie. Ses chevaux, sa voiture, sa livrée jaune et noire aux couleurs autrichiennes étaient tenus en perfection, et mieux que personne elle ordonnait, contrôlait toute sa maison. Son hôtel de la rue de Varennes était sur un pied d'élégance raffinée.
Elle était bienfaisante, secourait tous ceux qui s'adressaient à elle avec intelligence et bonté; et malgré les entraînements du monde qui pre-
nait beaucoup de son temps, la plus grande part de sa vie appartenait aux devoirs de la famille.
Dès son arrivée à Paris la Princesse avait su se créer une intimité intelligente, réservant un égal accueil aux gens du monde et aux personnalités éminentes de la politique et des arts.
Malgré tous les événements, elle est restée fidèle à ses amis laissant, après son départ de Paris en 1870, des souvenirs et des amitiés qui n'appartiennent qu'aux personnes d'élite.
Elle avait le don rare et charmant d'apporter partout où elle paraissait l'animation et la vie. A Compiègne, où ellepassait quelques jours chaque année, elle était l'âme de la série d'invités avec lesquels elle se rencontrait, s'intéressant à tout, secouant autour d'elle son esprit et sa gaieté, entraînant jeunes et vieux dans le mouvement de ses idées tour à tour enjouées ou sérieuses; jamais banales.
Chaque année le 15 novembre, au moment de la fête de l'Impératrice, la cour se trouvait à Compiègne et l'on jouait entre soi des charades, quelque pièce de comédie inédite, ou bien Ton repré-
sentait des tableaux vivants. La Princesse de Metternich excellait dans ce genre de divertissements, que Ton préparait dans un mystère auquel l'Impératrice se prêtait avec une discrétion complaisante. Une année on choisit le Déjeuner champêtre de Watteau et la Princesse de Metternich se chargea de la distribution des personnages et des costumes.
La duchesse de Persigny devait y figurer; mais n'ayant point aimé le costume qu'on lui destinait, elle déclara qu'elle s'arrangerait à sa guise et paraîtrait avec ses cheveux défaits. Les cheveux blonds de madame de Persigny étaient d'une rare beauté.
— Je veux que l'on voie mes cheveux, répétaitelle avec ce léger zézaiement qui donnait à son accent quelque chose d'enfantin.
— Mais c'est impossible, disait madame de Metternich, il faut au contraire une petite coiffure relevée et poudrée !
— Non, reprenait madame de Persigny, nous faisons cela pour nous amuser et cela m'amuse de laisser tomber mes cheveux.
— Si vous ne voulez pas faire comme nous
toutes, ne paraissez pas dans le tableau, disait la Princesse.
Enfin, exaspérée, n'ayant rien pu obtenir, elle alla trouver l'Impératrice et lui conta tout, la priant d'intervenir auprès de madame de Persigny.
L'Impératrice prit la chose en riant.
— Laissez-la faire, disait-elle, c'est une nouveauté qui sera peut-être très heureuse.
— Xon, non, répétait la Princesse fort piquée, elle fera tout manquer.
— Voyons, ma chère Princesse, disait l'Impératrice, qu'est-ce que cela vous fait? Elle sera toujours jolie. Ne vous querellez pas pour cela, soyez indulgente. Vous savez, cette pauvre madame de Persigny, sa mère est folle !
— Ah! sa mère est folle, reprit la Princesse hors d'elle, eh bien! mon père est fou et je ne céderai pas.
En effet, le comte Ghandor, possédé de la passion des chevaux, et qui passait pour le meilleur cavalier de l'Europe, avait fait tant de chutes, avait eu tant d'accidents que sa raison en avait été ébranlée. On avait fait un album composé de plus
de cinquante dessins représentant toutes les .entreprises équestres du comte Chandor, et Ton s'étonnait qu'il en fût sorti vivant.
La Princesse de Metternich n'était pas seulement une femme charmante; sous des dehors très mondains, elle avait une intelligence virile. Avec beaucoup de charme et de distinction, elle exerçait une grande influence sur son mari, qui la tenait en haute estime. Dans la façon dont l'ambassade d'Autriche à Paris était menée, il y eut peut-être une part qui devrait lui revenir. La Princesse de Metternich est une des rares femmes qui pourraient prendre rang parmi les personnages politiques de notre époque.
Le Prince Richard de Metternich était le type accompli du grand seigneur étranger. De haute taille, la figure un peu lourde, mais avec de beaux traits et de longs favoris blonds, il avait les meilleures façons du monde et il était fort galant auprès des femmes. Très grand musicien, quand il se mettait au piano pour jouer des valses ou des mélodies allemandes on eût dit un orchestre. Grâce à une grande droiture de caractère, il a pu exercer avec beaucoup de loyauté et d'honneur
des fonctions diplomatiques bien délicates Ce fut lui que l'Impératrice accepta pour l'accompagner hors des Tuileries le 4 septembre.
Depuis la guerre de 1870 il a quitté la carrière. Il vit avec sa femme tantôt à Vienne, où ils ont une grande situation, tantôt dans leurs terres de Bohême, qui sont considérables. La Princesse ne vient à Paris que dans de courtes apparitions. En retrouvant son beau regard clair, son sourire d'autrefois, on oublie qu'elle est grand'mère et elle fait revivre, pour ceux qui l'ont connue, toute une génération de gens heureux et disparus.