CHAPITRE III
Voyage de l'Empereur et de l'Impératrice en Savoie. — Voyage en Algérie. — Mort de la duchesse d'Albe. — Retour à Saint- Cloud. — La duchesse d'Albe. — Profils de souveraines. — L'Empereur rencontre Mlle de Montijo. — Séjour à Compiègne.
— Fiançailles. — Départ pour l'Espagne. — Le 10 décembre, l'Empereur annonce son mariage. — Mariage à Notre-Dame.
— Les perles de l'Impératrice. — Villeneuve -l'Etang. — Visite à Trianon. — Une miniature de Marie- Antoinette. — Sentiments de l'Empereur pour l'Impératrice. — Chagrin de l'Impératrice après la mort de la duchesse d'Albe. — Voyage en Ecosse. — Retour.
C'est au mois d'août 1860 que l'Empereur et l'Impératrice allèrent visiter les nouvelles provinces annexées à la France.
Aix, Annecy, Chambéry, Nice fêtèrent à l'envi l'arrivée des souverains.
L'Impératrice visita en excursionniste cette magnifique partie des Alpes qu'elle ne connaissait pas, Chamonix, la mer de glace. Puis, rêve-
nant par les villes du midi de la France, Leurs Majestés s'arrêtèrent à Marseille, afin de prendre possession du château que la ville avait offert à l'Empereur, celui-là même dont l'Impératrice a fait don il y a peu d'années, à la ville de Marseille, afin d'y établir un hôpital.
De là, Leurs Majestés s'embarquèrent à Toulon, à bord du yacht impérial Y Aigle, pour se rendre en Corse et en Algérie.
C'est au milieu de ce voyage véritablement triomphal que l'Impératrice devait être frappée par la première grande douleur de sa vie. Sa sœur aînée, la duchesse d'Albe, atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas, languissait depuis longtemps. On avait caché la gravité de son état à l'Impératrice, qui la chérissait; mais le mal fit tout à coup de si rapides progrès, que la duchesse mourait sans avoir pu revoir sa sœur absente.
Cette douloureuse nouvelle précéda l'arrivée de l'Impératrice à Alger.
Afin de ne pas lui porter un coup trop subit, car l'Impératrice ne se doutait même pas que la vie de la duchesse fût menacée, on lui annonça d'abord la gravité de la maladie. Elle supplia
l'Empereur de revenir à Paris; mais la ville était en fête. Des points les plus éloignés de la colonie, les habitants, les chefs arabes étaient accourus pour honorer le passage des souverains. Un bal était préparé. On eût été profondément déçu si cette fête avait été contremandée. Sans rien laisser paraître, Flmpératrice eut le courage d'y assister le cœur déchiré.
C'est en quittant le bal qu'elle connut la vérité. Elle se rattacha à l'espérance d'arriver assez à temps pour revoir une fois encore, même au sein de la mort, une personne si tendrement aimée. Leurs Majestés s'embarquèrent à la hâte et, sans avoir pour ainsi dire touché à la terre d'Afrique, elles reprirent le chemin de la France.
En arrivant à Saint-Cloud l'Impératrice apprit qu'il était trop tard. Les obsèques avaient eu lieu en son absence! Tout était fini. Sa douleur fut sans bornes.
La duchesse d'Albe, qui mourait à l'âge de trente-cinq ans, était une adorable femme. Tous ceux qui l'avaient connue vantaient sa grâee et sa douceur, son humeur affectueuse et gaie, la séduction de toute sa personne. Elle avait un genre
de beauté différent de celui de l'Impératrice. Elle était brune, les traits un peu plus forts et de taille plus frêle. Sa physionomie était moins caractéristique que celle de l'Impératrice. Néanmoins, dans la coupe du visage, dans la physionomie, dans la tournure, on retrouvait bien des analogies.
La duchesse d'Albe était la fille aînée du comte de Montijo, de la famille espagnole des Guzman originaires de Grenade, et de la comtesse de Montijo, née Kirk-Patrick, d'origine irlandaise.
A l'âge de dix-huit ans, elle avait épousé le duc d'Albe, descendant des Stuarts par le maréchal de Berwick, pour lequel on avait fait revivre le titre de duc d'Albe en reconnaissance de ses services.
La jeune ducbesse était une des plus grandes dames de l'Espagne. Elle jouissait à la cour de la Reine Isabelle de toutes les prérogatives attachées à son rang dans un pays aristocratique.
Elle habitait à Madrid un palais vraiment royal, où l'on voit encore réunies des merveilles de l'art ancien. Elle y vivait dans un luxe princier. Elle avait dirigé avec infiniment de goût et de sentiment artistique la restauration de ce palais, dont
on avait, à différentes époques, altéré l'élégance. Par un raffinement de vérité historique elle avait, entre autres, fait renouveler tous les parquets, en reproduisant dans leur marqueterie les dessins variés des plafonds à caisson de chacune des salles.
La duchesse d'Albe laissait trois jeunes enfants : un fils et deux filles. Son fils, le duc d'Albe actuel, a épousé la fille du duc de Fernan-Nunez, qui fut ambassadeur à Paris. Sa fille aînée est duchesse de Tamamès. Sa seconde fille, une délicieuse et douce jeune femme, est morte à vingt ans, quelques mois seulement après son mariage avec le duc de Medina-Cœli, qui mourut lui-même fort peu de temps après, des suites d'un accident de chasse.
Après une heureuse jeunesse, l'Impératrice n'avait connu de la vie que la plus haute fortune. Elle conservait les illusions de ceux qui n'ont pas encore souffert de maux irréparables et qui croient que la douleur est un malheur très rare. Tout à coup, elle était frappée d'une façon imprévue et cruelle.
Sa sœur était la compagne assidue et dévouée,
Tintime confidente, le cœur fidèle sur lequel toute créature humaine a besoin de s'appuyer dans les difficultés de la vie ; et elles sont d'autant plus lourdes que l'on est placé plus haut. C était le lien doux et charmant qui la rattachait à son passé de jeune fille, à ses souvenirs d'autrefois, à son pays. C'était, surtout, l'asileoù elle pouvait chaque jour venir se reposer de la contrainte et des exigences du pouvoir.
Les princesses élevées dans l'étiquette des cours, restent dans leur élément lorsqu'elles montent sur un trône. Les honneurs dont elles sont entourées et qui servent de voile à une contrainte perpétuelle, sont devenus, par l'éducation, comme une nécessité de leur vie. Mais lorsqu'on a vécu comme l'Impératrice dans l'indépendance que donnent le rang et la fortune, lorsqu'on a toujours librement choisi ses relations, ses amitiés, ses plaisirs, lorsqu'on a usé du droit qui appartient aux femmes de toute condition, hors les souveraines, de jouir d'une liberté complète dans l'arrangement des choses intimes de sa vie de beaucoup les plus précieuses, il faut une grande force d'âme, beaucoup de fermeté, de dévouement
à ses devoirs, pour plier tout à coup ses goûts, ses
actions, toutes ses préférences à la raison d'Etat. Et quand on est transplantée loin des siens, loin du pays natal, loin des souvenirs de son enfance, comme un oiseau prisonnier, si dorée que soit la cage, on n'en sent pas moins la meurtrissure des barreaux. On se lasse vite des splendeurs d'une vie de représentation et de luxe. Bientôt on n'en sent plus que le fardeau; et il est peut-être plus facile de s'accommoder d'une existence humble et modeste, lorsqu'on a connu les charges de la grandeur, que ne le pensent ceux qui l'envient de loin.
A notre époque, c'est un rôle difficile que celui de souveraine. Ce n'estpas en France seulement, dans notre pays démocratique et égalitaire. A côté de chaque souverain de l'Europe apparaît quelque poétique visage de femme qui se penche en tremblant sur le berceau d'un fils, toujours prête à protéger de ses bras étendus un époux menacé. On les voit traverser les fêtes avec un sourire énigmatique aux lèvres, puis, fuyant leurs palais pour se réfugier dans quelque retraite, elles essayent d'y goûter un peu de paix intime.
Ce ne sont plus ces princesses d'autrefois, dont parle la légende, heureuses de vivre, fières de leur rang. On dirait plutôt le fantôme de la monarchie expirante, veillant en deuil près des tombeaux.
Si la mélancolie était bannie de ce monde, on la retrouverait sur les marches d'un trône.
Avant son mariage, l'Impératrice, alors comtesse de Teba, quittait l'Espagne chaque année, pendant quelques mois, et venait avec sa mère, la comtesse de Montijo, soit en France, soit en Angleterre, pour visiter des amis.
C'est dans un de ces voyages en 1852, à un bal de l'Elysée, lorsqu'il était Président de la République, que l'Empereur vit sa femme pour la première fois.
La grande beauté de la jeune comtesse de Teba, son esprit brillant et distingué firent la plus profonde impression sur le Prince Président et, dès lors, les influences féminines qui pouvaient avoir part à sa vie furent complètement effacées*
L'Empereur aima profondément, parfaitement cette femme, dont le charme et la beauté se î^ehaussaient de toutes les grâces de l'esprit, de
tout l'attrait d'un caractère exceptionnellement élevé.
Le prince Louis-Napoléon n'ignorait pas que la représentation et le luxe ont un prestige nécessaire à l'exercice du pouvoir. Il avait organisé une sorte de cour, dont l'élément militaire était la base et qui rassemblait autour de lui la société dispersée par l'agitation révolutionnaire des dernières années.
Les domaines de la couronne reprenaient leur éclat et après l'Elysée, où le Président avait introduit à côté de- l'élégance et du goût français le confortable des habitudes anglaises, le palais de Gompiègne, à l'époque des chasses, s'animait d'une vie nouvelle.
La comtesse de Montijo et la comtesse de Teba y parurent. Tous les hommages que la délicatesse et le bon goût permettent d'adresser à une femme dans la situation de mademoiselle de Montijo, -le Prince Président profondément épris, les mit aux pieds de la belle étrangère ; et bientôt, parmi la réunion nombreuse des hôtes de Compiègne, il ne fut plus question que du roman princier.
Dès lors la pensée d'un mariage était arrêtée entre eux.
On a dit à cette époque, et depuis on a répété, que l'adresse et l'habileté avaient eu beaucoup de part dans la décision de l'Empereur, et que la retenue calculée de la comtesse de Teba, spéculant sur l'entraînement d'un cœur très épris, avait triomphé des hésitations du futur souverain.
Ces propos partis d'assez bas furent accrédités sans doute par quelques-unes de ces personnes qui n'ont pour mobile que le plaisir ou l'intérêt, et dont les scrupules s'arrêtent à la limite de leurs caprices ou de leurs ambitions.
La vie de l'Impératrice, le respect universel que d'infâmes pamphlets, tristes fruits des époques révolutionnaires, n'ont pu entamer et qui est aujourd'hui comme le lustre de sa douleur, répondraient à ces imputations calomnieuses, si elles méritaient d'être relevées.
Comme tous les hommes de nature ardente et tendre, l'Empereur, à travers les différents événements de sa vie, avait connu bien des plaisirs faciles. Lorsqu'il rencontra la comtesse de
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Teba,il hésitait devant une union purement politique ; il vit en elle une compagne capable de donner le bonheur, digne de parer un trône. Il lui offrit spontanément de partager sa destinée.
Mais on était à la veille d'une transformation politique. L'Empire renaissant semblait destiné, sous le souffle puissant de l'entraînement populaire, à féconder une ère nouvelle. Les pouvoirs incertains dont le pays avait investi le Prince Président étaient incessamment minés par des ambitions, des utopies, des convoitises qu'une constitution encore incomplète ne contenaient pas suffisamment; et l'Empereur comprit qu'il avait besoin d'être plus fortement armé pour introduire dans le pays les progrès et les institutions qu'il avait rêvés.
Lorsqu'il eut été agréé comme fiancé par mademoiselle de Montijo :
— Nous sommes à la veille de grands événements, lui dit-il. Je ne veux pas vous entraîner dans les hasards que je vais courir. Retournez en Espagne. Dès que mon sort sera fixé, nous nous réunirons. La fortune me sourira, puisque c'est au-devant de vous qu'elle doit me conduire.
— Quoi qu'il arrive, lui dit mademoiselle de Montijo, je serai votre femme; si les événements vous trahissent, venez me rejoindre dans mon pays. Nous aurons une situation indépendante, et peut-être serons-nous plus heureux là-bas que sur un trône.
Le sort en décida autrement.
La comtesse de Teba quitta la France emportant un simple anneau d'or au doigt et une épingle qui figurait un gros trèfle d'émeraudes entourées de brillants. Elle Pavait gagnée dans une loterie organisée par l'Empereur à Compiègne. Jusqu'à la mort de l'Empereur elle la portait tous les soirs parmi ses autres bijoux, quelle que fût sa parure.
Quelques années après la mort de l'Empereur, l'Impératrice avait un peu éclairci la rigueur d'un deuil éternel, afin de ne pas attrister la jeunesse de son fils. Cependant, elle ne portait aucun bijou de couleur. Mais ayant considéré ce premier présent de l'Empereur comme le gage de tous les bonheurs de sa vie, elle ne pouvait se défendre d'y attacher une illusion superstitieuse. Le jour du départ du Prince Impérial pour le Zululand, l'Impératrice
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reprit le trèfle d'émeraudes et, jusqu'au 19 juin, elle eut soin de le porter.
Après la mort de son fils, il n'est plus resté de place dans le cœur de l'Impératrice pour l'espérance humaine. Un jour, à Chislehurst, la Duchesse de Mouchy étant auprès d'elle, l'Impératrice lui donna ce hijou.
— Je l'ai considéré longtemps comme un talisman heureux, lui dit-elle. C'est ma plus chère relique. Je ne veux pas qu'il reste abandonné! Mettez-le chaque soir en souvenir de nous. Qu'il soit pour vous comme un gage de bonheur et de tendre amitié.
Fidèle à ce vœu que son cœur délicat était capable de comprendre, la Duchesse de Mouchy porte pieusement chaque jour le précieux bijou.
Mystérieux symbole témoin de toutes les émotions de la jeune fille, de l'épouse, de la mère, ce trèfle a présidé aux destinées de ces trois êtres qui auront passé en laissant de si grands, de si poignants souvenirs. A travers tant de fortunes diverses, son immuable éclat ne s'est point altéré.
L'Impératrice aimait profondément TEmpe-
reur ; la grandeur de cette nature pleine de mansuétude et d'énergie, ce prince héritier du plus grand nom de notre histoire, qui malgré tous les revers et toutes les infortunes était parvenu à dominer son temps et revenait en maître dans le pays qui naguère l'avait exilé, étaient bien faits pour séduire une personne d'un caractère chevaleresque, véritable fille du pays de Chimène.
L'Empire ayant été proclamé le 10 décembre 1852, à la suite d'un plébiscite qui lui donna 6 millions de suffrages, l'Empereur, fidèle à ses engagements, annonçait son mariage aux grands corps de l'Etat dans les termes suivants :
Moniteur du 23 janvier 1853,
« Messieurs,
« Je me rends au vœu si souvent manifesté par « le pays, en venant vous annoncer mon mariage.
« L'union que je contracte n'est pas d'accord « avec les traditions de l'ancienne politique ; c'est « là son avantage. [Sensation.)
« La France, par ses révolutions successives, « s'est toujours brusquement séparée du reste de « l'Europe ; tout gouvernement sensé doit cher-
« cher à la faire rentrer dans le giron des vieilles « monarchies; mais ce résultat sera bien plus « sûrement atteint par une politique droite et « franche, par la loyauté des transactions, que « par des alliances royales, qui créent de fausses « sécurités et substituent souvent l'intérêt de face mille à l'intérêt national. [Applaudissements.) « D'ailleurs, les exemples du passé ont laissé dans « l'esprit du peuple des croyances superstitieuses ; « il n'a pas oublié que depuis soixante-dix ans les « princesses étrangères n'ont monté les degrés « du trône que pour voir leur race dispersée et « proscrite par la guerre ou par la révolution. « [Sensation profonde.) Une seule femme a semblé « porter bonheur et vivre plus que les autres dans « le souvenir du peuple, et cette femme, épouse « modeste et bonne du général Bonaparte, n'était « pas issue d'un sang royal. [Applaudissements. — « Vive l'Empereur !)
« Il faut cependant le reconnaître, en 1810, le « mariage de Napoléon Ier avec Marie-Louise fut « un grand événement : c'était un gage pour l'ave- « nir, une véritable satisfaction pour l'orgueil « national, puisqu'on voyait l'antique et illustre
« maison d'Autriche, qui nous avait si longtemps « fait la guerre, briguer l'alliance du chef élu d'un « nouvel empire. Sous le dernier règne, au contraire, l'amour-propre du pays n'a-t-il pas eu à « souffrir lorsque l'héritier de la couronne solli- « citait infructueusement, pendant plusieurs an- « nées, l'alliance d'une maison souveraine, et « obtenait enfin une princesse accomplie sans « doute, mais seulement dans des rangs seeon- « daires et dans une autre religion?
« Quand, en face de la vieille Europe, on est « porté par la force d'un nouveau principe à la « hauteur des anciennes dynasties, ce n'est pas « en vieillissant son blason et en cherchant à s'ink troduire à tout prix dans la famille des Rois, k qu'on se fait accepter. C'est bien plutôt en se i souvenant toujours de son origine, en conserve vant son caractère propre et en prenant frange chement vis-à-vis de l'Europe la position de par- « venu, titre glorieux lorsqu'on parvient par le « libre suffrage d'un grand Peuple. [Applaudis- « sements unanimes.)
« Ainsi, obligé de s'écarter des précédents sui- « vis jusqu'à ce jour, mon mariage n'était plus
< qu'une affaire privée. Il restait seulement le
< choix de la personne. Celle qui est devenue l'objet de ma préférence est d'une naissance élevée. Française par le cœur, par l'éducation, par le souvenir du sang que versa son père
( pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espa- ( gnole, l'avantage de ne pas avoir en France de ( famille à laquelle il faille donner honneurs et
< dignités. Douée de toutes les qualités de rame, * elle sera l'ornement du trône comme, au jour
< du danger, elle deviendrait un de ses courageux ( appuis. Catholique et pieuse, elle adressera au
< Ciel les mêmes prières que moi pour le bon-
< heur delà France; gracieuse et bonne, elle fera ( revivre, dans la même position, j'en ai le ferme
espoir, les vertus de l'Impératrice Joséphine. [Applaudissements prolongés. — Vive l'Empereur ! Vive l'Impératrice !) « Je viens donc, Messieurs, dire à la France : J'ai préféré une femme que j'aime et que je respecte à une femme inconnue dont l'alliance ( eût eu des avantages mêlés de sacrifices. Sans témoigner de dédain pour personne, je cède à mon penchant, mais après avoir consulté ma
« raison et mes convictions. Enfin, en plaçant « l'indépendance, les qualités du cœur, le bon- « heur de famille au-dessus des préjugés dynas- « tiques et des calculs de l'ambition, je ne serai « pas moins fort, puisque je serai plus libre. [Vifs « applaudissements .)
« Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je pré- « senterai l'Impératrice au Peuple et à l'Armée ; « la confiance qu'ils ont en moi assure leur sym- « pathie à celle que j'ai choisie, et vous, Mes- « sieurs, en apprenant à la connaître, vous serez « convaincus que cette fois encore j'ai été inspiré <( par la Providence. » {La salle retentit d'applau- « dissements longtemps prolongés.)
Le 30 janvier 1853, au milieu d'une pompe véritablementroyale, le mariage était célébré àNotre- Dame et la comtesse de Teba devenait Impératrice des Français.
Comme on voit dans la Bible la touchante histoire d'Esther, ainsi la grâce et la beauté donnaient un trône à la jeune souveraine.
Une tradition espagnole veut que les perles dont les femmes se parent le jour de leurs noces deviennent le symbole de larmes répandues.
L'Impératrice dédaignant un ancien préjugé, portait ce jour-là un collier de perles incomparables qui couvrait son corsage de satin. La tradition, hélas! devait être fidèle.
Ce collier fat vendu par l'Impératrice après la guerre avec ses autres bijoux.
Le petit château de Villeneuve-l'Étang, qu'on voit encore dans le parc de Saint-CJoud, avait été préparé pour recevoir les souverains. C'est là, dans un cercle étroitetintime, quel'Empereur et l'Impératrice passèrent les premiersjours de leur union. Les gens heureux aiment la solitude et l'oubli.
Le lendemain de leur mariage, le 31 janvier, par un rayonnant soleil d'hiver, l'Empereur et l'Impératrice, seuls dans un phaéton que l'Empereur conduisait lui-même, traversaient les beaux bois, chargés de frimas, de la Celle- Saint-Cloud et de Ville-d'Avray, pour se rendre à Versailles.
L'Impératrice avait désiré visiter ïrianon, et elle se faisait expliquer sur place toute la vie de la Reine Marie-Antoinette à l'époque où elle était encore une heureuse jeune femme.
Par une sorte d'affinité mystérieuse, l'Impéra-
trice a toujours conservé un culte pieux pour la mémoire de la royale martyre. Par son ordre on réunit à Trianon tous les objets ayant appartenu à la Reine, et c'est grâce à ses soins qu'on a créé le musée de souvenirs qui existe encore.
Connaissant le goût de l'Impératrice pour tout ce qui se rattachait à la mémoire de Marie- Antoinette, on lui avait envové d'Autriche un bien singulier portrait. C'était une grande miniature en pied représentant la Dauphine avant son mariage, vers l'âge de quatorze ans. On voyait déjà, malgré l'extrême jeunesse, la grâce et la beauté de la Reine. Elle avait le bras relevé et montrait du doigt son col élégant entouré, suivant la mode de l'époque, d'un étroit ruban de couleur rouge qui figurait comme une mince trace de sang. Ce visage enfantin, cette physionomie riante et naïve, le geste en quelque sorte prophétique qui indiquait cette ligne sanglante, étaient d'une réalité saisissante et tragique.
L'Empereur ne cessa jamais d'aimer l'Impératrice d'une affection vive et profonde. Jusqu'à la fin de sa vie, elle fut avec son fils son unique tendresse. En toute circonstance il se montrait
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affectueux et bon, la tutoyant toujours et l'appelant de son petit nom, qu'il prononçait d'une façon particulière en supprimant Ye muet de la première syllabe d'un ton tout à fait tendre et intime ; dans ses regards, dans l'attrait qu'il avait pour sa beauté, dans ses habitudes familières et caressantes, on devinait l'amoureux à côté du mari.
Néanmoins, après huit années de mariage, l'Impératrice avait déjà connu plus d'une tristesse. L'Empereur, entraîné par d'anciennes habitudes de plaisir, par la facilité de mœurs de quelquesuns de ceux qui l'entouraient, ne ménagea pas toujours sa sensibilité de souveraine et d'épouse. Dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, l'Impératrice avait connu le subtil poison du délaissement qui corrompt ce qu'il y a de plus intime et de plus délicat dans un cœur féminin.
Après des distractions dont quelques-unes ont eu un regrettable éclat, l'Empereur qui, comme beaucoup d'hommes, n'attachait pas d'importance à ces liaisons passagères, semblait toujours surpris d'avoir affligé sa femme, alors qu'elle occupait seule une si grande place dans sa vie.
L'amitié fraternelle avait soutenu l'Impératrice
66 SOUTENIRS INTIMES
à travers ces épreuves. La duchesse d'Albe, d'un caractère doux et tendre, apaisait sa sœur, dont la nature ardente avait le triste don de décupler la souffrance. Elle l'avait aidée à surmonter des heures de trouble et d'amertume et à trouver le courage du pardon.
A la mort de la duchesse d'Albe, l'Impératrice sentit pour la première fois l'isolement que crée la grandeur; elle resta enfermée dans son deuil sans que rien pût la distraire, n'ayant pas le courage de reprendre ses devoirs mondains. Sa santé fut même assez sérieusement altérée, et les médecins conseillèrent à l'Empereur de la faire voyager, afin d'apporter une diversion à cet état pénible.
L'Impératrice partit pour l'Ecosse, où elle fit un séjour de quelques semaines. EUe en revint apaisée, prête à reprendre sa vie, mais elle avait été irrémédiablement touchée par la mélancolie.
A dater de cette époque un changement profond s'opéra dans les goûts, dans les habitudes de l'Impératrice. 11 sembla que la jeunesse s'était évanouie et sous les traits charmants de la femme mûrie par le chagrin, apparut la souveraine qu'on n'avait encore qu'entrevue.