LE PROSCRIT
Par une fraîche matinée de septembre 1815, le général Michelin, des chasseurs de la vieille garde, que Napoléon avait élevé au grade de général de division et de grand-officier de la Légion~d 'Honneur pendant la glorieuse campagne de 1813, errait dans les environs de Strasbourg, n'osant entrer dans la ville et cherchant l'occasion de passer le Rhin. Compris dans l'ordonnance du 24 juillet, qui proscrivait la plupart des grands officiers de l'Empire, grâce au dévouement de sa femme et au costume alsacien dont il s'était affublé, le brave et honorable Michelin avait pu se soustraire aux recherches dont il était l'objet. Errant depuis le matin, harassé de fatigue et mourant de faim, il était résolu à demander l'hospitalité dans la première habitation qu'il rencontrerait. Vers le soir, il s'arrêtait enfin
devant une espèce d'auberge isolée, située à oeux portées de fusil d'un hameau qui lui semblait assez considérable. Le proscrit regarda d'abord autour de lui, puis il examina la maison, prêta l'oreille, et, n'entendant rien qui pût l'inquiéter, n'apercevant à travers les vitres que des individus à l'air débonnaire, il se décida à entrer. Mettant son langage en harmonie avec son costume, il demanda , dans un baragouin franco-allemand, à souper et un gîte pour la nuit; puis, sans attendre la réponse du maître de la maison, auquel il s'était adressé, il alla s'asseoir à une table inoccupée. Mais, tandis que l'hôte donnait des ordres à une servante, il crut remarquer qu'un individu placé à une table voisine, et qui achevait de vider sa troisième choppe de bière, l'examinait curieusement. Cet homme était de petite taille; mais, à son teint basané, à sa désinvolture toute particulière, à son regard assuré et, plus que tout cela, aux cicatrices dont il avait le front labouré, il était facile de reconnaître un de ces anciens soldats qui, pendant vingt ans, avaient parcouru l'Europe en vainqueurs. Tout à coup cet homme se leva, et, s'avançant vers le nouveau venu, il porta militairement la main aux cheveux grisonnants qui couvraient son front, et dit à demivoix :
« Pardon, excuse, mon général ; mais, d'après ma manière de voir, je m'imagine que l'uniforme que vous avez sur le corps ne vous va pas aussi bien que celui de grande tenue de l'ancienne vieille. »
Se voyant reconnu et craignant pour sa liberté, Michelin mit la main sur les pistolets qu'il avait dans ses poches.
a Restez paisible, mon général, dit le petit homme, qui avait deviné son intention. Est-ce que par hasard je vous ferais l'effet d'un grippe-jésus à fleurs de lis? Il n'y a pas d'affront ; mais faitesmoi le plaisir de m'octroyer votre coup d'oeil d'inspection habituel, et vous reconnaîtrez facilement à qui vous avez affaire.
— En effet, monsieur, dit le général, qui avait eu le temps d'examiner son interlocuteur, il me semble que votre figure ne m'est pas
inconnue. Ne seriez-vous pas un ancien soldat de la garde? Ne vous ai-je pas vu à Waterloo?
— Vous avez une manière de voir superlative, mon général. Un peu que j'en étais de la garde, je m'en flatte ! J'ai, comme vous dites, suffisamment coopéré à Waterloo, et à autre chose encore, ojouta-t-il en se caressant le menton.
— Vous faisiez partie de l'intrépide carré...
— Je faisais partie, interrompit Romeuf, du l"des fusiliers de la garde, dans lequel je m'étais laissé extravaser après mon malheur de Schœnbrunn..., en sortant de là-bas... (Le tambour ne désignait jamais autrement que par ces deux mots l'accès de folie dont il avait été atteint en Allemagne, et Charenton où il avait été traité comme aliéné.) Mais, reprit-il Cèrement, cela ne m'a pas empêché de faire la campagne de Moscou, où j'ai été brûlé au vif par la gelée ; et notre connaissance date de plus loin. Par exemple, je présuppose, mon général, que vous devez avoir une légère souvenance du petit poste de la Manufacture, du Conseil de guerre de la rue Cherche- Midi... à quatorze heures, et de l'entretien que j'eus en votre présence avec l'ex-petit Caporal à Saint-CIoud? Romeuf, mon général, Romeuf dit Rossignolet, jadis tambour à la 2" du 1" des chasseurs de la vieille, qui avait eu une difficulté avec son sergent appelé Bonneville... Vous savez, un grand brun, non décoré, bon enfant, mais coriace. Est-ce que vous ne vous remémorez pas que vous aviez l'honneur d'être mon colonel, et que je yous dois la vie, car sans vous j'étais... pan! »
Et le soldat, d'un geste rapide, fit, en allongeant le bras et en mettant en joue, le simulacre de fusiller quelqu'un.
Au fur et à mesure que l'ex-tambour parlait, le général l'écoutait en ouvrant de grands yeux.
« Mais oui, c'est toi, mon pauvre Romeuf, lui dit-il en se levant précipitamment et en saisissant sa main, je te reconnais parfaitement; je t'avais perdu de vue depuis... ton affaire de Wagram... Que je suis aise de te revoir!...
TOUR It. is
— Vous avez donc un léger soupçon de Wagram? demanda Romeuf, après avoir serré respectueusement la main de son ancien colonel.
— Tu sais bien que nous y étions ensemble.
— Et séparément. A preuve que je marchais devant vous et solide au poste, sans commettre le moindre (la ou le plus imperceptible ra. Incapable d'une telle bassesse! Donc» mon général, vous devez vous remémorer que c'est moi, Romeuf, qui eus celui de gagner la susdite bataille de Wagram, de moitié avec le petit Caporal. Telle a toujours été ma manière de voir. »
A ces mots, le sourire qui effleura les lèvres de Michelin vint éclaircir un peu sa belle physionomie assombrie par les chagrins; mais en même temps il serra de nouveau la main de l'ei-tambour. C'était la première fois qu'il rencontrait un visage ami depuis qu'il fuyait ses persécuteurs.
« Mon général, reprit Homeuf en baissant la voit, d'après cela , vous n'ignorez pas que j'ai le coup d'œil un peu correct. Quand on a gagné la bataille de Wagram 1 ejouta-t-il on se redressant avec fierté.
— > Oui, oui, dit Michelin, je sais que c'est chose convenue parmi les tambours du régiment.
— Comme dans toute l'armée ! interrompit Romeuf. L'Empereur n'a pas voulu en convenir dans le bulletin, et c'est là une des causes principales de ses calamités ; car, si d'un côté cette injustice a pu ternir sa gloire, de l'autre elle a déterminé mon malheur. Pour en revenir à mon coup d'œil, lorsque vous êtes entré ici au pas ordinaire, j'ai vu spontanément de quoi il retournait; c'est pourquoi je me permettrai de vous faire observer que vous n'êtes pas en sûreté dans ce cantonnement, et qu'il est temps de battra en retraite au pas de course. Depuis huit jours il pleut des hirondelles de potence dans ce séjour; c'est de mauvais augure.
— Ecoute, mon brave, tu connais le pays ot les environs! cinquante napoléons pour toi si tu me fais passer le Rhin ce soir* »
A cette proposition, Romeuf 6t un mouvement, et, fixant sur le proscrit des yeux attendris :
« A moi de l'argent pour vons rendre un service oxigu!.. .lui dit-il avec émotion; de l'argent, à moi ! répéta-t-il en frappant sa poitrine de ses deux poings fermés. Allons donc, mon général, ce ne peut Être votre manière de voir!
—-Tu as raison... Eh bien) la reconnaissance de ma femme, celle do mes enfants...
— A la bonne heure!... Mais ce soîr, nisco, pas possible de pratiquer le passage avantageusement : demain, je ne dis pas. Gardez donc vos jaunets et venez avec moi ; nous coucherons ce soir à Strasbourg, et demain, comme je vous le dis...
— A Strasbourg!... y penses-lu! s'écria Michelin ; je serais infailliblement arrêté aux portes de la ville, si j'avais l'imprudence de m*y présenter. Je n'ai pas même de passe-port.
— J'ai des papiers pour deux, moi!... Tenez! voici les miens qui sont en règle : je les garde ; et voici pour vous. Ces paperasses sont celles d'un pauvre lieutenant du régiment auquel les Prussiens, à Mont-Saint-Jean, ont lardé l'estomac, même après sa mort, ni plus ni moins que le râble d'un lièvre, dont la destinée est d'être mis à la broche. Voilà justement où a été l'indélicatesse de leur part. Mais, voyez-vous, les Prussiens!... Oh ! mon général, j'ai de de s sur leur compte une manière de voir qui ne changera pas plus que... Suffit. Or, ce pauvre lieutenant sera censé aller à Strasbourg pour affaire qui le concerne : vous comprenez Yapologe. Maintenant payons, levons le camp et filons. Telle doit être notre mutuelle manière de voir. »
I^e général comprit qu'il n'y avait poiut à hésiter. Il prit donc les papiers que lui offrait si généreusement Romeuf, paya la menue dépense, et après deux heures de marche, tous deux entraient sans encombre dans Strasbourg au moment où on allait fermer les portes. Le lendemain, de grand matin, ils traversaient le pont de Kehl,
lorsque, sur le point d'atteindre la rive opposée,, un bruit de chevaux vint tout à coup frapper leurs oreilles.
a Ce sont des gendarmes! s'écria Michelin stupéfait; c'est moi qu'ils poursuivent, je suis perdu.
— Pas encore, mon général 1 s'écria Roraeuf. Prétez-moi vos pistolets et prenez votre course vivement. »
A peine Michelin, qui conservait peu d'espoir d'échapper aux gendarmes, bien qu'ils ne fussent que deux, avait-il remis ses armes à l'ex-tambour, que deux détonations se firent entendre, et le cheval d'un des cavaliers roula sur le pavé. L'autre cavalier s'arrêta, ne sachant s'il devait fondre sur l'agresseur. Cependant, prenant son parti, il piqua sa monture et s'élança la pointe du sabre haute sur Romeuf ; mais grâce à ce temps d'arrêt, Michelin avait pu gagner le territoire étranger; il était sauvé. Quant au vieux soldat, il allait être atteint, lorsque, s'élançant lestement sur le parapet, il s'écria :
« Minute, poulet d'Inde! ce n'est pas le vainqueur de Wagram qui se laissera empoigner par un grippe-jésus de ton espèce. Merci! j'aime mieux boire à ta santé! Telle est ma manière de voir. »
Et, s'élançant dans le fleuve, il disparut à tous les yeux. Quoique habile nageur, Romeuf, dans cette circonstance et de son aveu, but un peu plus qu'il n'aurait voulu. Toutefois, cela ne l'empêcha pas de prendre terre un quart d'heure après. Son premier soin, dès qu'il se trouva sur pied, fut de chercher un gîte où il pût faire sécher ses vêtements et se reposer, ce qui ne lui fut pas difficile, parce qu'il connaissait parfaitement le pays. Tout en se réconfortant devant un bon feu, il se fit à lui-même ce raisonnement :
a Décidément, mon garçon, tu n'es pas en sûreté dans une contrée où il ne loge que des poursuivis et des poursuivants. Tu viens d'en mettre un à pied indéfiniment, et tu as un peu vexé l'autre. Tu me diras que tu as gagné la bataille de Wagram ; la chose est substantielle, tout le monde le sait, quoiqu'il y en ait d'aucuns qui ne veulent pas le croire; mais n'importe, la mode des victoires est passée jusqa'à nouvel ordre ; on ne consomme plus de vainqueurs ;
la morte-saison pourra dorer encore longtemps dans cette partie.
« Ta pourrais ajouter que tu sais un peu faire roucouler une caisse d'ordonnance grand modèle, et que sous tes doigts et à ta volonté la peau d'Ane se mélempsychos» en velours ; mais ce n'est plus un état à se maintenir dans le civil, aujourd'hui qu'au lieu de détachements de conscrits il nous pleut des bataillons de capucins, et que chaque église a plus de cloches que l'escadron des mamelucks de la garde n'avait de trompettes; mais suffit, point de propos incendiaires. Tes moilltens d'existence se trouvent donc totalement concentrés dans ton boursicot, qui contient encore une centaine de livres tournois absolument libres et indépendantes. Cent francs , c'est comme qui dirait cinq cents choppes de bière dans ce pays-ci, ou cent bouteilles de vin de France, ou en6n un millier de gouttes à une cantine quelconque, ce qui n'est pas suffisant pour subsister, même confusément. D'ici A Paris, en brûlant la moitié des étapes et à l'aide d'nn pas accentué, comme disait l'instructeur des enfants de troupe, j'en aurai pour dix jours... Belle route..., tout pavé... Assez causé, mon garçon, tu quitteras la position demain matin au petit jonr, comme à Wagram. Telle doit être ta manière de voir. »
En effet, le soir même, l'ex-tambour prit congé de ses hôtes, et le lendemain avant le jour il était sur la route de Paris, portant ses bagages et ses archives enveloppés dans un mouchoir qu'il avait fixé à l'extrémité d'un bâton, et six jours après il arrivait à Paris, ne sachant trop ce qu'il allait devenir, mais ne doutant pas que celui qui avait gagné la bataille de Wagram ne trouvât promptement à se faire une position.
Quinze jours s'écoulèrent pendant lesquels il s'accoutuma aux cocardes blanches et aux Prussiens, dont la vue avait suffi* l'année précédente pour le mettre en fureur. Alors il se mit en quête d'un emploi eu rapport avec ses moyens, qui n'étaient pas, il faut l'avouer, fort étendus; mais il frappa vainement à plusieurs portes... Partout il fut éconduit sous divers prétextes.
«Je vois bien, se dit-il encore à lui-même, que la manière de
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voir des habitant* do la capitale a totalement changé depuis que ce. n'est plu* Vautre qui le? gouverne. N'importe * Dieu est grand ! comme m'a dit l'autre jour ce grand tralala d'Abd'halla, des mamelocks de la garde, que j'ai rencontré devant l'église Saink-Sulpice en sortant de eue* ce pair de France. Dieu est grand! c'est possible; mais ce qu'il y. a de positif, c'est que les Parisiens sont bien petits dans leur manière de voir. »
Uu mutin que, par désœuvrement, ou par habitude, le pauvre Romeuf regardait dans la cour des Tuileries défiler la garde montante, il crut reconnaître, sous l'uniforme de chef de bataillon de la garde royale, son ancien sergent Bonneville ; et, après un examen attentif, il ne fut plus permis de douter que ce ne fût lui,
« C'est fini , peusa-t-il tristement , il parait qu'on a tourné casaque sur toute la ligne... Au fait, !o petit Caporal a eu dos torts au vis-à-vis de M. Bonneville, qu'il n'a. jamais fait avancer qu'à reculons.,, C'est comme avec moi.,,, histoire de jalousie. Voilà ce qui lui a porté malheur \ ce n'est que cela... L'injustice est la mère de tous les tremblements de terre, d'après ma manière de voir. »
Tout en faisant ces réflexions, Romeuf s'était dirigé instinctive-» ment vers le poste du Drapeau, où il se trouxa tout à coup face à (ace avec le commandant, qui n'était autre, çn effet, que Bonneville. Çe dernier le reconnut tout d'abord, et, lui tendant une main que Romeuf serra comme dans un étau :
« Ehl fit-il, c'est Romeuf, notre ancien vainqueur de Wagram!
— Moi-même, mon commandant, répondit le tambour en portant par habitude la main à la visière de sa casquette. Je vois avec plaisir, reprit-il malignement, que vous avez un peu d'avancement... Excusez, la graine d'épinards!.'..
— Mais non pas autant que vous pourriez le croire, mon cher. Au retour do Bonaparte de l'île d'Elbe, j'avais été nommé commandant de volontaires royaux, il était naturel que j'entrasse dans la garde royale avec mon grade.
— Tiens! tiens! tiens!,., fit Romeuf sur trois tons différents*
— Je ne désire plus qu'une chose, reprit Bonneviîle, et j'ai lieu de penser que le roi daignera m'honorer bientôt de cette faveur : c'est la croix de Saint-Louis.
— A votre place, mon commandant, je préférerais le petit brimborion du petit Caporal, il a ses agréments.
— Je vous croyais mort à l'hôpital des Oiseaux, dit Bonneviîle pour changer de propos. Je suis bien aise qu'on m'ait trompé. Que faites-vous maintenant?
— Rien du tout, mon commandant, je suis disponible depuis qu'on nous a tous laissés glisser dans le civil ; mais après avoir battu crânement la caisse pendant plus de quinze ans, ne plus battre que le pavé, ça me semble un peu dur.
— Vous avez eu tort de pendre au clou vos baguettes d'honneur, mon cher Romeuf, lui dit Bonneviîle avec dignité.
— Ce n'est pas moi, mon commandant, qui ai commis cette incohérence; mais du moment où les sacristains ont absorbé individuellement le prêt des troupiers, vous concevez...
— Allons donc ! mon vieux camarade, interrompit Donneville, ce sont des contes qu'on vous a faits. Le roi aime les anciens serviteurs; seulement, le ministre cherche de préférence la qualité, parce que maintenant la quantité n'est plus nécessaire. Mais ce n'est point un motif pour ne pas obtenir un emploi.
— Vous avez toujours une manière de voir superlative, mon commandant : vous devez vous rappeler que je vous l'ai dit jadis plus d'une fois; car, au fait, il y a eu tant de particuliers qui ont perdu leur emploi depuis que ce n'est plus l'autre, qu'il doit s'en trouver beaucoup de ces emplois, en cherchant bien. Malgré ça, j'ai eu beau m'appliquer, ouvrir des yeux aussi larges que la bouche d'un de nos obuâiers, pas plus de places vacantes que de beurre dans les marmites d'un hôpital. Je me suis adressé au propriétaire du caveau du Sauvage, au Palais-Royal, pour petinuter avec le sauvage qui y est en pied actuellement, et que j'ai connu suffisamment avant mon malheur de làhbas, attendu qu'il était mon col-
lègue au 1" bataillon des chasseurs de la vieille, à preuve qu'il est né natif de Courbevoie , où, comme vous savez, nous tenions garnison en temps de calme; mais ce proprillétaire, qui n'est qu'un pékin, m'a évincé subrepticement, sous prétexte de taille. Oui! il a prétendu que lorsque je blouserais sur sa caisse roulante, les consommateurs de son établissement ne verraient que les plumes de mon bonnet, parce que le tambourin de son orchestre d'invalides était plus haut que moi ! Alors j'ai été m'offrir au circle des frères Franconi pour vibrer les cimbales dans leurs évolutions militaires. « Il faut être nègre de naissance pour être admis », m'a-t-on répondu. Attrape 1 Enfin, partout on m'a dit : a Merci, mon brave homme, nous n'avons besoin de personne pour le quart d'heure. » Je n'ai plus qu'une seule chance, poursuivit Romeuf avec un sourire amer, c'est celle de m'incorporer dans le nouveau régiment tout formé des lapins savants que j'ai vus manœuvrer, encore hier au soir, sur le boulevard du Temple. Vraiment! ça fait plaisir à voir. Il y a surtout un petit lapereau blanc, à queue noire , qui exécute le simple roulement, mais là d'une manière... perlée, comme disait notre tambour-maître, que vous avez connu également. Hais tout cela, mon commandant, n'est qu'histoire de rire et m'amuser un instant dans votre société. Un vieux lapin tel que moi, le vainqueur de Wagram en un mot, ne peut déroger : du moins telle est ma manière de voir.»
Bonneville, qui avait souri plus d'une fois en écoutant le récit des déceptions du tambour, reprit :
« Hais, mon cher, vous n'avez donc aucun parent, aucun ami qui puisse, en attendant des jours meilleurs, vous venir un peu en aide?
— Aucun, mon commandant. H n'y a plus d'amis à l'heure qu'il est. Quant aux parents, hélas ! vous savez bien que je n'ai jamais connu ma mère, et que mon père était posthume.
— Ha foi, je n'en savais rien ; en voilà la première nouvelle.
— Bah! c'est qu'apparemment on ne vous l'aura pas dit au bataillon. Je n'ai eu pour seule et unique famille qu'une espèce de par-
LE TAMBOUR DE WAGRAM. 97 rain apocryphe qui était brigadier au ci-devant royal-dragons, et qui est mort en Gnissant ses jours à l'infirmerie des Invalides. C'est lai qui s'était chargé de mon éducation, pour laquelle il recevait un sou de haute paye. Il peut bien se vanter d'avoir joliment volé l'argent du gouvernement de son vivant. Oh! le vieux dur à cuire! Rien que d'y penser... »
En disant ces mots, Romeuf fit une grimace expressive et passa légèrement sa main sur son dos. Pois, il ajouta, en hochant la tète :
« Que voulez-vous , mon commandant ! c'était la manière de voir de l'instructeur qui m'avait été donné par le gouvernement. Si on l'eût laissé faire, les jours d'inspection il eût peigné mes cheveux avec un clou.
— Mais votre mère et votre père, quels qu'ils fussent, devaient avoir des parents. N'en avez-vous donc jamais entendu parler?
— Jamais, au grand jamais, mon commandant. Tous se sont obstinés à garder vis-à-vis de moi, pauvre innocent, le plus mortifiant incognito. D'ailleurs, et en supposant, il ne saurait y avoir gras chez eux. Ma mère n'était qu'une simple vivandière de dragons, qui n'avait pour elle que la beauté du diable, comme on dit. Et puis, à Revourdin, où je suis né, tandis que l'escadron du royaldragons y était détaché. ..
— A Revourdin? interrompit Bonnevillc avec indifférence.
— Oui, mon commandant, à Revourdin, département du Rhône. Charmant endroit, pour le dire en passant; les enfants viennent naturellement au monde dans les cantines, sur des tas de pommes de terre crues ; c'est de cette façon un peu champêtre que je suis arrivé, moi qui vous parle; mais quel lit de plumes! excusez! Est-ce que par hasard vous connaîtriez ce pays-là, mon commandant?
— Oh! mon Dieu!... c'est à peine... Il y a si longtemps décela, répondit Bonneville, en passant la main sur son front, comme quelqu'un qui cherche à rappeler un souvenir confus.
— Hais oui, mon commandant, il y a tout de môme longtemps.
Il y a dons les environs de trente-trois ans ; vous deviez être bien jeune alors.
— Oui, murmura Bonneville, dont le visage s'était tout à coup assombri. Puis, changeant de conversation, il reprit d'un ton de bienveillance marquée : « Voyons, mon pauvre Romeuf j'ai mes postes à inspecter, et le temps se passe ; puis-je faire quelque chose pour vous ?
— Quand on a votre manière de voir, mon commandant, on peut être certain que...
— Mon beau-frère, se hâta d'interrompre Bonneville, est lieutenant-colonel d'une des belles légions de la garde nationale ; je le prierai, si vous voulez, de vous faire entrer comme tambour-maître dans un de ses bataillons. Cela peut-il vous convenir?
— Mon commandant, la proposition est d'autant plus flatteuse, qu'elle rentre inclusivement dans ma manière de voir.
— Alors, voici ma carte; venez me trouver demain, après le relevé de la garde. Allons, mon cher, adieu, au revoir. »
Romeuf fut eiact au rendez-vous, et huit jours après, l'ex-tambour des chasseurs à pied de la vieille garde se carrait fièrement a la tête d'un des bataillons de la garde citoyenne, après avoir raconté a son tambour-major et à tous les tambours sous ses ordres, de quelle manière il avait gagné à lui seul la bataille de Wagram.
UNB OVATION.
Au mois d'avril 1836, on lut dans un des principaux journaux de Paris, sous le titre de Nouvelles diverses, l'article suivant :
« Une cérémonie touchante a eu lieu hier matin. Il s'agissait de rendre les derniers devoirs à un tambour-maître d'une des plus belles légions de la capitale. Ceux qui ne connaissaient pas Romeuf ont
LE TAMBOUR DE WAttRAM. 09 pu s'étonner de voir une réunion aussi considérable de citoyens, parmi lesquels on remarquait la plupart des ofGciers supérieurs de cette légion, un fort détachement de la garde nationale, un peloton de ligne, ainsi qu'une nombreuse députation de tambours de toutes les autres légions de Paris. Parmi les militaires qui, ayant appartenu à l'ancienne armée, suivaient immédiatement le char funèbre, un d eux, officier général en grande tenue, se distinguait, non pas tant par le grand cordon de la Légion-d'Houneur qui décorait sa poitrine, que par la profonde douleur dont il paraissait affligé* C'était le lieutenant-général Michelin, sous les ordres duquel Romeuf avait servi longtemps, alors que celui-ci commandait un des régiments de la vieille çarde.
a M. Ûucantal, avocat et capitaine dans la légion à laquelle Rpraeuf appartenait, a prononcé un discours sur la tombe du brave tambour* Ce discours expliquera, mieux que nous ne pourrions le faire, la vivo sympathie qui avait réuni cette foule de citoyens :
« Messieurs, a dit fi!. Ducantal, à voir la foule qui se presse dans cette enceinte, qui croirait que c'est pour rendre les derniers honneurs à un modeste tambour? Mais c'est que ce tambour, selon les heureuses «pressions de notre illustre maréchal le comte de Lobau, était, dans son genre, une des illustrations de notre gloire militaire; c'est que chacun de nous s'est fait un devoir de venir rendre hommage à ce noble débris de notre ancienne armée,
« Romeuf, né à Revourdin (Rhône), avait à peine quinze ans lorsqu'il partit avec les nombreux volontaires qui volèrent à la défense de la patrie. Engagé comme tambour dans la 32° demi-brigade, il Gt toutes les premières campagnes d'Allemagne, et fut un des braves qui traversèrent le Danube à la nage ; partout il se fit remarquer par sa belle conduite et son courage ; mais ce n'était encore que le prélude de l'action' d'éclat qui lui valut l'honneur de figurer sur le fronton du Panthéon, Ce fut a la bataille d'Arcolc qu'il gagna les baguettes d'honneur, que nous avons placées avec respect sur sou
cercueil, et qu'il dot son entrée comme tambour dans la garde consulaire, puis ensuite dans les chasseurs a pied de la vieille garde impériale, et, enfin, comme tambour-mattre dans notre belle légion, où chacun de nous s'est montré fier de le compter au nombre de ses camarades.
« Un brevet d'honneur, signé Bonaparte, que nous avons tenu dans nos mains, porte « qu'en récompense de la conduite distinct guée de Romeuf et de sa bravoure éclatante à l'affaire d'Arcole, « où il passa le canal à la nage sous le feu des Autrichiens, battit « la charge et donna l'exemple de l'intrépidité, le premier Consul a lui décerne des baguettes d'honneur à titre de récompense na- « tionale. » Lacroix de la Légion-d'Honneur, qu'il obtint en échange de ses baguettes lors de la création de l'Ordre, faisait toute la gloire et le bonheur de Romeuf; et naguère encore, sur son lit de mort, il sentait ses forces se ranimer au souvenir de ces témoignages si précieux de la sympathie de son ancien général, devenu notre Empereur à tous.
a Le nombre des actions d'éclat du tambour Romeuf serait trop long & énumérer ici, messieurs. Nous dirons seulement qu'il fut blessé quatorze fois, et qu'Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland et Wagram furent témoins de sa valeur : sa première bataille avait été Jemmapes , sa dernière fut Waterloo.
« Pendant les vingt années que Romeuf fit partie de la garde nationale parisienne, il ne cessa de donner des preuves de son dévouement, et sut, comme jadis à la grande armée, mériter par sa belle conduite l'estime de ses chefs et l'affection des tambours placés sous ses ordres.
« En honorant la mémoire de Romeuf dans cette triste circonstance, messieurs, nous honorons l'armée tout entière : que notre invincible armée reconnaisse donc, dans l'Jiommage que nous rendons à l'un de ses vieux représentants, les sentiments de confraternité qui nous unissent a elle ; qu'elle y voie la preuve que la garde nationale sera toujours heureuse et fière d'ouvrir ses rangs
aux défenseurs de la patrie, lorsque le temps du repos les rappellera dans leurs foyers.
«Adieu, Rom eu f! adieu, intrépide tambour d'Arcole!... Sur cette terre, le fronton du Panthéon t'immortalisera, et, dans l'autre monde, s'il est un Elysée pour les braves, tu es certain d'y prendre place. *>
« Après M. le capitaine Ducantal, dont les paroles éloquentes avaient produit une sensation profonde, ajoutait le rédacteur du compte-rendu, M. de Bonncville, receveur général du département de *** que, malgré son grand âge, le ministre avait mandé à Paris, et qui jadis avait été, loi aussi, un des frères d'armes deRomeuf, a prononcé, au nom de tous ses anciens camarades, sur la tombe de celui qui n'était plus, quelques mots d'adieu que sa vive émotion et la faiblesse de sa voix ne nous ont pas permis d'entendre. Mais le moment où les assistants ont éprouvé comme une sorte de saisissement douloureux a été celui où M. le lieutenant général Michelin, chargé par le major de la légion, qui conduisait le deuil, de terminer cette triste cérémonie en jetant sur le corps du défunt la première pelletée de terre, s'est avancé d'un pas chancelant vers la fosse béante. A peine l'honorable général a-t-il eu la force d'accomplir ce dernier devoir, tant son affliction était profonde; on a été obligé de le soutenir et ensuite de le porter jusqu'à sa voiture.
« Cette cérémonie, disait le journaliste en terminant, est une nouvelle preuve de la sympathie qu'inspirent en France le courage et la vertu, dans quelque rang de la société qu'ils se rencontrent. Elle doit resserrer de plus en plus les nœuds qui unissent et confondent dans l'estime nationale tous les hommes distingués par leurs services ou leurs talents; elle doit prouver aux citoyens, daus quelque condition qu'ils soient placés, qu'il dépend d'eux de recueillir les témoignages de la reconnaissance publique, et que pour cela ils n'ont qu'à imiter l'héroïsme et la probité du pauvre et modeste tambour de Wagram. »
llfc SOUVENIRS INTIMES.
l'envoi.
Le receveur général de Bonneville était à peine de retour dans sa famille à qu'il reçut, por les messageries de Paris, une cassette soigneusement enveloppée de toile cirée, qui portait pour susçription ;
« A M. le comte de Bonneville, ancien sous-ofOcicr aux chasseurs à pied do la vieille garde impériale, ancien lieutenant-colonel de la garde royale, officier de la Légion-d 'Honneur, commandeur de l'ordre du Christ, et présentement receveur général du département .de , a . »
L'étrangeté de cette étiquette surprit |e vieux militaire.
a Ceux qui me font parvenir cet envoi, dit-il avec humeur, n'auraient-ils pas pu me Iç remettre, il y a quelques jours, à mon hôtel, lorsque j'étais encore à Paris?» Puis, bientôt, se laissant aller à la bienveillance habituelle de son caractère, il ajouta : a Peut-être ne connaissaient-ils pas ma demeure. Au surplus, nous allons voir ce quç cette caisse contient. »
Le receveur général fît porter la boîte dans son cabinet et s'y enferma. Une espèce de pressentiment l'avertissait qu'en l'ouvrant il allait accomplir un acte solennel. D'une main tremblante il déchira l'enveloppe de la boîte, brisa la serrure, et, à son grand étonnement, trouva les objets suivants, recouverts d'un crêpe de deuil :
1° Deux baguettes de tambour montées en argent, et sur la monture desquelles étaient incrustés ces mots : « Baguettes d'honneur « décernées par le gouvernement français à Raymond Romeuf, de « la 32° demi-brigade, né à Revourdin (Rhône), en récompense « de son beau fait d'armes et de son intrépidité au passage du pont « d'Arc© le (Italie), le 27 frimaire an V de la République ; »
2° Une croix de la Légion-d'Honneur à l'effigie de Napoléon, à
laquelle manquait un des rayons, broyé sans doute à quelqut combat par une balle ou par un éclat de mitraille ;
3* Un anneau d'or, dit alliance, fort usé, dans les cercles duquel on pouvait lire, gravés en caractères microscopiques, quelques mots et une date ;
V Un petit portefeuille de peatt noire et usée, qui contenait un extrait de baptême et des états de service.
Cet extrait de baptême et ces états de service étaient ceux do tambour Romeuf.
5° Enfin, un sabre du modèle de ceux que portaient les anciens soldats d'infanterie de ta vieille garde impériale. La lame de ce briquet, ébréchée sur toute la longueur, attestait suffisamment l'emploi qu'en avait dû faire le propriétaire.
A ces divers objets était jointe une lettre sous enveloppe, que M. de Bonneville s'empressa de décacheter avec une indicible curio sité. Cette lettre était ainsi conçue : a Monsieur le comte, « En ayant l'honneur de vous faire parvenir ces différents objets, seule richesse d'un de nos camarades, j'exécute la volonté dernière du tambour-mattre Romeuf, de la *" légion de la garde nationale parisienne. Ce brave soldat, aussi calme sur son lit de mort que sur le champ de bataille, me fit prévenir, il y a huit jours environ et quelques moments seulement avant sa mort, qu'il avait à me charger d'une commission importante. Je me rendis auprès de lui.
« Mon major » , me dit-il d'une voix éteinte, en me montrant se? baguettes d'honneur, sa décoration et un vieux sabre appendus à la muraille de son indigente demeure, « j'ai des choses que, d'après « ma manière de voir (ce sont ses propres expressions), je ne vouo drais pas laisser passer à l'étalage d'un marchand de bric-à-brac « quand je serai tombé dans les pantoufles du Père éternel. Donc, a lorsque j'aurai tourné de l'œil, faites-moi le plaisir et l'amitié « d'envoyer à mon ancien sergent aux chasseurs de la vieille garde a impériale à pied, Bonneville, ces baguettes qui furent ma gloire;
« cette croix que je portais à Austerlitz, à Iéna, à Eylau, àFrieda fond, à Wagram, à la Moskowa, à Saint-Dizier et à Waterloo, « et qui reçQt particulièrement sur ma poitrine, & Wagram, un « écornement si majeur, que je l'eusse portée incontinent au maître « armurier du régiment pour la ressemeler et y mettre un béquet « (toujours selon les expressions de Romeuf), si j'eusse pu m'en a séparer, même en dormant. Envoyez aussi au sergent Bonneville a les papiers contenus dans ce petit portefeuille, et surtout cet « anneau qui a appartenu à ma pauvre mère. C'est tout ce que j'ai « hérité d'elle, la chère femme !
a M. Bonneville a commandé depuis un bataillon de la garde a royale. Il le méritait bien, et même il avait les capacités requises a pour en commander deux du temps de l'Empereur, si le petit « Caporal n'avait pas eu, à son endroit et à l'endroit de quelques a autres, une manière de voir bien fâcheuse. Enfin, n'importe, il « est mort, lui, sur un rocher, là-bas, et moi je meurs ici, sur « mon lit, roulé comme un vieux bidon, dans un camp abandonné, a uniquement parce que nous ne nous sommes jamais entendus « relativement à quelque chose. Donc, pour en revenir à l'a flaire, « envoyez tout cela à M. Bonneville, pour le quart d'heure, m'a-t-on a dit, receveur général du département de ***, à ***. Je connais « son cœur; c'est à lui que je suis redevable de la situation que j'ai a occupée dans votre légion, mon major : j'ai su apprécier la bonté « de son caractère, et surtout sa manière de voir après notre caste tille du petit poste de la Manufacture, et à l'époque de mon mal- « heur, toujours du temps de Vautre; je suis sûr et certain qu'il « conservera précieusement tous ces ustensiles pour honorer ma « mémoire, qui ne peut être sortie de la sienne. Mon major, ajouta « Romeuf, me promettez-vous, foi de militaire, d'accomplir, « comme d'après le commandement de l'école de peloton , mes dera nières volontés? — Oui, mon cher Romeuf, lui répondis-je ato tendri, je m'engage, sur mon honneur, à suivre vos ordres. — « C'est bien, continua le brave tambour. Maintenant donnez-moi
« votre main et séparons-nous, car vous savez le dicton des infira miers : Quand on est mort, c'est pour pas mal de temps. Dites, je « vous prie, à mes chefs, à mes camarades, à mes collègues et à mes « subordonnés, que je ne les oublierai pas là-haut, en supposant « que je sois incorporé, par faveur, dans le paradis des braves, et « que si un jour la France prend sa revanche avec les Russes et « les Prussiens, qui nous ont dévorés en 1814 et en 1815, et sur «c lesquels j'aurai toujours ma manière de voir, même après ma « mort, si un jour, dis— je, les tambours de la patrie prenaient leur « revanche, il y aura un vieux de la vieille qui battra crânement « la charge avec eux et qui mettra la tète à la fenêtre de son easer- « nement céleste pour les encourager. Adieu, mon major, émet brassez-moi. Je vous donne ma bénédiction, car j'en ai le droit « en qualité de votre ancien : la bénédiction d'un vieux soldat qui « meurt est comme celle d'une mère qui vous a donné la vie : elle « porte bonheur ; du moins telle a toujours été ma manière de voir. »
« L'agonie du pauvre soldat, monsieur le comte, commença dès qu'il eut prononcé ces paroles, que je vous rapporte textuellement. Cette agonie dura encore trois heures, et les derniers roots qu'il prononça au moment suprême furent ceux de Bonnev ille, de Wagram et de Napoléon. Puis tout fut dit.
« Je vous demande pardon, monsieur le comte, d'être entré avec vous dans ces détails puérils ; mais ils m'ont si profondément touché, que je n'ai pu résister au désir de vous les transmettre. Je crois que, doué d'une Ame telle que la vôtre, ils ne sauraient vous être indifférents. Je m'acquitte donc, avec une religieuse exactitude, de la mission qui m'a été confiée par le brave Romeuf, notre camarade, et je dépose en vos mains ces glorieux insignes d'un soldat obscur, mais qui n'en seront pas raoitis de véritables reliques tant que les mots Honneur et Patrie auront, dans notre pays, l'acception qu'ils . ont toujours eue.
o Par une circonstance qu'il me serait impossible d'expliquer, ou plutôt par un hasard tout providentiel, le nom que vous lirex sur
TOMi II. - H
1ÛG SOUVENIRS INTIMES
l'alliance d'argent que Roroeaf a portée à son doigt jusqu'à ses der~ niers moments en mémoire de sa mère, est celui que vous portez, et est écrit de môme : de Bonneville. Notre pauvre camarade, ne sachant pas lire, a sans doute constamment ignoré cette inscription mystérieuse, qui cependant aurait pu l'aider à découvrir l'auteur de ses jours. Peut-être, monsieur le comte, un de vos parents a»t-il habité la petite ville de Revourdin, située dans le département du Rhône ; peut-être ce parent aurait-il séduit la pauvre jeune fille qui portait le nom de Jeanne Romeuf. Je laisse à la bienveillance, je dirai plus, à l'amitié que jadis, m'a-ton assuré, vous portiez au tambour Romeuf, le soin d'éclaircir ce point qui offre encore un grand intérêt, quoique le fruit de cette séduction n'existe plus. Notre camarade, monsieur le comte, soutenait avec le modique produit de sa paye une vieille tante, sœur aînée de sa malheureuse mère, qu'il avait retrouvée, je ne sais comment, à Paris. Cette bonne femme, dont il était l'unique protecteur, va se trouver, par reflet de cette mort, dans le plus complet dénùment. La pauvre infirme est âgée de près de quatre-vingts ans. Il serait digne de vous, monsieur le comte, par vos actives recherches et votre générosité bien connue, de conjurer le désespoir de cette digne femme, qui n'a plus aucun appui au monde. J'ai ouï parler, monsieur le comte, de votre haute piété, qui ne pourrait être comparée qu'à votre brillant courage dans nos jours de victoires. Je ne saurais donc douter de toute la ferveur que vous mettrez à soulager un peu la seule parente de l'homme qui est mort en invoquant votre nom et en bénissant votre souvenir.
« Veuillez agréer, monsieur le comte, l'expression des sentiments de respect et de profonde estime avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
a major de la *** légion de la garde nationale de Paris.
t Ce ... avril 1836. »
Pendant la lecture de la première partie de cette lettre, M. de Bonneville avait fréquemment porté la main sur ses yeux pour es*
suyer les larmes qui les obscurcissaient. Le paragraphe où il était question de la bague le fit tressaillir ; une vive rougeur colora subitement son front; sa respiration devint haletante; il trembla, lui qui n'avait jamais tremblé. La lettre achevée, il ouvrit avec une vivacité fiévreuse l'alliance d'argent, et y lut : « Louis de Bonncvillc, — Jeanne Romeuf, mai 1792. » A cette vue, une sueur froide inonda son visage, il tomba à deux genoux devant son bureau, cacha sa tète dans ses mains, et s'écria d'une voix brisée par la douleur :
a Jeanne!... ma pauvre Jeanne ! C'est bien vous! Oui, vous êtes cette jeune fille que j'aimai si tendrement, et que cependant je fus obligé d'abandonner, quand les impérieux devoirs de la guerre m'appelèrent sous les drapeaux. Et quand je vous quittai vous alliez être mère! Je vous en prends à témoin, mon Dieu! Pourquoi faut-il que je n'oie jamais connu cette fatale circonstance? Pourquoi n'ai-je point cherché à expliquer cette sympathie qui me poussait, malgré moi, malgré mes préventions, et aussi malgré de justes griefs, vers ce pauvre soldat, vers ce bon Romeuf! car c'était mon fils, lui 1... et il est mortl... II est mort sans que je l'aie embrassé! Je ne pourrai plus lui dire : Romeuf, votre sergent a demandé jadis votre grâce à notre colonel, aujourd'hui c'est votre père qui vous demande la sienne, pour avoir abandonné votre mère. Hélas! pauvre femme, et toi, pauvre soldat, qu'aviez-vous donc fait au Ciel pour qu'il vous infligeât tant de misères, tandis que moi il m'a fait riche, tranquille, honoré! Hais ce seul moment vous venge tous les deux ! »
Et, le visage inondé de larmes, le cœur brisé par le regret, M. de Bonneville, en prononçant ces derniers mots d'une voix entrecoupée, «'était dirigé vers le meuble sur lequel la botte de Romeuf, cette espèce de tabernacle dn soldat, avait été déposée; puis il avait pris la décoration mutilée du tambour, il l'avait contemplée avec attendrissement, et enfin Pavait appuyée pieusement sur ses lèvres, en murmurant les noms de Jeannne et de Romeuf.
Mais bientAt il s'écria, comme un homme qui vient de prendre une détermination consolante :
« J'ai on moyen de réparer en partie la faute que j'ai commise. Il y va du repos du reste de mes jours. »
Il sonne ; son valet de chambre se présente.
« Benoit, dites à mes deux fils de venir me trouver à l'instant. »
Le domestique obéit. Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à paraître.
« Grand Dieu ! mon père, que vous est-il arrivé ? s'écrie le plus jeune en remarquant le désordre qui règne dans le cabinet du receveur général et plus encore le visage bouleversé du comte. .
— Il faut envoyer chercher le docteur, dit l'aîné en baisant avec tendresse la main de son père.
— Ce n'est rien, mes enfants, répondit M. de Bonncv il le. Ecoutezmoi sans m'interrompre. Il y a quarante ans et plus, poursuivit-il, j'eus l'infamie de séduire et d'abandonner une jeune fille tandis que j'habitais le château de votre grand-oncle. Un pauvre enfant fut le fruit de cette coupable liaison. Ce malheureux, abandonné par son père et privé de sa mère, qui du moins ne le quitta que pour mourir, l'infortunée! se fit soldat. 11 fut brave parmi les braves, et gagna tout d'abord des baguettes d'honneur, — car il ne pouvait être que tambour, entendez-vous? Celui qui avait oublié de lui donner un nom et du pain avait oublié aussi de lui donner une éducation, sans laquelle on ne saurait arriver à rien. — Il gagna ensuite la croix de la Légion-d' Honneur. Voilà les insignes de cet intrépide soldat : voici sa croix, voici ses états de service. Maintenant que me conseillez-vous de faire?
— Mon père, s'écrièrent spontanément les deux jeunes gens, il aut faire venir ici ce brave soldat. Nous l'aimerons comme un frère, nous le traiterons comme tel, et nous le respecterons comme notre aîné.
— Bien, mes enfants! très-bien! dit le comte en se levant pour presser ses fils contre son cœur ; vous êtes dignes de lui. Malheureusement ce brave soldat n'existe plus : il est mort; oui, il est mort sans m'avoir connu , sans m'avoir embrassé comme son père.
Mais une vieille sœur de sa mère, qu'il soutenait de sa modique paye de tambour, existe encore. Quelle pension dois-je lui faire? Parlez ! un bon père n'est que le fermier de la fortune de ses enfants : je vous laisse le soin d'arrêter le chiffre de cette pension. »
L'aîné prit aussitôt la plume, et, après avoir consulté son frère, il écrivit quelques mots sur un papier, qu'il présenta ensuite à son père.
La pension de la vieille tante de Romeuf était fixée à mille écus.
H. de Bonneville embrassa ses deux (ils avec effusion. Le lendemain les insignes glorieux du tambour Romeuf ornaient le salon du receveur-général, comme un trophée de fnmille, et l'inscription de rente de trois mille francs, inscrite au grand-livre, était expédiée avec ,une année d'arréragé au major de la *** légion de la garde nationale de Paris.
Le comte de Bonneville paya ainsi la dette du sergent des chasseurs de la vieille garde.