TOUS II
tout était muet. Les escadrons et les bataillons de service de la garde n'avançaient qu'à pas lents dans cette vaste solitude. Un lugubre pressentiment étreignait les âmes et refoulait la joie des vainqueurs; les chefs de corps, redoutant quelques pièges, ordonnèrent une inspection rigoureuse de tous les établissements qui paraissaient abandonnés par les Russes.
Napoléon avait donné Tordre que le Kremlin, qu'il allait occuper, fût gardé par un bataillon de voltigeurs de la garde commandés par l'intrépide Gambronoe. En conséquence, la moitié de ce régiment, dont Romeuf faisait partie, avait pris possession de cet ancien palais des czars.
Mais il nous faut dire comment l'ancien tambour des chasseurs se trouvait à Moscou.
A sa sortie de jCharenton, Romeuf était allé trouver son ancien colonel, et lui avait demandé à rentrer dans son corps, non plus en qualité de tambour, mais comme simple chasseur...
« D'après ce qui s'est passé à Schœnbrunn, il y a deux ans, lui avait répondu Michelin, c'est impossible. Vous savez comme moi que les grenadiers et les chasseurs de la garde ont seuls le privilège de faire le service auprès de la personne de l'Empereur. Que diraitil s'il vous revoyait?...
— Mon colonel, il me dirait : a Bonjour, Romeuf, comment va la santé?» Et je lui répondrais: a Très-bien, mon Empereur...» Du moins, c'est ma manière de voir.
— Elle n'a pas le sens commun, votre manière de voir, lui avait répondu Michelin en haussant les épaules ; vous ne pouvez plus rentrer aux chasseurs.
— Mais alors, mon colonel, où voulez-vous que je m'infiltre?... Je ne puis sortir de la garde sans entrer dans un autre corps avec un grade en sus... Le petit Caporal m'a refusé tous ceux que je lui ai demandés jusqu'à présent; telle a été sa manière de voir...
— Et l'Empereur voit toujours juste, avait encore répliqué Michelin ; cependant il y a un moyen d'arranger tout cela. Si vous
voulez, je parlerai à Cambronne, qui est mon ami, et s'il veut vous admettre dans ses voltigeurs, vous ne quitterez pas la garde et vous ne craindrez pas de vous exposer à la vue de l'Empereur. Voyez si cela vous convient.
— Certainement, mon colonel ; quant à m'exposer aux regards do petit Caporal, c'est impossible.
— Comment ferez-vous?
— Je ne le regarderai pas : telle sera ma manière de voir.
— Eh bien! soit » , avait répondu Michelin en souriant.
Quelques jours après, Romeuf avait été incorporé dans le 1" bataillon du 3e régiment de voltigeurs, et avait fait la campagne de Russie avec ce régiment sans que jusqu'alors le hasard l'eût fait remarquer de Napoléon, qui ne songeait guère à lui. L'Empereur n'était entré que le lendemain dans Moscou. A la vue du Kremlin, de cette croix du grand Ywan, et de la plus belle partie de la ville que l'immense citadelle domine de toutes parts, il s'était écrié :
«C'est ici que je veux signer la paix! »
Et il était entré dans le Kremlin. L'intérieur de ce palais offrant une suite d'appartements vastes et magnifiquement meublés, il se logea dans celui dont la vue plongeait sur les rives de la Moskowa et embrassait un horizon immense de maisons et de dômes.
a Nous allons voir, dit-il après s'être installé, ce que les Russes veulent faire. S'ils se refusent à traiter, nos quartiers d'hiver sont assurés. Nous donnerons au monde le spectacle singulier d'une armée hivernant paisiblement au milieu d'un peuple ennemi qui la presse de toutes parts. La grande armée dans Moscou sera le vaisseau pris par les glaces; et, au retour de la belle saison, nous recommencerons la guerre et nous irons à Saint-Pétersbourg. »
Mais, h peine s'est-il installé dans l'antique demeure des Romanoff, qu'un horrible incendie se déclare. Déjà des flammes et des débris ardents volent jusque sur les toits du Kremlin. Les ordres sont donnés pour éteindre le feu ; mais il redouble sur tous les points de Moscou. Napoléon parcourt ses appartements avec une
agitation fiévreuse. Il se précipite aux fenêtres et contemple d'un œil morne les progrès effrayants que fait l'incendie. Ce n'est pas tout : le bruit se répand que le Kremlin est miné. Des Russes l'ont assuré. Napoléon ne répond à cette alarme que par un geste d'incrédulité. Il contemple toujours le terrible élément qui étend de plus en plus ses ravages. Bientôt tout est envahi par le feu , l'enceinte seule du Kremlin est encore intacte ; mais la nuit approche, et ce cri lugubre : Le feu est au Kremlin ! passe de bouche en bouche. Murât, Eugène et Berthier entrent précipitamment chez l'Empereur et le pressent de fuir le péril. Napoléon sort de ses appartements pour juger du danger. Il se voit entouré d'un océan de flammes. Il cède aux instances dont on l'entoure. En descendant par l'escalier du Nord, fameux déjà par le massacre des strélitz, il s'arrête à la vue d'un soldat de sa garde en faction au bas de l'escalier. En ce moment, une épaisse fumée, que le vent engouffrait dans l'immense vestibule, tourbillonnait au-dessus de la tête de ce factionnaire qui, tout en présentant les armes, fermait les yeux.
« Pourquoi n'a-t-on pas relevé cet homme? demanda l'Empereur à ses officiers. Tu peux t'en aller, continua-t-il en s'adressant au soldat, on n'a plus besoin de toi ici.
— Impossible, mon Empereur; il faut que le caporal qui m'a planté ici vienne lui-même me relever. » Et, les yeux toujours fermés, il ajouta d'un ton plus bas : a Voilà ma manière de voir. »
A cette réponse, Napoléon s'approcha :
« Eh mais. .., c'est mon ancien tambour? Je te croyais fou !
— Oh! pardon, mon Empereur, répondit Romeuf; je n'ai jamais été fou que de vous ; vous m'aviez fait tourner l'esprit à Wagram...
-—Ne parlons plus de cela, interrompit Napoléon. Maintenant, j'espère que tu fais un peu plus de cas des Prussiens et des Russes?. . . Que penses-tu de ces derniers surtout?
— Mon Empereur, je pense ce que j'ai pensé toujours, que les Prussiens, bien qu'ils soient des nôtres, n'ont jamais valu grand'-
chose, et que les Russes ne valent rien du tout : j'ai toujours la même manière de voir, moi !
— Il est vrai qu'il nous a fallu courir un peu pour les atteindre ; mais enGn, à la Moscowa, ils se sont montrés !
— Possible, mon Empereur ; mais ils eussent mieux fait de se cacher.
— Sire, dit d'un ton suppliant un des grands officiers de l'Empereur, qui voyait avec anxiété la fumée devenir plus épaisse, Votre Majesté devrait se hâter...
— C'est bien, monsieur, interrompit sèchement Napoléon; et, s'adressent encore à Romeuf : Maintenant, va-t'en, je le veux.
— Pardon, mon Empereur; vous avez le droit de me faire fusiller, vous avez le droit de me faire grâce; mais vous n'avez pas celui de me faire quitter mon poste. Il n'y a que le caporal Verdure qui ait ce droit-là, et je l'attendrai, parce que c'est dans la consigne, et dans raa manière de voir.
— Eh bient reste» , dit Napoléon en s'avançant à travers le pétillement des brasiers et au bruit du craquement des voûtes et de la
chute des toits qui croulaient autour de lui.
Arrivé sur le terrain où il n'y avait plus que des cendres :
a Les braves gens! dit-il au prince de Wagram, en faisant allusion à Romeuf; que peut craindre un pays dont tous les enfants ont le cœur si haut placé? »
Le caporal Verdure vint enfin relever Romeuf.
o II est temps , n'est-ce pas? lui dit ce sous-officier.
— Au fait, caporal, lui répondit en souriant l'ancien tambour, la figure noircie, la moustache brûlée, je commençais à n'y voir que du feu. »
Et Romeuf fut relevé avec autant de calme que s'il eût été en faction dons le grand vestibule des Tuileries.
Les revers qui accablèrent l'armée française à partir de cette époque ne firent qu'augmenter la haine de Romeuf pour les Russes et les Prussiens. On sait comment nos cohortes repassèrent sur un
sol ravagé, à travers des villes incendiées. Bientôt elles se traînèrent péniblement dans cet immense tombeau de glace. Le désespoir amena la confusion. Empereur, généraux et soldats marchaient dans la même misère. Plus de vivres, plus d'abris, plus de repos jusqu'au moment où la Bérésina se referma comme un suaire glacé sur une grande partie de ceux qui avaient survécu. Hais la patrie avait entendu les pas de l'étranger; elle avait crié : a Aux armes!» et la France s'était mise encore une fois debout.
Jamais l'histoire n'enregistra de plus beaux faits d'armes que ceux delà campagne de 1813. Puis, en 1814, le sol fut défendu pied à pied ; mais le dévouement, le génie, la bravoure, durent se briser contre la masse d'airain d'un million d'ennemis. A la bataille de Saint-Dizier, la dernière que Napoléon livra aux coalisés, l'exaspération de Romeuf contre les Prussiens avait atteint son paroxysme. L'Empereur, voulant assurer le succès de la journée, se jeta au milieu d'un bataillon de la vieille garde, et s'écria :
a Allons, enfants! rappelez-vous que nous n'avons jamais eu a (Taire aux Prussiens sans les battre 1
— C'est ma manière de voir t » répondit une voix qui, dans les rangs, domina le bruit de la fusillade.
Cette voix était celle de Romeuf. L'ex-tambour était rayonnant de se trouver encore cette fois aux prises avec ceux qu'il détestait ; mais sa joie fut de courte durée : presque au même instant une balle prussienne vint lui fracasser le bras. Ne pouvant plus se servir de son fusil, le grognard fut obligé de quitter son rang pour aller à l'ambulance. Romeuf fut du petit nombre de ceux qu'on parvint à ramener à Paris. Grâce à son excellente constitution, il était en pleine voie de guérison, lorsque quelques jours après, au commencement d'avril, il entendit, du lit qu'il occupait à l'hospice des Oiseaux \ un bruit de tambour lui parut extraordinaire.
' Ancienne maison religieuse située dans la rue de Sèvres. On la métamorphosa, en 1814 et en 181S, en hôpital militaire pour les blessés. Aujourd'hui, la maison des Oiseaux a été rendue à son ancienne destination.
LE TAMBOUR DE WAGRAM. 87 a Je reconnais cette batterie, se dit-il en se dressant sur son lit. B.en quelle ait fait partie de notre répertoire, elle n'a jamais rien valu. »
Le vieux soldat faisait allusion au corps prussien du général Yorck, qui, dans la campagne de 1812, marchait avec nous contre les Russes.
Et, en effet, c'était un régiment prussien qui faisait son entrée à Paris par la barrière de Vaugirard. Hors de lui, Romeuf attendit que la téte de la colonne fut arrivée devant la porte de l'hospice. Alors, s'élancant de son lit et courant à une fenêtre, il réunit toutes les forces de ses poumons, et s'écria d'une voix de tonnerre :
« Vive l'Empereur 1 les Prussiens ne sont que des propres à rien • c'est la manière de voir du vainqueur de Wagram ! »
Gomme on le voit, lo directeur de la maison de Charenton l'avait bien jugé : le pauvre Romeuf n'était pas complètement guéri.