‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 13 sur 52 · LE VIEUX · texte numérisé non relu

LE VIEUX

valait bien la nouveauté des uniformes qui sortaient des ateliers de Thomassin ou de Walter. Ce sous-officier, dont la physionomie un peu dure annonçait à la fois la sévérité dans le commandement et les fatigues de la vie militaire, était chargé d'enseigner aux élèves qui se destinaient à l'arme de l'artillerie la théorie du pointage, cette théorie sans laquelle le canon n'est qu'un inutile et bruyant épouvantait.

Le vieux sergent, un des plus adroits pointeurs de l'artillerie de la garde à pied, où il avait servi avant de passer instructeur à l'Ecole, venait d'expliquer à ses auditeurs le moyen de faire arriver le plus sûrement possible un boulet a sa destination, c'est-à-dire de tuer te plus de monde à l'ennemi. Il avait interrompu, pour un instant, la démonstration de cet art, qu'il plaçait bien au-dessus de tous les autres, et il se reposait en racontant quelques épisodes de ses canonnades historiques, dont le récit ne faisait qu'appuyer davantage l'excellence de sa théorie : c'était l'exemple après le précepte.

Les élèves l'écoutaicnt avec intérêt, bien que le sergent ne fût pas en garde contre le danger des redites; mais ceux-ci lui pardonnaient volontiers de parler souvent de lui, car ses services étaient honorables, et on lui passait ses petits mouvements d'orgueil. Le sergent Fraboulet était donc en train de tracer en gestes et en paroles l'histoire de son dernier coup de canon, celui qu'il avait tiré à Friedland, ce dernier adieu aux Russes, et, à l'en croire, il leur avait coûté cher; mais comme il ne s'était pas aperçu que la neige commençait à tomber, il n'en continuait pas moins son récit, lors-î que les élèves qui l'écoutaient l'avertirent que la position n'était plus tenable. Quelques-uns d'entre eux cherchaient même à réchauffer de leur haleine leurs doigts engourdis; d'autres, pour me servir de l'expression consacrée, battaient la $emelîe% afin de combattre l'influence d'une atmosphère glaciale. Cela n'était pas du goût du sergent qui, interrompant tout h coup son récit, blessé qu'il était dans son amour-propre d'historien, s'exhala en interpellations un peu brusques.

« Qu'est-ce que cela, messieurs? leur cria-t-il ; est-ce là la tenue d'officiers d'artillerie?

— Ehl mon Dieu! sergent, nous ne le sommes pas encore, répondit un élève.

— Mais vous le serez bientôt; et, d'après ce que je vois, il ne vous faudra que des campagnes de printemps, à moins que l'Empereur ne vous permette l'usage des chaufferettes. Est-ce qu'il fait froid?

— Mais..., sergent, il ne fait pas chaud ; et en restant ainsi à la même place et sans mouvement...

— On court risque de s'enrhumer, n'est-ce pas? Si vous aviez fait, comme moi, la guerre en Pologoe, je ne sais pas trop comment vous vous en seriez tirés.

— Quand on est devant l'ennemi, on n'a jamais froid 1 dit un élève qui s'était rapproché du sergent pour mieux plaider la cause de ses camarades.

— C'est vrai ! répondit celui-ci : l'observation est juste. Mais enfin, il faut s'accoutumer de bonne heure au froid, au chaud, i la pluie, à la neige, et, pis que tout cela, à la faim et à la soif; mais avant tout, je le répète, un officier d'artillerie ne doit pa9 souffler dans ses doigts. »

Cet avis, accompagné de quelques mots énergiquement accentués, de ces mots qui n'appartiennent qu'au dictionnaire des casernes, fit une vive impression sur les élèves. Les jeux cessèrent, et chacun vint reprendre, silencieux, sa place autour du sergent.

« Allons, messieurs, dit-il, pour nous réchauffer, en attendant le dîner, encore une petite leçon de pointage. »

Et, se mettant en devoir de recommencer ses démonstrations, il secoua la neige qui couvrait sa poitrine et son bonnet de police ; puis il se posa devant la pièce qui était là pour l'instruction des élèves; mais à peine était-il dans cette position, que le capitaine Davillée survint et lui dit quelques mots à l'oreille. Le sergent parut frappé de la communication ; il allait la divulguer, lorsqu'un geste

de ce dernier le retint. Alors le brait da tambour rappela les élèves dans leurs quartiers ; et ce signal, qui devançait l'heure accoutumée, donna lieu aux conjectures.

« Messieurs, dit enfln le sergent en suivant la compagnie jusqu'à l'escalier qui conduisait aux salles d'étude , songez bien qu'aujourd'hui il ne faut point avoir froid. Tant pis pour ceux qui oublieront la consigne 1 »

Cette simple recommandation, adressée en forme d'avis, annonçait aux élèves qu'ils devaient se préparer à une inspection extraordinaire. Etait-ce le commandant de l'Ecole qui allait les passer en revue? était-ce un inspecteur choisi par le ministre de la guerre pour examiner les élèves et lui faire un rapport sur ceux qui méritaient Pépaulctte? La question se compliquait singulièrement. On aurait bien voulu interroger le capitaine Davillée sur le sens de ses dernières paroles, qui étaient une énigme ; mais le temps manquait, et d'ailleurs celui-ci était sur ses gardes. Il fallut donc se résigner à attendre les événements.

Les élèves remontèrent dans leurs quartiers, et le sergent, un peu inquiet, prit le chemin de sa chambre pour se mettre en grande tenue; car il connaissait, lui, le nom de l'inspecteur dont l'arrivée prochaine mettait en émoi tout 1 etat-major de l'Ecole.

Les compagnies étaient sous les armes. Les capitaiues adjudantsmajors jetaient de temps en temps des regards inquiets ça et là pour s'assurer si quelques pieds aventureux ne dépassaient pas l'alignement, ou si un fusil trop incliné en avant ou en arrière n'annonçait pas l'inexpérience d'un nouveau. Mais anciens et nouveaux luttaient, en quelque sorte, d'aplomb et de précision. Le capitaine Saget, lui-même si exigeant, paraissait content. Sa physionomie avait dépouillé cette sévérité de l'instructeur morose qui, bieo des

fois, avait lassé la patience des élèves en les faisant désespérer d'atteindre jamais à la perfection du port d'armes. Le général Bellavène, an milieu de son état-major, semblait méditer la harangue qu'il allait adresser an visiteur mystérieux dont on attendait l'arrivée. A quelque distance du commandant de l'école se tenait le sergent Fraboolet, paré d'an uniforme neuf. Il avait les yeux Gxés sur les artilleurs, comme pour leur rappeler la leçon qu'il leur avait donnée touchant la température, et une telle préoccupation de la part du vétéran se concevra facilement, car la neige, qui d'abord avait été pour lui l'occasion d'une admonition sévère, menaçait de tomber de manière à causer de certaines inquiétudes au professeur de pointage. A peine même fut-il distrait de cette préoccupation par le bruit des tambours qui tout à coup battirent aux champs, et déjà Napoléon avait paru, que Fraboulet regardait encore ses élèves. Enfin il se décida à suivre l'état-major qui s'avança au-devant de l'Empereur. Ce dernier n'était accompagné que du prince de NeufchAtel et d'un aide de camp ; il ne laissa pas le temps au général Bellavène de lui adresser la parole.

« Avez-vous des officiers à me donner? lui demanda-t-il un peu brusquement.

— Sire, tous les jeunes gens qui sont ici ne demandent pas mieux que de servir Votre Majesté.

— Je lésais, général ; mais ce sont des officiers instruits que je veux. Combien en avez-vous ici? »

Le général hésita à répondre : la question était embarrassante.

L'Empereur apprécia le motif de cette hésitation et vint en aide au commandant Bellavène.

«Ah! ah! fit-il en souriant, je vois, général, que vous voulez me laisser juger par moi-même de l'instruction de vos élèves. Eh bien! soit... Il y a d'ailleurs longtemps que je désirais venir les visiter... Mais êtes-vous content? vos jeunes gens sont-ils dociles, studieux?

— Sire, j'ai bien ici quelques tapageurs ; mais le plus grand

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