TOME H
nombre ne mérite que des éloges; ils savent qu'en sortant de l'Ecole ils doivent commander, et. . .
— Et qu'ils doivent commencer par apprendre 5 obéir, n'est-ce pas? avait interrompu Napoléon; c'est fort bien. Combien y a-t-il en ce moment d'élèves aux arrêts?
— Deux seulement, Sire.
— Deux! Ot Napoléon. C'est exemplaire; quelle faute ont-ils commise?
— Ces deux élèves s'ennuyaient ici ; ils trouvaient le temps du noviciat trop long : un beau matin, ces deux messieurs ont quitté l'Ecole sans permission : j'ai fait courir après eux, et... on les a ramenés ici.
— C'est-à-dire qu'ils ont déserté, répliqua l'Empereur. Monsieur le commandant, ceci est très-grave : ces deux jeunes gens avaient-ils expliqué une telle conduite par de fâcheux antécédents?
— Sire, ils avaient été cités jusqu'alors parmi les meilleurs élèves de l'Ecole. »
Napoléon garda un moment le silence ; puis, s'avançant rapidement vers le front des compagnies, il passa devant elles en les examinant avec attention : c'était un moment critique pour les capitaines. Toutefois, l'auguste inspecteur ne leur adressa aucune observation; puis, faisant signe au commandant Coteau de faire exécuter les manœuvres, il se plaça un peu en arrière, afin de mieux juger de l'ensemble.
Le maniement d'armes ne laissa rien à désirer ; seulement un mouvement, qui manqua de précision dans la deuxième compagnie, arracha à l'Empereur un petit geste d'impatience; mais les élèves eurent bientôt fait oublier leur faute, et Napoléon dit assez haut pour être entendu de tous :
a A la bonne heure, c'est comme cela. »
Après la manœuvre il y eut un repos. Alors le général et les officiers qui composaient l'état-major de l'Ecole firent cercle autour
de Napoléon, qui leur parla avec éloge de la bonne tenue et de l'instruction de leurs élèves.
« Allons, messieurs, ajouta-t-il, je vois qu'on ne perd pas son temps avec vous. Avez-vous beaucoup d'élèves anciens?
— Sire, répondit le général Bellavène, il y en a fort peu qui comptent plus de quatorze ou quinze mois d'études.
— Je vous en fais mon compliment, général, à vous et à messieurs les officiers qui vous secondent. Vous direz à vos jeunes gens que je suis satisfait d'eux, sans exception. Maintenant faites défiler.»
Au roulement du tambour, chacun reprit sa place et s'aligna. Le défilé s'exécuta ; et toutes les compagnies, en passant devant l'Empereur, le saluèrent des plus vives acclamations et rentrèrent dans leurs quartiers respectifs. Il ne restait plus auprès de l'Empereur que Tétat-major de l'Ecole : les derniers cris des élèves venaient de se faire entendre, lorsque Fraboulet se présenta devant Napoléon. • a Ah! c'est toi, mon vieux camarade, lui dit Napoléon, qui le connaissait de longue date, car il l'avait remarqué au siège de Toulon ; est-ce que tu as quelque chose à me demander? Ton fils n'est-il pas placé dans un lycée?
— Sire, je viens d'abord vous en remercier ; mais Votre Majesté me permcttra-t-elle de lui rappeler qu'il y a ici des canons et des canonniers?
— Je le sais aussi bien que toi : et après?
— Votre Majesté ne veut donc pas savoir si mes élèves entendent aussi bien la manœuvre de l'artillerie que celle du fantassin?
— Ah ! je comprends : ce sera pour un autre jour, mon vieux camarade. Allons 1 ne te fâche pas, le temps me manque aujourd'hui. Mais, voyons, je m'en rapporte à toi ; dis-moi franchement si je puis prendre vingt-cinq officiers d'artillerie parmi tes élèves?
— Cinquante, Sire; peut-être auraient-ils encore besoin de quelques leçons de pointage; mais enfin ils savent leur a Ou ire, je vous le garantis, foi de Fraboulet. »
Et, en disant ces mots, le vieux canonnier appliqua sa large raaio sur la décoration qui brillait sur sa poitrine.
« Eh bien ! je les prendrai.
— Sire, est-ce que je ne pourrais pas aller avec euiî je commence à m'ennuyer un peu ici : c'est toujours la même chose.
— Est-ce que tu plaisantes? Crois-tu donc que je m'amuse, moi ! Tu resteras, parce que tu m'es beaucoup plus utile à Saint-Cyr que là où tu voudrais aller. Continue à me former de bons officiers» et tes services seront ici aussi glorieux que partout ailleurs.
— J'y resterai, Sire ; cependant j'aurais bien voulu envoyer encore quelques boulets aux Russes ou aux Prussiens, à votre choix.
— Je n'ai pas de peine à te croire, mon vieux camarade ; mais, vois-tu, chacun son tour; et puis tes élèves apprendront à l'ennemi le nom de leur maître, et il me semble que ce sera un peu flatteur.
— Pour vous, Sire. »
Et le vieux sergent, après avoir salué militairement, se relira ;# il n'était pas tres-satisfait , mais il fit semblant de l'être.
Le général Bellavènc, voyant l'Empereur se disposer à quitter Saint-Cyr, lui demanda quel était le chiffre des officiers qu'il voulait lui prendre.
« Général, répondit Napoléon , mon Ecole de Saint-Cyr fournira à l'armée deux cents officiers, dont cinquante pour l'artillerie. Vous vous entendrez avec le ministre de la guerre pour dresser la liste de ceux qui méritent l'épaulette. Mais, à propos, vous m'avez parlé de deux prisonniers qui expient aux arrêts leur escapade; je crois qu'ils ont été assez punis? Si nous usions de clémence envers eux?... Ma foi 1 je ne serais pas fâché de les voir, car j'aime à croire qu'ils n'ont été qu'étourdis : faites-les appeler. »
Aussitôt le général fit un signe au commandant Coteau, et, quel-
ques minutes après, celui-ci revint suivi des deux élèves, qui s'approchèrent en faisant bonne contenance.
«Ah! ah! messieurs, dit l'Empereur en donnant a sa voix l'expression de la sévérité, c'est donc vous qui avez déserté l'Ecole, qui avez oublié le premier devoir d'un soldat? Répondez : pourquoi avez-vous abandonné votre drapeau?
— Sire, nous ne sommes pas des déserteurs! dit l'un des délinquants, dont une vive rougeur colorait le visage.
— Vous n'êtes pas des déserteurs ! alors, où alliez-vous donc en sortant d'ici? courir la prétentaine, sans doute?
— Non, Sire, nous voulions aller à l'armée pour prendre notre place comme simples soldats. »
Et l'élève qui avait ainsi répondu à l'Empereur avait pris, en prononçant ces paroles, la main de son camarade pour témoigner de la solidarité fraternelle qui les unissait.
Napoléon fut frappé de cette réponse; mais il ne pouvait ostensiblement l'accepter pour excuse ; toutefois, radoucissant un peu sa voix :
«Et vous croyez, répliqua-t-il, vous justifier ainsi?
— Sire, nous sommes coupables; mais nous avons espoir dans la clémence de Votre Majesté. Qu'elle daigne nous permettre de prendre un fusil et d'expier la faute de n'avoir pas pu attendre davantage; car nous aussi nous avons, mon camarade et moi, un père à venger.
— Vous êtes donc fils de militaires? demanda Napoléon.
— Sire, ils étaient sous-officiers dans la garde ; tous deux ont été tués sur le champ de bataille.
— Et leurs fils sont de mauvaises têtes! » ajouta Napoléon.
Et, se retournant vers le commandant de l'Ecole, il échangea avec lui quelques mots à voix basse; puis, s'adressant aux deux élèves :
« Je veux bien vous pardonner, jeunes gens; mais c'est en considération des services de vos pères. Retournez auprès de vos cama-
rades, et donnez-leur à l'avenir l'exemple de la soumission. Vous resterez trois mois de plus à l'Ecole pour y apprendre à avoir de la patience : allez 1 »
Les deux jeunes gens saluèrent et prirent le chemin de leurs quartiers.
A ce moment, des cris de vive l'Empereur! poussés par tous les élèves, partirent des fenêtres. Ces braves jeunes gens remerciaient ainsi leur protecteur de sa clémence, et fêtaient le retour de leurs camarades.
« Général, dit Napoléon en se retirant, trois mois d'attente pour deux gaillards de cette trempe sont beaucoup trop en vérité ; il ne faut pas faire les choses à demi : je les comprends dans la promotion. »
Telles furent les dernières paroles de l'Empereur.
Huit jours après cette visite, deux cents officiers sortaient de l'Ecole pour se rendre en Allemagne. Parmi eux se trouvaient les deux élèves dont l'imprudence avait si gravement compromis l'avenir : deux ans plus tard , tous deux étaient faits capitaines, le même jour, sur le champ de bataille.
LES PETITS CADEAUX E1ÎT?,STIE1Ï1ÏEUT LAKITIÉ.
) f^JIII^^- M La mamerc de donner vaut mieux que
ce qu'on donne : cet axiome vulgaire trouvait son application chez Napoléon, qui possédait à un haut degré le don exquis de distribuer les faveurs et de semer les bienfaits avec une gracieuse bonhomie. Il savait rehausser les moindres cadeaux qu'il faisait par de séduisantes paroles. Dans ces circonstances, ordinairc-
LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ. 119 ment imprévues, le son de sa voix avait quelque chose de flatteur et de caressant ; ses yeux respiraient la bonté la plus indulgente, et son sourire, ce sourire qui suffisait à rassurer les rois dont les couronnes vacillantes étaient menacées par le gain d'une dernière victoire, se reposait sur vous avec un charme indicible.
Toutefois, l'Empereur n'était pas prodigue. Le budget de sa maison, comme celui de l'État, était tenu avec une sévérité puritaine. En veut-on la preuve? Un jour que son premier valet de chambre avait été chargé par lui de reconduire le roi de Rome auprès de Mrae de Montesquiou, sa gouvernante, qui l'avait amené, Constant vint lui rendre compte de sa mission. Napoléon le retint à causer; puis, après lui avoir légèrement tiré les oreilles, selon son habitude, et lui avoir adressé quelques questions personnelles :
« A propos, ajouta-t-il, de combien sont vos appointements?
— De six mille francs par an, Sire.
— Et Collin, savez-vous quels sont les siens?
— Sire, M. Collin a douze mille francs.
— Douze mille francs!... Constant, cela n'est pas juste. Vous êtes mon premier valet de chambre, vous ne devez pas avoir moins que mon premier contrôleur : dès à présent je double vos appointements. Allez dire à Estève de venir, je veux lui parler à ce sujet. »
Le trésorier de la couronne se présente : Napoléon l'informe de la nouvelle décision qu'il vient de prendre à l'égard de Constant.
a Sire, lui répondit Estève, les comptes de Tannée sont faits. Votre Majesté a elle-même arrrêté les dépenses et signé le budget de sa maison. Pour cette augmentation de fonds, une ordonnance m'est indispensable.
— C'est juste, reprit l'Empereur, ce qui est fait est fait. Je ne dois ni ne veux rien changer à votre comptabilité; vous la tenez trop bien pour cela, monsieur le comte Estève : je m'arrangerai autrement. C'est bien. » Et sur un signe, le trésorier-général s'étant retiré, Napoléon dit à Constant : « Jusqu'à la fin de l'année, ce sera le baron Fdin qui vous donnera chaque mois cinq cents francs sur
ISO SOUVENIRS INTIMES.
ma cassette particulière; l'année prochaine je ferai régulariser cette dépense, soyex-en bien sûr. »
Comme on le voit, l'emploi des moindres sommes dans la maison de Leurs Majestés était justifié avec une scrupuleuse exactitude. L'omission de quelques centimes dans un compte général eût Tait encourir de graves reproches à l'intendant général de la liste civile ; mais autant Napoléon aimait, comme Sully, à se rendre raison des plus minces dépenses, autant, dans les occasions importantes, il aimait aussi à ne point calculer la portée d'une largesse ou la magnificence d'un cadeau. L'impératrice Joséphine le plaisantait quelquefois sur ce qu'elle appelait spirituellement ses bouffées de générosité. Napoléon lui répondait avec malice :
« Oui, moque-toi de moi! C'est bien à toi à parler, toi qui ne te contentes pas de brûler la bougie par les deux bouts à la fois : afin d'aller plus vite, tu l'entames par le milieu.
— Cela n'empêche pas, reprenait Joséphine, que souvent tu ne sois plus prodigue que moi avec tes prétendus petits cadeaux; je te le prouverai quand tu voudras. »
A ces paroles, Napoléon riait aux éclats et disait gaiement en se frottant les mains :
« C'est possible ; mais au moins, moi, ma chère amie, je sais ce que je fais ; j'ai mes raisons : Les petits cadeaux entretiennent lamité. »
Ce dicton populaire était la grande excuse de l'Empereur dans ses accès de générosité, et il en faisait en riant une application financière et administrative.
Hais avant de parler des nombreux petits cadeaux que l'Empereur a faits à ceux qui servaient l'État et sa personne selon son cœur, petits cadeaux qui assuraient presque toujours ou augmentaient considérablement la position de fortune des donataires, il est bon de rectifier un fait que nous avions avancé, sur la foi promise, dans un article intitulé le Collier de la reine H or lente, où nous avons dit que ce joyau fut rapporté en Europe par M. le comte de Montholon,