‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 51 sur 52 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

les deux vieillards, comme frappés de la même étincelle électrique.

— Oui, mes enfants, leur répondit Napoléon en les retenant affectueusement par le bras pour les empêcher de tomber à ses genoux ; je suis votre père, car je suis le père des soldats qui ont vaillamment combattu, à toutes les époques, pour l'honneur de la France. »

Ce fut à cet instant que Rapp, le gouverneur, son état-major et les invalides, armés de torches, abordèrent Napoléon aux cris répétés de * Vive l'Empereur 1 » Ce dernier lança, à la dérobée, un regard de reproche à son aide de camp, en lui disant à voix basse :

a Cette fois encore tu n'as pas eu la oatience de m'attendre!... N'importe, je ne t'en veux pas. »

Puis, après avoir fait quelques pas et s*adressant à tous :

« Approchez- vous, messieurs, dit-il du ton le plus aimable aux officiers, approchez-vous, monsieur le maréchal, et vous, mes vieux camarades (il appelait ainsi les invalides), entourez-moi !... Vous allez m'aider à récompenser dignement trois générai ions de héros. Voilà trois braves, ajouta-t-il en désignant le père Maurice, Jérôme et Cyprien , qui ont combattu à trois journées également glorieuses pour la France : à Friedlingen, à Raucoux et à Fleurus. La même récompense doit être décernée à leur valeur, car ces trois grandes batailles sont sœurs. Mon cher maréchal, dit-il a Sérurier, veuillez me prêter votre croix ; je vous la rendrai demain, ajouta-t-il en souriant. Donne-moi la tienne », demanda-t-il à Rapp.

Ayant pris les deux décorations, Napoléon donna l'une à Jérôme et l'autre à Cyprien ; puis, détachant sa propre croix, il la ûxa luimême sur la poitrine du centenaire, au-dessous de deux petites épées en croix, dont le médaillon la décorait déjà, en lui disant avec bonté :

« Mon vieux camarade, je regrette de n'avoir pas acquitté plus tôt envers vous cette dette de la France !

— Vive l'Empereur 1 vive l'Empereur! » s'écrièrent ae nouveau les invalides.

— Sire, dit le centenaire d'une voix que le ravissement rendait encore plus tremblante, vous parez mon tombeau et vous me rendez tout glorieux d'avoir donné à mon pays deux fils dont Votre Majesté vient de payer si honorablement les services...

— Mon brave, répondit Napoléon en tendant la main au père

Maurice, qui la saisit et la baisa avidement, je vous le répète, je ne fais que payer la dette de la patrie; car moi aussi, je ne suis qu'un soldat, et c'est à elle que je dois tout. » Puis, s'adressant au gouverneur : « Monsieur le maréchal, reprit-il en souriant, venir aux Invalides sans rendre visite à mes vieux camarades serait aller à Rome sans voir notre saint-père le pape. . . Veuillez m'accompagner. »

C'était à l'infirmerie, vers laquelle il se dirigeait, qu'était réservée à l'Empereur une de ces impressions terribles que son Ame généreuse devait ressentir profondément, comme soldat, comme souverain, comme politique. Au moment d'y pénétrer, il parut hésiter; il semblait craindre de franchir cette porte, au delà de laquelle un spectacle affligeant allait bien certainement s'offrir à sa vue... Il entra; mais ceux qui étaient près de lui et qui l'observaient le virent pâlir lorsque ses regards parcoururent cette triple rangée de lits où tant de braves achevaient de mourir. Rien ne peut, à l'infirmerie des Invalides, égaler la sollicitude des médecins et la prévenance des infirmiers, si ce n'est la sécurité des malades. Seraitce qu'épurés par vingt baptêmes de sang, tous quittent ce monde comme sûrs de celui où ils vont entrer?... Nous ne saurions le dire; mais toujours est-il que rien de contracté ni de convulsif ne se fait remarquer sur le visage des agonisants eux-mêmes.

Napoléon alla droit à un malade qu'il vit entouré de plusieurs personnes, parmi lesquelles se faisait remarquer l'abbé Pichot', qui assistait aux derniers moments d'un vieux sous-officier plus que centenaire. Cet invalide avait fait toutes les campagnes de Louis XV sans jamais avoir reçu la moindre blessure : l'Age seul l'avait amené lentement sur cette couche de douleurs. Ses petits-enfants, en pleurs, étaient agenouillés au pied du lit du moribond, car le médecin s'en était éloigné en disant au prêtre : «Cet homme n'a plus affaire qu'à vous! » L'Empereur s'approcha du vieux soldat et se découvrit; et lorsque l'abbé Pichot, aidé des in6rmiers, souleva le corps décrépit du mourant, et que lui-même, courbé sous le poids des ans, se baissa, soutenu par deux de ses assistants, pour donner le saint viatique à la bouche muette qui l'implorait par un divin regard, on eût dit cette scène de la Communion de saint Jérôme, chef-d'œuvre du Dominiquin, représentée en réalité. Napoléon s'était incliné,

1 Alors premier auniôaier des Invalides.

GSO SOUVENIRS INTIMES.

corn c tous ceux qui étaient présents, et lorsqu'il releva la tète, ou put voir distinctement sur ses joues pâles la trace de deux larmes qui avaient coulé de ses yeux pendant la courte mais pieuse cérémonie ; car lui aussi, quinze ans plus tard, et confiant dans la miséricorde divine, disait à son aumônier, l'abbé Vignani, sur sa couche de douleur à Sainte-Hélène : « Toute la science de la vie est d'apprendre à bien mourir. »

Napoléon quitta l'infirmerie sans prononcer une parole ; mais arrivé sur le palier, il serra tout à coup le bras du maréchal, et lui dit à voix basse :

« Il m'a semblé tout à l'heure recevoir encore le dernier adieu de mon père ! » t

En descendant les degrés, le gouverneur lui apprit que ce vieux sous-officier était malade depuis quinze mois, et que, durant ce temps, il s'était vu mourir organe par organe, lambeau par lambeau, sans avoir pu trouver dans son lit une oosition tenable et qui donnât un instant de répit à ses souffrances.

o Et voilà ce qu'on appelle mourir de sa belle mort ! dit Napoléon à Rapp qui marchait à ses côtés; alors qu'est-ce donc que Vhorrible mort?,,.

— Sire, c'est bien certainement celle à laquelle Votre Majesté vient d'assister.

— Oui, mourir de sa belle mort, c'est lorsqu'un boulet de canon vous jette à bas, sans douleur, sans angoisse.

— J'espère bien, reprit Rapp, que je ne finirai pas autrement. »

— Et moi, je le souhaite !

— Sire, bien obligé, fit Rapp avec une inclinaison de tète.

— Nigaud ! répliqua Napoléon en tirant doucement la moustache de son aide de camp ; c'est de moi que je parle.»

Cependant, aux cris qui avaient retenti dans la cour de l'Hôtel, l'éveil avait été donné partout. Rientôt ceux des invalides qui dormaient déjà avaient été réveillés en sursaut, comme en campagne, surpris par une alerte, en apprenant que leur Empereur était au milieu d'eux; cette fois ils avaient été sourds à la voix de leurs supérieurs, aux règlements de la discipline, et tous étaient sortis de leurs chambrées pour se répandre dans les cours en criant : « Vive l'Empereur !» En un instant Napoléon se vit entouré, pressé par

TROIS VISITES A L'HOTEL DES INVALIDES. G6i

les invalides qui élevaient vers loi, les uns leurs bras sillonnés par le fer des batailles, les autres la torche qui devait éclairer la marche ie leur chef bien-aimé. Ce n'était qu'un concert d'exclamations mêlées de vœux, de souhaits et de bénédictions. C'était à qui approcherait le plus près de Napoléon; c'était à qui lui rappellerait, par un mot, une victoire, un triomphe! a Mon Empereur! s'écriaient-ils en parlant tous ensemble, j'étais avec vous à Toulon !... — Au passage du Saint-Bernard ! — - Vous souvient-il de celui de la Trébia? — Vous m'avez parlé à Aboukir!... — J'ai partagé mon pain avec vous à Roveredo!... — J'ai ramassé votre chapeau à Harengo! — J'étais à Austerlitz!... d Napoléon tâchait de répondre à chacun, tout en s'informant, à droite et à gauche, s'ils étaient contents et si ses intentions paternelles étaient strictement remplies.

Après une demi-heure passée au milieu de ces braves, l'Empereur fit un signe à Rapp, et dit au maréchal qu'il était, à regret, forcé de le quitter. Sur un ordre du gouverneur, et de même que les flots de la mer Rouge à l'apparition de Moïse, cette foule, naguère si tumultueuse, si enthousiaste, se sépara en deux, en observant le plus grand silence, et l'Empereur put gagner librement la grille de sortie. Rapp avait eu la précaution de faire reconduire les chevaux de main aux écuries du Carrousel et de commander une voiture, puis d'envoyer à l'École militaire commander une escorte de chasseurs de la garde. Napoléon monta donc en voilure avec son aide de camp aux cris de Vive l'Empereur! que les échos de la Seine répétèrent encore sur son passage:

« Voilà une des plus heureuses soirées de ma vie, dit Napoléon. Tiens! fit— il en faisant remarquer à son aide de camp la nappe de feux produite devant le portique de l'Hôtel par la lueur des torches que les invalides tenaient élevées, c'est comme à Austerlitz : j'espère que tu dois t'en souvenir '?

— Si je m'en souviens, Sire! répondit Rapp en mettant la tète à la portière ; de même que si c'était hier.

— Et moi comme si ce devait êlre demain. Je me rappellerai longtemps cette visite, ajouta Napoléon; je voudrais pouvoir passer ma vie aux Invalides...

1 On sait que ce fut Rapp qui, blessé, vint annoncer à l'Empereur le gain de cotte bataille, et que Gérard consigna ce fait dans un admirable tableau.

— Et moi, je voudrais être sûr d'y mourir, et... d'y être eote reprit Rapp avec sa franchise ordinaire.

— Qui sait?... fit en souriant Napoléon après avoir jeté à son aide de camp un regard indicible : cela peut arriver.

— Au moins aurais-je la certitude de n'être pas là en mauvaise compagnie* reprit Rapp; et c'est toujours quelque chose.

— Ah! ah! monsieur le frondeur! s'écria Napoléon en pinçant l'oreille de Rapp; je sais pourquoi vous dites cela : c'est encore une allusion à la visite que j'ai faite l'autre jour à Saint-Denis? Eh bien! à la place de Louis XIV, au lieu de m'y laisser enterrer, car après tout Saint-Denis n'est qu'un réceptacle dp rois fainéants, j'aurais voulu qu'on me déposât aux Invalides, entre Turenne et Vauban... Enfin, c'est son œuvre que l'Hôtel des Invalides!... Ne penses-tu pas comme moi?...

L aidede camp ayant fait un signe de tête négatif, Napoléon ajouta.

a Et je parie trouver des gens de mon avis, ne serait-ce que ce bon père Maurice. »

Rapp s'étant contenté de sourire sans répondre, Napoléon ne dit plus rien ; et, arrivé à Saint-Cloud, il se mit immédiatement à table pour dîner. Il était alors onze heures du soir.

Trente-quatre ans après cette visite, par un magnifique soleil d'hiver, le 15 décembre 1840, un char funèbre, surchargé de couronnes d'immortelles, précédé des bannières de la France et suivi des débris vivants de ses quarante armées, passait lentement sous l'arc de triomphe de l'Etoile ! Ce sarcophage, entouré de tant de pompe militaire et reçu aux acclamations d'un peuple en délire, qui se souvenait que le soleil obéissait jadis à la fortune de Napoléon; ce sarcophage, disons-nous, renfermait la dépouille mortelle de l'homme qui, dans l'espace de quinze années, avait réuni à lui seul la gloire d'Alexandre, de César, de Charlemagne et de Louis XIV : Napoléon mort allait prendre, sous le dôme des Invalides, la place que, de son vivant, il y avait marquée pour les héros!

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