SOITV KM RS INTIMES
tueuse estime, au fils de mon bienfaiteur le roi Louis Bonaparte, au prince Napoléon-Louis, qui a joué quelquefois sur mes genoux et qui, bien jeune encore , a montré en Italie, en combattant pour la cause des peuples, qu'il était le digne neveu de Napoléon le Grand.
a 5° Je refuse obstinément les devoirs funèbres militaires que la loi accorde à mon grade et à mon titre de légionnaire. Je repousse, de toute mon indignation de loyal soldat, les honneurs de ceux qui m'ont refusé toute justice; je les méprise trop pour cela.
a C° Il ne sera placé aucun insigne sur mon cercueil.
o 7° Mon corps sera porté directement, de mon lit de mort, au champ du repos : mon espérance étant toute dans la miséricorde de Dieu qui protège la France.
a 8U Mon cortège funèbre se composera seulement d'un tambour et de douze vétérans, pauvres, de l'ancienne armée, portant cocarde nationale en téteet n'ayant servi que sous le drapeau tricolore, jusqu'à Waterloo inclusivement. Après la cérémonie il sera donné de suite cinquante francs au tambour et à chacurfêfcs douze soldats de la vieille armée : ces frais seront acquittés par M***, mon notaire, que j'institue pour exécuteur de mes dernières volontés.
a 9° Il ne sera employé ni cierges ni bougies : il ne sera fait ni invitations, ni billets de faire part. Je veux mourir incognito, comme j'ai vécu.
a 10° Aucune décharge militaire n'aura lieu sur ma fosse. Il faut garder la poudre pour combattre les ennemis de la France.
a Aime la vie qui voudra; quant à moi, je remercie la Providence de m'avoir arraché aux affronts, aux injustices et au glaive empoisonné des hommes. Mon âme ira se réunir à celle de l'Empereur et de mes vieux compagnons d'armes : c'est le seul bonheur que j'envie.
a 11° Je lègue à Catherine, ma vieille et fidèle domestique, une rente viagère de 600 francs, pour les soins constants qu'elle a eus du buste de mon Empereur et de la santé de son vieux grognard, ta rente sera prise sur la vente de ma maison.
« 12° Je prie le capitaine C. soldat d'Egypte comme moi, d'accepter mon épée comme une marque de mon attachement et de mon estime.
c 13° Je lègue la chemise au chiffre de l'empereur Napoléon, qui porte les traces de son illustre sang, à M***, écrivain patriote, comme un témoignage de ma haute admiration pour son courageux dévouement à l'auguste famille de Napoléon, pour laquelle nous éprouvons tous les deux les sympathies les plus immuables. Je le remercie, pour ma part, d'avoir, le seul en France , défendu de sa plume la cause de ces illustres proscrits. Je désire que la chemise de l'Empereur reste dans sa famille comme une preuvo éternelle de ma reconnaissance.
a 14° Je supplie et requiers le capitaine C , serviteur comme moi de
l'ancienne gloire nationale, de diriger mon convoi funèbre et de faire exécuter, avec fermeté et courage, mes dernières volontés, qui sont expresses ot absolues. »
n Signé
« Officier en retraite, rorrobre de la Legion-tnionneur.
a Toulouse, le 29 juillet 1834. »
TROIS 7I2I7SS A L'BOTIL DSS IH7ALÎDSS.
otrc intention n est pas de donner ici nne description minutieuse de l'Hôtel royal des Invalides et de nous faire le guide du voyageur ou le pcerone du lecteur; ce n'est ni une topographie, ni une statistique, ni un inventaire que jnous voulons lui offrir, mais seulement la naïve histoire de quelques-uns des héros relégués 'jadis et aujourd'hui dans^ caravansérail de la gloire et de la bravoure françaises.
Pourtant nous dirons sommairement que Louis XIV, après avoir donné à la France la paix d'Aix-la-Chapelle, voulant faire goûter les avantages de cette paix glorieuse à ceux qui, au prix de leur sang, y avaient le plus contribué, conçut le noble projet de réparer . les maux de la guerre, en pourvoyant aux besoins et à l'avenir des officiers et des soldats que le sort des armes avait mis hors d'état de servir désormais la patrie. Il voulut les réunir dans un vaste et magnifique établissement, qu'un édit royal de 1674 créa sous le nom à Hôtel royal des Invalides, et bientôt la généreuse idée du monarque se réalisa, avec la pompe qui marquait d'un sceau prestigieux les monuments de cette époque.
Le somptueux édifice, bâti sur les dessins de Bruard, fut construit en moins de sept années; mais le dôme gigantesque qui couronne la chapelle ne commença à s'élever que quinze ans plus tard. Cette chapelle est un carré long d'une grande simplicité; peu de sculpture décore la nudité de ses murailles; la prévoyance de l'architecture s'en fia, sans doute, à la fortune de nos armes pour y ajouter la plus imposante des décorations, les drapeaux pris sur les ennemis de la patrie, sachant bien que les pierres de la voûte .ie resteraient nues que jusqu'à la première bataille!... En effet, les étendards de toutes les nations du monde vinrent successivement se dresser sous ces voûtes silencieuses. Depuis, l'Europe, coalisée contre nous, put déchirer cette glorieuse tapisserie et éclaircir les
lignes de ces trophées..., mais les brèches de la gloire se réparent vite chez nous!...
De magniGques tableaux représentant les conquêtes de Louis XIV, qui augmentèrent le royaume de quatre riches provinces, sont appendusaux murailles des réfectoires. l es efGgics des maréchaux de France, depuis Louis XII jusqu'à nos jours, ornent le salle du Gouvernement; et le soldat mutilé peut contempler avec orgueil les traits du général sous les ordres duquel il combattit. Bien vêtus, bien nourris, bien logés, les défenseurs de la patrie trouvent, au sein de cette basilique guerrière, toutes les aises et tous les passetemps de la vie civile. Ils ont une bibliothèque composée de livres de guerres, de voyages et de piété, dans lesquels ils peuvent refléter leurs souvenirs de <8Wtlats dans ce monde, et leurs espérances de chrétiens dans l'autre.
Nous avons parcouru les dortoirs, la lingerie, l'infirmerie, le logement des officiers, les appartements de l'état-major et du gouverneur : tout y est simple, convenable et noble; tout y rappelle le siècle du grand Roi, et le temps du grand Empereur venu après lui.
Nous avons également visité lescuîsines, et nous pouvons affirmer que les casseroles y sont nettes et brillantes comme ces cimbales qui servent de miroirs aux bayadères; mais nous n'avons pas goûté à la soupe, d'abord parce que nous n'avions pas faim, et ensuite parce que nous n'avons l'honneur d'être ni roi de France, ni même prince étranger.
Enfin, les invalides ont, tout autour de leur hôtel, de frais ombrages pour promener leurs rêveries, une église magnifique pour invoquer le Dieu des armées ; la mémoire de Louis XIV, de Turenne, de Vauban et les cendres de Napoléon pour glorifier leur courage et raviver leurs héroïques souvenirs.
Le 9 mai 1705, les soldats de l'Hôtel des Invalides étaient rangés en ligue dans la vaste cour d'honneur. C'était un spectacle magnifique et touchant à la fois que de voir quatre mille braves, tous plus
ou moins mutilés et brisés par le canon et les ans, se presser autour des drapeaux qu'ils avaient conquis dans tant de combats.
La joie était peinte sur tous les visages : on attendait Louis XIV, qui, pour la première fois, venait visiter les défenseurs du trône. Le roi avait écrit de sa propre main au maréchal de Grancey, alors gouverneur des Invalides, qu'il quitterait Versailles pendant quelques heures pour venir se mirer devant les glorieux débris de ses bataillons.
Un piqueur à la livrée du roi, couvert de poussière et agitant en l'air son feutre gris, garni de plumes rouges, accourt ventre a terre et annonce à la foule qui se pressait sur la grande avenue de l'Hôtel, l'arrivée du cortège royal. Aussitôt le canon gronda, les invalides reprirent leurs armes, et le silence s'ét&l^ sur cette longue ligne d'anciens combattants.
Bientôt on vit distinctement le carrosse royal déboucher sur l'esplanade. Il était entouré des écuyers et des gentilshommes de la maison militaire du roi, précédé de deux coureurs, la longue canne à la main, et d'un piquet de gardes du corps, à la casaque de velours rouge galonnée d'argent sur toutes les coulures. Mais, par une de ces délicates convenances que Louis XIV savait si bien ménager, à peine les gardes du corps avaient-ils passé les grilles de l'Hôtel, qu'ils mirent l'épée dans le fourreau, descendirent de cheval et se rangèrent, à droite et à gauche, sur la chaussée :
« Monsieur de Brcteuil, avait dit le monarque à son capitaine des gardes, un roi de France n'a pas besoin d'escorte quand il se trouve au milieu de ses soldats. »
Puis il était descendu de son carrosse, et, suivi du Dauphin, et de son premier menin, du ministre de la guerre, du maréchal de Luxembourg, du duc de La Force et des autres seigneurs de la cour qui l'avaient accompagné, il avait passé devant la véritable milice, non sans adresser à quelques soldats et a plusieurs officiers de ces ' nobles paroles qu'il savait si bien trouver dans l'occasion. Arrivé en face du groupe de drapeaux porté par les plus jeunes invalides, le roi se découvrit et s'arrêta : alors le maréchal de Grancey s'approcha e lui dit respectueusement :
« Sire, jouissez de votre ouvrage! Avant vous, les défenseurs de la France n'avaieut point d'asile : les illustres aïeux de Votre Ma-
jeslé n'accordaient à leurs services, à leurs infirmités, que des aumônes... Aujourd'hui, grâce à vous, Sire, ils ont un palais, et le découragement et la détresse ne peuvent plus atteindre ceux qui ont versé leur sang pour le service de Votre Majesté. Daignez recevoir, Sire, nos actions de grâce pour un tel bienfait. Chaque jour nous prierons le Dieu tout-puissant d'étendre sur Votre Majesté les trésors de ses précieuses faveurs, et si le sang qui nous reste encore pouvait être utile à son repos ou à sa gloire, qu'elle ordonne, nous montrerons à ceux qui nous ont succédé que, pour servir son roi et la France, le cœur peut toujours faire oublier l'âge. »
Aces mots, un vieux canonnier, qui avait eu une jambe emportée au passage du Rhin, s'avança en chancelant vers le roi et lui dit avec ce ton de franchise^; vieux soldats :
« Sire, monseigneur le gouverneur a raison : vos invalides peuvent encore montrer l'exemple ; et, pour sa part, Laramée est tout prêt à reprendre, sur un bastion, son ancienne place de bataille. »
Louis parut touché de cette preuve de dévouement, et promenant un regard majestueux sur la ligne qui s'étendait devant lui :
« Eh bien ! mes enfants, leur demanda-t-il, vous trouvez-vous heureux ici ? »
Jusqu'alors le respect et l'étiquette avaient imposé un silence solennel ; mais lorsque le roi interrogeait il fallait répondre, et deux mille voix s'écrièrent :
a Oui !... oui !... Vive le roi!... vive Louis! »
Et les chapeaux s'agitèrent au bout des baïonnettes et des piques, quelques bras s'élevèrent au-dessus des rangs avec un murmure semblable à celui du champ de bataille après la victoire.
Le roi, accompagné du maréchal de Grancey et de ses courtisins, et suivi d'un piquet d'honneur choisi parmi les officiers invalides, parcourut toutes les parties de l'Hôtel.
En entrant dans l'église, dont la nef n'était pas encore achevée, il dit encore à son ministre de la guerre :
« Monsieur le ministre, vous veillerez à ce que cette chapelle soit agrandie : le Dieu de la France est aussi le Dieu des armées, son temple ne saurait être trop vaste. Vous ferez élever un dôme au milieu, et sous ce dôme, nous voulons que soient appendus les drapeaux pris sur nos ennemis. Dans les caveaux de l'église reposeront
les cendres de nos maréchaux. Je veux que désormais notre Hôtel royal des Invalides soit le Saint-Denis de nos grands capitaines.
— Sire, les ordres de Votre Majesté seront exécutés, répondit le secrétaire d'État en s'inclinant profondément. »
Au moment où le roi sortait de la chapelle, un carrosse à six chevaux arrivait dans la cour du Gouvernement) et la Dauphine, accompagnée deMme de Maintenon et des duchesses de Chcvreuse et de Roquelaure, en descendit :
« Eh quoi ! mesdames, dit le roi après s'être avancé galamment vers la Dauphine, le chapeau à la main, est-ce donc ainsi que vous venez traîtreusement me surprendre?
— Sire, répondit la princesse en souriant, les fidèles sujettes de Votre Majesté étaient jalouses de partager un bonheur dont elle leur avait fait mystère. La marquise, ajoula-t-elle en désignant de son éventail madame de Maintenon, a bien voulu nous accompagner.
— Sire, dit avec finesse cette dernière, après avoir fait une révérence cérémonieuse, madame la Dauphine n'a point oublié que jadis Votre Majesté la rendit témoin des exploits de ses soldats aux sièges de Landrecies et de Mons ; elle a voulu revoir pendant la paix ceux dont elle avait admiré la valeur pendant la guerre...
— Ah ! madame, interrompit le roi, qui avait parfaitement senti l'allusion que la favorite avait voulu faire à Mme de Montespan, à laquelle elle avait succédé, est-ce donc m souvenir qui ne puisse s'oublier?
— Sire, reprit la marquise d'un ton caressant, Votre Majesté a accoutumé tous ceux qui ont l'honneur de la servir^ aimer les héros, trouvera-t-elle surprenant qu'ils aient voulu visiter l'asile qu'elle leur a consacré ?
— Véritablement, mesdames, répliqua plus galamment encore le monarque, ce jour est si heureux pour moi, que votre présence devait le couronner. Accompagnez-moi donc au milieu de mes braves soldats, ne serait-ce que pour leur faire oublier, par vos grâces, les soucis d'une existence bien triste, hélas ! puisqu'ils ne peuvent plus servir ni sous les bannières de l'Amour, ni sous celles de Bellone.
— La gloire, Sire, doit être la seule consolation des héros, dit la favorite d'un ton doctoral.
—•Elle console, c'est vrai, reprit le roi en étouffant un soupir;
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mais elle ne compense pas toujours la perte de nos belles années. »
Le cortège royal quitta l'Hôtel au milieu des acclamations et des vivats des soldats rassemblés sous les portiques, sur les courtines et àtoutes les fenêtres des bâtiments. Le canon salua le départ de Louis XIV, comme il avait salué son arrivée ; et, le lendemain, les canonniers, voulant perpétuer le souvenir de cette visite, firent graver sur le bronze d'une pièce de rempart l'inscription suivante :
« Louis le Grand a, pour la première fois, honoré de son auguste présence son Hôtel royal des Invalides, le 9 mai 1705. »
Le vainqueur de Charles XII, l'homme qui n'avait reculé ni devant un obstacle, ni même devant une impossibilité pour doter son peuple, encore demi-barbare, des bienfaits de la civilisation, Pierre le Grand était venu à Paris incognito, dans les premiers jours de mai 1717, avec l'intention d'y récolter de nouvelles lumières pour luimême. Le régent, Philippe d'Orléans, s'était empressé, au nom de Louis XV encore enfant, de mettre à la disposition du czar quelques gentilshommes du Palais-Royal pour le conduire partout où il voudrait aller. Mais qu'un héros a de caprices !... Le 13 mai 1717, à l'hefire où Ton attendait le czar de Moscovie à la cour de Versailles, il entrait aux Invalides.
Pierre ne portait sur ses habits aucun insigne qui pût faire deviner sa qualitéj)rincière; vêtu d'une espèce de casaque de gros drap vert, taillée à la mode polonaise, il était coiffé d'un bonnet de fourrure d'Astracan et portait, avec une culotte collante de peau de daim fauve, de longues bottes à éperons d'acier ; un large ceinturon de cuir noir, auquel était attaché par une boucle un sabre à poignée de cuivre, complétait sa parure. Ainsi équipé, il avait traversé la cour principale de l'Hôtel ; et après s'être fait indiquer le logement du gouverneur, il avait su pénétrer jusqu'à lui sans s'être fait annoncer.
« Monsieur, dit-il brièvement an maréchal de Belle-Isle, après avoir échangé une salutation, je voudrais visiter votre Hôtel ; veuillez donc me faire conduire, par un de vos gens, dans toutes les par-
tiesde l'édifice; et dépêchez-vous, je vous prie, car je suis pressé; je dois aller aujourd'hui même à Versailles.
— A votre accent, monsieur, répondit le gouverneur encore tout étonné de l'apparition de ce singulier personnage, je m'aperçois que vous êtes étranger?... (Ici Pierre fit un signe de tête affirmatif.) Je suis donc obligé, poursuivit-il, de vous faire observer qu'il m'est impossible d'obtempérer à votre demande ; les ordres du roi sont formels à cet égard : je ne puis laisser visiter l'Hôtel des Invalides aux étrangers, quels qu'ils soient, sans une permission eipressedu ministre de la guerre. Munissez-vous donc de cet ordre d'abord, puis ensuite je me ferai un plaisir véritable de vous faire conduire, ici, partout ou vous voudrez aller.
— Ouais !... fit Pierre en regardant de travers le vieux maréchal. Il faut un ordre du ministre pour visiter l'Hôtel royal des Invalides?... (A son tour le gouverneur s'inclina en signe d'affirmation.) Eh bien ! je n'en ai pas, répliqua le czar dégagé...; mais je m'en passerai pour l'instant...
— Cela vous sera difficile, monsieur.
— Pas autant que vous le croyez... Holà! quelqu'un! appela Pierre en élevant la voix ; qu'on me conduise sur-le-champ à la salle d'armes de l'Hôtel, puisque monsieur le gouverneur ne veut pas se donner la peine de se déranger pour m'y conduire lui-même. »
Et en même temps le czar frappa vigoureusement sur le panneau de la porte d'entrée avec la poignée de son sabre.
« Tout beau ! monsieur, s'écria le maréchal d'un ton plus sévère; savez-vous bien à quoi vous vous exposez en vous comportant chez moi de la sorte ?... L'Hôtel des Invalides est une résidence royale, et...
— Je le sais parbleu bien!... interrompit Pierre, et c'est pour cela que je veux la visiter...
— Encore une fois, monsieur, le devoir de ma charge exige que je vous refuse. Si, comme je le suppose à votre air, vous êtes militaire, vous me permettrez de vous dire que vous connaissez bien mal le respect dû à la volonté du roi, et la déférence qu'un gentilhomme de ma sorte a droit d'attendre d'un inconnu tel que vous.
— Je vous répète, monsieur, que je veux visiter cet Hôtel ; et, bien que je sois, moi, d'aussi bonne maison que la vôtre, je ne veux
être, pour vous, qu'un soldat qui vient voir des soldats!... Il ne sera pas dit que je sois venu de l'hôtel de Lesdiguières inutilement ! repartit le monarque, dont l'émotion commençait à faire place à la colère. »
La discussion allait devenir plus orageuse encore, si dans le moment même le vieux marquis de Charnancé et le jeune comte de Saint-Florentin, qui, ce jour-là, devaient accompagner le czar à Versailles, ne fussent entrés chez le gouverneur.
u Mon cher maréchal, dit le marquis, Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies n'a pas besoin de permission spéciale pour visiter l'Hôtel des Invalides. Le vainqueur de Pultawa est chez lui partout où il y a des héros et de la gloire. »
A ces mots une soudaine révolution s'opérarchez M. de Belle-Isle, qui, stupéfait et ouvrant de grands yeux, plia un genou devant le czar, en balbutiant :
a Qoi !... il se pourrait !... Ahî Sire, Votre Majesté daignerat-elle jamais me pardonner?... J'ignorais...
— Vous êtes tout pardonné, monsieur le maréchal, interrompit Pierre en saisissant la main du gouverneur pour le relever; personne n'eût reconnu plus que vous, sous l'habit de soldat que je me fais un mérite de porter, un cousin du roi de France. »
En ce moment, les officiers de l'Hôtel entrèrent en grand nombre dans l'appartement, prévenus qu'ils avaient été, par le comte de Saint-Florentin, de la présence de l'empereur de Russie au milieu d'eux.
« Messieurs, dit le maréchal, faites battre le rappel sur-le-champ. Que les invalides prennent les armes et se rangent en bataille dans la cour d'honneur...
— Non pas ! non pas 1 mon cher maréchal, interrompit encore le czar en souriant ; je vous ai dit que je n'étais qu'un soldat ; je vous répète que c'est un soldat, et non un empereur, qui vient visiter aujourd'hui les vieux soldats français. Je ne veux pas que vous dérangiez ces braves... Où sont-ils en ce moment ?demanda-t-il avec vivacité aux officiers.
— Sire, répondit le gouverneur, c'est l'heure du dîner : ils sont au réfectoire.
— C'est donc au réfectoire que je veux aller les voir. Allons,
TROIS VISITES A L'HOTtX DES INVALIDES. 645
messieurs, ajouta-t-il en prenant familièrement le bras du maréchal, venez avec nous si vous n'avez rien de mieux à faire. »
A l'aspect de ces longues tables ou quatre mille convives prenaient un repas sain et frugal ; à la vue des soins empressés dont les plus vieux et les plus infirmes étaient l'objet ; au milieu du calme et du silence qui n'étaient troublés que par la voix d'un sous-officier qui lisait tout haut l'histoire des grands capitaines, Pierre ne put maîtriser son émotion; une larme roula dans ses yeux, et, attendri, il s'appuya sur le bras du vieux maréchal. Mais bientôt cette émotion devint plus vive et ses larmes coulèrent avec abondance, quand il entendit que le sujet de la lecture était la relation de la bataille de Pultawa, que lui, souverain voyageur, avait gagnée naguère contre Charles XII de Suède. A ce passage, que le sous-officier lut lentement et d'une voix accentuée : «... Pierre, dans cette journée raé- « morablc, s'acquit une gloire immortelle. Il se battit comme un « lion ; et, après la victoire, il étendit sa sollicitude paternelle sur a les blessés des deux partis »; à ces mots tous les invalides se levèrent en silence et comme un seul homme, en portant à leur chapeau le revers de la main gauche, tandis que, de la droite, élevant leurs gobelets, tous fixèrent des regards d'admiration sur Pierre le Grand.
A celte scène muette mais sublime, le czar ne résista plus; il se pencha en sanglotant sur l'épaule du gouverneur et lui dit d'une voix étouffée :
a II n'y a que des Français pour faire naître de tels à-propos... Mon cher maréchal, vous me faites pleurer de bonheur et de joie. »
Mais bientôt surmontant cette émotion trop vive, le monarque reprit son humeur de soldat, et élevant lui-même le bras :
a Mes amis! demanda-t-il à haute voix, donnez-moi un verre. »
Un laquais à la livrée du roi (dans ce temps-là les invalides étaient servis par la livrée royale) lui présenta un gobelet d'argent, et le maréchal voulut lui verser du vin de sa cave particulière.
« Non ! non ! s'écria le czar en repoussant doucement le flacon que tenait le gouverneur, c'est un gobelet pareil à celui de ces braves, et de leur vin, qu'il me faut. »
Alors un sergent lui donna son gobelet d'étain. Pierre le remplit lui-même de vin, puis, élevant ce gobelet au-dessus de sa tête :
a Mes camarades ! reprit-il d'une voix de Stentor, Pierre de Russie boit à votre santé ! »
Et il vida le verre d'un seul trait.
« A la santé de Pierre! s'écrièrent en masse les invalides; et tous le saluèrent après avoir bu.
— Du vin ! demanda le czar en tendant de nouveau son gobelet au sergent qui le lui avait donné. Mes amis ! à la santé du roi, à la santé de la France !
— Vive le roi !... Vive la France ! répétèrent les invalides.
— Adieu, mes vieux camarades, dit le monarque en se retirant, je ne vous oublierai pas. »
Suivi de son escorte, le czar visita toutes les parties de l'édifice. Sa perspicacité, son esprit d'analyse lui faisaient juger, mieux que les explications qu'on s'empressait de lui donner, de la nécessité des choses qu'on faisait passer sous ses yeux et des améliorations dont elles étaient susceptibles.
«Si Dieu me prête vie, dit-il au gouverneur, je tâcherai d'imiter, à Saint-Pétersbourg, l'œuvre de Louis XIV. J'y fonderai un Hôtel des Invalides. Le marbre, le bois et le fer ne manqueront pas pour élever les bâtiments; mais des hommes tels que vous, messieurs, me manqueront, sans doute, pour diriger dignement un si noble établissement. Pourtant, reprit-il avec un soupir, puis-je commencer tout cela sans savoir qui je laisserai après moi pour l'achever?
— Dieu ! Sire, repartit le vieux marquis de Charnancé, qui protège les grands empires quand les grands hommes ne sont plus. »
Pierre pressa la main du maréchal, adressa aux soldats un signe touchant d'adieu, puis monta dans la voiture qui avait amené le marquis de Charnancé et le comte de Saint-Florentin, pour retourner à l'hôtel de Lesdiguières, près de l'Arsenal, où il avait voulu fixer sa résidence ; car cette fois encore, il n'alla oasà Versailles.
Le 1er septembre 1806, par une belle soirée d'automne, Napoléon monta à cheval et quitta Saint-Cloud, cette résidence de prédilection, dans l'intention de faire une courte promenade.
Arrivé en face des Invalides, il arrêta son cheval et demeura un moment en contemplation devant l'œuvre créée par Louis XIV. Déjà le jour commençait à baisser, les derniers rayons du soleil couchant venaient refléter sur le dôme de l'édifice qui s'élevait haut et étincelant d'or, au milieu des toits sombres de l'Hôtel.
« C'est beau! c'est beau! répéta-t-il plusieurs fois; en vérité Louis XIV était un grand roi! Puis s'adressant à Rapp, qui, lui aussi, paraissait éprouver le même sentiment d'admiration : — Estce que tu n'as jamais eu la velléité de monter jusqu'à la lanterne que tu vois là-haut, au-dessus de la flèche? lui demanda-t-il.
— Non, Sire; cependant le maréchal Sérurier me l'a proposé : j'ai refusé.
— Et pourquoi? Tu n'es cependant pas poltron !
— Je le crois, Sire; mais je ne sais..., juché dans cette espèce de cage, la tête peut tourner, et ma foi...
— Eh bien ! moi, je n'y monterais pas non plus, non par prudence, mais parce que de ce point je craindrais de voir mes soldats trop petits.
— D'autant plus que Votre Majesté ne les trouve déjà pas trop grands de plain-pied, répliqua Rapp en souriant.
— Je veux aller voir comme ils se portent aujourd'hui, reprit l'Empereur sans avoir eu l'air de faire attention à la réponse de l'aide de camp; mais je veux y aller seul et sans que le maréchal le sache. Accompagne-moi jusque-là, tu garderas mon cheval, je n'y resterai qu'un moment. »
Et Napoléon reprit sa course.
«Sire, dit Rapp en passant sur le pont du Corps-Législatif, je ferai respectueusement observer à Votre Majesté qu'il est tard, tout à l'heure nuit, elle n'a pas d'escorte, et...
— Tu me l'as déjà dit, se hâta d'interrompre Napoléon.
— Et Sa Majesté l'Impératrice l'attendra pour dîner, continua l'aide de camp.
— Bah ! bah ! elle aura déjeuné deux fois. Attends-moi là, personne ne fera attention à toi, je reviendrai dans un moment te reprendre à cette place.
Ayant dit, il s'achemina à grands pas vers l'entrée principale des Invalides. La nuit était tombée. A la vue d'un homme coifi'é d'un
chapeau militaire, chaussé de bottes molles à éperons d'argent, et portant deux épaulettes à graine d'épinard que dissimulait mal la redingote à demi boutonnée de l'Empereur, le factionnaire préjugea que ce devait être un officier supérieur et le laissa passer sans lui demander : a Où allez-vous? s quoique la retaite eût été battue déjà dans l'intérieur de l'Hôtel.
Selon son habitude lorsqu'il voulait observer. Napoléon, les mains croisées sur le dos, flâna dans les cours et sous les galeries. Un calme profond régnait partout, car il y avait longtemps que le repas da soir était achevé et que les soldats étaient rentrés dans leurs dortoirs. Quelques sentinelles, armées d'un sabre, se promenaient de distance en distance. Celles-ci, supposant également que l'individa qui passait devant elles devait être un officier supérieur attaché à l'Hôte!, ne le troublèrent pas dans ses méditations.
Napoléon s'était dirigé vers la chapelle, et là, devant le portique du temple, la conversation de deux invalides qui en sortaient attira toute son attention. Pour mieux entendre ce qu'ils disaient, il les suivit sans affectation en réglant son pas sur les leurs, car ils marchaient bien lentement. Ces deux hommes paraissaient courbés sons le fardeau des ans. Le plus caduc, conduit par le moins âgé, semblait l'implorer, tandis que les regards de ce dernier se portaient alternativement de l'entrée de la cour, éclairée par une lanterne, sur le camarade dont il dirigeait les pas chancelants :
« Jérôme, dit d'une voix chevrotante le plus vieil invalide, tu ne le vois donc pas venir?
— Non, père ; mais soyez tranquille, je lui ferai un sermon dont il se souviendra : sa conduite n'est pas celle d'un homme.
— Jérôme, il fout avoir un peu d'indulgence pour ses enfants, reprit le plus vieux ; nous avons été jeunes aussi, nous autres, et, ma foi, à son âge, je valais peut-être moins que lui, moi!... Eh! eh ! fit le vieillard en s'appuyant sur sa canne à béquille, il y a bien de cela une centaine d'années : c'était du temps de feu Sa Majesté Louis XIV ; je n'avais pas encore épousé ta mère.
— Jamais, père, jamais! répliqua Jérôme en se frappant le front de la seule main qui lui restait. Respect aux anciens : telle était notre devise du temps du maréchal de Saxe, à plus forte raison quand les onciens sont nos propres pères.
— Allons, allons, mon bon Jérôme, il va venir ce pauvre petit Cyprien. Que veux-tu! auprès de nous, c'est un enfant; il aura pensé que ma prière serait plus longue qu'elle ne Ta été aujourd'hui, et il se sera amusé à la grille. Ne le gronde pas trop, car il t'aime bien aussi, toi! et, vois-tu, ajouta-t-il encore en baissant la voix, c'est ma faute : j'aurais dû dire un bon ConfUeorde plus. »
Napoléon avait tout entendu, et dans l'intention d'en apprendre davantage, il aborda franchement les deux invalides en leur disant:
« Ace que je présume, mes amis, vous attendez quelqu'un? »
A ces mots, le moins âgé leva la tête, et porta aussitôt la main à son chapeau, car il avait vu reluire sous la redingote de Napoléon les torsades de deux épaulettes d'or:
«Oui, mon colonel, répondit-il, moi et mon père Maurice que voilà, attendons notre coureur d'enfant qui n'arrive pas. Il sait pourtant bien, le sans-cœur, que son grand-père a besoin de ses deux bras pour monter au dortoir, car il les a lui!... tandis que moi...»
Et Jérôme agita sa manche sans bras. *
« Vous ôtes un brave homme ! lui dit Napoléon avec effusion : votre fils a tort. Mais, lui demanda-t-il tout en cheminant de compagnie, pourquoi votre vieux père est-il resté si tard à la chapelle? c'est contraire aux règlements.
— Mon colonel, c'est en vertu d'une permission de notre maréchal. Tous les ans, le 1" septembre, mon père passe une partie de la journée à réciter le répertoire de ses prières pour le repos de l'ème du roi qu'il a servi jadis, et depuis que je suis avec lui à l'Hôtel, je ne l'ai pas vu manquer une seule fois à ce pieux exercice.
— De quel roi? demanda Napoléon.
— De feu Sa Majesté Louis XIV, dit le vieillard, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.
— De Louis XIV ! répéta Napoléon avec un mouvement d'étonneraent; mais comment cela? Où l'avez-vous vu?
— Ici môme, à cette place; il m'a parlé et je lui ai répondu, répliqua Maurice d'un ton de fierté.
— Vous êtes bien heureux! reprit Napoléon ; mais alors il faut que vous soyez plus que centenaire?
— Mon colonel, j'aurai cent vingt et un ans, vienne la Chandeleur prochaine.
XOMB II. 82
— Cent vingt et un ans!... s'écria l'Empereur stupéfait; et, passant rapidement à la droite du père Maurice, il prit son bras en lui disant d'un ton plein de bienveillance : Appuyez-vous sur moi, mon vieux camarade, c'est à moi à vous aider.
— Ah! mon colonel, répondit le vieillard d'une voix attendrie, je n'oserais, je sais trop le respect...
— Donnez-moi votre bras, je le veux !... interrompit l'Empereur. »
Ets'emparant du bras de l'invalide, qui s'en défendait encore, il l'appuya doucement sur le sien :
«Allons, père, il faut obéir, lui dit Jérôme; vous voyez bien quand môme que le colonel ne ressemble pas à nos marquis d'autrefois, et avec tous vos salamalecs, vous finirez par vous enrhumer ce soir. Vous savez que le petit père Coste vous l'a défendu sous peine de tisane?... Et ce damné de Cyprien qui n'arrive pas!... Mauvais sujet, va! tu me le payeras demain matin.
— Vous n'avez pas dû assister à beaucoup de combats? demanda Napoléon au centenaire en reprenant lentement leur course interrompue un moment, car vous deviez être bien jeune lorsque vous vîtes Louis XIV?
— Eh !... eh!... fit le père Jérôme en toussant plus fort, j'avais dix-huit ans lorsque je débutai 5 Fricdlingen L'année suivante je reçus ma seconde blessure à Hochslett *, au même moment que le fils du maréchal de Tallard qui était cornette dans une des compagnies rouges.
— Hochstett ! dites-vous? Il y a longtemps de cela, répliqua Napoléon. Ce furent les Français qui perdirent cette bataille, bien que commandés par deux maréchaux de France en personne, et un prince bavarois, je ne sais plus lequel...
— Oui, mon colonel, l'électeur de Bavière et le maréchal de Marsen, de fameux guerriers du temps de feu Sa Majesté Louis XIV.
* La bataille de Friedliogcn, en Souabe, gagnée le H octobre 1702 par le marquis de Villars sur le prince de Hade. Villars fut salué maréchal de France, par ses troupes, sur le champ de bataille.
" Ou Dlenbeim, en Allemagne, livrée le 13 août 1704. Le prince Eugène et Mai lborough y remporteront une victoire complète sur l'électeur de Bavière et 1$ maréchaux Tallard et de Marsen. A celte bataille, Tallard perdit son (lis uoin^, tué d'un coup de coulevrine, et fat fait prisonnier.
Oh ! je m'en souviens encore : une balle de mousqueton m'est entrée par l'épaule gauche et m'est ressortic par la droite... Je suis tombé sur le coup en criant Vive le roi! On an après ma guérison, j'obtins de feu Sa Majesté Louis XIV la faveur d'entrer aux Invalides...
— Ce n'était point une faveur, interrompit Napoléon, c'était justice.
— Et il y a bientôt cent deux ans que j'habite l'Hôtel ; je m'y suis marié et j'ai vu passer bien des camarades depuis ce temps. Quoiqu'à présent il n'y ait plus que des jeunes gens, j'y suis heureux... oh ! oui, bien heureux, surtout depuis que mes enfants sont venus m'y joindre.
— Monsieur Jérôme, demanda Napoléon attendri par le récit de ce Nestor des soldats, vous, qui êtes fils de ce vieux brave, quel âge avez-vous donc?
— Je vais sur quatre-vingt-onze ans, mon colonel ; je suis né en
— Oui, interrompit le centenaire, juste la môme année que feu Sa Majesté Louis XIV mourut 1 . Oh 1 je m'en souviens comme si c'était hier.
— Quatre-vingt-onze ans ! s'écria encore Napoléon... Certes, je ne vous les eusse pas donnés; en ce cas, vous avez du faire longtemps la guerre, vous?...
— Pendant vingt-huit ans, mon colonel : j'ai servi successivement sous les maréchaux de Saxe, de Soubise, de Broglie, de Contades, et sous le prince de Condé. J'étais à Fontcnoy, à Lawfcld, à Rosback, à Bcrghen et à Fribourg. C'est là que j'ai perdu mon bras, comme vous voyez. Je suis à l'Hôtel depuis 1763, il y aura bientôt quarante-trois ans; mais moi, c'était à l'époque de Louis XV.
— Oui, Louis XV, dit Napoléon à voix basse, un pauvre roi qui signa ce traité honteux par lequel la France abandonnait quinze cents lieues de côtes ' .
— Et depuis quarante-trois ans, reprit le centenaire, Jérôme se conduit avec moi en bon fils. Pourquoi le sien ne lui ressemblet-il pas 1»
1 Louis XIV mourut h WsYilles, le septcmkc 1715. » Le traité de Paris de i7C3.
Celle amère réticence tombait d'aplomb sur la tête de l'absent, a Père, dit Jérôme avec un calme apparent, Cyprien est jeune : il y a de la ressource.
— Certainement, ajouta Napoléon, les jeunes gens ont besoin d'indulgence : vous-mêmes, mon vieui camarade, vous en conveniez tout à l'heure.
— Mon colonel, répondit bien bas le centenaire, c'est une ruse de guerre. Eh ! eh!... Gt-il en toussant toujours, parce que lorsque je vois mon fils en colère contre le sien, je fais semblant d'être plus courroucé que lui ; au moyen de celte tactique, la paix se rétablit bientôt entre eux. »
En ce moment le petit groupe était arrivé à l'entrée d'une longue galerie éclairée faiblement par un réverbère qui ne jetait qu'une lueur douteuse. Le père Maurice s'y était arrêté :
«Tu n'aperçois pas Cyprien? avait-il demandédoucementàson Gis.
— Non père, avait répondu celui-ci avec un accent de tristesse et en regardant tout autour de lui ; je gage que le garnement aura obtenu la permission de découcher sans nous en rien dire. Oh ! demain, demain !...
- — Voyons, dit d'un air dégagé Napoléon au centenaire, puisque M. Cyprien vous fait défaut, voulez-vous que je le remplace? Nous allons, votre fils et moi, vous aider à monter. Le vent fraîchit et à votre âge il ne fait pas bon monter une garde à la belle étoile.
— Oh ! la veille d'Hochstett, du temps de feu Sa Majesté Louis XIV, je suis resté six heures en faction devant les lignes, et à une demiportée de mousquet des sentinelles du duc de Marlborough. . . ; l'anspessade 1 m'avait oublié tout net.
— L'anspessode en était parbleu bien capable du temps de M. de Marlborough 1 dit Napoléon en souriant; mais alors vous aviez cent ans de moins qu'à présent, et cela ne laisse pas que de faire une différence...
— Mon colonel..., dit Maurice en voulant dégager son bras que Napoléon n'avait pas quitté.
— Allons, allons, père, puisque le colonel veut bien avoir cette
* C'était jadis le plus bas sous-officier d'iofaolcric. Il remplissait alors les mêmes fouclions que celles de caporal.
bonté, profitez-en. Le vent s'élève, vous toussez déjà beaucoup, gare à la tisane demain matin. »
Le centenaire se laissa conduire par l'Empereur en s'appuyant sur son fils, qui semblait lui servir d'étai, et tous trois se mirent en devoir de monter les quelques marches du perron de la galerie, lorsque Jérôme s'écria :
« Enfin le voilà!...
— Cypricn? demanda Maurice.
— Oui, père, répondit Jérôme en grommelant entre ses dents les épithèles de coureur et de libertin.
— Ne le gronde pas trop, dit Maurice d'un ton de douceur, ne le gronde pas trop, cela ne lui arrivera plus.
— Je sais ce que j'ai à faire, répliqua sèchement celui-ci : c'est un mauvais sujet incorrigible.
— Où voyez-vous donc votre Cyprien? demanda Napoléon à Jérôme.
— Parbleu ! là-bas! mon colonel; il est devant vous. » L'Empereur regarda curieusement de tous côtés pour voir ce
mauvais sujet, cet espiègle, cet enfant peu respectueux ; il n'aperçut au loin qu'un invalide dont le menton d'argent brillait à la lueur de la lune, et qui venait droit à eux, aussi vite que ses deux jambes de bois pouvaient le lui permettre. C'était là le coureur, le libertin sur lequel étaient tombées si grotesquement les récriminations paternelles de deux générations. A la vue de ce martyr de batailles. Napoléon ne put se défendre tout à la fois d'un sentiment de pitié et d'admiration.
L'invalide n° 3 pouvait avoir une soixantaine d'années. Sa figure était horrible à voir, tant elle avait été mutilée jadis, ainsi que ses membres. En outre du menton postiche que l'art de l'orfèvre était parvenu à lui monter sur la partie inférieure du visage, il avait encore un œil de verre dont la fixité donnait à sa physionomie une expression étrange. Un œil de verre, chez un invalide, était alors le necplusultrà de la coquetterie, et Cyprien avait dû être très-bel homme dans sa jeunesse. Il était grand, vigoureusement constitué, et marchait lentement, il est vrai, mais parfaitement droit, sans même le secours d'une canne, et les deux mains dans les poches. Il fallait qu'il fût bien coupable, car en ce moment il avait l'air bien
doux. Dt'jà Jérôme ouvrait la bouche pour faire pleuvoir sur lui un déluge de reproches, lorsque celui-ci, après avoir salué militairement l'Empereur, qu'il n'avait jamais vu de près, lui coupa la parole en disant à son père avec un admirable sang-froid et d'un ton presque enjoué...
a Papa, papa, du calme! il ne faut pas juger sans ouïr, comme disait l'illustre Dugommier mon général. Je n'étais pas présent à l'appel, c'est positif, mais écoulez-moi : j'avais remarqué que lorsque grand-père passait, comme aujourd'hui, une partie de son temps à la chapelle à réciter, le matin, son Paroissien complet, et, le soir, son Ancien Catéchisme, un verre de vin de plus qu'à l'ordinaire le ragaillardissait et lui donnait des jambes naturelles pour remonter au docloir. Eh bien î moi qui n'en ai que d'artificielles, il m'a fallu courir à la recherche de Calibcrt, mon camarade de chambrée, pour qu'il me cédât sa portion de vin en échange d'une garde que je monterai pour lui, demain, au logement du maréchal. La voilà cette portion de consolation ! Maintenant, grondez-moi, si cela vous fait plaisir, quoique je sois radicalement innocent; je suis bien sûr que, cette fois, grand-père ne me donnera pas tort. »
En disant ces mots, l'invalide avait tiré de sa poche une bouteille recouverte d'osier et l'avait présentée au centenaire. Jérôme ne répondit pas ; mais Maurice regarda son petit-fils d'un œil attendri, et s adressant à Jérôme :
« Eh bien! ne te le disais-jc pas que Cyprien ne serait pas dans son tort?... Mais, mon enfant, ajouta- 1— il en prenant la bouteille qu'il secoua d'une main tremblante, il y a là plus que la portion ordinaire?
— C'estprouvé, grand-père; il y a aussi la mienne qui est tombée dans la gourde sans le faire exprès. Ne seriez-vous pas bien gras avec une seule portion? Et Cyprien, tirant encore dosa poche quelques morceaux de sucre et un croûton de pain blanc, ajouta: — J'ai profilé de la coïncidence pour acheter, à la cantine de l'infirmerie, ces denrées coloniales prohibées : avec celte croûte et ces ingrédients, je vais vous manutentionner une fricassée à la façon de l'ordinaire des perroquets. Cela fera sur votre pauvre estomac, un peu rouillé par les années de service, l'effet d'une vraie camisole de velours d'Ulrccht.
TflOIS VISITES A L'HOTEL DES INVALIDES. C55
— C'est bel et bon, reprit Jérôme tout à fait calmé; mais en attendant, tu nous as mis d;ms un miel embarras; et, sans le secours du colonel, qui a eu l'obligeance d'aider mon père, je ne sais comment j'aurais fait pour l'amener jusqu'ici, avec le froid qui se fait déjà sentir. »
Cyprien salua encore l'Empereur :
a Papa, l'étape n'est pas longue, et la route est magnifique : c'est tout pavé, répliqua-t-il en levant au ciel, en ce moment scintillant d'étoiles, son œil unique; ce temps-là me rappelle le camp de la Lune. Et, passant en même temps à la gauche du centenaire, il ajouta avec gaieté : Je reprends ma place de bataille et mon poste d'honneur, suffit.
— Oui, monsieur Cyprien, dit en s'éloignant un peu Napoléon, qui jusqu'alors s'était borné à écouter la justificatiou de l'invalide, cette place est maintenant pour vous un véritable poste d'honneur
' que vous devez vous montrer jaloux de ne céder à personne.
— Oui, mon colonel, je n'abandonnerais pas plus celui-là aujourd'hui, que je n'ai abandonné les autres jadis.
— Jclecrois... Aquellc affaire avez-vous donc été martyrisé ainsi?
— Mon colonel, à la bataille de Fleurus, gagnée sur les Autrichiens par le général Jourdan, aujourd'hui maréchal de l'Empire. En nous précipitant sur les pièces ennemies, une d'elles, chargée à mitraille, me rasa le menton, comme vous vovez, me décrocha un œil et me débarrassa de mes deux jambes sur le même temps. Mais, fit Cyprien en frappant sa large poitrine de ses deux mains, l'estomac est resté intact et le cœur n'a pas été touché ; aussi figure-t-il sur le contrôle du corps comme jouissant de la solde d'activité. »
Napoléon sourit à ce propos de Cyprien.
«La journée de Fleurus, lui demanda-t-il, n'eut-elle pas lieu le 26 juin 1794?
— Oui, mon colonel, il y faisait plus chaud qu'à cette heure, je vous en réponds.
— C'était déjà du temps de Bonaparte? dit le centenaire.
— Grand-père, reprit Cyprien avec vivacité, dites, sans vous commander, de YEmpérc r Napoléon le Grand! ce sont ses noms de baptême, et on ne l'appelle plus autrement à l'Hôtel.
— Oui, '•omrac feu Sa Majeslé Louis XIV.
— Eh! grand-père, s'écria de nouveau l'invalide, en pirouettant sur une de ses jambes, laissez-moi donc avec ce monarque de l'ancien régime ; votre Louis XIV n'était qu'une vraie culotte de peau en comparaison de Napoléon, Empereur des Français, roi d'Italie. A la bonne heure, voilà un monarque, un héros consolidé! N'est-ce pas, mon colonel? »
A cette interpellation imprudente, l'Empereur avait froncé le sourcil, et, de cette voix grave qui dictait les destinées du monde, il répondit froidement :
« Vous vous trompez , monsieur Cyprien ; Louis XIV a été un grand roi ! C'est lui qui a élevé la France au premier rang des nations de l'Europe; c'est lui qui, le premier, a eu quatre cent mille hommes sur pied, et cent vaisseaux en mer. Il accrut la France da Roussi lion, de la Franche-Comté et de la Flandre; il assit un de ses enfants sur le trône d'Espagne ; enfin, c'est lui qui a créé l'Hôtel des Invalides!... Depuis Charlemagne, il n'y a pas de roi de France qu'on puisse lui comparer! »
En entendant l'Empereur faire ainsi l'éloge du prince pour lequel il professait une sorte de culte, le centenaire fit un effort pour se redresser tout à fait, et, l'œil brillant de souvenirs, la voix émue d'admiration :
« Bravo! bravo! dit-il à l'Empereur. Ah! mon colonel, vous étiez digne de servir feu Sa Majesté Louis XIV. De son temps, où le mérite savait si bien être apprécié, il vous eût fait maréchal de camp... »
Cyprien, plus atterré par l'accent avec lequel Napoléon avait exprimé sa pensée que par les paroles qu'il avait prononcées, baissa la tète en essayant de balbutier :
« Pardon..., excuse, mon colonel : je n'ai jamais connu le monarque de grand-papa; je n'en ai entendu parler que par les anciens camarades de T Hôtel.
— Et ceux-là, monsieur, en agissant ainsi, aggravent leurs torts, répliqua vivement Napoléon ; car s'il est un lieu où la mémoire de Louis XIV doive élre respectée et vénérée, c'est ici..., à cette place ! Qu'ils jettent les yeux sur tout ce qui les environne!... Cette magnificence, la prévoyante sollicitude dont ils sont entourés ne leur disent-elles pas que le grand roi a voulu leur laisser une preuve éclatante de sa générosité et de sa puissance?»
En ce moment, une vive clarté apparat tout à coap à l'autre extrémité du bâtiment» en même temps qu'un bruit de pas, mêlé à un bourdonnement de voix, se fit entendre. C'était Rapp, conduit par le maréchal Sérurier, accompagné de son état-major et suivi de plusieurs invalides tenant des torches de résine à la main.
Voici ce qui s'était passé :
Rapp avait attendu patiemment, pendant une demi-heure, à la place que l'Empereur lui avait assignée ; mais ne le voyant pas revenir, il avait quitté son poste et s'était peu à peu rapproché de la grille par laquelle il l'avait vu entrer. Là, une autre demi-heure s'était écoulée. La nuit étant close, l'inquiétude chez l'aide de camp avait bientôt succédé à l'impatience, et, un quart d'heure après, ne tenant plus aucun compte de sa consigne, il s'était fait reconnaître de la sentinelle, avait donné le cheval de l'Empereur et le sien à garder à un invalide ; puis, s'étant dirigé en toute hâte vers le logement du gouverneur, qu'il avait trouvé à table avec sa famille, il lui avait dit d'un air effaré que l'Empereur, entré seul et incognito dans l'Hôtel depuis plus d'une heure, n'en était pas encore ressorti.
A cette nouvelle, le maréchal Sérurier avait passé précipitamment son habit de velours bleu brodé sur toutes les coutures, après avoir fait prévcniHes officiers de l'état-major. En un moment, ceuxci étaient accourus en pleurant de joie de savoir Napoléon au milieu d'eux, et s'étaient précipités à la recherche de leur chef bien-aimé, qu'ils avaient cnGn rencontré, causant sous la galerie avec le père Maurice, Jérôme et son Gis.
Aux cris de : « Le voilà!... Vive l'Empereur!... Par ici, camarades!...» Cyprien.qui, dans la chaleur de ses discours, n'avait pas fait grande attention ni à la figure ni au costume de Napoléon, fixa plus attentivement ses regards sur le prétendu colonel, et, reconnaissant en lui celui qui, deux ans auparavant, était venu distribuer les croix d'honneur à l'Hôtel, joignit les mains en s'écriant :
a Ah ! mon Empereur ! pardonnez-moi toutes mes incohérences. » Puis, s'adressant à Maurice et à Jérôme : «Mais, père, mais, grandpère! leur dit-il en tordant convulsivement son chapeau dans ses mains, c'est Sa Majesté l'Empereur et roi qui est devant vous!... c'est l'Empereur Napoléon en personne!
— Vous êtes l'Empereur, mon colonel? s'écrièrent avec naïveté