OCTOBRE
Mais nous devons des faits au lecteur, et ces noms, ces qualités , ne sont qu'un éloge.
Nous laissons à des historiens plus habiles et plus éloquens le soin d'écrire une si noble
vie. Quant à nous, les faits ont aussi leur éloquence , et la relation la plus fidèle devient le meilleur panégyrique.
HoRTENSE-EuGÉME DE Beauharnais, reine de Hollande , duchesse de Saint-Leu , était née à Paris, le 10 avril 1783, dans la maison qu'habitait madame ïlenaudin, tante de sa mère, Joséphine Tascher de La Pagerie, qui avait épousé le vicomte Alexandre de Beauharnais.
Quelques années plus tard, c'est-à-dire en 1787, une sorte de rupture ayant éclaté entre madame de Beauharnais et son mari , Joséphine , que son aïeule désirait revoir, partit pour la Martinique et emmena sa fille qui n'était encore qu'une enfant. A cette époque, les hommes de couleur annonçaient hautement la résolutiû i de reconquérir leurs droits naturels ; une crise terrible et prochaine semblait inévitable. Un soir les cris : Au feu ! aux armes! viennent tout à coup jeter 1" alarme dans l'habitation de Joséphine : des détonations d'armes à feu lui font deviner le danger qui la menace ; elle enlève précipitamment sa fdle du berceau où elle dormait, T enveloppe
fi^ LA REINE HORTE^SE.
k la hâte dans un rideau j s'élance hors de la maison el courte h peine vêtue, jusque sur le port où un capitaine français, touché de compassion , consent à la recevoir sur son ])ord.
Madame de Beauharnais revint donc à Paris vers la fin de l'année 1790, et se logea à V hôtel des Asturies, rue d'Anjou-Saint-Honoré. C'est là que les griefs que le vicomte croyait avoir contre sa femme disparurent devant la justification pleine de franchise et de dignité que lui donna Joséphine , et jamais la petite Hortense ne passa de momens plus heureux que ceux qui suivirent cette réconciliation ; mais ils furent de courte durée. Sa mère fut bientôt traînée en prison et son père à l'écha- Amd. Hortense , restée seule avec son frère , allait se trouver sans appui , sans moyens d'existence, car les biens de leurs parens avaient été séquestrés et le scellé immédiatement apposé partout , lorsque madame Holslein, ancienne voisine de campagne de madame de Beauharnais, qui avait vu élever les deux enfans, les recueillit chez elle , et, tout le temps que dura la détention de leur mère, leur prodigua les soins les plus touchans. Ces
U IVELNE HOriTliNSE. 5
premières épreuves du sort préparèrent de bonne heure la jeune Hortense à supporter courageusement les revers qui devaient l'assaillir un jour.
Madame de Beauharnais, ayant enfin recouvré la liberté, plaça sa lille dans le célèbre pensionnat de Saint-Germain , dirigé alors par madame Campan . tandis qu'Eugène fut placé à Paris, chez un M. Yerdière, instituteur. Quelques mois après, madame Campan avait été chargée d'apprendre aux deux enfans que leur mère allait devenir madame Bonaparte , et dans leur ignorance de l'avenir, ceux-ci se montrèrent fort affligés de savoir qu'ils allaient avoir un beau-père. Hortense resta à Saint-Germain pendant le voyage que fit sa mère en Italie, en 1796, où elle accompagna son mari qui venait d'être nommé général en chef; Eugène , quoiqu'à peine âgé de quatorze ans, suivit son beau-père en qualité d'aide-de-camp.
Dès son arrivée chez madame Campan , Hortense avait captivé l'amitié de ses compagnes. C'est là qu'elle trouva cette amie de sa vie , mademoiselle Cochelet , qui na-
guère encore était sa lectrice , et cette sœur véritable , cette ame tendre et pure , Adèle Auguié , sœur de la maréchale Ney, qui dans la suite épousa M. de Broc, et devint sa dame d'honneur lorsque le royaume de Hollande lui échut en partage.
Après les événemens du 1 8 brumaire, Hortense sortit de pension , et ne quitta plus sa mère ; elle vint avec elle habiter, aux Tuileries, un petit appartement meublé le plus simplement du monde. Transportée si jeune encore au milieu d'une cour nouvelle , toute remplie de la gloire du premier consul, son beaupère, elle ne changea rien à ses habitudes laborieuses et à ses utiles délassemens. Le fragment d'une lettre de madame Campan , écrite à cette époque à son élève chérie , ainsi qu'elle l'appelait , est curieux à lire aujourd'hui , comme développement des belles qualités de l'ame et de la simplicité de caractère de son auguste élève.
« J'aime à me rappeler, cher ange , — lui » disait cette femme célèbre, — vos premières » et sages alarmes sur cet élan que prit votre » fortune ; j'aime à les rappeler à vous-même.
)i Elles étaient un pressentiment trop justifié » depuis. Vous souvenez-vous de cet air si » abattu avec lequel vous nous disiez, à la » pauvre Adèle ( madame de Broc ) et à moi : » Mon beau-père est une comète dont nous ne » sommes que la queue ^ il faut le suivre sans » savoir oîi il nous porte : est-ce pour notre » bonheur? est-ce pour notre malheur? Et ce » jour, en regardant une jolie flgure qui re- » présentait la roue de la fortune , vous me » dites : Il faut toujours avoir les yeux la- » dessus y tantôt en haut y tantôt en bas. Et » cette impatience de votre tendi^e mère , de » ce que vous ne descendiez pas pour le mo- » ment du dîner, à la Malmaison , le premier » consul étant déjà entré dans la salle à man- » ger, ce qui la fit monter à votre apparte- » ment, où vous faisiez ce beau paysage , pour » vous gronder et vous demander si vous » comptiez gagner votre pain en artiste, pour » travailler avec une telle ardeur ; et votre » réponse si philosophique pour votre âge : » Ma chère maman , dans le siècle ou nous » sommes nées, qui peut nous répondre que cela » nç sera pas? etc. »
8 LA UEINTL flORTENSE.
Déjà la fille de Joséphine avait été recherchée par ce que hi France comptait alors de plus riche et de plus illustre : mais elle avait constamment refuse les partis qu'on lui avait oiïeris. Na[)oléon , qui regardait son frère Louis comme un fils, parce qu'il l'avait en quohjUê sorte élevé , désirait vivement lui donner sa belle-fille en mariage, les enfans qui naîtraient de ces deux personnes, également chères , de vaut être adoptés par lui. Dans cette union, la politique et les convenances étaient peut-être plus écoutées que les scnîimens secj-ets des jeunes gens; quoi qu'il en soit, ce mariage se fit le 7 janvier 1802, à une heure du matin , dans la chapelle des Tuileries , en présence de Napoléon , de José|)hine et des consuls Lebrun et Cambacérès. Louis avait h peine vingt-quatre ans ; mademoiselle de Beauharnais n'en comptait pas j)îus de dix-huit, et cependant celle union, bien que convenable en apparence , n'en fut pas moins , pour madame Louis surtout , une source de longs chagrins dont elle semblait se consoler en cherchant à faire le plus de bien possible.
LA ntlNC HOR t.NSC. 9
Ce fut aux prières et aux sollicitations de la princesse Louis que , dans les premiers jours de l'empire, Armand de Polignac, le marquis de Rivière et Lajolais, tous trois impliques dans la cons[)iration de Georges Cadoudal , et condanmés à mort , furent redevables de la vie.
De sou mariage avec le frère de Napoléon , madame Louis eut un premier fils, puis un second , qui fut baptisé à Fontainebleau par le pape Pie YII , après le sacre. Jusque-là ces deux enfans étaient destinés à succéder à l'empire, avenir bien magnifique sans doute; mais dans ce progrès si rapide de la fortune, llorlense demeura la même : ces pompes impériales [)ar lesquelles le génie même de Napoléon s'était laissé éblouir, quand sa gloire en avait si peu besoin, la trouvèrent toujours modeste , naturelle et corrigeant , par la simplicité de son ame, cette grandeur extérieure (|ui lui était imposée.
En 1806, le sort ayant placé madame Louis sur le trône de Hollande, elle fut malheureuse de son élévation même et ne le cacha pas, car il lui fallait quitter la France et sa mère.
^Ô LA REINE HORTSNSE.
Son départ fut encore marqué par un bienfait : M. de Montmorency vint la supplier d'intercéder auprès de Fempereur, en faveur de madame de Gesvres, que Fouché avait exilée de Paris. La reine se rend à Saint- Cloud, représente à l'empereur l'extrême rigueur de son ministre qui avait expatrié une femme âgée de plus de quatre-vingts ans ^ sans fortune, et dernière descendante de Duguesclin. Napoléon , étonné , lui répond :
— Écrivez à l'instant à M. de Montmorency que non seulement madame de Gesvres peut revenir à Paris , mais que, comme seule descendante de Duguesclin , dès ce moment je lui accorde sur ma cassette 6,000 fr. de pension , avec le rappel d'une année. De mon côté je vais écrire au ministre de la police en conséquence.
Hommage éclatant rendu par l'empereur à la valeur patriotique, et qu'elle méritera toujours, à quelque temps, à quelque cause qu'elle appartienne.
En Hollande, au mois de mai 1807, la plus grande infortune qui puisse briser le cœur d'une mère vint frapper celui de la reine. Son
fils aîné mourut. Jamais on ne vit l'impératrice Joséphine en proie à un chagrin plus concentré. 11 semblait que la menace d'un divorce était dans chacune des larmes de sa fille. 11 nous serait impossible de bien peindre le naturel charmant de cet enfant. L'infernale méchanceté qui a poursuivi Napoléon jusque dans ses affections les plus saintes a fait de la ressemblance morale que le jeune prince avait avec lui, à cause de la fermeté qu'annonçait déjà son caractère, et de la fierté de son jeune cœur, un sujet de calomnie tellement infâme, ou plutôt si absurde, que nous croirions nous manquer à nous-même si nous voulions seulement essayer de le réfuter. Aussi arriva-t-il plus d'une fois à Napoléon de sourire à l'avenir de la France en contemplant cet enfant. Un jour qu'il venait de passer une revue , il avait déposé son épée et son chapeau sur un des sièges de son cabinet. Le petit prince, accoutumé à être gâtépai' son oncle qui le laissait toucher à tout dans son cabinet, s'empare de l'épée, la passe en bandoulière autour de son cou, place sur sa tête le fameux chapeau, qui lui descend jusqu'au menton, et se met à mar-
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cher derrière l'empereur avec beaucoup de gravité en faisant avec sa voix, qu'il tâche de grossir, un rrrran plan plan de tambour, qui rappelle une des marches des grenadiers de la vieille garde. Napoléon fut singulièrement touché de cette scène, et embrassa tendrement le petit tapageur.
La reine quitta la Hollande pour cherchei", non pas des consolations, — quelle est la mère qui se console de la mort de son enfant ? — mais au moins un adoucissement au désespoir qui la tuait. Elle se rendit aux eaux de Cauterets, où elle se fit adorer, ainsi que partout où on avait le bonheur de la posséder. Et comment n'eût-elle pas été chérie? Elle rachetait les conscrits et dotait les jeunes filles pauvres. Dans son palais , la calomnie n'eut jamais de prise auprès d'elle, sans doute parce «lu'elle avait été beaucoup calomniée ellemême et que , mieux que personne , elle savait tout ce que la haine peut inventer de faux pour perdre un ennemi. N'aimant pas à entendre parler mal des autres, il arriva un jour qu'une de ses dames hollandaises voulut faire quelques caquets sur des femmes qu'elle
LA REIXE HOKTENSE. 13
recevait, et que cctle dame ({uaiifiait d'o/v/nffUtcs et de l'évoluiionnaives . la reine lui j('jjondit froidement :
— Madame, je suis ici étrangère à tous les parlis; je reçois tout le monde également bien , parce que j'aime à penser du bien de tout le monde, et que je n'('prouve d'impression défavorable que de ceux qui me disent du ni:d des autres.
L'instant du divorce approcliait ; le courage de Joséphine allait être mis à la })lus forte épreuve. L'impératrice, sentant qu'(.4le aurait besoin des consolations de sa fille pour supporter le coup affreux qui devait la frapper, elle et sa famille, l'appela auprès d'elle. Une fois Joséphine descendue du premier trône du monde, ses petits-fils n'avaient plus l'espoir d'y monter; ils perdaient , sinon le présent, du moins l'avenir. Eh bien! dans les délibérations si pénibles qui préparèrent ce grand événement , pas une réflexion pour le retarder, pas un mot pour retenir cette couronne qui échappait à ses enfans , ne sortit de la bouche de la reine. La noblesse du sacrifice en égala l'étendue ; mais aussi, dès ce moment, deve-
nue plus nécessaire à sa mère qu'à son mari, sa santé d'ailleurs devenant de plus en plus chancelante, elle se sépara du r©i. Louis luimême désirait cette séparation. Depuis quelques années les chagrins s'étaient trop accumulés dans le cœur de la reine, pour qu'ils ne dussent pas consumer sa Vie.
Au printemps de 1813 , elle partit pour les eaux d' Aix , en Savoie , après avoir laissé ses enfans à la Malmaison , bien que ces sortes de séparations fussent toujours, pour cette tendre mère, un grand sujet d'alarmes.
Un matin 5 après le déjeuner, c'était le 10 juin, la reine monte en calèche avec quelques dames de sa maison, et se dirige vers la jolie cascade de Grésy, située à deux heues d'Aix. Bientôt la voiture est laissée sur la route , et l'on s'approche du moulin que desservent les eaux du torrent. Pour le bien voir, il fallait passer sur une planche posée en travers d'un petit bras d'eau qui allait d'une vitesse effrayante ; la reine, avec la légèreté d'une sylphide, touche à peine le pont mobile , qu'elle est déjà de l'autre côté ; madame de Broc la suit ; mais le pied lui manque, et elle disparaît
dans le gouffre. La reine, qui est seule sur le rocher de Taulre Jjord, pousse un cri affreux, et ne pensant quà son amie, arrache son chàle de dessus ses épaules, le jette dans le gouffre en en retenant un des bouts, et appelle à grands cris celle qui ne peut plus lui répondre. La planche ayant été entraînée , la reine , au risque de sa vie , s'élance sur l'autre bord et appelle du secours : on arrive de toutes parts, on veut l'emmener parce qu'on craint l'état de torpeur dans lequel elle est plongée...
— Non! s'écrie-t-elle, j'y suis décidée , je ne quitterai pas d'ici qu'on n'ait retrouvé son corps.
Et , s'asseyant au pied d'un arbre , la tête dans ses mains qu'elle inonde de larmes, n'ayant plus ni force ni espoir, elle répète d'une voix entrecoupée :
— Mon Dieu ! que vous ai-je fait pour me traiter si cruellement ? N'étais-je pas déjà assez malheureuse ?
Enfin , après des efforts inouis , on parvint à retrouver le corps de madame de Broc qui n'était plus qu'yn lambeau. Rien ne saurait peindre le désespoir de la reine ; sa douleur
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ne trouva de consolaiion que dans de nouveaux bienfaits : de retour à Aix , elfe crut ne pouvoir mieux consacrer ia mémoire de son amie qu'en fondant un hôpital pour les pauvres de la ville.
A l'approche des alliés, en 1814, elle rejoignit l'impératrice sa mère à Navarre. Là. une femme fort honoral)îe, madame de La Colinière, vint la supplier de s'intéresser à un de ses neveux, M. de Charrette, qui s'était soustrait au service des gardes-d'honneur et avait et® impliqué dans le procès intenté à ceux de ses camarades qui avaient attenté aux jours de M. Philippe de Ségur, leur colonel. Ce jeune officier dut à la reine de ne pas être fusillé.
Il est un spectacle qui centriste l'ame et la révolte : c'est celui de la patrie envahie. Nul n'en souffrit d'un cœur plus français qu'Hortense , quel que fût d'ailleurs le respect des coalisés pour elle. Le 28 mars , la maréchale Ney était venue la chercher pour aller aux Tuileries ; à une heure du matin, la reine revint à son hôtel de la rue Cérulli avec une
expression de physionomie qu'on ne lui avait jamais vue. Tout était fini.
— La faiblesse, la lâcheté dont je viens d'être témoin sont inouies !.. . s'écria-t-elle. Le croira-t-on ? on part ! . . . On perd la France et l'empereur!... Oh! dans les grandes cii'constances , les femmes seules ont du courage ! . . . Lorsque le sort nous a élevés, et que les destinées d'un pays dépendent de la nôtre, n'est-ce pas un devoir de se maintenir aussi haut que la fortune nous a placés ?
La reine répéta alors à ceux qui l'entouraient ce qu'elle avait dit à Marie-Louise :
— Ma sœur, vous devez savoir qu'en quittant Paris , vous neutralisez sa défc-nse , et qu'ainsi vous perdez votre couronne et la liôtre. Je vois que votre majesté ftut ce sacrifice avec beaucoup de résignation.
La fille de l'empereur d'Autriche lui avait répondu :
— Vous avez l'aison ; mais ce n'est pas ma faute; le conseil l'a décidé: l'archi-chancelier prétend que je ne puis pas faire autrement.
liorlense n'avait pu s'empêcher de sourire I. 2
de colère el de pitié. Le lendemain . elle était h Navarre.
Le 2 avril 5 Joséphine et sa fille reçurent toutes deux , de l'empereur Alexandre , l'invitation de revenir à la Malmaison , « si elles ne préféraient , leur disait-il , recevoir sa visite à Navarre même. » Cette demande était aussi flatteuse que délicate: le monarque s'autorisait de tout le bien qu'il avait entendu dire de ces princesses , et semblait plus heureux de les connaître que fier de les protéger. Hortense refusa. Le plus difficile n'est pas toujours d'obéir à son devoir, mais de choisir de deux devoirs également pressans. Placée entre deux impératrices, l'une sa mère, l'autre sa souveraine, elle n'hésita point, parce qu'elle s'était dit d'avance que sa place était avec la plus à plaindre , et elle se rendit à Rambouillet, où Marie-Louise était prisonnière. L'empereur d'Autriche ayant décidé que sa fiHe irait à Vienne , Hortense revint à la Malmaison , où la rappelait la douleur de sa mère, inconsolable de l'infortune de Napoléon.
L'intérêt qu'inspira à tous les souverains
alliés la noble conduite de la fille de Joséphine fut tel, qu'ils voulurent la séparer de la famille de son mari et lui assurer un sort indépendant : mais elle repoussa le privilège de n'être pas aussi malheureuse que les autres. Quels motifs donc lui liront accepter, en 1814, les biens assignés par le traité de Fontainebleau , et dont on formait le duché de Saint- Leu? L'avenir de ses enlans, objets trop chers pour ne pas servir d excuse à une mère , au moment où ce même traité de Fontainebleau venait de les dépouiller.
Un immense chagrin lui était bientôt réservé. Quand le sort frappe une fois , il se plait à répéter ses coups. Sa mère mourut le 19 mai 1814. Cette perte la priva du seul appui qui lui restait. Elle eût pu être heureuse encore , si tous ceux qui lui devaient la vie , la liberté , se fussent contentés de l'oublier ; mais la plupart se changèrent en autant d'ennemis qui , pour la perdre , en firent une suspecte et bientôt une coupable. Quant à elle 7 plus elle avait fait d'ingrats, moins elle aurait voulu être ingrate. Croyant avoir à remercier Louis XVIU de ce qu'il avait con-
senti à un arrangement favorable à ses enfans, elle lui fit une visite d'étiquette , après son deuil. Le roi la reçut très bien et la loua hautement devant les femmes de la nouvelle cour. Celles-ci eussent passé sur un simple accueil; elles ne purent pardonner l'éloge. Elles dénoncèrent la duchesse de Saint-Leu comme l'auteur de tous les mécontentemens qui , plus tard , se dénouèrent par le retour de l'île d'Elbe, comme si les prodiges s'opéraient par f intrigue!....
Le soir du 19 mars 1815, une des femmes de la reine rentra précipitamment à l'hôtel et remit à sa maîtresse une lettre que Fouché lui avait fait tenir pour elle. La reine ouvre le billet' mystérieux et lit avec effroi que , le matin, des chouans ont endossé l'uniforme des chasseurs de la garde impériale })Our aller audevant de Napoléon et l'assassiner.
— Grand Dieu! est-ce possible! s'écrie-telle comme anéantie; mais comment prévenir l'empereur? où trouver quelqu'un qui veuille se dévouer ? Quiconque serait arrêté porteur d'une lettre pour lui serait perdu : à moins que Yincent ne veuille s'exposer !
La soirée était déjà très avancée , on eut beaucoup de peine à trouver ce valet de chambre de la reine , qui consentit avec joie à se charger de la mission et à exposer sa vie pour son empereur.
— Va , lui dit Hortense, en lui remettant le billet de Fouché , prends un de mes chevaux , et ne perds pas un moment.
D'abord arrêté h Villejuif par les troupes du duc de Berry , elles ne lui permettent de continuer sa route que le lendemain malin. A la Cour de France, il rencontre Deschamps, fourrier de l'empereur, qui lui donne l'assujance qu'il rejoindra Sa Majesté à Essonne. Vincent ne peut aller aussi vite qu'il le voudraiit , parce que la population accourue de toutes parts encombrait la route. Enfin il distingue au loin, à travers un nuage de poussière, une berline escortée par des lanciers polonais : c'est Napoléon ! 11 est accompagné du grand-maréchal Bertrand , du général Drouot et du duc de Vicence. Vincent s'acquitte de la commission.
— De quelle part ? demande l'empereur avec vivacité.
— Sire , de la part de S. M. la reine de Hollande, répond Vincent en pleurant de joie.
— Ah ! ah ! cette pauvre Hortense ! Se
porte-t-elle bien?
— Oui, Sire.
— Paris est-il tranquille?
— Oui , Sire.
— C'est bon, nous allons voir ça.
A six heures du soir, le 20 mars 1815, Hortense se rendit aux Tuileries , accompagnée de sa belle-sœur , la reine Julie. Napoléon y arriva h huit heures. Les deux reines allèrent à sa rencontre dans les grands appartemens, non sans courir plusieurs fois le risque d'être étouffées par la foule. Ayant pénétré jusqu'à l'empereur, la reine se précipita à ses genoux sans pouvoir prononcer une parole. Napoléon la releva aussitôt i avec bonté, l'embrassa affectueusement et lui demanda où étaient ses enfans.
— Sire, ils sont en sûreté, répondit-elle suffoquée par les larmes.
— Madame, reprit Napoléon avec une sorte de froideur, quoique vivement ému lui-même ,
LA REINE HORTEXSE. 23
VOUS avez placé mes neveux dans une fausse position, au milieu de mes ennemis.... Je compte sur volie frère : je pense qu'il viendra . je lui ai écrit de Lyon.... \lI votre procès avec Louis . où en est-il ?
— Ah! sire, s'écria la reine, le retour de votre majesté me le lait gagner !
Les Bourbons s'étaient enfuis précipitamment de Paris, la nuit qui précéda la rentrée de Napoléon. La duchesse dOrléans , mère de Louis-Philijjpe . qui s'était cassé la jambe (juclques jours auparavant , fit savoir à Horlense son étal de souffrance. Aussitôt celle-ci fait dire à la princesse qu'elle se trouve heureuse de pouvoir la prendre sous sa protection, et le jour suivant, elle retourne aux Tuileries, intercède pour la princesse et ne quitte l'empereur qu'après avoir obtenu pour la duchesse d'Orléans la permission de rester à Paris tant qu'elle le jugera convenable, avec la certitude d'y être traitée selon son rang. Une semblable autorisation fut également accordée à la duchesse de Bourbon : et comme Napoléon ne faisait jamais les choses à demi , il fixa à la première une rente de cinq cen
2il LA REINE HORTENSE.
mille francs , et à la seconde une pension de deux cent cinquante mille.
La nouvelle officielle des désastres de Waterloo était parvenue dans la capitale, quon en doutait encore ; mais Napoléon revint à Paris , et le voile fut déchiré. Le 25 juin 1815, Hortense , croyant avoir accompli son triste devoir jusqu'au bout, quitta la Malmaison, qu'elle ne devait plus revoir, après avoir adressé h l'empereur un adieu qui devait être éternel , et l'avoir supplié d'accepter la seule fortune dont elle pût disposer : un collier estimé 200,000 fr. ^ le même dont Napoléon , dès son arrivée à Sainte-Hélène , confia la garde h M. de Las Cases , dans la crainte qu'on ne le lui enlevât, comme déjà on avait fait de son argent et de ses bijoux.
Cependant , les haines décharnées contre la duchesse de Saint-Leu menaçaient d'aller jusqu'à la violence. A peine était-elle de retour à son hôlel, qu'elle reçut un ordre brutalement conçu et signé Muffling , (joiwerneuv de Paris, qui lui enjoignait de quitter la capitale dans les vingt-quaîre heures , et lui accordait trois jours pour sorlir de France. Après tant
d'agitations, le repos étant devenu luiiiquc besoin de la reine , elle tourna ses yeux vers la Suisse , et résolut d'aller s'y réfugier. A Dijon , des émissaires envoyés, on ne sut jamais par qui , et embusqués sur la route, tentèrent de l'enlever pour la retenir prisonnière. A Genève , on ne voulut lui permettre ni de rester en ville ni de passer outre. Elle se souvint alors de l'bospice qu'elle avait fondé h Aix : ses habilans ne l'avaient pas oubliée. Elle y attendait la décision qu'il plairait aux puissances alliées de prendre à son égard , lorsque tout à coup un envoyé du roi son mari se l)résente , porteur d'un jugement par lequel elle se voit contrainte de se séparer de son lils aîné. Il lui fallut encore obéir. Enfin , elle obtint un passeport qui lui permit de traverser la Suisse et d'aller s'établir sur les bords du lac de Constance.
Là , dans une modeste retraite appelée Arenenberg , un fils , digne de celle dont le nom s'était mêlé h toutes les grandeurs de l'empire , un petit nombre d'amis demeurés fidèles, parfois quelques liabitans des châteaux voisins, tels étaient les hôtes habituels
du château. Dans leurs conversations du soir, ils aimaient à évoquer les souvenirs d'un passé qui , quoique récent encore , a déjà pris les proportions colossales que l'histoire lui donnera un jour.
Le fils aîné de la reine , Napoléon-Louis , venait d'épouser sa cousine , seconde fille du roi Joseph , et vivait près de son père à Florence. 11 était rempli de feu et dévoré du besoin de dépenser ses facultés pour le bonheur des autres ; malgré les grandeurs qui avaient environné son enfance et dont sa mère avait tant redouté Tinfluence pour l'éducation qu'elle voulait lui donner, il avait adopté les maximes qu'elle lui répétait souvent : « Qu'il faut être homme avant d'être prince ; que l'élévation du rang n'est qu une obligation de plus envers ses semblables, et que l'infortune noblement supportée rehausse encore de nobles qualités. » Mais les malheurs sans nombre de sa famille devaient être pour lui la meilleure des leçons. Son frère, Louis-Napoléon . avait les mêmes senlimens et le même caractère. La révolution de juillet trouva laîné au milieu de ses travaux industriels, et le plus
jeune à l'école militaire de Thiin, dans le canton de Berne , n'ayant qu'un désir, celui d'obtenir un jour son retour en France. Les yeux toujours touiniés vers sa patrie , qu'il chérissait , occupé sans cesse des institutions qui pouvaient la rendre heureuse et libre , toute son ambition était de la servir, même comme simple soldat. L'un et l'autre ne purent rester indifférens aux destinées de la France, lorsque son glorieux réveil , aux jours de 1830 ;, vint faire palpiter leur cœur d'enthousiasme et de sympathie.Le peuple de Parisavait lavé en trois journées les affronts de quinze ans : les mânes de Napoléon durent en tressaillir d'orgueil.
Les deux fils d'Hortense , les neveux de Napoléon . furent les premiers à courir aux armes , et figurèrent comme simples volontaires dans les rangs des patriotes italiens. On sait l'issue de cette insurrection. La reine , dévorée d'inquiétude, s'était précipitamment mise en route pour l'Italie, n'ayant plus qu'une idée, celle de voler auprès de ses enfans. Cependant à chaque poste elle entend ces mots affreux que le peuple répète : « Napoléon mort ! . . . Napoléon mort I . . . » Elle les
entend et ne peut y croire. Enfin elle arrive à Pesaro , dans le palais d'un de ses neveux , où on la porte inanimée, et c'est là que son plus jeune fils vint se précipiter dans ses bras et lui apprendre , en fondant en larmes , qu'il ne lui reste plus que lui au monde , puisqu'il vient de perdre son frère.
Le désespoir d'une mère est éternel ; rien ne calme Hortense : son unique consolation est dans l'espoirde nepassurvivreàlamortdeson enfant ; mais l'état inquiétant où elle retrouvait l'autre put seul soutenir son courage dans cet aifreux moment. Malgré les souffrances du prince Louis , elle entreprend de traverser la France en passant par Paris pour s'embarquer à Calais. Les instans étaient précieux ; chaque minute de retard pouvait diminuer les chances du succès ; toute son irrésolution cessa lorsque son fils lui dit d'une voix tremblante :
« Ma mère , s'il faut mourir, mieux vaut que ce soit en France ; j'aurai du moins la satisfaction d'avoir revu ma patrie.» .
Elle partit.
En arrivant à Paris , son premier soin fut de demander un médecin, puis elle écrivit à
M. d'Hoiidelot , aide-de-camp du roi, pour lui annoncer son arrivée. Par une coïncidence toute fortuite , elle était logée à quelques pas de la place Vendôme. On était au 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon. Une foule immense s'était rassemblée sur cette place ; des liymnes avaient retenti , des couronnes d'immortelles et des lauriers avaient été déposés au pied de la colonne. Hortense n'eut pas la force de résister à la puissance des souvenirs, et malgré le strict incognito qu'elle s'était imposé, elle se mit un moment au balcon, se croyant reportée à ces beaux jours de l'empire où l'allégresse des Parisiens célébrait quelque nouvelle victoire. Elle répandit alors de douces larmes.
M. d'Houdetot vint rendre visite à la reine le lendemain, et lui dire que le roi , h qui elle avait également écrit la veille pour lui demander l'autorisation de restei- quelques jours à Paris , ayantdes ministres responsables , n'avait pu cacher son arrivée au président du conseil, et qu'en conséquence M. Casimir Périer allait venir la voir. Entre autres particularités de la
longue conversation qu'eut avec elle ce dernier, la reine lui ayant dit :
— Je sais bien que j'ai transgressé une loi : j'en ai pesé toutes les conséquences ; vous auriez le droit de me faire arrêter : ce serait juste...
Le ministre interrompit la reine en lui disant :
— Juste , non ; légal , oui.
Enfin sa réserve officielle ayant disparu , il accorda l'audience que la reine demandait. Le lendemain elle fut menée aux Tuileries par M. d'Houdetot. Le roi la reçut très bien, et lui parla de sa famille en lui disant :
— J^ connais toutes les douleurs de l'exil ; il ne tient pas à moi que le vôtre ait déjà cessé. Je sais aussi que vous avez de légitimes réclamations à faire , et que vous en avez vainement appelé à la justice de tous les ministères précédens. Ecrivez une note de tout ce qui vous est dû : vous ne l'enverrez qu'à moi seul ; je m'entends en affaires , et je m'oifre volontiers pour votre chargé.
Puis , lui ayant demandé si elle voulait voir
sa femme et sa sœur, il les amena toutes les deux et se retira.
Quelques jours après , il fut arrêté dans le conseil que la reine irait à Londres ; et que là, elle écrirait au roi une lettre ostensible pour demander l'autorisation d'aller prendre les eaux de Vichy, au lieu de celles de Plombières , qu'elle préférait comme étant sur la route de Suisse , ce que le président du conseil avait repoussé par crainte de l'agitation qu'il croyait que la présence de la reine Hortense , de la belle-sœur de Napoléon , pourrait produire dans un pays où l'empire avait encore laissé de puissans souvenirs. M. Casimir Périer terminait ses instructions à la reine en lui disant :
— Quant à vous personnellement, on s'habituera peu à peu à vous voir ; mais pour votre fils, son nom y serait un obstacle : il faudrait qu'il le quittât. Nous sommes obligés de ménager les puissances étrangères ; nous avons tant de partis différens en France que la guerre fuous perdrait.
Quand la reine rendit compte à son fils de sa conversation avec M. Casimir Périer, le prince
32 LA r.ETNE HORTENSE.
Louis s'écria avec véhémence en faisant un effort pour se lever de son lit de douleur : « Quitter mon nom , moi ! et on a pu vous faire une telle proposition! Ah! retournons dans notre modeste retraite : vous aviez raison , ma mère î »
Trois jours encore avaient été accordés à la reine ; dès le second ;, elle partit pour l'Angleterre avec son fds : elle y séjourna trois mois; et, le 7 août 1831, elle se rembarqua avec lui pour retourner à Arenenberg , en traversant la France sans toutefois passer par Paris.
Depuis deux ans déjà , la reine Hortense était attehite de la cruelle maladie qui devait insensiblement la conduire au tombeau.
Lorsque les événemens de Strasbourg eurent lieu , elle n'en eut connaissance que par la voix publique : à peine sut-elle que son fils était arrêté , qu'elle prit la poste en toute hâte et, dans le plus strict incognito, arriva jusqu'à Yiry chez la duchesse de Raguse , son amie , atin d'être plus à portée d'intercéder pour le prince ; mais aussitôt qu'elle eut fait connaître son dessein , elle reçut l'ordre de
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l'oparlir siir-lc— champ. Kn vain , madame Salvage de Favcrolles, qui raccompagnait . rt^présenta-l-elle à M. Mole, président du conseil , que le chagrin , l'inquiélude, les fatigues d'un voyage (îiit avec tant de rapidité, avaient déterminé chez la reine une violente souffrance qui exigeait au moins quelques jours de repos et le secours immédiat de médecins ; celte fois, on fut inflexible, el on lui enjoignit de haler son départ. Enfin , dans les derniers temps , la maladie de la reine prit un caractère de violence tel , quil résista à tous les secours de lart : et le .5 octobre 1837, elle rendit le dernier soupir dans les bras de son fils. Toujours simple au milieu des grandeurs , toujours courageuse au milieu de ses adversités , toujours bonne et compatissante , Ilorlense peut aujourd'hui rendre h Dieu bon compte d'une prospérité éphémère , dont elie neprofita que pou ries autres. La France seule excita constamment ses regrets , et son unique ambition fut toujours de songer qu'elle conservait quelque chose qui vaut mieu\ qu'une couronne : des amis.
(Orlobre 1837.)
zz.
PREMIER AMOIR.
«Napoléon n'était point parlait , me disait un jour, dans une de nos causeries habituelles, le général M... qui l'avait connu à cet âge épineux où les passions gouvernent l'homme ; mais ses défauts ne furent jamais des vices , et leurs sources restèrent constanmient nobles et généreuses. Je puis vous attester qu'il fut