A PROPOS DE LA TRAGÉDIE
l'éclat (le votre voix quej'ai entendue en montant, ((ue vous vous portez à merveille. Quelle raison me donnez -vous pour justitier un ajournement qui me paraît sans motif?
— Comment, sans molif! me répondit-il; mais je n'ai point encore complété mon costume. J'en ai bien la plus grande partie , mais la plus essentielle me manque , celle qui doit donner le plus de physionomie à Mahomet.... la bar!)e.
— Mais il me semble que vous n avez ici que rembarras du choix.
— En voici plus de quinze que Dublin m'a fait essayer : aucune n'a le genre de nuance que j'exige.
Là-dessus il tâcha de me prouver que sans une barbe convenable il ne pouvait représenter dignement le vainqueur de Bysance. Jeus beau le presser, ce ne fui que huit jours après qu il parut dans le harem de la lue de Richelieu avec une barbe de son goût.
Les premiers actes furent accueillis avec une extrême faveur ; mais au cinquième , une situation malheui'euse dans laquelle Mahomet démentait son caractère . fut généralement
iinproiivée. Éclaire par lo grand jour (\v, la scène, malgré mon amour-propre «lauleur. je ne pus me dissimuler que le puMic avait raison, el . le rideau baissé, je me rendis dans la salle d assendjiée des comédiens, avec Tinlenlion de retirer sur-le-champ ma pièce du répertoire. Tous les acteurs se récrièrent, et smMont Talma. Comme sa barbe avait parl'ai- • temenl réussi . je compris aisément qu'il ne serait pas iïuhé de la monlicr encore quelquefois aux spectateurs. Peul-èli'e aussi entrevoyait-il la possil)ilil('' dalténuer d'une manière sensil)le les dél'auts du cinquième acte . el sa confiance me lendit presque' la mienne. La pièce fut donc atïichée pour le surlendemain : mais la Comédie-Française reçut Tordre de la jouer le même jour aux Tuileries.
L'impé)'at)ice . alors au dei-nier tenq^s de sa grossesse, ne pouvait se déplacer; on improvisa dans un salon du rez-de-chaussée un petit théâtre dont trois acteuis remplissaient rétendue. Lorsque Talma -Mahomet ht son entrée , il ne i>ut être suivi (pie d'un seul janissaire. J'assistai dans la coulisse à ce sinmlacrede représentation, qtie le grand tragédien
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appelait plaisaiiuneiit une lecture habillée. L'assemblée , coiniiie on peut le croire , était peu nombreuse. Elle se composait uniquement de l'empereur, de l'impératrice, des ministres, des grands officiers de la maison , des dames de service au palais et de quelques membres du corps diplomn tique. La pièce fut écoutée dans un silence absolu , tel que l'exigeait une étiquette ridicule qui fait languir l'action et glace le jeu des acteurs.
J'avais letoucîié de mon mieux ce néfaste cinquième ucte : Mahomet fut joué onze fois , et onze fois , après d'unanimes a])plaudissemens, la même situation, quoique modifiée, provoqua les mêmes marques d'improbatioii. Dès ce moment , je ne délibérai plus , et je déclarai aux comédiens que Mahomet Jl ne ferait plus partie de leur répertoire.
Six semaines après, je reçus l'invitation de me rendre au < bateau; l'empereur me faisait demander |X)ur le lendemain à dix heures précises du matin. On peut croire que je fus exact au rendez-vous. M. de Rémusal me reçut et , après m'avoir fait traverser des couloirs éclairés jour <'t nuit p;u <leslnuipe?i. il iuintroduisit
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dans un salon de modique grandeur, nieulîlé sans fasle, mais avec beaucoup d'élégance. Les murs étaient décorés par des tableaux de l'école moderne ; on y remarquait ÏOssian de Gérard et son Bêlisairp. Napoléon élait assis devant une petite table incrustée de porcelaine de Sèvres à conipartimens , et dont les pieds de bronze triangulaires étaient ricbement ciselés. On voyait sur cette table quelques mets , entre autres des crépinettes, dont lui-même avait donné la recette à son maître-d'hôtel , car Napoléon était devenu quelque peu friand. Son visage , par extiaordinaire , avait une expression presque joviale. Il se trouvait en ce moment au faîte de sa gloire et de sa puissance. LEurope tributaire se taisait devant lui ; un fds, habillé dès son berceau de la pompe royale, venait de naître pour affermir sa dynastie , et semblait lui présager un éternel avenir. Tant de bonheur avait déridé son front , naturellement sombre et soucieux. En mapercevant, il me dit, avec cette parole incisive et brève qui lui était si familière :
— J'ai lu voire tragédie : elle est détesial)le !
Si je n'avais su que l'empereur se faisait un
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malin plaisir d'intiniider dabord les personnes qu'il faisait appeler, ce début était de nature à me dérouter complétemenl . Je me tus et il continua :
— Votre Maliomet est un imbécile de s'être engoué sottement d'une pimbêche qui ne veut |)as de lui. Un pareil homme, qui coupait la tète à ses maîtresses , ne doit point se mêler dune intrigue de sérail ; c'est le rapetisser : il ("allait le placer dans un cadre pohtique. Corneille seul savait faire parler et agir les l'ois ; mais vous autres poètes, vous n'y entendez rien. Parce que vous savez faire des vers , vous vous (l'oyez de grands hommes. Les vers ne sont que la l>roderie de l'étoHe di'amatique.
.le l'écoutais attentivement et ne pouvais lui répondre . cai' il ne m'en eût pas laissé le tenqjs.
— Les petites scènes d'amour sont usées poui" la ti'agédie , continua-t-il ; notre époque grandit; il faut que tout grandisse avec elle.
.le ne dois pas oublier de dire qu'il coupait chaque membre de ses phrases saccadées par une gorgée de café dont il paraissait savoiu'er délicieusement l'arôme.
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— Ponrcjuoi . r<'prit-il i<mi à <on|» av»'/v«>ns l'clirc ^<>ll(' piccf^? elle coiuimiail <I alliver la loiilc
— Oui . sire: mais oii s oltsliiiail à iimnmirw aji (li'noùnu'ul.
— Vous JH' (lih's j^as loiii : vous avrz ou jKur (le (lOollrov. ("/»'si un ciiicu liargnous qui aboii^: i! l'allait. coiunio vos ( oufrèios, j<'l«^i' uu i^alrau (Ir uiicl dans !a ij;u(ml<' Juccj- IxTe: voli'c Mahoiifol. lualni'»- ses (h^fauls. aulail «Ml vingl repi'ésentaiions. G»* iiouiluvionslatnif un succès: c osl vous-iiirmc qui avez ratifie voli'c cl)ulc.
Après avoii' pionoiic*' <;cs mots, il acheva tle videi" la peiile lasse (jje porcelaine placée tievani lui; puis, se levani . il fil <pielques pas dans le salon et. revenani ;i inoi. il me dit d'un ton bienveillani :
— Allons, je vous ai tenu assez long-temps sur la sellette ; j'ai dû froisser un peu votre amoui'-propre languedocien : mais vous avez bravement soutenu l'assaut . ef jainie cela. J'ai causé de voire pièce avec Talma ; il meii a lu quelques scènes qui sont fort bien : quant au mérite de la poésie . tout le monde s'ac-
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corde là-dessus. Maintenant, que prétendezvous faire?
— Puisque Votre Majesté le permet, j'aurai 1 honneur de lui dire que je ne me tiens pas pour battu.
— A la bonne heure ! dit Napoléon en souriant.
— Mon intention est , non pas de retoucher j mais de refondre l'ouvrage. Eclairé pai' l'expérience , je tâcherai qu'il plaise au monarque qui n'a pas besoin que le pouvoir suprême donne du prix à son suffrage.
— Ferez-vous encore Mahomet amoureux?
— Oui , sire ; mon cadre l'exige.
— Au moins ne lui donnez pas un rival , car s'il en a un, et qu'il le découvre, il faut qu'il le tue sur-le-champ, et alors votre pièce est finie. Je vous le répète , il faut plus vous appuyer sur l'histohe que sur le roman; notre tragédie a besoin d'être renouvelée, il nous faut des conceptions larges ; les vers ne doivent venir qu'après.
Sa physionomie familière redevint alors grave et sévère , et d'un signe de tête il me congédia.