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Souvenirs intimes sur Ingres

Après avoir accompli les tristes cérémonies commandées par l’immense deuil auquel prend part la France artistique tout entière, la ville de Montauban se prépare à célébrer dignement l’arrivée du magnifique legs dont l’a gratifié notre illustre compatriote.

Quand elle s’enorgueillit justement de lui avoir donné le jour, qu’il soit permis à l’amitié de mêler les regrets du cœur aux sentiments éveillés chez toutes les nations, parmi les adeptes de Kart, par la nouvelle de la mort du grand artiste, aux convictions si fortes et si persévérantes.

Quoique parti bien jeune de Montauban, où il n’a reparu que rarement et à de longs intervalles, Ingres a toujours manifesté un attachement sincère pour son pays natal; attachement qui grandissait, qui s’idéalisait à distance, quand les circonstances s’opposaient à ce qu’il vînt y terminer ses jours, rêve chéri qui s’évanouissait devant les réalités de sa vie d’artiste ! Mais combien étaient vives, combien allèctueuses, les relations que sa belle âme se complaisait a entretenir avec ceux de ses compatriotes

qui avaient appris à reconnaître son mérite, et qui savaient surtout apprécier les qualités aimantes de sa nature expansive !

Une occasion mémorable avait cimenté notre amitié. C’est à la suite de sa dernière apparition à Montauban, lorsque, après avoir apporté son superbe tableau du Vœu de Louis XII/, il fut rentré à Paris.

Une exposition des ouvrages des peintres vivants était annoncée pour l’année suivante (1827); je m’étais proposé d’y assister. L’ouverture du salon ayant été considérablement retardée, j’arrivai trop tôt à Paris, et mon séjour y fut bien plus prolongé que je ne l’avais prévu. Mais aussi quel précieux dédommagement m’était réservé !

On décorait, au Louvre, une galerie destinée à recevoir les antiquités recueillies dans les ruines des cités ensevelies sous les cendres du Vésuve. Les artistes chargés d’exécuter des œuvres importantes, principalement au plafond de cette galerie, dite galerie Charles X, sollicitèrent le retard apporté à l’ouverture du salon. Us alléguèrent qu’ils ne pourraient participer à l’exposition par aucun grand ouvrage, tout leur temps étant pris par les plafonds, tandis qu’en retardant le salon de quelques mois, et en ouvrant la nouvelle galerie au public pendant l’exposition, les peintures qu’ils exécutaient feraient nécessairement partie de cette exhibition et en composeraient même la partie la plus remarquable.

Il y eut donc un engagement pris de terminer à une époque fixe les ouvrages, dans les divers compartiments dévolus aux champions de l’art qui se préparaient à lutter à outrance dans cette lice ouverte il leurs talents, et, quoique à contre-cœur, Ingres dut souscrire à cet engagement.

Mon illustre ami n’avait jamais aimé d’être ainsi limité par le temps. Il se trouvait d’autant plus embarrassé qu’il avait à peine arrêté le trait sur la toile : seulement il avait fait un grand

nombre d’études préparatoires, tracées la plupart au crayon, sur papier, pour lui servir d’indication.

Dans cette situation périlleuse, forcé d’engager sans délai une lutte suprême d’où dépendait le triomphe d’une réputation encore contestée, Ingres dut se soustraire à ces longues hésitations dont son esprit avait contracté l’habitude sous l’inlluence des critiques outrageantes adressées à ses talents hors ligne, trop longtemps méconnus.

Pour surmonter cet obstacle importun, les encouragements de l’amitié ne furent peut-être pas tout à fait inutiles, et j’ose ajouter qu’ils ne lui firent pas défaut. Mais si, dans l’exécution rapide de ce chef-d’œuvre et sur l’invitation amicale du maître, mon faible pinceau a quelquefois été assez heureux pour se poser sur la toile à côté du sien, c’est là un honneur dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire, sans m’aveugler, toutefois, sur le titre de collaborateur que, dans un moment d’indulgente effusion, le grand artiste voulait bien m’attribuer. Néanmoins, cette sorte de participation servit de base à l’intimité, dès lors inaltérable, qui s’établit entre ce grand réformateur de l’école et l’ami dévoué qui était resté à ses côtés jusqu’à ce <pie le tableau terminé eût été mis en place au grand jour de l’ouverture de la galerie Charles X.

L’impression de stupéfaction silencieusement admirative que produisit ce tableau parmi les artistes appelés à rivaliser de talent pour décorer cette galerie, fut profonde quoique diverse. Plusieurs, en eiï'et, recevaient une sévère leçon. Quant au public, il ne comprit pas dès l’abord cette noble et simple composition de V Apothéose d’Homère , où le génie d’Ingres avait mis tout le sérieux et toute la conscience de sa pensée. L’exécution arrêtée, ferme mais large, sobre, sans détails superflus, contrastait étrangement avec le fracas de lignes et de couleurs qu’un bon nombre de ses rivaux avaient adopté pour éblouir la foule. Peu

de semaines suflirent pour que l’opinion fit retour sur ses impressions premières; un succès d’estime fut accordé à cette peinture, classée aujourd’hui parmi les chefs-d’œuvre de l’art moderne, et la plus belle qu’ait produit Ingres.

Je quittai notre artiste, heureux d’avoir accompli son œuvre en si peu de temps, et se disposant à entreprendre un tableau religieux pour la ville d’Autun. Il s’entourait de documents relatifs au martyre de saint Symphorien, car il voulait suivre scrupuleusement les données de la légende , et malheureusement l’ordonnance pittoresque s’opposait à ce qu’il s’y conformât trop strictement; aussi j’appris bientôt qu’il était retombé dans les angoisses de l’irrésolution, cette fâcheuse disposition de caractère qui l’a empêché de produire une foule d’ouvrages que sa facilité d’exécution semblait nous promettre.

Le temps s’écoulait, et son silence prolongé prouvait que la période des hésitations durait encore.

Enfin, je reçus une lettre amicalement mais chaleureusement provoquée. — Je la crois de nature à faire connaître l’homme. C’est, quant à sa manière de vivre , une sorte de portrait écrit par l’artiste lui-même. Mais il ne dit pas, du reste, un mot du tableau. J’en puis donner un extrait. Elle est du 28 janvier 1829 (*).

Ingres commence par avouer qu’il est presque honteux de sa négligence; puis il ajoute : « Heureusement que j’ai eu le « bonheur de vous posséder assez longtemps pour que vous contt naissiez en même temps et mes sentiments à votre égard, et « ma manière de vivre, qui est devenue encore, s’il est possible,

(') Cette lettre et les suivantes n’étaient évidemment pas destinées à la publicité, mais j’ai cru devoir en conserver le caractère intime et l'allure primesautière.

« plus insupportable sous le rapport des mille et un soins étran- « gers à mon atelier. C’est vous dire que je ne travaille pas « autant que je le voudrais, et cette situation fâcheuse et rui- « neuse pour mon art et mes intérêts, me rend l’homme le plus « malheureux de tout Paris, ce que vous concevrez facilement, « vous qui savez combien j’aime mon art, et avec quelle passion.

« l’ai commencé par faire mon apologie en me A culpâ

« mais je sens que ce n’est pas assez, surtout à l’égard d’un « pareil ami.... Je n’oublierai jamais de ma vie les véritables « services qu’il m’a rendus , la grâce et le dévouement de « son cœur, et enfin les délicieux moments que nous avons

« passés dans des jours plus qu’agités et si pressés, où nos

« opinions toujours en harmonie et nos causeries d’art nous « ont affermis dans des principes que nous croyons profitables et « vrais à jamais

« Le terrain que vous avez quitté est encore devenu plus âpre,

<« s’il est possible Tout se perd ici. On dirait d’un corps

« humain qui se glace et s’éteint. L’oubli total viendra ensuite, « suivi de l’industrialisme, aidé bientôt du : Qu’est ce que cela « prouve?.... Et alors....!

« Je ne veux cependant pas dire que les sciences ne soient « utiles, de première nécessité. Mais vivre sans les arts /.... Ne « sont-ils pas profitables aux mœurs, à la morale, sans parler « du degré de gloire où ils peuvent élever une nation ?

« 11 n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui, même à Paris, « il n’y a que les ouvrages corrompus et les Tabarins artistes « dont on s’occupe, et encore — Quant à ceux qui ont quelque « solidité, quelques restes de principes, on n’en veut plus; et « moi, je place àgrand’peine mes tableaux, quoique, par je ne « sais quel respect humain, on n’en dise que bien et honneur.

« Cependant, cher ami, je ne perds ni le courage ni le goût « de mon art, et sans trop penser à ce triste avenir, j’irai jus-

« ques au bout pour mon seul plaisir. Ainsi donc, évertuons- « nous à faire mieux que jamais, soyons encore plus châtiés, « plus purs, s’il est possible, car c’est d’abord pour nous que « nous peignons. ...

On le voit, il n’y a rien encore de relatif à son tableau, et un an s’écoule sans que nous en sachions davantage.

Enfin, dans sa réponse à une lettre où je lui annonçais la mort de la mère de son ami Gilibert, Ingres, après avoir exprimé la part qu’il prend à cette douleur, me parle de sa position et de l’état de l’art à cette époque. Voici un extrait de cette lettre, datée du 5 février 1850 :

« Vous savez que je suis professeur de l’école avec cent

« louis. C’est là que se bornent toutes mes ambitions de bien- « être, mais non pas celle de devenir toujours meilleur dans mon « art. Aussi je n’épargne aucun soin, mais je vais peu vite, il « est vrai, parce que je reconnais tous les jours, par expérience,

« que ce que je fais vite est toujours rempli de fautes Puis

« disons aussi, et à plus forte raison, comme Zeuxis : Mon ou- « vrage vivra d’autant que j’ai mis du temps à le faire.

« Ceci n’est point raison de paresseux, car je ne le suis pas, « mais bonne raison; pesez-la bien. Mon jeune saint devrait être « déjà terminé; beaucoup de ceci et de cela ne l’ont pas voulu; « mais il le sera bientôt, j’espère, et peut-être d’une manière « assez remarquable. Savez-vous que c’est un ouvrage bien « considérable? An reste, le peu de gens éclairés qui l’ont vu « en ont été sensiblement frappés, ce qui me donne beaucoup « de cœur à poursuivre. Que ne puis-je, cher ami, vous compter « parmi eux , vous dont je fais tant de cas pour le goût sûr et

« si bien identifié avec le mien!

« J’ai jugé à propos, dans votre intérêt, d’exposer tour à

« tour vos deux tableaux au musée Colbert, rue Vivienne, en

« compagnie de mon Œdipe, qui y ligure parla seule volonté de « son propriétaire, car il y a monstrueuse anomalie, vu que c’est « un repaire romantique encore plus extravagant que jamais. « Cependant, mon ouvrage fait un cruel procès à tout ce ramas « et attire, j’ose le dire, toutes les nobles admirations. J’ai

« remis cet ouvrage dans un bel état; on va le lithographier

« le suis dans l’intimité avec Haillot : jugez de mon bon-

« heur ! je ne me dérange plus que pour la divine musique de

« Mozart, Chérubini, Gluk, Haydn Un dirait que ces chefs-

« d’œuvre rajeunissent et redoublent de beauté.

Le tableau ne fut terminé qu’en 1855 (’).

Cette œuvre, du style le plus élevé, lancée en plein salon comme un défi adressé aux doctrines hasardées qui se disputaient les faveurs de la vogue, eut a subir, en attirant tous les regards, l’épreuve des critiques les plus acerbes. Cependant, malgré de malveillantes attaques, le Saint-Symphorien, dignement apprécié par les émulateurs du grand art, accrut et scella la réputation de l’auteur de V Apothéose d’Homère.

Ce succès était bien fait pour le. dédommager et le réjouir. Il s’en félicitait hautement, remerciait ses appréciateurs de leur admiration, et cet échange réciproque d’éloges, commenté par ses détracteurs, leur a fait dire qu’il était d’éponge pour la louange.

Il est vrai qu’exclusif comme tout réformateur, Ingres était

(!) Il serait sans intérêt de poursuivre ces souvenirs intimes pendant la période de troubles historiquement célèbre par les explosions de trois révolutions politiques. Ingres se tenait à l’écart des commotions populaires et, retranché dans son atelier, il assistait, aflligé mais inactif, aux mémorables épisodes des luttes sanglantes qui se succédèrent dans la capitale. Mais il n’en continuait pas moins ses luttes engagées dans le domaine de l’art.

entièrement convaincu de l’excellence de ses principes, et il se trouvait heureux qu’on les applaudît en lui. Mais, d’ailleurs, il écoutait avec reconnaissance les observations consciencieuses et bienveillantes de ses amis; il les pesait et savait y avoir égard.

Un sentiment contraire a été reproché au réformateur : c’est, ii l’égard de la critique, une susceptibilité nerveuse, exagérée. Ce sentiment s’explique aussi naturellement que son acquiescement aux éloges mérités, en considérant qu’il était surexcité par les sarcasmes d’une presse railleuse. Ingres pouvait-il , absolu comme il l’était, souffrir stoïquement qu’on bafouât ses doctrines lorsqu’il les mettait en pratique dans ses magnifiques ouvrages?

Cédant à l’irritation provoquée par d’injustes critiques, il quitta volontiers Paris pour aller diriger l’école française des beaux-arts à Home. Mais Rome n’offrait plus à ses doctrines rénovatrices (’) un terrain assez favorable. Il avait à cœur de combattre les idées dominantes à Paris, et son absence les encourageait. C’est donc à Paris qu’était le vrai champ de bataille, et, le terme de sa direction arrivé, il se hâta d’y rentrer pour engager des discussions d’école qu’il soutenait avec toute la passion que le fanatisme eût pu susciter dans des querelles religieuses.

Un bien douloureux évènement vint détourner le cours de ses pensées et le frapper au cœur.

11 perdit la compagne assidue qui partagea et soutint avec courage, pendant de longues années, les pénibles épreuves de sa vie. Cette femme excellente, si digne de scs regrets, s’était, par un dévouement sans bornes, rendue, pour ainsi parler, inhérente à l’existence de son mari.

Habitué qu’il était à ce qu’on s’occupât, sans qu’il s’en doutât,

(') Ses adversaires les appelaient rétrogrades. .

de mille soins journaliers dont il était l’objet, Ingres s’aperçut avec elïroi que la moitié de sa vie était véritablement au tombeau, et l’isolement auquel il se trouvait ainsi condamné donnait de sérieuses craintes à scs amis de Paris. On doit donc féliciter ces clairvoyants amis d’étre parvenus à faire réussir un nouveau mariage, qui lit revivre pour lui les soins dévoués dont il se trouvait privé. Aussi Ingres, se confiant à la nouvelle protectrice du foyer domestique et dégagé de soins importuns , redevint assez libre d’esprit pour se livrer encore à sa passion pour les arts.

Plusieurs voyages que je lis à Paris et les visites de mon frère et de mes enfants, si bien accueillis par leur affectueux compatriote, m’avaient instruit de ces particularités et suppléaient aux lettres d’Ingres qui lurent rares. II n’aimait guère à écrire; mais l’exposition de peinture, qui s’ouvrit à Montauban lors du concours régional en 18f>2, l’obligea à mettre plusieurs fois la main à la plume. Quant à moi, je lui adressai, à cette époque, la lettre suivante, provoquée par la nouvelle de sa promotion au Sénat :

Montauban, 30 mai 1862.

Cher Ingres,

Malgré la lassitude qui me retient pendant le répit de vives douleurs, je ne puis résister au plaisir de vous dire combien je félicite et le pays et l’art de l’honorable distinction qui vous élève à la dignité de sénateur.

C’est dans un moment oit ma famille et moi nous étions réunis dans notre Musée avec l’ami Cambon (') et placés en face de votre admirable tableau du Vœu de Louis XII!, dont le jour le

(') M. Armand Cambon, élève de M. Ingres, et plus tard un de ses exécuteurs testamentaires.

plus favorable permettait de contempler toutes les perfections, qu’on est venu annoncer cette grande nouvelle, propagée instantanément parmi la belle société de visiteurs ravis qu’attire journellement votre exceptionnelle exhibition.

Que ne pouviez-vous être témoin de cette joie unanime, qu’aucun sentiment jaloux 11e pouvait troubler dans notre cité, glorieuse de vous compter comme son plus illustre enfant !

Je vous ai dit déjà que j’avais été souffrant; cela m’a pris au milieu du travail considérable qu’a occasionné l’exposition artistique dont Montauban a lieu d’être fier, et les soins d’arrangement ont été dès lors presqu’ entièrement dévolus à M. Cambon, qui s’en est acquitté avec un zèle et une activité tout à fait méritoires. Je sais qu’il vous a instruit avec détail de la situation donnée à vos nombreux ouvrages, et je ne vous en parlerai pas. N’est-il pas superflu de dire que notre sollicitude s’est surtout appliquée à les mettre dans le jour le plus avantageux? Nous croyons y avoir réussi, et nulle part peut-être ils n’ont été si bien placés. Mais ce que je 11e saurais vous taire, cher ami, c’est que je n’ai pu voir sans une vive émotion, sans attendrissement, ce portrait d’une ressemblance si prodigieuse, si vivant, mais qui ne cherche point à dissimuler l’influence que le temps exerce à la longue sur l’organisme le plus robuste, même alors que le

talent et l’intelligence semblent le braver Ce chef-d’œuvre

nous restera-t-il? En cela nous n’avons pas le droit de transformer nos désirs en espérances, et nous nous bornons à les exprimer. Si j’ai parlé de votre portrait avant de mentionner l’étonnante toile qui lui sert de pendant, c’est, vous le devinez sans doute, parce que le cœur m’inspirait d’abord, mais appréciée comme œuvre d’art, je dois vous dire que l’exécution du portrait de Mme Ingres, loin d’accuser une main affaiblie, dénote l’artiste dans toute la force, la grâce et la verdeur de son talent.

Je me laisserais aller à décrire, à apprécier un à un chacun de vos ouvrages si variés et dont l’ensemble produit une si légitime sensation, mais une pensée m’attriste et m’arrête. Hélas ! cette belle collection va bientôt se disséminer! Cependant pour nous, du moins, un souvenir restera toujours. Chacun de ses fragments épars nous rappellera cette exceptionnelle réunion de chefs-d’œuvre du maître <pie ses amis et ses compatriotes étaient parvenus à collectionner religieusement pour les exposer, comme dans un sanctuaire, à l’admiration publique.'

J’ai lu avec un bien vif intérêt les articles des journaux sur votre dernier tableau, que j’avais vu commencé dès longtemps et qui se montrait furtivement comme pour vous faire un reproche de le laisser inachevé. M. Delécluze, dans les Débats, semble l’avoir le mieux apprécié, parce qu’il a, je crois, le sentiment du vrai beau, alors que la plupart des écrivains, dispensateurs de réputations éphémères, sectaires de systèmes préconçus adoptés sans discernement , travaillent à leur insu à la décadence de l’art.

Vous aurez, sans doute, remarqué dans l’article des Débats une réflexion dont la justesse m’a frappé et que j’ai retenue :

« Certes, dit-il, il y a peu de vrais connaisseurs en fait d’art, « mais les curieux les plus à redouter sont les gens blasés. C’est « pour eux qu’en peinture on exagère les mouvements, l’expres- « sion et la couleur; que dans les lettres, les passions sont « poussées jusqu’à la démence ou présentées avec des raffine- « monts qui masquent ce qu’elles ont de vicieux; qu’en musique, « au chant on a substitué les cris. »

Rien n’est malheureusement plus réel, et les fausses doctrines artistiques sont élevées au rang des progrès par les inconséquences de la mode, ce capricieux despote. Par elle, il suffit de se mouvoir, fût-ce en arrière, pour prouver qu’on est en vie, et la manifestation de la vie est l’élément essentiel du progrès. Les morts seuls ne peuvent progresser.

Ce qui est vivant, cher Ingres, c’est, chez moi et tous les miens, les sentiments d’alïection, d’estime et d’amitié que vous nous connaissez. Ceci n’est ni rétrograde ni progressiste : c’est immuable comme tout ce qui est parfait

Croyez-moi pour la vie tout à vous, etc.

Le tableau dont il est question dans la dernière page de ma lettre, que je n’avais vu qu’inachevé, mais dont j’avais admiré la belle ordonnance, fait partie et partie principale de notre magnifique legs. C’est une de ses œuvres capitales : Jésus devant les docteurs.

Mmc Ingres fut chargée de m’accuser réception de ma lettre, ce qu’elle lit on ne peut, plus gracieusement. Nonobstant cette réponse, Ingres, quoiqu’il n’aimât guère à écrire, comme nous l’avons dit, voulut aussi répondre lui-même. Voici sa lettre. Je la crois bonne à être reproduite presque en entier.

« Meung-sur-Loire, 9 août 1862.

« Cher Ami,

« J’ai tenu à vous remercier moi-même , de votre précieux « souvenir de vieille amitié et du tendre et honorable intérêt « que vous avez bien voulu prendre à moi, à ma nouvelle posi- « lion, au sujet de laquelle j’ose dire que tout le monde (c’est « presque â la lettre) m’a donné, des preuves de la plus llatteuse « sympathie! Mais comme je suis doublement heureux de « compter, parmi ces sympathies, en premier lieu celle d’amis tels « que vous, de M. votre frère, de mes chers compatriotes de

« Montauban, mon pays enfin, que j’aime si tendrement Les

« joies qui me viennent de vous tous me consolent en partie de « mes grands regrets de ne pouvoir recevoir, au milieu de vous,

« de ces marques d’amitié si touchantes et si sincères dont j’ai « gardé le plus vif et le plus tendre souvenir !

« Que de temps passé depuis ! que de choses, que d’évène- « ments ! moi toujours sur la brèche à combattre, — tandis que « vous obéissez à vos goûts sédentaires, philosophiques, que je

« comprends, sans pouvoir les partager Heureux qui sait

« apprécier ainsi les beautés de la nature, la paix, l’isolement; « le goût et la poésie de l’art que vous conservez toujours, ses « beaux souvenirs, et cette divine musique dont Dieu nous a « donné l’intelligence, et les chefs-d’œuvre de la littérature anti- « que et moderne qui m’occupent encore le matin et le soir; « cette divine antiquité des Grecs, cette Renaissance, ce Raphaël «. et ce XVe siècle, voilà ce qui fait vivre, n’est-ce pas?.... Mais,

« cher ami, nous sommes bien vieux, cassés!.... Je me plais

« à croire pourtant que vous êtes à peu près comme moi, et je « le désire, car je n’ai pas d’infirmités sérieuses, et je n’ai que « la maladie de mon âge, âge sérieux cependant : 82 ans au « mois de septembre prochain.

« J’y pense peu, surtout la palette à la main, dans mon ate- « lier, où je suis plus heureux, certainement plus que si j’étais

« roi Je ne peux cependant plus vous aller voir, mes bons

« amis! je me remue difficilement; vous avez plus de force peut- « être que moi; venez donc nous voir. Vous ferez bien plaisir « à Mme Ingres et à tous nos amis. Là, à la table du vieux ami, « nous continuerons notre conversation où l’amitié et les arts « auront belle part.

« Et puisqu’il faut finir ce gribouillage où vous devinerez « toute mon amitié et tous mes vœux pour votre chère famille « et pour tout ce qui peut vous toucher,.... que je vous embrasse « de tout mon cœur, cher et digne ami.

« Tout à vous, votre ami de cœur,

« Ingres. »

« P. S. — N’oubliez pas ma prière de venir nous voir; ce « serait un beau jour pour moi. Par cette bonne venue, vous « me représenteriez la tendre amitié et le pays natal, que j’ado- « rerai tant que je vivrai. »

On le voit, la constance de ses dogmes artistiques se révèle ici dans sa primesautière et chaleureuse expression. Il en est de même de ses sentiments à l’égard de ses amis, et surtout de son cher pays, qu’il adorera tant qu'il vivra, dit-il; et à ce sujet, rappelons que lors de son dernier voyage à Montauban, Ingres parlait avec une naïve émotion des moindres souvenirs de son enfance (').

Depuis cette bonne lettre, j’ai reçu plusieurs fois des marques batteuses de sa bienveillante amitié. Ainsi il m’envoya, comme carte de visite, une épreuve de Y Age d'or, avec cette suscription : Visite amicale de Ingres à son vieil ami. Il me sembla, cette fois, qu’une simple lettre de remerciement ne suffisait pas. D’ailleurs, j’avais aussi à lui témoigner mon adhésion à sa brochure sur la dislocation de l’école des beaux-arts et mes pénibles impressions sur la mort prématurée de son élève chéri, Hippolyte Flandrin, ce jeune peintre si regretté par tous les amis de l’art, et dont les obsèques eurent lieu à Paris vers cette époque.

Pour suffire à ces cordiales et poétiques obligations, j’appelai à mon aide les inspirations de l’antique muse, et je me permis d’accorder droit d’asile à quelques vieilles réminiscences mythologiques, excusables peut-être sous la forme surannée mais encore vivace du sonnet.

(') Ici trouveraient leur place quelques anecdotes qui témoignent de l’attachement du célèbre artiste pour son pays natal, mais qui sont peutêtre trop puériles et dont j’ai dû supprimer le récit.

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