A INGRES
Ta sentence flétrit une école infidèle,
Maître illustre, vrai juge élu par Apollon,
Toi, dont l’art s’inspirant dans le double vallon,
A reçu du génie une empreinte immortelle.
En rêvant d’âge d’or, de jeunesse éternelle,
Tu gravis vers le Pinde un suprême échelon,
Et de l’hiver de lage écartant l’aquilon,
Un chaud rayon d’été sur ton front étincelle.
Ah ! quand nous contemplons tes rêves fécondés, Le triomphe de l’art, par toi, n’est plus un rêve: Mais tes vœux seront-ils, désormais, secondés?
Apaisons des regrets trop justement fondés !
Si la mort te ravit un digne et cher élève,
Son œuvre reste, ami, nous dirons : Regardez !
Montauban, 1er mai 18(ii.
Une nouvelle marque d’attention délicate de mon illustre ami était venue plus récemment me rendre encore son obligé. J’avais reçu une épreuve de la reproduction de Y Apothéose d’Homère, avec cette trop llatteuse suscription :
Ingres à son ami et collaborateur de l'œuvre,
M. Prosper Debia.
Hélas ! au moment où je lui adressais (1er janvier 18G7), avec
le témoignage de ma gratitude pour un tel souvenir, les restrictions consciencieuses que j’ai déjà cru devoir mettre à la qualification de collaborateur; quand j’essayais d’exprimer les pensées qui ont inspiré le grand artiste dans la reproduction de \' Apothéose d’Homère, et qui font de ce dessin la solennelle affirmation de ses doctrines immuables, je ne présumais pas que déjà sévissait l’implacable maladie qui l’a, en si peu de jours, enlevé à l’affection de ses amis.
En présence de ce douloureux évènement, si funeste au point de vue de l’art, combien devenait froid, insuffisant l’étalage de ces préceptes didactiques alignés en sentences que je m’étais complu à polir classiquement pour les adresser, comme compliment de jour de l’an, à mon illustre ami ! Qu’espérer de ces louangeuses approbations désormais sans'objet et qui allaient se perdre, s’enfouir dans le silence de la tombe ?
Vivement affecté, cependant, par les sentiments de reconnaissante admiration qu’éprouvaient ses concitoyens en apprenant l’importance de ses libéralités envers sa ville natale, je ne pus m’astreindre au silence, et je cédai à l’entraînante abondance du cœur ; j’essayai de célébrer le grand citoyen en même temps que le grand artiste. Je croyais remplir un devoir suprême en achevant d’accomplir ainsi à son heure une tâche obligatoire restée incomplète.
Mais lorsque après plus d’un an il s’est agi de revoir cet essai, pour l’insérer dans une œuvre collective en risquant de rendre, pour ainsi parler , notre Société responsable de la faiblesse de l’exécution, j’ai dû reculer devant une responsabilité qui ne retombait pas uniquement sur moi et retirer ma péroraison poétique.
Malheureusement cette mesure n’a pas été complète, et j’ai eu le tort de livrer des fragments qui sont loin de rendre ma pensée, et qui l’ont en quelque sorte mutilée.
Je dois donc à mon illustre ami de donner ici, à mes risques et périls, cette manifestation dans sa primitive intégrité, comme l’expression franche et sincère de mes sentiments intimes au point de vue de l’amitié et de l’amour de l’art, de l’art tel qu’Ingres le concevait, et tel qu’il immortalise ce grand peintre dans le monde artistique, en dépit des rivalités jalouses impuissantes à s’élever par leur propre mérite au niveau transcendant qu’Ingres a su conquérir. Il y est arrivé par une persévérante ténacité et la conviction de l’excellence de la route qu’il avait retrouvée et où les plus grands génies avaient laissé leurs traces.
Voilà ce qu’entreprit l’ami dont Ingres a, en quelque sorte, sanctionné les droits et provoqué le devoir dans sa lettre du 5 février 18Ô0, p. 10 de cette notice, — car il est vrai que mon goût s'était identifié avec le sien.