‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 1 sur 48 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Les sources diverses où l'éditeur a puisé et les communications plus ou moins partiales qu'il a acceptées Tont exposé nécessairement à quelques redites et à quelques contradictions ; mais, selon lui, ces contradictions mêaies contribuent à rendre l'ouvrage plus piquant.

L'éditeur offre ici ses remercîments à tous ses collaborateurs, connus et inconnus, à ceux-là, entre autres, qu'il n'a pu citer.

L'éditeur doit déclarer encore qu'il ne prétend pas garantir Tauthenticité de tous les mots reproduits dans la première édition de V Album perdu, ni de tous ceux qu'il a glanés depuis un peu partout, car c'est un peu partout qu'il a cherché les matériaux de son volume, et il aurait même fait volontiers le voyage d'Astolphe que TArioste envoie dans la lune chercher /esprit de Roland.

Il a pensé que si M. de Talleyrand avait parfois profité du proverbe qui dit qu'on ne prête qu'aux riches, c'est qu'il était riche réellement de son propre fonds.

Loin d'admettre, avec M. Edouard Fournier (1), que M. de Talleyrand aurait eu besoin de remplacer son bréviaire par un exemplaire de V Improvisateur français, on pourrait plutôt dire de lui, comme du Falstaff de Shakespeare, qu'il avait non-seulement de l'esprit, mais encore le don d'en donner à ceux qui causaient avec lui. M. Edouard Fournier ne regarde comme appartenant à M. de Talleyrand que les mots dits par lui publiquement,

(1) L'Esprit dâoa Vhiatoire, ^

comme, par exemple : « Je connais quelqu*un qui a plus « d'esprit que Napoléon, que Voltaire, que tous les mi- « nistres présents, passés et futurs : c'est F Opinion. » Cette sentence, extraite d'un discours prononcé a la Chambre des pairs , en 1821, n'est cependant que la paraphrase d'un mot plus connu et plus concis. Cet autre : « La vie privée doit être murée, » n'est-il pas de M. Royer-CoUard ? Ne comparons pas surtout M. de Talleyrand àla statue de Pasquin, cette statue banale sur laquelle les oisifs de Rome affichent leurs épigrammes... M. de TallejTand, dans sa Rétractation^ déclarait n'avoir jamais parlé contre le pape ni contre l'ÉgHse.

Avec une critique si défiante, on finirait par reléguer M. de Talleyrand dans la classe de ces pauvres à qui l'Évangile a promis le royaume des cieux. Il est douteux que le diplomate eût consenti à y entrer à ce titre. '

Les Anglais réclament pour leurs philosophes et leurs humouristes quelques-uns des mots de. M. de Talleyrand. Qui aurait pensé que la fameuse phrase : « La parole a t été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, » était du naïf Goldsmith, l'auteur du Vicaire de Wakeûeldy et que Voltaire la lui avait dérobée avant M. de Talleyrand? Dans le numéro 3 de F Abeille (année 1758), on lit : « Le « véritable usage du langage est bien moins d'exprimer € ce que nous désirons que de le dissimuler. » Quatre ans plus tard, dans son dialogue du Chapon et de la Poularde, Voltaire fait dire au chapon, qui se plaint delà trahison des hommes ; « Ils n'employent les paroles que « pour déguiser leurs pensées. ^ Mais, avant Voltaire et

AYSRTISSBlfENT

avant Goldsmith, le satirique Swift avait dit d'un premier ministre : « C'est une créature qui employé les mots à « tous les usages, excepté à indiquer sa pensée ; — qui « ne dit jamais une vérité qu'avec l'intention de vous la « faire prendre pour un mensonge, et qui nous donne « tous ses mensonges pour des vérités. »

Serait-ce une triple coïncidence? Je le demande au perspicace auteur de V Esprit des autres.

C'est à un Anglais, et non à M. de K***, ou à un autre Français moins connu, que M. de Talleyrand aurait dit son mot sur la transmission héréditaire de la beauté physique : « Monsieur, c'était donc monsieur votre père, qui « n'était pas beau ? » Mais le non bis in idem n'est pas une interdiction admise par les gens d'esprit.

Les saillies et les répliques piquantes de M. de Talleyrand* semblent avoir été répétées plus d'une fois par lui-même, quand il supposait sans doute que ses nouveaux interlocuteurs en ignoraient la première édition. Lady HoUand, fille du T.-Rév. Sydney Smith, raconte, dans la biographie de ce célèbre humouriste, que, pendant son séjour en Angleterre, l'ex-évêque d'Autun s'était lié intimement avec Robert Smith, son grand oncle, qu'elle prétend avoir été un des plus beaux hommes de son époque, avec une physionomie exprimant ses hautes qualités morales. Quelqu'un amena la conversaticJn sur la transmission héréditaire de la beauté physique dans les familles. M. Robert Smith, « peut-être avec une « certaine dose de vanité, » dit Lady Holland, se mit à vanter la grande beauté de sa mère. Sur quoi M. de

DE l'Éditeur.

Talleyrand, haussant les épaules et lançant à son ami un regard de dédain, comme s'il n'était nullement de l'avis de ceux qui le trouvaient si parfaitement beau : « Ah ! mon cher ami, s'écria-t-il, c'était donc apparem- « ment monsieur votre père qui n'était pas beau ! »

Évidemment, M. de Talleyrand, n'en déplaise à Lady HoUand, ne pouvait appliquer ce mot à M, Robert Smith que comme une contre-vérité , à moins que l'envie le rendît aveugle à cette perfection physique dont son ami tirait vanité. La variante française doit être préférée, en France surtout.

« Homo duplex >, Thomme est double, disait saint Paul. Homo duplex, Thomme physique et rhomme spirituel, — réunis dans un seul corps, — définition applicable au saint et au héros, au philosophe et à Thomme d'État, aussi bien qu'au dernier des fils d'Adam, tous forcés, comme FApôtre, de reconnaître en eux les deux éléments dont fut composé leur père commun : la boue, pétrie par l'artiste suprême , et le souffle divin qui l'anima. Gomment expliquer autrement que par cette duaUté l'antagonisme des instincts sensuels et des aspirations morales, les imperfections, les défaillances, les inconséquences, les contradictions de l'homme le mieux organisé et le plus richement gratifié des dons de l'intelligence? Dans la vie chrétienne, le plus parfait n'est que le moins imparlait : le juste^ celui qui ne pèche que sept fois en un jour, ainsi que le disent encore les Écritures. La perfection du petit nombre des élus ne s'acquiert que lorsque la lutte des deux principes se termine par le triomphe de l'esprit sur la chair, quelquefois même par la suppres-

-îq&3»f?-

sion totale des instincts sensuels, au moyen des jeûnes, des macérations et des rigoureuses pratiques de Tascétisme. Dans la vie mondaine, la philosophie exige simplement de nous le maintien de l'équilibre entre nos deux natures, une dose égale des satisfactions réparties à Tune et à l'autre. La conscience ne nous demande rien de plus. L'hygiène nous a appris que c'était là aussi le secret de conserver sa santé jusqu'à une extrême vieillesse,' — ce qui est si difficile aux héros, aux politiques, aux auteurs, aux spéculateurs, à tous ceux qui ont l'ambition de gouverner leurs semblables ou de s'en faire admirer, en leur faisant croire que c'est pour les servir, les défendre, les sauver, les enrichir, les éclairer, etc., qu'ils font des conquêtes, usurpent le pouvoir, exercent les hautes fonctions d'un État, négocient des traités, établissent des maisons de crédit, écrivent des histoires ou des romans.

M. de Talleyrand a été un des hommes qui ont exercé le plus d'influence sur les affaires de leur temps ; comment a-t-il pu traverser toutes les vicissitudes et toutes les crises du sien sans cesser d'y prendre une part active, et conserver aussi sa santé au delà de sa quatre-vingtième année? C'est par une étude constante de sa double natijre, — étude qui chez l'homme intelligent doit aboutir h l'art de maintenir l'équilibre entre ses deux éléments constitutifs. M. de Talleyrand oublia rarement que pour maîtriser ses semblables en général, et pour ' s'imposer aux plus puissants, aux plus ambitieux, il faut savoir se maîtriser d'abord soi-même : s'il ne fut pour la foule

comme pour les grands que le plus habile des diplomates, il fut pour les penseurs un vrai sage de Técole sensualiste.

On Taccusa souvent de dissimulation. Il n'en eut pas assez encore puisqu'il se laissa accuser d'ambition, d'avidité, de toutes sortes, de vices, qu'avec tant d'esprit il aurait pu si facilement recouvrir du manteau des vertus qu'il n'avait pas.

Le fait est que si réellement il fut un diplomate rusé (jamais hypocrite, ne confondons pas les termes), il ne fît pour cela que jouer sa partie de diplomate plus habilement que les autres joueurs assis avec lui autour de la' même table ; car, comme homme, dans la vie privée, il était la sincérité même, n'ayant besoin de tromper personne, offrant, en toute sécurité, à son entourage de famille et d'amis, le phénomène d'un philosophe méprisant le monde en général et aimant sincèrement le petit nombre des êtres pour qui il était toujours aimable.

En d'autres termes, M. de Talleyrand fut, si l'on veut, un grand comédien, mais sur le théâtre de la politique seulement, et heureux de mettre de côté son masque dans son intérieur. Aussi un de ses derniers biographes, un Anglais, sir Henry Bulwer, trouve très-bien que M. de Talleyrand ait joué la comédie comme il l'a probablement jouée lui-même, comme l'ont jouée tous les diplomates dans l'histoire, sans qu'on puisse en citer beaucoup qui aient toujours été à la hauteur de leurs rôles, ainsi que le fut M. de Talleyrand.

Sir Henry Bulwer, dans sa biographie de M. de Tal-

iO AVAIIT-niOrOft.

leyrand, n'a fait souvent que développer une analyse de son caractère, publiée par lui il y a trente-six ans dans un Magazine de Londres et qui fut librement traduite dans la Revue de Paris, en 1838. Sir Henry, devenu lui-même un diplomate distingué, a naturellement mis à profit sa propre expérience des hommes et des événements pour modifier quelques-unes de ses appréciations. Mais il persiste à considérer M. de Talleyrand comme Tacteur nécessaire et providentiel, le deus ex machina, visible ou invisible, de tous les dénoûments.

Au risque de scandaliser les rigoristes en morale, qui ne comprennent pas que le ciel, comme le disait un grand prince, ne saurait avoir fait une même conscience pour rhomme d'État et pour l'obscur bourgeois, sir Henry ose admirer la grâce facile avec laquelle M. de Talleyrand trouvait la transition d'un régime à un autre, abandonnant le vaincu tout juste à temps et à propos, non-seulement pour se donner utilement au vainqueur, mais encore pour pouvoir se vanter de n'avoir jamais servi que son pays, alors même qu'il semblait le plus dévoué à la personne du Souverain.

Nous devons avouer très-franchement que, dans le cours de notre carrière littéraire, nous avons tour à tour adopté les diverses appréciations de ce sphinx diplomatique, à travers la multitude des circonstances révolutionnaires ou contre-révolutionnaires qui ont passionné la génération à laquelle nous appartenons. Nous avons raconté ailleurs comment, en 1833, nOus n'avions pas osé refuser quelques lettres de recommânulaiion pour M* de Talleyrand, alors

AVANT-PROPOS. il

notre ambassadeur en Angleterre, mais bien décidé à ne pas les remettre à un diplomate que les journaux d'alors représentaient comme sacrifiant Fhonneur et la dignité de la France aux puissances étrangères. Nous avions toute la candeur de la jeunesse patriotique de 1880. Arrivé à Loiidres, une caricature, étalée à la vitrine du grand marchand d'estampes de Piccadilly, modifia notre opinion ; on y voyait les aveugles conduits par un boi^ teux. Les aveugles étaient les rois de l'Europe, un bandeau sur les yeux, et le boiteux M. de Talleyrand, armé de sa seule béquille, qui les menait en laisse avec un ruban. L'opinion populaire de la perûde Albion rendait plus de justice à la politique de la révolution de juillet que l'opinion populaire en France.

Le lendemain nous allâmes remettre nos lettres à l'ambassadeur, qui nous accueillit avec tant de grâce que nous osâmes, à la troisième visite, lui raconter nos hésitations : il en rit beaucoup et il ne nous reçut pas moins bien une quatriènie fois.

Homo duplex, disions-nous en commençant: ce n'est peut-être pas assez pour définir M. dé Talleyrand, aux yeux de ceux qui en font un Prêtée ayant vingt fois changé de caractère et de figure, de costume et de masque, abbé de cour et évêque libertin, prêtre défroqué, républicain et prince, ambassadeur sous quatreou cinq gouvernements, un des complices du 18 brumaire et de la restauration, etc., etc., etc.; mais pour nous, c'est assez de deux hommes pour expliquer les portraits si différents du même person-

nage, la haine et le mépris déversés sur lui, Taffection de sa famille, de ses serviteurs et de ses amis. En reproduisant les appréciations les plus opposées, nous nous trouvons assez désintéressé et impartial pour n'ajouter une foi entière ni au jugement des amis, ni au jugement des ennemis : tel est le sentiment qui a dicté notre esquisse de la vie politique de M. de Talleyrand (1).

(1) « Le problème moral que soulève le personnage de Talleyrand, en ce qu'il a d'extraordinaire et d'original, consiste tout entier, dit M. Sainte-Beuve, dans l'assemblage, assurément singulier et unique à ce degré, d'un esprit supérieur, d'un bon sens net, d'un goût exquis et d'une corruption consommée, recouverte de dédain, de laisser-aller et de nonchalance. »

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