ESQUISSE DE LA VIE POLITIQUE
M. de Talleyrand naquit à Paris, en 1754. Sa famille sé prétendait issue d'une branche cadette des comtes souverains du Périgord, dont elle avait pris les armoiries. Il reçut au baptême les prénoms de Charles-Maurice. Confié à une nourrice de campagne, Tenfant, encore à la mamelle, flt une chute qui le rendit boiteux pour la vie. Un de ses collègues au congrès de Vienne, M. le baron de Wissemberg , disait tenir de lui-même que cette inilrmité provenait non d'une chute, mais d'un combat qu'il avait soutenu contre un troupeau de porcs , lesquels commençaient à lui dévorer les jambes, lorsqu'était survenue la nourrice qui l'avait déposé contre une haie, pendant qu'elle faisait une promenade sentimentale avec son galant.
La claudication qui en résulta fut déclarée incurable , et dans un conseil de famille, on décida que le frère plus jeune, le comte d'Archambaud , plus tard duo de Périgord, serait considéré comme l'aîné et élevé en conséquence pour être militaire, tandis que l'aîné, boiteux^ passerait à l'état de cadet et serait consacré à l'Église. Cet arrangement eut lieu lorf»cpie M* de Talleyrand avait treize ou quatorze ans.
et il fut transféré au collège d'Harcourt , dont il devint un des élèves les plus distingués. A Saint- Sulpice , où il entra en mo, son talent pour la discussion fut remarqué. A la Sorbonne, où il compléta ses études, il ne cachait pas son peu de goût pour l'état ecclésiastique, quoique, par ses relations de famille, il fût certain de parvenir aux plus hautes dignités de l'Église.
Il reçut la tonsure en 1773, et fut d'abord connu sous le nom d'abbé de Périgord. Représentons-nous l'abbé de Périgord, âgé de près de vingt ans, avec son attirail clérical : c'est un abbé pimpant, dont la figure, sans être belle, attirait par la triple expression de la douceur, de l'impudence et de l'esprit; ne se préoccupant pas plus de prêcher des sermons que de publier des traités de théologie , cherchant sa voie dans une tout autre direction, c'est-à-dire dans les antichambres des ministres , l'œil-de-bœuf de Versailles ou le boudoir de la favorite. Une société joyeuse se trouvait un soir réunie chez M™» Dubarry, et les beaux seigneurs de la cour se vantaient à Tenvi de leur succès auprès du sexe. L'abbé de Talleyrand avait la tête penchée et ne disait rien : « Pourcjuoi êtes-vous triste et silencieux ? lui demanda tout d'un coup la maîtresse de la maison. — Hélas I madame la Comtesse, je faisais une réflexion bien mélancolique : c'est qu'à Paris, il est plus facile d'avoir des femmes que des abbayes.> » Cette réplique fut trouvée charmante; on la répété au roi, qui en rit comme la favorite et accorda un bénéfice au spirituel abbé.
Les cinq années suivantes forment une page blanche dans la biographie de M. de Talleyrand, qui sut les bien employer toutefois ; car, en 1780, nous le trouvons agent général du clergé français, dirigeant l'administration de ses revenus et prenant la tète dans la direction de ses affaires. Un
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curieux incident de cette période est raconté par M. Mignet : Tabbé, devenu agent général de son ordre, fréta un corsaire, de compte à demi avec M. de Ghoiseul-Gouffier, pour, faire la course contre les Anglais; le gouvernement avait fourni les canons.
En 1785, ayant à rendre compte de son administration, Tabbé de Talleyrand le fit de manière à captiver l'attention publique. Ce fut un titre auprès de M. de Calofnne qui, luimême homme de plaisir, n*aurait pas eu plus de, scrupule que le jeune abbé, soit à armer upi corsaire, soit à jouir en épicurien des bénéfices de la .course. Malgré ce protecteur et quelques autres moins influents, Tabbé de Périgord avait si complètement dépassé les limites de la tolérance, assez large cependant de ses conteriiporains, que, lorsque révèché d'Autun devint .vacant, en 1788, Louis XVI hésita à y nommer un ecclésiastique qui, plus que tout autre laïque, sauf peut-être Richelieu et Lauzun, avait contribué à enrichir la chronique scandaleuse de Paris et de Versailles. Le roi tint bon pendant quatre mois, et sa répugnance ne fut vaincue à la fin qu'avec la plus grande peine par le pèredeTabbé, qui, visité sur son lit de mort par son royal maître, le supplia d'accorder cette dernière requête à un vieux et fidèle serviteur. L'abbé de Périgord fut consacré évêque d'Autun le 17 janvier 1789, quatre mois avant la réunion des états généraux.
Nous n'avons pas à retracer ici le tableau des mœurs, des sentiments et des opinions de la métropole française pendant les dix années qui précédèrent la révolution; M. de Talleyrand était un type des abbés de cette dramatique époque. « Jusqu'à sa dernière heure il en conserva amoureusement le souvenir; il lui devait la plus grande partie de cette grâce que vantent encore ses admirateurs ; il lui devait
la plupart des vicefi qae ses ennemis se faisaient un malin plaisir de mettre en relief. » C'était la période à laquelle faisait allusion Burke dans sa mémorable maxime (fort discutable, du reste), que le vice perd la moitié de sa laideur lorsqu'il n'est pas grossier. Le règne de Louis XVI fut une amélioration marquée sur celui de son prédécesseur. Le pouvoir et les faveurs n'étaient plus le prix des caprices d'une maîtresse; le Parc-aux-Cerfs avait été fermé. Le pire qu'on puisse dire des amusements de la reine « au Petit- Trianon », c'est qu'ils transgressaient le décorum traditionnel de la cour, et qu'ils donnèrent lieu à des accusations de galanterie, reconnues aujourd'hui calomnieuses. La politesse des manières était admirable ; le ton de la bonne compagnie parfait. Mais au-dessous de cette riante surface, tout était trouble, hésitation, anxiété; il y avait un mélange de doute et de foi, de scepticisme et de crédulité, un insatiable appétit de nouveautés, en lutte avec un respect superstitieux pour le passé !
J-i'évôque d'Autun, nommé représentant de son diocèse aux états généraux , adressa à ses électeurs un discours dans lequel il séparait avec soin toutes les réformes praticables des rêves et des projets dangereux mis alors en circulation. Voici le résumé tracé par une plume anglaise de son utopie politique à cette époque :
« Une charte donnant à tous des droits égaux; un grand code embrassant et simplifiant toutes les lois existantes et nécessaires ; des mesures pour une prompte justice ; l'abolition des arrestations arbitraires ; l'adoucissement des lois réglant les rapports entre créanciers et débiteurs; l'établissement du jugement par le jury; la liberté de la presse et l'inviolabilité des correspondances privées; l'abolition des douanes intérieures qui partageaient la France en provinces
DE M. tm TALLStAAm). if
et des restrictions en vertu desquelles les membres de certaines corporations pouvaient seuls exercer certains commerces ; l'introduction de Tordre dans les finances avec un système de comptabilité régulier et public; la suppression de tous les privilèges féodaux; la systématisai on des impôts qui frapperaient dorénavant tous les citoyens : tels étaient les changements que conseillait l'évêque d'Autun en 1789. Il ne parlait pas de la perfectibilité humaine, de la réorganisation complète de la société avec un nouveau système de capital et de travail ; il ne promettait point une paix étemelle, il ne prêchait pas la fraternité universelle. Les améliorations qu'il proposait étaient simples, elles se rattachaient aux idées reçues et pouvaient être greffées sur les racines de la société existante. Elles ont subi une épreuve de quatre-vingts ans, tantôt pressées par des événements favorables, tantôt retardées par des circonstances adverses ; quelques-unes sont l'objet du dédain des démagogues, d'autres ont excité la colère des despotes; elles ont passé par le laminoir de plusieurs révolutions successives ; mais elles fournissent encore aujourd'hui la base sur laquelle les Français sages et éclairés cherchent à établir l'édifice du gouvernement et de la société dans leur grand et noble pays, elles honorent une intelligence qui savait tracer un semblable programme pour une génération naissante. » Un des biographes de M. de Talleyrand dit qu'il s'habillait comme un petit-maître, pensait comme un déiste et prêchait comme un saint; on peut regretter qu'on n'ait conservé aucun échantillon de ses sermons ; car il ne faut pas considérer comme tels les discours qu'il prononça, dans un but politique, les jours de cérémonie, en sa qualité d'évêque. Aux états généraux, il choisit le plus tôt qu'il put et très-heureusement l'occasion d'effacer le prélat
SOUVEmRS INTIMES.
derrière le citoyen. Le fait est qu'il se montra presque aussi actif et aussi utile que Mirabeau et Siéyès pour faire triompher l'élément populaire dans F Assemblée et donner à celle-ci des pouvoirl=^ illimités. La part qu'il avait prise aux mesures adopté.es pendant les premiers mois par l'Assemblée alors prépondérante, — jamais peut-être, avant ou depuis, corps de législateurs n'a accompli une aussi, grande tâche dans un temps aussi court, — le désignait comme l'homme le plus capable de les justifier. En février, un manifesta à la nation française, composé par M. de Talleyrand, fut répandu dans toute ïa France. On ne peut donc lui refuser le mérite, si c'en est un, d'avoir rendu de grands . services à la cause de la révolution. C'est principalement à ses efforts qu'était due la fusion du clergé avec le tiers, ce qui avait permis de constituer définitivement les états généraux. Peu après, en combattant les mandats impératifs que les députés avaient reçus de leurs commettants, il avait singulièrement contribué* à affranchir l'Assemblée nationale des instructions qui auraient paralysé la plupart des progrès rçalisés plus tard. Nommé membre du comité élu pour préparer la nouvQlle constitution de la France, les futurs droits des Français avaient été proclamés dans les termes'indiquéspar lui. Dans toutes les questions de finances, il avait secondé M. Necker pour relever le crédit public ; et, finalement, il avait sacrifié les privilèges de son ordre (telle était au moins sa prétention) au bien général.
M. de Talleyrand, en un mot, fut l'un des constituants les plus laborieux et les plus utiles. En voici une preuve encore. Le 30 avril 1790, il fit à l'Assemblée un rapport en faveur de l'établissement de l'unité des poids et mesures, une des idées les plus remarquables du système de réforme proposé par Turgot; M. de Talleyrand allait plus loin que le célèbre
économiste ; il proposait de rendre le projet commun à la France et à ^Angleterre ; en conséquence, il concluait à la nomination d'une commission choisie parmi les membres de TAcadémie des sciences de Paris et' de la Société royale de Londres, pour établir les bases de la future loi internationale. Voici les propres termes du rapporteur :
« Chacune des deux nations formerait sur cette mesure commune (la mesure employée actuellement en France) ses étalons, qu'elle conserverait avec le plus grand soin, de telle sorte que si, au bout de plusieurs siècles, on s'apercevait de quelque variation dans Tannée sidérale, les étalons pourraient servir ù l'évaluer, et par là à lier ce point important du^ système du monde à une grande époque, — celle de l'Assemblée nationale. Peut-être même est-il permis de voir dans ce concours de deux nations interrogeant ensemble la nature, pour en obtenir un résultat important, le principe d'une union politique opérée par l'entremise des sciences. »
Après avoir voté avec Meunier et Lally-Tollendal , M. de Talleyrand ne fit pas comme eux et n'abandonna pas lapartie lorsque la cause du gouvernement constitutionnel fut évidemment perdue. Chose curieuse, le plus grave échec que subit sa popularité dans le parti avancé, ce fut le concours qu'il prêta (31 janvier 1790) à une proposition qui avait pour but d'accorder aux juifs le droit de citoyens.
Lorsque la constitution civile du clergé eut été votée, M. de Talleyrand prêta immédiatement serment, serment refusé par tous les ecclésiastiques ses collègues, sauf deux, et finalement il consentit à consacrer les évoques élus pour remplacer ceux que l'Assemblée avait privés de leurs sièges. L'archevêché de Paris étant devenu vacant, on supposa qu'il le désirait, mais tandis que quelques journalistes faisaient
valoir ses titres à cette dignité, d'autres, et les plus nombreux, récapitulèrent les innombrables motifs qui le reudaient impropre à conserver celle dont il était déjà revêtu. S'il est vrai que M. de Talleyrandf utjusqu'à sa dernière heure, presque indifférent à la louange, il ne se montra pas beaucoup plus sensible au blâme. Il crut cependant devoir réfuter ceux qui lui faisaient un crime d'avoir gagné au jeu des sommes suffisantes pour être le plus riche des prélats. Il adressa, en conséquence, à un journal, une lettre dans laquelle, après avoir exprimé son intention de refuser l'archevêché, en supposant qu'il lui fût offert, il ajoute :
« Par suite de la fausse alarme produite par mes prétentions supposées au siège de Paris, on a fait circuler le bruit que j'aurais gagné dernièrement dans une maison de jeu une somme de soixante ou de soixante-dix mille francs. A présent que la crainte de me voir élevé à la dignité en question s'est évanouie, je suppose que l'on croira ce que je vais affirmer. La vérité est que, dans le cours de deux mois, j'ai gagné une somme de trente mille francs, non dans des maisons de jeu, mais dans des maisons particulières, ou au cercle des échecs, lequel, vu la nature de son institution, a toujours été considéré comme une réunion privée. »
Trente mille francs en deux mois, c'est assez joli pour un évoque. M. de Talleyrand aurait dû déclarer qu'il ne l'était plus. Cette lettre est datée du 9 septembre 1791, et le 26 avril précédent, le lendemain de la consécration de l'évoque du Finistère nouvellement élu, était arrivé un bref du pape que le Moniteur annonçait en ces termes :
« Un bref du pape est arrivé jeudi dernier. DeTalleyrand- Périgord, ancien évoque d'Autun^ y est suspendu de toutes
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ses fonctions et excommunié après quarante jours s'il ne revient à résipiscence. »
L'ex-évêque, qui s'étaitconcerté secrètement avec Mirabeau, tout en ayant bien soin de ne pas se brouiller avec les républicains, continua après la mort du grand orateur à agir et à parler pour faire prévaloir les idées d'une constitution monarchique. Lorsque Louis XVI fut reconnu décidément impossible, on songea sérieusement au duc d'Orléans (Égalité), pour lui faire jouer le rôle qui fut joué trente-huit ans plus tard par son fils. On eût fait du prince un roi-citoyen, une sorte de magistrat suprême. Bien qu'on le considérât comme pis-aller, M. de Talleyrand n'admit jamais les accusations dirigées contre le cousin de Louis XVI, car il disait de lui : « Le duc d'Orléans est le vase dans lequel on a jeté toutes les ordures de la révolution. »
Au commencement de 1792, Paris était devenu un séjour dangereux pour ceux qui avaient cherché des moyens termes. M. de Talleyrand comprit que le parti le plus sage était de se réfugier en Angleterre, « où il était suffisamment près pour ne pas être oublié et suffisamment éloigné pour n'être pas compromis. » Les excès de la révolution allaient commencer, et bien que son nom ne fût pas en bonne odeur dans une notable partie de la société anglaise, il fut néanmoins fort bien accueilli presque partout et d'une manière intime à Lansdowne-House, Le troisième marquis, honorablement connu par ses relations avec les esprits les plus distingués et par son patronage des beaux-arts , disait à sir H. Biilwer qu'il se rappelait très-bien l'ex-évêque, qui venait dîner chez lui , comme un personnage particulièrement pâle et silencieux. La nature de son esprit et sa manière de causer à cette époque ont été décrites et représentées par Dumont :
1 Ses manières étaient froides, il parlait peu, sa tournure qui, dans sa première jeunesse, avait été remarquable de grâce et de délicatesse, était devenue quelque peu épaisse et jusqu'à un certain point efféminée ; ce qui faisait un singulier contraste avec sa voix grave et profonde qui surprenait tous ceux qui avaient contemplé une semblable physionomie. Evitant les avances au lieu d'en faire, ni indiscret, ni gai, ni familier, mais sententieux, formaliste et scrutateur; si bien que les Anglais ne savaient que penser d'un Français qui représentait si mal le caractère national. »
Voyant que le danger n'était pas immédiat, M. deTalleyrand retourna en France. Il fut attaché à la mission de M. de Ghauvelin en qualité de conseiller d'ambassade. Mais cette mission n'eut aucun succès. Les négociations à ce moment de crise pour la royauté française ne pouvaient aboutir. Le trône tomba avec fracas le 10 août ; Talleyrand était revenu à Paris la veille. Dans cette conjoncture, il s'empressa de reprendre le chemin de Londres aussitôt que le gouverne- ' ment provisoire eut été formé, après avoir obtenu de Danton un passe-port, grâce à un sourire dont il salua fort à propos une plaisanterie du grand révolutionnaire. Telle était l'explication qu'il donnait d'un fait suspect au moyen duquel on cherchait à jeter des doutes sur sa véracité; car, à peine débarqué , il s'empressa d'écrire à lord Granville pour constater qu'il n'avait absolument aucune espèce de mission et qu'il venait purement et simplement cette fois pour sa sûreté et son repos. Mais sur le soupçon qu'il était plus lié avec le parti extrême qu'il ne voulait en convenir, il reçut l'ordre (28 janvier 1794), basé sur Valîen act, de quitter l'Angleterre. Il partit pour les États-Unis, portant des lettres d'introduction de. plusieurs membres de Vopposition
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whig, parmi lesquelles une de lord Lansdowne au président Washington.
M. de Talleyrand se lassa vite de T Amérique. Aussi le voyons-nous peu de temps après engager ses dernières ressources dans Tacquisition d'un navire sur lequel il se disposait à prendre passage pour les Indes orientales avec M. de Beaumetz, exilé et ancien membre de l'Assemblée nationale comme lui. Heureusement, des nouvelles qui lui parvinrent le firent changer de résolution. On n'entendit jamais plus parler des passagers ni du vaisseau.
Pendant l'absence de M. de Talleyrand, la France avait parcouru le cercle entier des expériences démagogiques. L'absurde seul l'avait disputé à l'atroce. Le Christ et la Vierge avaient été remplacés par la déesse de la Raison ; la magistrature par le tribunal révolutionnaire ; la puissance politique, tant intérieure qu'extérieure, avait passé aux mains du comité de salut public. On avait accueilli par des acclamations la demande de cent mille têtes, et l'émission de plusieurs millions d'assignats avait paru une combinaison financière de premier ordre. Heureusement éclatait enfin une réaction qui fut rapide et générale. Les classes éclairées reprenaient leur ancienne position ; la jeunesse dorée remplaçait les clubistes malpropres et mal peignés ; l'imprescriptible influence des femmes dans la société parisienne était restaurée sous les auspices de M™" Tallien et de Staël. Si jamais homme fut né pour jouer un rôle sur un semblable théâtre, à coup sûr c'était M. de Talleyrand. Pendant son absence, il avait été élu membre de l'Institut, auquel aussitôt après son retour il donna lecture de deux mémoires, l'un sur les relations commerciales entre l'Angleterre et les États-Unis, et l'autre sur les colonies. Trois semaines après
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oétta cûmmuQioation, il accepta le poste de ministre des affaires étrangères dans les circonstances suivantes, racontées par lui-môme : « J'étais allé dîner chez un ami qui habitait le bord de la Seine, avec M™« de Staël, Barras et une petite société qui fréquentait cette maison. Un jeune ami de Barras, qui était avec nous, sortit pour prendre un bain avant dîner et se noya. Le directeur, qui l'aimait tendrement, montra la plus grande affliction. Je le consolai (j'étais habitué à cette sorte de choses depuis mon enfance) et l'accompagnai dans sa voiture jusqu'à Paris. Peu de temps après, le ministère des affaires étrangères vint à vaquer; Barras sut que je le désirais, et grâce à son influence ainsi conquise, je l'obtins (1). »
Il l'obtint parce que le parti de Barras crut avoir besoin de lui, et il justiûa promptement son choix. Ce fut par son conseil que le Directoire se défit de ses opposants par un coup d'État; malgré cela le citoyen Talleyrand parvenait difficilement à endormir les soupçons que nourrissaient contre sa personne les républicains démocrates. Se voyant attaqué tout à la fois comme noble et comme émigré, il donna sa démission. On raconte que Rewbell, un des directeurs, après avoir jeté une écritoire à la tête de M. de Talleyrand, s'écria : Vil émigré! ta n'as pas le sens plus droit que le pied. Mais le citoyen Talleyrand trouva bientôt après l'oeca- «ion d'une revanche; car Rewbell, qui était louche, lui ayant demandé comment allaient les choses, il^ui répondit: De travers, monsieur, comme vous les voyez.
Après avoir contribuée la chute du Directoire, M. de Talleyrand concourut à concentrer l'autorité dans les mains du
(4) M<Be de âU61 s'attribuait plus directement cette nomination : voir ciaprès.
DE M. OC TALtrntAMB. Tl
premier consul, avec la conviction (jtt'une pareiHe dolution était aussi bonne pour le pays que pour lui-môme. Selon lui, un homme devait faire ce que les principes n'avaient pas pu faire. « Lorsqu'une société, ajoutait-il, est impuissante à créer un gouvernement, il faut que le gouvernement crée la société. » Il se faisait, en outre, un malin plaisir de contrecarrer le puéril projet de Siéyès, qui voulait réduire le premier consul à Timpuissance et le transformer, selon les expressions de celui-ci, en un cochon à l'engrais. Quelqu'un prétendant qu'après tout Siéyès avait un esprit bien profond, M. de Talleyrand répliqua: * Profond! heinf Vous voulez dire creux. »
t*our les mômes raisons, M. de Talleyrand approuva et appuya le consulat à vie, l'établissement de la Légion d'honneur et le concordat.
L'évoque profita du rétablissement des relations amicales avec le pape pour en obtenir un bref, qui est une véritable curiosité :
« A notre très-cher ûls Charles-Maurice Talleyrand.
« Nous avons été touché de joie, quand nous avons appris l'ardent désir que vous avez de vous réconcilier avec nous et avec l'Eglise catholique. Dilatant donc à votre égard les entrailles de notre charité paternelle, nous vous dégageons par la plénitude de notre puissance du lien de toutes les excommunications^ Nous vous imposons, par suite de votre réconciliation avec nous et avec l'Église, des distributions d'aumônes pour le soulagement surtout des pauvres de réglise d'Autun que vous avez gouvernée. Nous vous aôoordons le pouvoir de porter l'habit séoulier et de géi'er
toutes les affaires civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous exercez maintenant, soit que vous passiez à d'autres auxquelles votre gouvernement pourrait vous appeler. >
Ce bref, en faisant de l'ex-évêque un laïque , l'autorisait par là-môme à se marier, et il épousa une belle Indienne, M"« Grand. Cette dame était plus remarquable pour sa beauté que pour son esprit, mais M. de Talleyrand justifiait ce choix en disant : « Une femme spirituelle compromet souvent son mari, tandis qu'une femme bête ne compromet qu'elle-même. »
A partir de cette période, la vie publique de M. de Talleyrand est bien connue ; nous ne nous arrêterons qu'aux points les plus saillants. Après la victoire d'Ulm, le ministre de l'empereur lui écrivait une lettre qui ressemble à une prophétie :
« Tandis que Votre Majesté gagne des victoires qui conduiront à une paix glorieuse , j'étudie les moyens d'établir une paix durable. Il y a quatre puissances en Europe : la France, la Russie, l'Angleterre et l'Autriche. L'Angleterre et la France, à cause de leur juxtaposition, dé leur esprit et de leur rivalité, peuvent être considérées comme des ennemis naturel^; en d'autres termes, aucune grande guerre n'éclatera en Europe sans provoquer une collision entre elles. En pareille occurrence, la Russie ne peut pas être l'alliée cordiale de la France, tant qu'elle nourrira des projets sur l'empire ottoman, projets qu'il y aurait folie à encourager. L'Autriche, d'un autre côté, est certaine d'être avec l'Angleterre aussi longtemps que ses frontières toucheront les nôtres. Une politique habile consisterait, en conséquence, à dépouiller la Russie de ses rêves ottomans et l'Autriche de ses possessions limitrophes aux Etats que nous protégeons... Je vou-
DS M. DB TALLSTHAND. 29
drais donc enlever à l'Autriche la Souabe dans rAllemagne du Sud, le Tyrol, qui touche à la Suisse ; je ferais de Venise une république indépendante et par là une barrière pour l'Italie. Il faut que TAutriche se rallie elle-même à ce plan ; sans cela il ne serait pas durable ; et j'obtiendrais son adhésion en lui donnant en échange de ce que nous lui prendrions, la Valachie, la Moldavie, la Bessarabie et la partie septentrionale delà Bulgarie. Par ce plan, Votre Majesté remarquera que les Allemands seraient exclus pour jamais de r Italie, TAutriche deviendrait la rivale de la Russie et la gardienne de l'empire ottoman, et les Russes, exclus de l'Europe, seraient refoulés vers l'Asie centrale, où ils arriveront tôt ou tard à un conflit avec ies maîtres de THindoustan. »
Ce projet, dit M. Mignet (1), étant conçu à une époque où rien n'était impossible, aurait pu être réalisé après la bataille d'Austeriitz ; il aurait certainement imprimé une direction différente à l'Europe et établi la grandeur de la France sur une base solide.
Napoléon prétendait que c'était M. de Talleyrand qui lui avait conseillé de confisquer le trône d'Espagne ; M. de Talleyrand répétait souvent qu'il aurait voulu au contraire l'en dissuader. Ce qu'il y a de probable, c'est qu'il conseilla un arrangement qui aurait donné le territoire situé au nord de l'Ebre à la France et cédé le Portugal, à titre de compensation, à la monarchie espagnole. Il n'est donc pas impossible qu'il eût connu dès 1805, — car Joseph Bonaparte passait pour apprendre la langue espagnole à cette époque, — que Napoléon nourrissait le vague désir de remplacer la dynastie des Bourbons par celle des Bonaparte dans la Péninsule. Mais
0) Notice 9ur M. de Talleyramd.
M ftOûvimmô mtittfes
lorsque \m arméeis françaises, satiâ déckf ation pf ôalabld, prirent possession de Burgos et de Èarcelone ; lorsqu'une insurrection déposa Charles IV, et que l'empereur adopta une politique non d*agrandissement pacifique de la France, mais de supercherie pour arracher la couronne espagnole, M. de Tallêyrand ne craignit pas de lancer un de ses apôphthegmes les plus énergiques : On s^ômpare des couronnes, dit-il, mâiÈ on ne leâ esôamote pas,,. Le comte Beugnot, dans ses MéinoîteS, récemment publiés (1), dit à dette occasion :
« Le prince de Tallêyrand était instruit dans le plus graud détail de ce qui s'était passé à Bayonne, et il m*én parut indigné : « Les victoires, me dlsait-il,^ne suffisent pas pour * effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi r de vil , dé la tromperie , de la tricherie ! Je ne peux pas t dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne sera t pardonné à l'empereur par personne. »
L'histoire n'a- pas encore disculpé entièrement M. de Tallêyrand de toute complicité dans l'exécution du duc d'Enghien, quoiqu'on lui ait fait dire de cet acte, un des plus odieux de l'empereur : C'est pire qa^an crimes c'est une faute.
On ne peut pas dire que M. de Tallêyrand ait toujours approuvé la politique du premier Empire ; mais on ne peut pas dire davantage qu'il l'ait toujours blâmée. Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'il osa là blâmer quelquefois, au risque d'encourir une disgrâce.
En 1807, soit fatigue, soit dégoût de voir rinéffloàcité de ses conseils., Sôit qu'il sût déjà prévoir une catastrophe, il sollicita lui-même et obtint la permission de se retirer.
(1) 2 vol. in-8o, chez Dentu, éditeur.
D« k. »E TAUJmUND.
Fouché fut renvoyé peu de temps après^ de sorte qne les deux hommes qui aTalent le plus contribué, chacun à sa manière, à l'édification de TEmpire, et qui étaient les plus propres à le renverser, se trouvèrent en même temps pla^ ces dans le cas de considérer sa chute anticipée avec indifférence sinon avec plaisir.
En 1813, lorsque la campagne de Russie eut justifié pleinement ses représentations, Fempereur offrit à M. de Talleyrand son ancien poste, à la condition qu'il abandonnerait là place et les émoluments de vice-grand-électeur, ce qu'il refusa de faire, en disant : t Si l'empereur a confiance en moi, il ne devrait pas me dégrader ; s'il n'a pas confiance en ûioi, pourquoi m'emploierait-il ? »
A la fin du conseil qui eut Heu avant le départ de l'empereur pour la campagne de 1814, Napoléon se prétendit entouré de traîtres, et, se tournant tout à coup vers M. de Tàlleyrand, il l'accabla pendant plus de dix minutes des paroles les plus outrageantes. M. de Talleyrand, pendant tout ce temps-Jà, se tint debout au coin du feu, se préservant de la chaleur avec son chapeau. Tous ceux qui le voyaient impassible auraient pu croire qu'il était la dernière personne, présente dans l'appartement, A qui l'empereur pût parler ainsi. Finalement, lorsque Napoléon, après avoir fermé la porte avec violence, se fut éloigné, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien et descendit les escaliers avec une indifférence parfaitement jouée.
Juste au moment où il désirait le plus restera Paris, M. de Talleyrand reçut Tordre de Napoléon de rejoindre la régente è Blôis. Désobéir ouvertement, c'eût été courir un grand danger et s'exposer à un blâme sévère, car la partie n'était pas encore perdue et la désertion eût paru étrange dans tous les oâs.
Uexpédient qu'il adopta fut bizarre et caractéristique. Sa voiture de gala fut commandée et préparée pour le voyage. S'étant mis en route avec une espèce de pompe, il trouva à la barrière, grâce à un arrangement fait à l'avance avec M™e de Rémusat, le mari de cette dernière, à la tête d'un détachement de gardes nationaux, qui l'arrêta, lui déclara qu'il devait rester dans la capitale et le reconduisit à son hôtel de la rue Saint-Florentin , où il eut bientôt l'honneur de recevoir l'empereur Alexandre.
Gomme M. de ïalleyrand le faisait justement observer : « Il ne convient pas à tout le monde de se faire écraser par les ruines d'un édifice qui va crouler. » Cela lui convenait moins qu'à personne et, après les paroles violentes de l'empereur, aucun principe d'honneur et de fidélité ne le rattachait plus à Napoléon.
Il fut heureux pour les Bourbons que M. de Talleyrand inspirât une telle confiance à l'empereur Alexandre, qu'au milieu de l'hésitation générale, il pût lui tenir le langage suivant : « Sire, vous pouvez être convaincu qu'il n'y a que deux choses possibles, Bonaparte ou Louis XVIII. Je parle de Bonaparte ; mais en ce qui le concerne, le choix ne dépend pas entièrement de Votre Majesté, car elle n'est pas seule. Si nous devons avoir un soldat, que ce soit Napoléon, car il est le premier soldat du monde. Je vous le répète, Sire : Bonaparte ou Louis XVIII ; chacun d'eux représente un principe, tout le reste n'est qu'une intrigue. »
Alexandre l'a déclaré plus tard : « Lorsque j'arrivai à Paris, je n'avais aucun plan. Je m'en rapportai à Talleyrand ; il avait dans une main la famille de Napoléoî et dans l'autre celle des Bourbons ; j'ai pris celle qu'il me présenta. »
Tout ce que M. de Talleyrand avait fait pour la dynastie res-
taurée ne parvint pas à lui concilier sa faveur; le sentiment émigré était trop fort contre Tex-évôque ; mais après Waterloo, il fut considéré comme un indispensable; et il sauva la France de plus d'une humiliation par son adresse et son influence sur les alliés. Ayant appris que Blûcher se disposait à faire sauter le pont d'iéna, il pria le comte Beugnot de se rendre auprès du maréchal et de lui représenter dans les termes les plus énergiques le déplaisir du roi. t Désirez-vous que je représente le roi comme prêt à se faire porter sur le pont pour sauter en même temps, si le maréchal persiste ? — Non, pas précisément ; on ne le croirait pas capable d'un semblable héroïsme ; dites quelque chose de bon et d'énergique, quelque chose d'énergique surtout, vous m'entendez bien !» M. Beugnot apprit à l'état-major prussien que Blûcher se trouvait à son lieu de récréation habituel, une maison de jeu (n9 113, au Palais-Royal) où il fallut aller le chercher, et il arriva fort irrité de cette interruption peu opportune. Après un entretien orageux, il consentit cependant à retirer Tordre, pourvu que le nom du pont fût changé. Lorsque tout eut été réglé d'une manière' satisfaisante, M. Beugnot retourna en toute hâte vers M. de Talleyrand, qui lui dit alors : « Puisque les choses ont marché ainsi, on pourrait faire quelque chose conformément à votre idée de ce matin, — on pourrait dire que le rei a menacé de se faire sauter avec le pont, il y a là matière pour un excellent article de journal. Voyez cela. > C'est ce que je lis, continue M. Beugnot ; l'article parut le jour suivant ; Louis XVIII dut être un peu surpris de son héroïsme, mais il en accepta la gloire avec une parfaite bonne grâce. Je l'ai entendu recevoir des compliments sur cet admirable trait de courage et y répondre avec le plus complet sangfroid. »
34 SOUVËNtftS tNfïMES
Ce récit est emprunté atix Mémoires du tomte Beugûot, (publiés êfl 1866 par son petit-flls), qui nous raconté la véritable histoire du mot placé dans la bouche du comte d'Artois en 1814 et attribué par lord Brougham àM.deTalleyrand : Bien n'est changé en France, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. M. Beugnot prétend être l'auteur de cette parole mémorable, et il est juste de la lui laisser.
M, de Talleyrand ne resta premier ministre que peu de mois. Trouvant le poste non tenable, il donna sa démission, sous prétexte qu'il ne voulait pas signer le projet de traité avec les alliés. Il reçut une pension de cent mille francs, avec là charge de grand-chambellan, dont il remplit scrupuleusement les fonctions, imperturbable et impassible derrière le fauteuil du roi, dans toutes les grandes occasions, malgré les regards peu bienveillants de Sa Majesté.
Pendant les quinze années suivantes, il ne prit aucune part ostensible aul affaires publiques, si ce n'est dans deux circonstances. Il protesta dans la Chambre des pairs contre la guerre d'Espagne (1823) et y défendit énergiquement la liberté de la presse.
La révolution de Juillet le mit de nouveau en évidence. Le troisième jour (29 juillet), 11 appela son secrétaire particulier, M. Colmache et lui dit :
« Allez, de ma part, à Neuîlly ; obtenez audience, par tous les moyens possibles , de M"»* ' Adélaïde (la sœur de Louis-Philippe) ; remettez-lui ce papier, et, lorsqu'elle Taura lu, assurez-vous qu'elle le brûlera, ou bien rapportez-le moi. (Le papier contenait purement et simplement ces mots : Madame peut avoir toute conûance dans le porteur y qui es' mon secrétaire,) hovsqne Madame l'aura lu, vous lui direz qu'il n'y a pas un moment à perdre. — Le duc d'Orléans doit être ici demain-; il ne doit pas prendre d'autre titre que
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celui de lieutenant-général du royaume, qui lui a été conféré. — Le reste viendra, »
Tout fut fait ainsi qu'il l'avait conseillé et tout »e passa comme il Tavait prévu.
Lorsque Louis-Philippe choisit M. de Talleyrand pour le représenter à Londres, la presse française renouvela toutes les anciennes accusations contre le nouvel ambassadeur. La presse de Londres fit chorus, Taristocratie anglaise se montra d*abord très -malveillante pour lui; mais M, de Talleyrand fut défendu par lord Howard et le duc de Wellington. < Je déclare tout haut, dit le duc, que dans tout es les affaires que j*aieu à traiter avec le prince de Bénévent depuis 1814, je Tai toujours trouvé aussi loyal qu'habile. »
La révolution de Belgique mit à l'épreuve cette loyauté et cette habileté. M. de Talleyrand eut l'honneur de rallier à son opinion les signataires de la quadruple alliance qui réglèrent les destinées du nouveau royaume. Ce fut le dernier acte diplomatique de M. de Talleyrand, il donna sa démission en déclarant que sa carrière était finie. De retour en France, il fut encore quelquefois consulté par Louis-Philippe ; mais sans avoir de fonction officielle et niant luimême qu'il fût nécessaire de lui parler d' affaires ^ puisqu'il n'y en avait plus. C'est ce qu'il exprime dans la lettre suivante, adressée à M. deGagem et datée, non de Paris, mais de sa retraite champêtre des bords de la Loire :
t Ne croyez pas que, si j'ai quitté les affaires, ce soit par caprice. Je n'ai quitté les affaires que lorsqu'il n'y en avait plus. J'avais voulu prévenir la guerre, je croyais que la France liée à l'Angleterre la rendait impossible ; j'avais voulu de plus obtenir pour la révolution française du mois de juillet 1830 le droit de bourgeoisie en Europe, et tranquilliser le monde sur l'esprit de propagaadisme que l'on
supposait à notre gouvernement. Tout cela était accompli : que me restait-il à faire, sinon de ne point attendre qu'avec le solve senescentem d'Horace quelqu'un vînt me dire que j'avais trop tardé ? La difficulté est d'en sortir heureusement et à propos. Vous devez donc me féliciter d'y avoir réussi, et non pas m'en faire une sorte de reproche, quelque obligeance qu'il y ait dans les reproches que vous savez faire. ,
t J'ai souvent remercié la fortune de m'avoir donné un contemporain tel que vous, qui m'avez mieux compris que personne, et qui avez bien Voulu en aider d'autres à me mieux comprendre ; mais je la remercierais davantage encore, si elle eût rendu nos habitations plus voisines ; vous verriez qu'aujourd'hui, comme au temps que vous rappelez, tout serait de ma part abandon et confiance. — Pauvre Dalberg! combien je l'aimais, et combien je l'ai regretté (i) ! Nous parlerions de lui et de tant de personnes que nous avons connues, et de tant d'événements auxquels nous avons été mêlés. L'âge où je suis arrivé est celui où l'on vit principalement dans ses souvenirs. Nous parlerions aussi des jugements auxquels je dois m'attendre de la part des générations qui suivront la nôtre. J'avoue que je ne redoute pas ceux de vos compatriotes^ pourvu qu'ils n'oublient point qu'il n'existe en Allemagne aucun individu à qui j'aie volontairement nui, et qu'il s'y trouve plus d'une tête couronnée
(i) Le duc de Dalberg:, un des trois plénipotentiaires associés de la mission de M. de Talleyrand pendant le congrès de Vienne. C'était le neveu de l'électeur de Mayence. On le regardait en Allemagne comme un déserteur de la patrie germanique. Lorsqu'on annonça sa visite à M. de Stein, celui-ci dit : a S'il vient comme ambassadeur de France, je le recevrai; mais si c'est comme M. de Dalberg, je le chasserai à coups de pied au 'derrière. »
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à qui je n'ai pas laissé d'être utile, du moins autant que je Tai pu. Enfin nos conversations rouleraient sur vous, sur votre famille, le nombre de vos enfants, leur établissement, toutes choses auxquelles je prends un intérêt sincère, et dont je suis réduit à ne vous parler que de très-loin, puisque vous habitez sur les bords du Mein, et moi les bords de la Loire, et que de plus je suis né en 1754.
« M. DB Tallbtrand. »
Quelqu'un à qui M. de Gagem communiqua cette lettre presque sentimentale, dit : « Allons, décidément, le proverbe est toujours vrai : Quand le diable devient vieux, il se fait ermite I »