‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 31 sur 48 · M. DE TALLEYRAND JUGE PAR M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND JUGE PAR M. DE CHATEAUBRIAND

« Supposez M. de Talleyrand plébéien, pauvre et obscur, n'ayant avec son immoralité que son incontestable esprit de salon : certes, l'on n'aurait jamais entendu parler de lui. Otez de M. de Talleyrand le grand seigneur avili, le prêtre marié, l'évoque dégradé, que lui reste-t-il? Sa réputation et ses succès ont tenu à ces trois dépravations. La comédie par laquelle le prélat a couronné ses quatre-vingtdeux années est une chose pitoyable. D'abord, pour faire preuve de force, il est allé prononcer à l'Institut l'éloge d'une mâchoire allemande dont il se moquait. Malgré tous les spectacles dont nos yeux ont été rassasiés, on a fait la haie pour voir passer le grand homme; ensuite il est venu mourir chez lui comme Dioclétien, en se montrant à l'univers. La foule a bâillé à l'heure suprême de ce prince, aux trois quarts pourri, une ouverture gangreneuse au côté, la tête retombant sur sa poitrine, en dépit du bandeau qui la soutenait» disputant de minute en minute sa réconciliation avec le ciel, sa nièce jouant autour de lui un rôle préparé de loin entre un prêtre abusé et une petite-fille trompée. II a signé de guerre lasse (ou peut-être n'a-t-il pas signé), quand la parole allait s'éteindre, le désaveu de sa première adhésion à TEglise constitutionnelle, mais sans donner aucun signe de repentir, sans remplir les derniers devoirs de chrétien, sans rétracter les immoralités et les scandales de

Ba vie. Jamais Torgueil ne s'est montré si misérable, Tadmiration si bête, la piété si dupe. Rome, toujours prudente, n'a pas rendu publique , et pour cause, la rétractation. M. de Talleyrand, appelé de longue date au tribunal d'eu haut, était contumax; la Mort le cherchait de la part de Dieu et elle l'a enfin trouvé. Pour analyser minutieusemeut une vie aussi gâtée que celle de M, de Lafayette a été saine, il faudrait affronter des dégoûts que je suis incapable de surmonter. Les hommes de plaies ressemblent aux carcasses des prostituées : les ulcères les ont tellement rongés qu'ils ne peuvent plus servir à la dissection.

« La Révolution française est une vaste destruction politique placée au milieu de l'ancien monde. Craignons qu'il ue s'établisse une destruction beaucoup plus funeste; craignons une destruction morale par le côté mauvais de cette révolution. Que deviendrait l'espèce humaine, si l'on s'évertuait à réhabiliter, des mœurs justement flétries , si l'on s'efforçait d'offrir à notre enthousiasme d'odieux exemples, de nous présenter les progrès du siècle, l'établissement de la liberté, la profondeur du génie dans des natures abjectes ou dans des natures atroces? N'osant préconiser le mal sous son propre nom , on le sophistique ; donnezvous garde de prendre cette brute pour un esprit de ténèbres , c'est un ange de lumière ; toute laideur est belle, tout opprobre honorable, toute énormité sublime, tout vice a son admiration qui l'attend. Nous sommes revenus à cette société matérielle du paganisme, où chaque dépravation avait des autels. Arrière ces éloges, lâches, menteurs, criminels, qui faussent la conscience publique, qui découragent les gens de bien, qui sont un outrage à la vertu et le crachement du soldat romain au visage du Christ. »

(Mémoires d'outre-tombe.)

DE M. DE TALLEYRÀND. 267

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