‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 33 sur 48 · UN DOUBLE REGRET · texte numérisé non relu

UN DOUBLE REGRET

M. de Chateaubriand a écrit dans ses Mémoives ;

« Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M. de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé Louis, comme de ne pas l'avoir vu le sabre au côté donner audience à l'ambassadeur du Grand Turc.

A la citation de cette phrase M. de Marcellus a ajouté :

« M. de Chateaubriand haïssait et méprisait M. de Talleyrand. Celui-ci, qui le savait, plus fin que l'autre, l'assomma d'un coup de visite qu'il lui rendit, en 1824, à l'hôtel des affaires étrangères. C'était la veille de la chute, comme si le dangereux vieillard n'eût paru dans les salons du ministre que pour inaugurer sa disgrâce. » [M. de Chateaubriand et son temps, par M. de Marcellus, p. 42.)

M. de Chateaubriand a dit de M. de Talleyrand, appuyé sur le bras de Fouché : « Tout à coup la porte s'ouvre ; entre silencieusement le Vice appuyé sur le bras dw Crime; » mais M. de Chateaubriand accuse aussi M. de Talleyrand de plus d'un crime.

M. de Talleyrand, selon Lamartine, réfutait en ces teimes cette accusation de M. de Chateaubriand :

« Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes ? c'est la ressource des idiots en i^ohikiue. Le crime est comme le reflux de la mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai O^des faiblesses; quelques-uns djsent des vjces; mai^ des

crimes, fi donc ! » C'est Lamartine qyi attribue ces paroles à M. de Talleyrand. Je crains que la phrase en italique ait été intercalée par lui : ce n*est pas une phrase à la Talleyranâ.

M. de Talleyrand et M. de Chateaubriand étaient-ils du môme. avis sur Tesprit? Le premier disait : « L'esprit sert à tout, mais il ne mène à rien. » — « Je ne suis pas plus bête qu'un autre, disait le second, et pourtant je fais peu de cas de l'esprit, »

M. DE TALLEYRAND iTUGÉ PAR If. VILLEMAIN.

« M. de Talleyranda été sévèrement jugé, parfois calomnié, comme tous les hommes d'État qui ont longtemps prospéré, sous des températures et dans des conditions fort diverses. Les hommes ne pardonnent pas la continuité du succès, surtout quand elle survit à l'extrême mobilité des circonstances. Cette faveur perpétuelle de la fortune, qu'on supporte jusqu'à certain point dans une ancienne et tranquille monarchie, est suspecte et irritante en temps de révolution; et on l'explique alors par de méchants motifs. Forcé de reconnaître l'habileté de l'esprit, on accuse le caractère : et on suppose que, pour avoir réussi toujours, il faut avoir assez souvent trahi. Dans la réalité , M. de Talleyrand ne trahissait personne ; mais il retenait peu ceux qu'il voyait sur le penchant de l'abîme; et il oubliait vite ceux qui étaient tombés . Incapable de donner un conseil pervers , ennemi de la violence par goût et par justesse d'esprit, il ne se retirait pas au premier excès de pouvoir. Il blâmait doucement, résistait avec finesse, assez pour ne pas rompre ^ et pour se dégager un peu. Sans ardeur d'affection, il était aussi sans rancune ; et dans sa longue carrière, s'il n'a pas

toujours fait le bien , il n'a jamais encouragé le mal » ni appuyé r opposition. Seulement , comme il avait un grand oalme d'esprit, il paraissait quelquefois d'une résignation trop grande sur le malheur de ses amis.

« Il s'habituait à leur disgrâce, comme à sa propre élévation, et finissait à trouver, en cela, chaque chose à sa place. Sou esprit ingénieux lui fournissait mille raisons de patience pour autrui. « Narbonne , disait-il , est toujours « chevaleresque. Il n*a rien, ne veut rien, n'a besoin de « rien. Il aime l'étude. Des livres, des amis ; voifà tout. Il « ne faut pas s'inquiéter pour lui , qui ne souffre ni ne « s'inquiète sur lui-même. »

« Cette quiétude, ce sang-froid d'ami, dont les exemples se renouvellent à toutes les époques, avec moins de grâce que n'en mettait M. de Talleyrand, s'alliait, en cette occasion, au sentiment le plus vif et le plus avoué des rares talents de M. de Narbonne. « Il a plus d'esprit que moi, disait quelce quefois le ministre du Directoire devenu ministre du « Consulat, cent fois plus ; mais il est moins sage. On l'accu- « seit d'être léger, du temps de l'Assemblée législative ; ces « propos-là sont une représaille des esprits lourds ; au fond, « il ii'y a de léger en lui que sa conversation qui est char- « mante. Il est, du reste, très-sérieux, trop sérieux même. « Il s'attache, il se passionne, il se dévouerait sans me- « sure, dans un temps où on n'est que trop porté les uns « à le faire, et les autres à en abuser. Soyez-en sûr, cela ne « vaut rien. »

« — D faut en politique, comme ailleurs, ajoutait-il gra- « vement, ne pas engager tout son cœur, ne pas trop ai- « mer; cela embrouille; cela nuit à la clarté des vues, et « n'est pas toujours compté à bien. Cette excessive préoc- « cupation d'autrui, ce dévouement, qui s'oublie trop soic môme, nuit souvent à l'objet aimé, et toujours à l'objet

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« aimant, qu*il rend moins mesuré, moins adroit, et même « moins persuasif. »

« A part cette théorie, que nous ne voulons pas discuter, ici dans ses applications politiques ou mondaines , le prudeiit ministre des relations extérieures sous le Consulat restait fort affectueux et fort aimable pour son ancien et brillant compagnon de jeunesse; il le recherchait, le vantait en tous lieux, hormis dans le cabinet de Saint-Gloud, l'attirait dans ses splendides soirées de Neuilly, et se parait de -lui devant les étrangers célèbres qu'amenait /à Paris la paix de Lunéville (9 février 1801) , puis celle d'Amiens (1802), ces deux reconnaissances provisoires des conquêtes de la France et de son établissement nouveau, ou plutôt de cette halte d'un jour dans nos grandes guerres. »

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