‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 34 sur 48 · LE CHATELAIN DE ROCHECOTTE · texte numérisé non relu

LE CHATELAIN DE ROCHECOTTE

(Lettres d'un voyageur,)

« N'es- tu pas saisi d'un invincible dégoût et d'une secrète horreur pour la vie active en face de ce château où tant d'immondes projets et d'étroites scélératesses germent et éclosent incessamment dans le silence de la nuit ? Ne saistu pas que l'homme qui demeure là joue, depuis soixante ans, les peuples et les couronnes sur l'échiquier de l'univers ? Qui sait si, la première fois que cet homme s'est assis à une table pour travailler, il n'y avait pas dans son cerveau une honnête résolution , dans son cœur un noble sentiment ?

« — Jamais I s'éci*ia mon ami ; ne profane pas l'homiêteté par une telle pensée ; cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de dissimulation et de lascivité ; ces UnéaiQents mous et arrondis , indices de lsi sQviplesse

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du caractère ; ce pli dédaigneux sur un front prononcé , ce nez arrogant avec ce regard de reptile : tant de contrastes sur une physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et les petites actions. Jamais ce cœur n'a senti la chaleur d'une généreuse émotion , jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête laborieuse ; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare, que le genre humain , tout en le méprisant , Ta contemplé avec une imbécile admiration. Je te délie bien de t'abaisser au plus merveilleux de ses talents ! Invoquons le Dieu des bonnes gens , le Dieu qui bénit les causes simples.

« Ici mon ami s'arrêta d'un air ironicpiement joyeux, et après quelques instants de silence , il reprit : — Quand je pense aux idées qui viennent de nous occuper en ce lieu, presque sous les fenêtres du plus grand fourbe de l'uiiivers, nous, pauvres enfants de la solitude dont tous les rêves, tous les soucis, tendent à rendre notre honnêteté contagieuse , il me prend envie de me moquer de nous ; car nous voici pleurant de tendresse pour l'humanité qui nous ignore, et qui nous repousserait si nous allions l'endoctriner, tandis qu'elle s'incline et se courbe sous la puiS' sance intellectuelle de ceux qui la détestent et la méprisent. Vois un peu la face immobile et paie de ce vieux palais ! Écoute et regarde ; tout est morne et silencieux ; on se croirait dans un cimetière. Cinquante personnes au moins habitent ce corps de logis. Quelques fenêtres sont A peine éclairées ; aucun bruit ne trahit le séjour du maître, de sa sociétéoudesa suite. Quel oi'drc, quel respect, quelle tristesse dans son petit empire ! Les portes s'ouvrent et se ferment sans bruit, les valets circulent sans que leurs pas éveillent un écho sous ces voûtes mystérieuses ; leur service semble se faire par enchantement. Regarde cette croisée plus brillante à travers laquelle se dessine le spectre incertain d'une blan-

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che statue : c'est le salon. Là sont réunis des chasseurs , des artistes , des femmes éblouissantes , des hommes à la mode , ce que la France peut-être a de plus exquis en élégance et en grâce. Entend-on sortir de cette réunion un chant, un rire, un seul éclat de voix attestant la présence de Thommc ? Je gage qu'ils évitent même de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une pensée sous ces lambris où tout est silence , mystère , épouvante secrète.

« Il n'est pas un valet qui ose éternuer, pas un chien qui sache aboyer. Ne te semble-t-il pas que Tair, autour de ces tourelles mauresques, est plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le château aurait-il imposé silence au vent du soir et au murmure des eaux ? Peut-être a-t-il des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux Denys dans ses latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une opinion et faire servir cette découverte à ses puérils et ténébreux projets. Voici , je crois , le roulement d'une voiture sur le sable fui de la cour. C'est le maître qui rentre ; onze heures viennent de sonneX* à l'horloge du château. Il n'est point de vie plus régulière, de régime plus strictement observé, d'existence plus avarement choyée que celle de ce renard octogénaire. Va lui demander s'il se croit nécessaire à la conservation du genre humain pour veiller à la sienne si ardemment ! Va lui raconter que vingt fois par jour il te prend envie de te brûler la cervelle , parce que tu crains d'être ou de rester inutile , parce que tu t'effrayes de vivre sans vertu ; et tu le verras sourire avec plus de mépris qu'une prostituée à qui une vierge pieuse irait se confesser de quelque tiédeur ou de quelque bâillement durant les offices divins. Demande par quel dévouement, par quelles bonnes actions sa journée est occupée ; ses gens te diront qu'il se lève à onze heures

et qu'il passe quatre heures à sa toilette (temps perdu à essayer sans doute de rendre quelque apparence de vie à cette face de marbre, que la dissimulation et l'absence d'âme ont pétrifiée bien plus encore que la vieillesse). A trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture, seul avec son médecin , et va se promener dans les allées solitaires de sa garenne immense. A cinq heures , on lui sert le plus succulent et le plus savant dîner qui se fasse en France. Son cuisinier est dans sa sphère un personnage aussi rare , aussi profond , aussi admiré que lui. Après ce festin, dont chaque service est solennellement annoncé par les fanfares de ses chasseurs , le prince accorde quelques instants à sa famille, à sa petite cour. Chaque mot exquis, miséricordieusement émané de ses lèvres , va frapper des fronts prosternés. Un saint canonisé n'inspirerait pas plus de vénération à une communauté de dévotes. A l'entrée de la nuit , le prince remonte en voiture avec son médecin et fait une seconde promenade. Le voici qui rentre , et sa fenêtre s'illumine là-bas, dans cet appartement reculé, gardé par ses laquais , en son absence , avec une affectation de mystère si solennelle et si ridicule. Maintenant il va travailler jusqu'à cinq heures du matin. Travailler 1. . . Olune, ne te lève pas encore , cache ton rayon timide derrière les noirs horizons de la forêt ! Rivière, suspends ton cours déjà si lent et si pauvre. Feuilles, ne tremblez pas au front des arbres ; grillons de la prairie , lézards des murailles , couleuvres des buissons, n'agitez pas l'herbe, ne soulevez pas les rameaux du lierre et de la scolopendre , ne faites pas crier les feuilles sèches et les tiges cassantes de l'ortie et du coquelicot. Nature entière , fais-toi muette et immobile comme la pierre du sépulcre ; le génie de l'homme s'éveille, sa puissance doit t'effrayer et te frapper de respect ; le plus habile et le plus important des princes de la terre va se

courber sur une table à la lueur d'une lampe, et du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de rOJympe, il va remuer le monde avec le froncement de son sourcil.

« Misères, vanités humaines ! superbes puérilités, orgueilleuses niaiseries 1 Qu'a donc produit cet homme étonnant depuis soixante années de veilles assidues et de travaux sans relâche ? Que sont venus faire dans son cabinet les représentants de toutes les puissances de la terre ? Quels importants services ont donc reçus de lui tous les souverains qui ont possédé et perdu la couronne de France depuis un demi-siècle ? Pourquoi le doucereux regard de cet homme a-t-il toujours inspiré une inconcevable terreur ? Pourquoi tous les obstacles se sont-ils aplanis sous ses pas? Quelles révolutions a-t^il opérées ou paralysées? Quelles guerres sanglantes , quelles calamités publiques , quelles scandaleuses exactions a-t-il empêchées ? Il était donc bien nécessaire , ce voluptueux hypocrite , pour que tous nos rois, depuis Torgueilleux conquérant jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale et la honte de son élévation ! Napoléon, dans son mépris, le qualifiait par une métaphore soldatesque et d'un cynisme énergique ; et Charles Xj dans ses jours d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui : C'est pourtant un prêtre marié ! Les a-t-il arrêtés dans leurs chutes terribles , ces maîtres tour à tour par lui adulés et trahis ? Où sont ses bienfaits, où sont ses œuvres ? Nul ne le sait , nul ne peut , ne doit ou ne veut déclarer quels titres l'homme d'Etat inévitable possède à la puissance et à la gloire ; ses actes les plus brillants sont enveloppés de ifuages impénétrables, son génie est tout entier dans le silence et la feinte. Quelles turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie ? Conçois- tu rien à cette manière de gouverner les peuples sans leur permettre de s'occuper de la gestion de

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leurs intérêts et d'entretenir seulement l'avenir qtfon leur prépare? Voici les intendants et les régisseurs qu'on nous donne et à ffui l'on confie sans nous consulter nos fortunes et nos vies ! Il ne nous est pas permis de reviser leurs actes et d'interroger leurs intentions. De graves mystères s'agitent sur nos têtes, mais si loin et si haut que nos regards ne peuvent y atteindre. Nous servons d'enjeu à des paris inconnus dans les mains de joueurs invisibles : spectres silencieux qui sourient majestueusement en inscrivant nos destinées dans un carnet.

« On ouvrit une fenêtre : c'était celle du prince. — Depuis quand les cadavres ont-ils chauds ? dit mon ami en baissant la voix. Depuis quand les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir ? Quelles sont ces deux têtes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son... comment dirai-je ? Car je ne prononcerai pas le nom d'ami dont se targue M. de M. . . devant les serviteurs et les subalternes. C'est un titre , d'ailleurs , qu'il ne se permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître : car celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments. Pour me servir d'un terme de leur métier, je dirai que M. de M... est l'attaché du prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à admirer et à écrire sur un album tous les mots qui sortent depuis quarante ans de cette bouche incomparable. En voici un que je t'offre pour exemple , et qu'il faudra commenter dans le rôle que nous jouerons, si tu veux, au carnaval prochain , entre deux paravents , avec une toilette convenable , un maintien grave , des bâtons dans nos manches et des planches dans le dos , pour empêcher tout mouvement inconsidéré du corps ou des bras ; nous aurons des masques de plâtre, et la scène commencera par ces mémorables paroles historiques : — « Mé-

fions-nous de notre premier mouvement, et n'y cédons jamais sans examen, car il est presque toujours bon. » Qui croirait que la scélératesse érigée en doctrine de bonne compagnie , chose neuve par elle-même , et d'un effet piquant , eût aussi son pédantisme et ses lieux communs ? Mais écoute ce cri rauque ; lequel des deux philosophes patibulaires vient donc de rendre l'esprit ? Je me trompe , c'est le cri de la chouette qui part des grands bois. Bien ! Chante plus fort , oiseau de malheur , crieuse de funérailles ! . . . Ah ! monseigneur, voilà une voix que vous ne sauriez faire rentrer dans la gorge de Tinsolent. Entendezvous ce refrain brutal des cimetières qui ne respecte rien , et qui ose dire à un homme comme vous que tous les hommes meurent , sans y ajouter le presque du prédicateur de la cour ?

« — Ton indignation est acerbe, lui dis-je, et ta colère est cruelle. Si cet homme pouvait nous entendre, voici comment je lui parlerais: « Que Dieu prolonge tes jours, ô vieillard infortuné I météore prêt à rentrer dans la nuit éternelle ! Lumière que le destin promène sur le monde , non pour conduire les hommes vers le bien, mais pour les égarer dans le labyrinthe sans fin de l'intrigue et de l'ambition I Dans ses desseins impénétrables -, le ciel t'avait refusé ce rayon mystérieux que leg hommes appellent une âme, reflet pâle, mais pur^ de la Divinité, éclair qui luit parfois dans nos yeux et nous laisse entrevoir l'immortelle espérance , chaleur douce et suave qui ijanime de temps en temps nos esprits abattus , amour vague et sublime , émotion sainte qui nous fait désirer le bien avec des larmes délicieuses , religieuse terreur qui nous fait haïr le mal avec des palpitations énergiques.' Être sans nom , tu fus pourvu d'un cerveau immense, de sens avides et délicats ; l'absence de ce quelque chose d'inconnu et de divin qui nous fait hommes.

te fit plus grand que le premier d'entre nous , plus petit que le dernier de tous. Infirme , tu marchas sur les hommes sains et robustes ; la plus vigourçuse vertu , la plus belle organisation n'était devant toi qu'un roseau fragile ; tu dominais des êtres plus nobles que toi ; ce qui te manquait de leur grandeur fit la tienne ; et te voilà sur le bord d'une tombe qui sera pour toi creuse et froide comme ton sein pétrifié. Derrière cette fosse entr'ouverte , il n'y a rien pour toi , pas d'espoir peut-être , pas même de désir d'une autre vie. Infortuné ! l'horreur de ce moment sera telle qu'elle expiera peut-être tous les maux que tu as faits. Ton approche était funeste , dit-on ; ton regard fascinait comme celui de la vipère. Ton souffle était comme la brise des matinées d'avril, qui dessèche les bourgeons et les fleurs, et les sème au pied des arbres attristés. Ta parole flétrissait l'espérance et la candeur au front des hommes qui t'approchaient. Combien as-tu effeuillé de frais boutons; combien as-tu foulé aux pieds de saintes croyances et de douces chimères, problème vivant, énigme à face humaine? Combien de lâches as-tu fait ? Combien de consciences as-tu faussées ou anéanties? Eh bien î si les joies de ta vieillesse se bornent aux satisfactions de la vanité encensée, aux rares jouissances de la gourmandise blasée , mange , . vieillard , mange , et respire l'odeur de l'encens mêlée à celle des mets I Qui pourrait t'envier ton sort et t'en souhaiter un pire ? Pour nous , qui te plaignons autant d'avoir vécu que d'avoir à mourir , nous prierons pour qu'à ton lit de mort les adieux de ta famille , les larmes de quelque serviteur ingénu , n'éveillent pas en toi un mouvement de sensibilité ou d'affection, inconnue ; pour qu'il ne jaillisse pas une étincelle du caillou qui te servait de cœur. Nous prierons afin que tu t'éteignes sans avoir jamais pris feu au rayon du soleil qui fait aimer , afin que

ton œil sec ne s'humecte point, que ton pouls ne batte pas, que tu ne sentes pas ce tressaillement que l'amour, l'espoir, le regret ou la douleur éveillent en nous ; afin que tu ailles habiter les flancs humides de la terre sans avoir^ senti à sa surface la chaleur de la végétation et le mouvement de la vie ; afin qu'au moment do rentrer dans l'éternel néant tu ne sentes pas les tortures du désespoir, envoyant planer au-dessus de toi ces âmes que tu niais avec mépris, essences immortelles que tu te vantais d'avoir écrasées sous tes pieds superbes , et qui monteront dans les cieux quand la tienne s'évanouira comme un vain souffle ; nous prierons alors, afin que ton dernier mot' ne soit pas un reproche à Dieu, auquel tu ne croyais; pas ! »

« Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert, et nous la vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du château. — Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi , qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer l'impie? — Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps. — Ah! j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que... — Ne répète pas cela, lui dis-je en l'interrompant; épargne à mon imagination ces tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir la pensée d'une telle prcffanation ; mais cette femme est trop belle, c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent des êtres si séduisants, et se cachent sous des formes aussi pures, laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans fiel, de bons villageois. Ainsi, ne laissons pas flétrir si aisément ce que nous possédons encore d'émotions douces et de sourires dans l'âme. Ne disons pas à notre cœur ce que notre raison soupçonne, laissons nos yeux ébloi^is lui com^nander la sympathie.

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Vous êtes trop charmante, madame la duchesse, pour n'être pas honnête et bonne.

a — Eh bien ! soit : vous êtes bonne autant que belle, madame la duchesse , s'écria mon ami en souriant ; c'est ce que je me persuadais volontiers ce matin en vous voyant passer. J'étais couché sur l'herbe du parc, à l'ombre des arbres resplendissants au soleil ; à travers ce feuillage transparent de l'automne , vous sembliez darder des rayons dorés dans la brise chaude et moite du midi. Vêtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe de Diane , vous voliez emportée par un beau cheval, dans un tilbury souple et léger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide ; et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit -on) jaillissaient des éclairs magiques; je ne savais pas encore que vous étiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de courir le long de l'allée que vous suiviez, pour vous voir plus longtemps. Mais depuis, je suis entré dans votre chambre, et ce portrait placé dans les rideaux de votre lit... — Gela seul, repris-je , m'empêcherait de mal interpréter le sentiment ingénu d'une reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection légitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté , avpc cette démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces manières affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade ; la beauté, la bonté chez une femme s'appellent et se sou* tiennent ! Le Dieu des bonnes gens, que tu invoquais tout à l'heure, je l'invoque aussi pour qu'il me préserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous des dehors si touchants , un insecte immonde dans le calice d'une fleur embaumée ! Non, Paul, retournons au village, fjYPo oettfi jolio apparition do dnohos<5e dans la mémoiro: rf,

si nous écrivons jamais quelque roman de chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses belles dents, de son beau regard, et du soleil du parc à midi».

George- Sand,

napoléon et madame de staël a la fête donnee par m. de talletrand au premier consul dans l*hotel des relations extérieures.

En juin nSQ, me promenant à Versailles autour de 1^ pièce d*eau dite des Suisses, j'avais remarqué un personnage qui, couché sous un arbre, lentus in umbrâ, paraissait plongé dans la méditation et plus occupé de ses idées que, des idées d'autrui, bien qu'il eût un livre à la main. Sa figure, qui n'était pas sans charmes, m'avait frappé moins toutefois par ses agréments que par son expression, et par un certain mélange de nonchalance et de malignité qui lui donnait un caractère particulier, celui d'une tête d'ange animée de l'esprit d'un diable ; c'était évidemment celle d'un homme à la mode , d'un homme plus habitué à occuper les autres qu'à s'occuper des autres , d'un homme, malgré sa jeunesse, déjà rassasié des plaisirs de ce monde. Cette figure-là, je l'aurais prêtée à un premier page ou à un colonel en faveur, si la coiffure et le rabat ne m'eussent dit qu'elle appartenait à un ecclésiastique, et si la croix pectorale ne m'eût prouvé que cet ecclésiastique était un prélat. « C'est, me dis-je, quelque premier aumônier qui vient digérer entre la messe et les vêpresy » et je passai outre.

Une année s'était écoulée sans que j'eusse rencontré de nouveau cet homme de Dieu, et cette année est celle pendant laquelle s'est accomplie la première période de la Révolution. Le 14 juillet 1790, comme 500,000 curieux qui garnissaient les talus du Ghamp-de-Mars, j'assistais à la

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messe qui se célébrait en plein vent, à Toc'easion de la Fédération, quand, sur un monticule élevé au centre de cette vaste arène, à l'autel où le divin sacrifice devait se consommer , au milieu des soldats et des lévites, la chape sur le dos, la mitre en tête, la crosse à la main, s'avance, non du pas le plus ferme, mais avec la plus ferme contenance, un évêque qui répand, avec une prodigalité toute patriotique, des flots d*eau bénite et de bénédictions sur le peuple sur l'armée et aussi sur la cour.

« C'est l'abbé de Pé'rigord, c'est l'abbé de Talleyrand, c'est révoque d'Autun, » disait-on. Quel fut mon étonnement de reconnaître, dans ce pontife de la Révolution, mon prélat de Versailles I Depuis une année, j'avais beaucoup entendu parler de l'évoque d'Autun. Sa physionomie m'expliqua sa conduite, et sa conduite m'expliqua sa physiono* mie. Chez qui que ce soit, jamais le moral et le physique ne se sont mieux accordés.

Je n'ai vu M. de Talleyrand que de très-loin. Je le vis de plus près enfin quand il revint en France, où il fut rappelé en 1796, sur la proposition de Ghénier, par un décret spécial de la Convention. Peu après son retour, sans condition >- encore, comme il avait quelque loisir, il vint passer vingtquatre heures à Saint-Leu , chez M°»« de la Tour, où je me trouvais. Il fut, comme on l'imagine, l'objet de toute mon attention. Je croyais, à parler franchement, qu'il ne m'accorderait qu'une très-faible partie de la sienne. Il en fut autrement. Déterminé ce jour-là à plaire à tout le monde, ou peut-être prévenu en ma faveur par une femme aimable avec laquelle il avait fait ce petit voyage, il me traita avec iinej)ienveillance à laquelle je me laissai prendre. J'y répojadis par l'abandon le plus complet, et m'amusai fort pendant toute cette soirée, où tout en riant je lui gagnai quelque argent, ce dont il peut se souvenir, car alors il n'était

guère plus riche que je ne Tétais à mon retour de l'exil où il m'a fait envoyer en 1815. On s'étonnera peut-être qu'il se soit laissé battre par moi toute une soirée, mais c'était à un jeu de hasard et non à un jeu de finesse.

Je n'imaginais pas alors que ce prélat rentrât jamais dans les affaires publiques, et qu'il pût raccommoder sa fortune autrement que par des spéculations de bourse, que ce ci-dpvant agent du clergé entendait aussi bien que le plus délié des agents de change. L'apôtre de la constitution de 1791 ne me paraissait pas pouvoir devenir celui de la constitution de Tan m. Je me trompais. Quand je revins d'Italie, le citoyen Talleyrand était ministre. Le 18 fructidor et l'active amitié de M"»» de Staël l'avaient porté à la place ^de Charles Lacroix.

Il était 'donc ministre du Directoire quand je me trouvai avec lui chez le général Bonaparte. La bienveillance qu'on m'y témoignait fortifia sans doute celle qu'il semblait me porter, mais qui n'allait cependant pas jusq^i'à la confiance. La conversation brisée qu'il eut avec moi ne roula guère que sur des intérêts de littérature ; il me parla de plusieurs écrivains, et ilotamment de Chamfort. Je fus assez surpris de ne pas lui voir adopter vivement les éloges que je donnais à cet académicien dont l'esprit et les talents lui avaient été plus d*une fois utiles, ce que je savais de Chamfort lui-même, qui s'applaudissait d'avoir trouvé dans l'évoque d'Autun un organe par lequel il pouvait faire proclamer à la tribune sa propre opinion.

Ce ministre venait ce soir- là inviter le général à une fête qu'il lui préparait à l'hôtel des relations extérieures (1)» et le prier d'en déterminer le jour. Il pria aussi M"»« Bona-

(1) C'était à cette date l'hCtel Galifet) rue du Bac« devenu propriété na-

tlonal'p.

parte de vouloir bien lui donner la liste des personnes qu*elle désirait faire inviter. J'y fus probablement porté, car le lendemain je reçus une invitation.

Cette fête, où Télite de la société de Paris était réunie, se composa, comme toutes les fêtes, d'un bai et d'un souper; je n'en aurais pas parlé, si elle n'avait pas donné lieu à un incid^t' assez piquant pour qu'on en tienne note.

Le général chez qui j'avais dîné m'avait amené avec lui. En entrant dans la salle du bal: « Donnez-moi votre bras », me dit-il en s'emparant en effet de mon bras. Puis jugeant à mon regard que cette exigence m'étonnait : « Je vois là, ajoula-t-il , nombre d'importuns tout prêts à m'assaillir , ils n'oseront pas entamer une conversation qui interromprait la nôtre. Faisons un tour dans la salle ; vous me ferez connaître les masques ; car vous connaissez tout le monde, vous. »

Ce n'était certes pas par désobligeance que j'avais pensé d'abord à me tenir à l'écart. Je craignais, à parler franchement,qu'on ne m'accusât de quelque fatuité, si je m'attachais aux pas d'un homme qui, seul, avait le droit d'attirer l'attention, et qu'on m'attribuât la prétention de vouloir briller de son reflet. A sa réquisition, mes scrupules s'évanouirent pourtant. Me voilà donc circulant avec lui bras dessus bras dessous au milieu des danseurs, des curieux et des envieux; j'en devais rencontrer aussi. Malgré cette précaution, la foule se groupa bientôt autour de nous, et les gens dont le général voulait se garder furent justement ceux dont il de- . vint aussitôt la proie.

Le voyant cerné par eux, et la conversation s'étant engagée malgré lui, comme il avait lâché mon bras, je profitai de ma liberté, non pour me promener dans le bal, mais pour m'asseoir. Je me mis sur une banquette placée ims la première pièce, entre les deux fenêtres, A peine

élais-je là que M™» de Staél vint s'asseoir à côté de moi.

Je connaissais peu cette dame. Sur le désir qu'elle en avait témoigné, je m*étais laissé conduire chez elle par Regnauid, avant mon voyage d'Italie, mais je n'y étais pas retourné, bien que j'y eusse été encouragé par l'accueil que j'avais reçu d'elle, par ses invitations, et que j'attachasse à ses prévenances tout le prix qu'on y pouvait mettre.

a On ne peut pas aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me présentiez à lui. » D'après la confidence qu'il venait de me faire, et certaines préventions que je lui connaissais contre cette dame dont il savait l'esprit dominateur, craignant qu'elle n'éprouvât quelque rebuffade, je tâchai de la distraire de cette résolution, sans cependant m'expliquer. Il n'y eut pas moyen. S'emparant de moi, elle me mène droit au général, à travers le cercle qui l'environnait et qui s'écarte, ou plutôt qu'elle écarte. Forcé de faire ce qu'elle désirait, et voulant toutefois décliner la responsabilité dont un regard très-significatif me grevait déjà : a M"»« de Staël, dis-je, prétefnd avoir besoin auprès de vous d'une autre recommandation que celle de son nom, et veut que je vous la présente. Permettez-moi, général, de lui obéir. »

Le cercle se resserre autour de nous, chacun étant curieux d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils interlocuteurs : on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de Saba avec Salomon. M^^^e de Staël accabla d'abord de compliments assez emphatiques Bonapai*te, qui y répondit par des propos assez froids, mais très-polis. Sans faire attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans son accent, M"»® de Staël, déterminée à engager une discussion en règle, le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre qu'il est pour elle le premier des hommes: « Général, lui dit-elle,

quelle est la femme que vous aimeriez le plus? — La mienne. — C'est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus? — Celle qui sait le mieux s'occuper de son ménage. — Je le conçois encore. Mais enfin, quelle serait pour vous la première des femmes? — Celle qui fait le plus d'enfants, madame. » Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle plus égayé qu'elle de cette boutade.

Toute déconcertée d'un résultat qui répondaitsi mal à son attente : « Votre grand homme, me dit M™« de Staël, est un homme bien singulier ! »

Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire.

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