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barque sain et sauf, malgré vent et marée, à Thabile et sage pilote qui l'avait si heureusement conduit au port à travers tant d'écuails et de tempêtes , et devant maintenant continuer seul ce voyage périlleux. Je ne vis qu^un homme résigné à remplir un devoir pénible, mais pressé d'en finir le plus tôt possible, et ne laissant pas échapper la plus faible marque d'affection, comme si la majesté devait ôtre impassible, comme elle est inviolable. Un de mes amis, un homme de grand sens, auquel je communiquai cette observation, me répondit sèchement : « Il est clair que le roi le voyait mourir sans chagrin ; mais attendez encore quelque temps, et il regrettera le mort. «Ajoutons, pour ôtre fidèle à la vérité, que, pendant tout le temps que dura l'entrevue, }^me Adélaïde parut s'inquiéter fort qu'on ne remarquât la froideur de son royal frère et qu'elle s'efforça de la masquer par de nombreux témoignages de politesse et d'intérêt pour le dernier représentant delà vieille aristocratie française (1). « Peut-être n'aurais- je pas raconté aussi longuement tous les détails de cette scène, si elle n'avait dqà été présentée tant de fois au public sous un jour différent. Dans certaines sphères de la société on a remarqué, avec un étonnement frivole et une admiration hyperbolique, cet acte de condescendance de la part de Sa Majesté, comme si la royauté seule était dispensée d'acquitter les dettes de la reconnaissance.
(i) Bf. Louifi Blanc, dans son Histoire de dix ans, raconte, d'après une autorité ecclésiastique, que le roi, lorsqu'il visita M. de Talleyrand mourant, lui aurait demandé s'il souffrait beaucoup, que le mourant lui aurait répondu : « Oui, comme un damné ; » que le roi aurait alors prononcé à voix basse le mot : « Déjà f » et qu'enfin M. de Talleyrand ayant entendu le sarcasme, se serait vengé en confiant un secret d'État à un assistant. Or, ce prétendu mo/, appliqué antérieurement à M. de Montron, était devenu depuis longtemps une épigramme sous la plume de Lebrun ; il est attribué à Bouvard,. le médecin du cardinal de Retz, par M. de Lévis. Ce qu'il y a do certain, c*est que l'autorité ecclésiastique a trompé M. Louii BlaAC.
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a Peu de temps après le départ du roi, les médecins observèrent les premiers symptômes d'une dissolution prochaine. Tous les membres de la famille, ayant été prévenus, se trouvèrent en un instant réunis autour du lit. Parmi eux était le duc de Poix , et je ne pus, à sa vue, m'empêcher de sourire en me rappelant Tobservation faite à son sujet par le prince, quelques jours avant sa maladie. « Il me laisse contrarié, dit-il ; car son visage mélancolique et son lugubre costume donneraient en vérité à penser qu'il m'a été envoyé par V entrepreneur des pompes funèbres, »
« Vers le milieu de la journée, Tagitation et la fièvre redoublèrent. Je ne pus résister au besoin de respirer un air plus pur que celui de cette chambre heAmctiquement fermée, et je passai au salon. Le spectacle dont je ^us alors témoin me causa une pénible surprise. De la chambre et du lit d'un moribond, je me trouvai transporté tout à coup, sans transition aucune, dans des appartements remplis de l'élite de la société parisienne. Jamais je n'oublierai l'impression que j'éprouvai. Là, . près d'un grand feu, se tenaient plusieurs groupes d^hommes politiques, portant tous Ib ruban rouge è leur boutonnière, les uns chauves, les autres poudrés ; leur conversation, bien que maintenue sur un ton très-bas par le tact exquis de celui qui la dirigeait, produisait un bruit continuel. Je remarquai aussi quelques-uns des plus vieux amis du diplomate, qu'un attachement réel et sincère avait amenés auprès de lui, et qui ne prenaient aucune part aux discussions passionnées de ces champions politiques.
« Le comte de Montron, ce roi sans rival de toutes les réunions joyeuses, que ses plaisanteries piquantes et ses sarcasmes mordants avaient rendu si redoutable, le seul homme, en un mot, avec lequel le prince lui-même n'osait pas toujours se mesurer dans les luttes d'esprit,! assis
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maintenant, triste et silencieuxj dans un fauteuil écarté, paraissait absorbé par des méditationsprofondes et sans s'occuper nullement du tableau qu'il avait sous les yeux, tableau qui, dans toute autre occassîon, n'eût certainement pas manqué de lui arracher qpielques traits de satire. Dans un coin était une coterie de femmes, parlant entre elles de choses entièrement étrangères à la circonstance. Quelquefois môme un léger éclat de rire retentissait au milieu de ce cercle, en dépit des chuta improbateurs qui alors se faisaient entendre à l'autre extrémité du salon. Près d*une fenêtre, la jeune et charmante duchesse de V... était entièrement couchée sur un sofa, et un essaim de jeunes beaux, plus semblables à des valets qu'à des nobles, se tenaient agenouillés devant elle ou assis à ses pieds sur les coussins du divan.
« C'était une scène des temps passés. Il me semblait que nous étions revenus tout à coup au siècle de Louis XIV, près du lit de mort de Mazarin. Un observateur attentif eût certes remarqué la même insouciance, le même ennui de l'attente. De tous ces hommes réunis dans ce salon, les uns y étaient venus par convenance, les autres par politesse pour le reste de la famille, ceux-ci par curiosité, ceux-là, les moins nombreux, par attachement ; mais aucun d'eux ne paraissait se souvenir qu'un génie puissant allait quitter ce monde , et qu'ils étaient réunis pour assister à la mort d'un grand politique. En ce moment, toutefois, les conversations cessèrent, le bruit s'apaisa ; il y eut une pause solennelle, et tous les regards se tournèrent vers la porte de la chambre à coucher, qui s'ouvrit lentement. Un domestique entra, la tête baissée, les yeux pleins de larmes, et, s' avançant vers le docteur L..., qui était venu, ainsi que moi, chercher un instant de repos au salon, il lui dit tout bas quelques mots à l'oreille. Le docteur se leva avec empressement et entra dans la chambre. L'assemblée entière
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le suivit. M. de Tallejrand était alors assis sur le bord de son lit, soutenu sous les bras par son secrétaire. La mort n^avait déjà que trop évidemment marqué de son sceau ce Front de marbre, et cependant Tappareftce de vigueur qu*il conservait encore en ce moment suprême me frappa. On eût dit que toute la vie, qui avait été nécessaire jusqu'alors pour soutenir l'homme physique, s'était concentrée dans le cerveau. De temps en temps 11 soulevait sa tête, repoussant en arrière, par un mouvement subit, ces longues boucles de cheveui qui gênaient sa vue ; il regardait *tout autour de lui, et, comme satisfait de voir cette foule qui l'entourait, un sourire de triomphe animait ses traits amaigris et altérés ; puis sa tôte retombait de nouveau sur sa poitrine.
« Les circonstances dans lesquelles je me suis trouvé placé m'ont souvent forcé d'assister à des scènes semblables à celle dont j'étais témoin, mais jamais je ne vis aucun homme plus conséquent avec lui-môme que le prince de Talleyrand et soutenir mieux jusqu'à cette heure redoutable le caractère de toute sa vie. Cet homme eût trompé la mort, si elle l'eût traité par ambassadeur. Quand il la sentit approcher elle-même, non-seulement il ne parut pas la craindre, non-seulement il n*affecta pas de la mépriser et de la défier, mais il l'attendit avec un courage froid et résolu, comme un honorable ennemi, son égal, qu'il avait longtemps et bravement combattu, mais auquel, puis,qu'il était noblement vaincu, il ne rougissait pas de remettre ses armes et de se rendre: il expira avec la môme grandeur et entouré du môme respect qu'un roi.
« A peine ces yeux, dont chaque regard fut épié si longtemps avec le plus vif intérêt, eurent-ils été pour jamais fermés, que tous les assistants se pressèrent en foule hors de rhôtel, chacun espérant apprendre le premier la nouvelle de Cette mort à la coterie dont il était Toracle. Avant la
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nuit, cette chambre, pendant le jour entier remplie à Texcès, resta abandonnée aux employés des pompes funèbres. Lors- ^ que j'y rentrai, le soir, je trouvai le fauteuil dans lequel j'avais vu si souvent le prince assis et lançant' des épigrammes, occupé par un prêtre salarié, qui marmottait les prières d'usagé pour le repos de l'âme du trépassé (1).
« Ce fut après le dernier soupir du prince que l'attachement respectueux qu'il avait su inspirer à ses domestiques se manifesta ouvertement. Nul d'entre eux ne cessa ses fonctions sous aucun prétexte ; ils continuèrent à les remplir tous, l'un après l'autre, aux heures qu'il avait lui-même fixées pendant sa vie. Je vis de mes propres yeux son maître d'hôtel, à l'heure à laquelle il était venu tant de fois prendre ses ordres,* suivi d'un essaim de marmitons habillés de blanc et portant leur couteau à la ceinture, s'avancer d'un pas solennel vers le pied du lit, s'agenouiller, le bonnet de coton à la main, et réciter tout bas une courte prière ; puis tous jetèrent de l'eau bénite sur le corps, et ce singulier cortège sortit dans le même ordre et avec le même silence qu'il était entré. Un pareil mélange de sublime et de grotesque me toucha profondément et me rappela quelques-unes de ces scènes'originales que reproduisent les vieilles légendes d'Allemagne.
« Contrairement aux usages reçus en France, l'enterrement n'eut pas lieu dans les quarante-huit heures qui suivirent le décès. L'embaumement du corps retarda de quelques jours cette triste cérémonie. Le cercueil demeura d'abord dé- Ci) Les propos.de chacun eu sortant étaient curieux à noter. Les légitimistes disaient : ce II est mort en bon gentilhomme. » Une dame de la vieille cour eut le meilleur mot : « Enfin, il est mort en homme qui sait vivre. » Uft plus osé, M. de Blancm...., disait : « Après avoir roué tout le monde, il a voulu finir par rouer le bon Dieu. » €e qui est hors de doute, c'est qu'en mourant il avait , ne fut-ce que. par complaisance, défavoué la révolution. (MéfHùire* 4e M. BMes.)
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posé dans l'église de l'Assomption, sa translation à Yalençay ne pouvant avoir lieu qu'au mois de septembre, car le tombeau destiné à le recevoir et commencé depuis longtemps n'était pas encore achevé (1).
« Outre l'intérêt que m'inspirait la cérémonie, le désir de rendre ce dernier hommage à un homme qui s'était toujours montré si bon et si bienveillant pour moi me détermina à aller à Valençay assister aux funérailles du prince de Talleyrand et du duc, son frère, frappé en même temps que lui par la mort. Le corps de la petite Yolande, exhumé delà tombe où il reposait depuis deux années, accompagna celui du prince dans ce long et triste voyage. La voiture qui les transportait, construite exprès pour ramener de Suisse le corps de l'ex-reine de Hollande, ressemblait à un caisson d'artillerie.
« L'exhumation du corps de l'enfant au cimetière isolé du Mont-Parnasse, le chargement de son cercueil sur le cercueil du prince, à la lueur des torches, le bruit tout particulier des roues à travers les rues silencieuses à cette heure solennelle... et les pâles rayons de la lune, « qui rendent plus sombre ce qui est sombre »... le contraste frappant de ces deux destinées si différentes... tout cela avait fait une vive impression sur mon esprit. Enfin eut lieu, au départ du convoi, un incident qui mérite d'être rapporté. En sortant delà cour grillée de l'église, le premier postillon ayant
(1) Ce fut à onze heures du matin ( 22 mai), que le corps fut déposé sur un riche corbillard, avec les armoiries du prince; la couronne ducale, sur un coussin de velours, était portée par un valet de chambre. Les coins du drap étaient tenus par huit personnes, entre autres les généraux Uhalin et Baudran, le prince de Poix et M, Mignet. Le duc de Périgord, le duc de Valençay et le duc de Montmorency conduisaient le deuil. Dans le cortège' étaient tous les membres du corps diplomatique, une députation de la Chambre des pairs, MM. Mole, de Monlalivet, Salvandy. Thiers, d'Argout, d'autres ministres, des aides de camp du roi. etc.
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demandé selon l'usage : « A quelle barrière ? » une voix lugubre, venant de la voiture, répondit : « Barrière d'Enfer. » C'est en effet la barrière de la route qui mène de Paris à Valençay.
« Nous arrivâmes à Valençay trois jours après notre départ de Paris. Le même jour, à dix heures du soir, le corbillard entrait dans la longue avenue de châtaigniers qui conduit au château. Tous les honneurs rendus au prince pendant sa vie furent alors rendus à son cercueil avec une scrupuleuse exactitude. On n'omit pas la plus insignifiante cérémonie. La voiture entra dans la cour d'honneur par la grande porte. Tous les domestiques, l'héritier du défunt à leur tête, étaient réunis sur le perron. Le neveu du prince s'assit lui-même sur le de\ant du corbillard pour le conduire à travers la ville. Les domestiques du château, les gardeschasse, les piqueurs, le suivirent à pied, portant des torches, jusqu'à l'église, où le cercueil demeura pendant la nuit ; car la dernière cérémonie ne devait être célébrée que le lendemain matin.
« Le lendemain, en effet, dès le lever du jour, tout fut en mouvement dans la petite ville. De tous les villages voisins affluaient des paysans vêtus de leurs plus beaux habits. Les fenêtres de chaque maison se garnissaient peu à peu de curieux. La garde nationale était sous les armes. Certes, un voyageur qui eût alors traversé ce pays eût été convaincu qu'on y célébrait l'anniversaire de quelque grande fête publique. Quelle différence entre les funérailles des deux frères ! Pour le duc, ni pompe, ni étalage ; une simple chaise de poste traînée par deux chevaux ; pas une dépense inutile, un cercueil en bois ordinaire, en tout semblable à celui d'un homme du peuple... Maintenant, le même poêle mortuaire recouvrait les deux cercueils, celui de velours brodé et celui de planches grossières. Une même
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prière montait au ciel pour les âmes des deux frères qui reposaient sous ce magnifique catafalque, Tun, qui mouru riche et honoré, dont le vaste et puissant génie conserva jusq[u*au dernier moment son ascendant sur son «iècle, Tautre, qui finit ses jours dans la solitude et Tabandon, et dont rintelligence s*était égarée bien près de la folie. Tous deux furent transportés à la chapelle des Sœurs de Saint- André, fondée par le prince lui-môme, et où il avait déjà fait construire le caveau de sa famille. On descendit son corps le premier, puis celui du duc, puis enfin celui d'Yolande. L'élégant cercueil de cette jeune fille, tout décoré d'argent artistement sculpté, et de bandes de velours d'une blancheur éclatante, semblait plutôt destiné à meubler le boudoir d'une jolie femme qu'à contenir un cadavre en putréfaction.
« Le sépulcre se referma ; tout était terminé. Nous retournâmes au château, où un banquet avait été préparé par les soins de son nouveau maître, pour les personnes qui venaient d'assister à la cérémonie funèbre. Curieux de savoir quels étaient les hommes qui avaient rendu le dernier hommage à l'illustre diplomate... je promenais mon regard de tous côtés ; mais nous étions peu nombreux, et je ne pus apercevoir que les gens qui l'avaient servi pendant sa vie. Dé tous ces grands de la terre qu'il avait servis, lui, de tous ceux qu'il avait fait puissants, honorés et riches,.... nous n'en aperçûmes pas même un seul. » (Revue britannique.)