‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 37 sur 48 · DISCOURS ET MÉMOIRES PAR M. DE TALLETRÀND · texte numérisé non relu

DISCOURS ET MÉMOIRES PAR M. DE TALLETRÀND

Gomme auteur, M. de Talleyrand nous est connu par son ouvrage sur l'instruetion publique, et par deux essais lus à rinstitut national. Nous voulons parler de « TEssai sur les avantages à retirer des eolonie» noirrellea dans Içs tito^pi^

tances présentes, » et du « Mémoire sur les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre ; » résultat de» observations faites par M. de Talleyrand pendant son séjour en Amérique. Le premier contient les théories de la colonisation , le second la pratique. L'auteur prévoit les semences d'une dissolution dans le système de société qui réclame l'esclavage comme un de ses éléments. Il prévoit l'impossibilité de conserver les possessions françaises dans les Indes orientales, dont il croit que les avantages doivent céder à cette force des choses qui fait la destinée des États, et à laquelle rien ne résiste. Mais en prévoyant cela, M. de Talleyrand regarde autour de lui, et observant aussi la condition sociale du pays où il est revenu, dans lequel les passions longtemps agitées ont besoin d'une issue pour donner cours à leur énergie surabondante, et à leur activité impatiente de tout repos, il propose de leur ouvrir pour théâtre quelque vaste région, encore inhabitée, où, loin du foyer de la révolution, elles pourraient épuiser, dans de nouvelles entreprises , et par un déplacement d'espérances, une partie de cette ardeur ambitieuse devenue trop vaste pour le royaume où elle est renfermée. C'était l'Egypte qu'il considérait comme un refuge pour les cultivateurs des Indes orientales, et en môme temps pour les passions diverses qui agitaient son pays natal :

« Et combien de Français doivent embrasser avec joie cette idée 1 Combien en est-il chez qui, ne fût-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin! et ceux qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre natale ; et ceux pour qui elle est devenue inféconde, et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des remords ; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à 'placer Tespérance là où ils éprauvèrent le malheur; et cett©

multitude de malades politiques, ces caractères inflexibles, qu'aucun revers ne peut plier, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne désenchante ; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre pays ; et les spéculateurs avides, et les spéculateui's aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations ; tel pour qui la France constituée est encore trop agitée , tel pour qui elle est trop calme ; ceux enfin qui ne peuvent se faire à des égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.

« Et qu'on ne croie pas que tant d'éléments divei*s et opposés ne peuvent se réunir. N'avons-nous pas vu dans ces dernières années, depuis qu'il y a des opinions politiques en France, des hommes de tous les partis s'embarquer ensemble pour aller courir les mômes hasards sur les bords inhabités du Scioto ? Ignore-t-on l'empire qu'exercent sur les âmes les plus irritables le temps , l'espace, une terre nouvelle, des habitudes à commencer, des obstacles communs à vaincre , la nécessité de s'entr'aider remplaçant le désir de se nuire, le travail qui adoucit l'àme, et l'espérance qui la console, et la djouceur de s'entretenir du pays qu'on a quitté, celle môme de s'en plaindre?

« Que l'on considère ces cités populeuses remplies d'Anglais , d'Allemands , d'Irlandais, de Hollandais, et aussi d'habitants indigènes ; ces bourgades lointaines, si distantes l'une de l'autre ; ces vastes contrées incultes traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont d'aucun pays : quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant d'ïine ville principale où l'état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civi-

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lisation et d'industrie qui vont toujours en s' affaiblissant, Jusqu'à ce qu'il arrive, en très-peu de jours, à la cabane informe et grossière, construite de troncs d'arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de l'origine des peuples et des États. On part de l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples. A chaque journée on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires ; et il semble que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.

« Dans plusieurs cantons la mer et les bois en ont fait des pêcheurs ou des bûcherons. Or , de tels hommes n'ont point, à proprement parler, de patrie ; et leur morale sociale se réduit à bien peu de chose. On a dit depuis longtemps que l'hotome est disciple de ce qui l'entoure. Et cela est vrai. Celui qui n'a autour de lui que des déserts, ne peut donc recevoir des leçons que de c^ qu'il fait pour vivre.. L'idée du besoin que les hommes ont les uns des autres n'existe pas en lui ; et c'est uniquement en décomposant le métier qu'il exerce, qu'on trouve le principe de ses affections et de toute sa moralité.

« Le bûcheron américain ne s'intéresse à rien. Toute idée sensible est loin de lui : ces branches si élégamment jetées par la nature , un beau feuillage, une couleur vive qui .anime une partie du bois, un vert plus fort qui en assombrit une autre, tout cela n'est rien : il n'a de souvenir à placer nulle part. C'est la quantité de coups de hache qu'il

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f«at qttll donne pour abattre un arbre qai est son vmi^am idée, n n'a point planté, il n'en sait point le plaisir. Vw^ bre qu'il planterait n'est bon à rien pour lui, car Jamais il ne le verra asses fort pour qu'il puisse l'abattre. C'est de détruira qui le fait vivre. On détruit partout : aussi tout lieu lui est bon ; il ne tient pas au champ où il a placé son travail, parce que son travail n'est que de la fatigue, et qu'aucune idée douce n'y est jointe. Ce qui sort de ses mains ne passe point par toutes les croissances si attar chantes pour le cultivateur ; il ne suit pas la destinée de ses productions ; il ne connaît pas le plaisir des nouveaux essais, et si en s'en allant il n^ oublie pas sa haohe, il ne laisse pas de regrets là où il a vécu des années.

«Le pécheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la société à laquelle il croit qu'il apparu tient. Ce serait un préjugé de penser qu'il est un membre fort utile ; car il ne faut pas comparer ces pôcheurs-là à ceux d'Europe, et croire que c'est, comme en Europe, un moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et robustes : en Amérique , j'en excepte les habitants de Nantuket, qui pèchent la baleine, la pèche est mn métier de paresseux. Deux lieues de la côte quand ils n'ont pas de mauvais temps à craindre, un mille quand le temps est incertain, voilà le courage qu'ils montrent, et la ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier. Ainsi leur science n'est qu'une bien petite ruse, et leur action, qui consiste à avoir un bras pendant au bord d'un bateau, ressemble bien à de la fainéantise. Ils n'aiment aucun lieu, ils ne connaissent la terre que par une mauvaise maison qu'ils habitent. C'est la mer qui leur donne leur nourriture. Aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit.

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ils s*en vont, et cherchent 13 ne autre patrie où il y ait quelques morues de plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche était une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose qui a Tair brillant, mais qui n'a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui sont attachées à Tagricalture manquent à l'homme qui se livre à la poche. L'agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce mot ; la pêche ne sait faire que des cosmopolites. »

DERNIERS MALADIB DE M. DE TALLBYRAMD.

Le public semblait avoir peine à croire queM.de Talleyrand pût jamais être sérieusement malade ; et il avait d'ail* leurs, depuis son retour d'Angleterre, une de ces infirmités dont on dit qu'elles entretiennent la santé, une affection aux jambes qui était comme un exutoire naturel. Malheureusement ce fut la cessation de l'exutoire qui fut pour lui le commencement de la fin.

Il fut pris tout à coup d'un frisson et ressentit une douleur au bas des reins, à gauche, qui l'inquiéta assez pour faire appeler le professeur Gruveilhier : celui-ci reeonmtt que c'était un anthrax ; une opération fut conseillée, ce fut le professeur Marjolin qui vint la faire et qui dut la recommencer deux fois. Le patient, impassible comme un stoïoiea, se contenta de dire : «Docteur, vous m'avez fait beaucoup de mal, mais si j'en suis quitte à ce prix, je vous remercie. » M.. Marjolin hocha la tête et emporta sa trousse pour me plus la rapporter ; mais la fièvre se déclara et M. de Talley rand comprit qu'il n'y aurait plus que la mort qui pourrait calmer définitivement sa souffrance. Les médecins du oirps ouvrirent la porte de la chambre à coucher aux miédeciaa de l'ftme.

SOS SOUVENIRS mriMES

LES DERNIERS MOMENTS ET LES FUNERAILLES DU PRINCE DE TALLEYRAND, PAR UN TEMOIN OCULAIRE (m. COLMACHE).

« Six heures allaient sonner le matin du 16 mai 1838, lorsque je me dirigeai vers la rue Saint-Florentin. J^étais tourmenté par de tristes pressentiments ; car déjà la veille au soir, au moment où je Tavais quitté, Fillustre malade ne m'avait laissé aucune espérance. Les premièreslueursdu jour naissant commençaient à peine à percer, au-dessus des arbres des Tuileries, le brouillard grisâtre du matin. Quelques rares passants troublaient seuls du bruit de leurs pas le calme et le silence profonds dans lesquels ce quartier de Paris reposait encore... La cloche, que j'agitai d'une main tremblante, retentit dans la vaste cour de l'hôtel avec un sqn qui n'avait presque rien de terrestre... Je ne m'arrêtai pas à la loge du concierge pour demander comment s'était passée la nuit ; je venais d'apercevoir la voiture du médecin ordinaire ; je me précipitai en toute hâte vers le grand escalier, que j'avais tant de fois, hélas ! monté, le cteur rempli de sentiments bien différents de ceux que j'éprouvais ce jour-là. A la vue des deux lions de pierre se dressant des deux côtés du gigantesque portail, humides et ruisselants de gouttes de rosée, je frissonnai de la tôte aux pieds. Ces lions énormes, si souvent comparés aux lions héraldiques de Venise, me rappelèrent les muets et immobiles gardiens placés aux portes de marbre d'un sarcophage antique. Il me semblait que chaque objet était déjà, pour ainsi dire, entouré d'une atmosphère de mort, et que cette vieille demeure exhalait de toutes parts une odeur de tombeau.

a L'antichambre était déserte : les domestiques ne quittaient pas une pièce voisine de l'appartement de leur maî-

tre, afin d'être plus promptement instruits des progrès de la maladie. De tous les hommes, le prince de Talleyrand fut peut-être celui qui posséda au plus haut degré le secret de se concilier, sans aucun effort apparent, l'affection de ses familiers. Ceux qui l'entouraient à ses derniers moments çtaient devenus vieux à son service ; mais . de ceux qui lui avaient prodigué leurs soins pendant sa jeunesse, aucun n'existait plus ; il avait vécu assez longtemps pour les voir mourir tous avant lui. M. de Talleyrand accordait à ses principaux domestiques une confiance extraordinaire ; souvent même des questions importantes, qui eussent été traitées avec le plus grand secret dans les bureaux du ministère des affaires étrangères, furent discutées ou résolues, sans aucune réserve, en présence de son valet de chambre. En effet, quelques années avant sa mort, le prince avait pris l'habitude de consacrer aux affaires les plus graves l'heure de sa toilette, et jamais en de telles circonstances, son valet de chambre ne le quitta un seul instant. Peut-être l'accusera-t-on d'imprudence ; mais qu'importe à sa mémoire ? L'événement l'a justifié ; sa confiance ne fut jamais trahie.

« Parmi les nombreux domestiques attachés à la maison du prince, il faut certainement citer en première ligne le bon Gourtiade, à qui ses longs services et son attachement éprouvé faisaient accorder la plus grande liberté, et dont les remarques naïves et les observations piquantes sur les événements politiques amusaient singulièrement son maître. Cet homme était entré chez M. de Talleyrand longtemps avant la révolution de 1789, et il mourut « dans ces liens volontaires, » il y a quatre années environ, pendant l'ambassade de Londres. Le chagrin qu'il éprouvait de quitter Paris, à cause de son âge avancé et de ses infirmités croissantes, contribua, dit-on, à hâter le moment de sa mort.

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Son attachement était plutôt l'attachement d'un chien que celui d'un homme. Durant sa jeunesse y il avait partagé avec son maître sa bonne et sa mauvaise fortune. Le prince prenait souvent plaisir à raconter aux étrangers l'histoire de sa fuite en Amérique, lorsque, averti en secret par un ami, il résolut de quitter immédiatement la Fr^ancç. Gourtiade se trouvait auprès de lui au moment où il reçut la lettre qui le décida à partir ; lui confiant aussitôt sou projet : « Gourtiade, lui dit-il, je ne sais pas quand je pourrai revenir. Avant d'entreprendre un voyage si long et si périlleux, vous désireriez sans doute faire vos adieux à votre femme et à votre famille : laissez-moi partir seul ; vous viendrez me rejoindre par le premier paquebot.

tt — Non, non, répliqua Gourtiade dans la plus grande agitation, vous ne partirez pas seul : je vous suivrai... seulement attendez jusqu'à demain soir.

« — Gela est impossible, répondit le prince : ce retard me perdrait peut-être, et il ne paraîtrait pas assez long à votre femme.

« — Bah î c'est bien de ma femme qu'il s'agit ! s'écria le fidèle serviteur fondant en larmes ; c'est de cette maudite blanchisseuse, qui a emporté toutes vos chemises fines et vos cravates de mousseline. Sans elles, mon cher maître, quelle figure feriez- vous donc dans un pays étranger ? »

« Je n'oublierai jamais ma première entrevue avec M, de Talleyrand, ni l'impression singulière que Gourtiade produisit sur moi. Gomme il s'agissait d'affaires sérieuses et secrètes, le prince, selon son habitude constante, m'avait ticcordé une audience à l'heure de son lever. C'était quelque temps après la révolution de juillet. Je trouvai l'illustre diplomate tranquillement assis à son bureau , qui lui servait tout à la fois de secrétaire et de toilette. Ce jour tnémeil devait prendre congé de Louis-Wiiiippe avaat de

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p&rtir pour son ambassade de Londres, et se présenter, par «conséquent, à la cour dans son costume de courtisan. Un domestique était occupé avec le "plus grand sérieux à poudrer les boucles épaisses de ses longs cheveux gris ; un autre, à genoux devant lui, attachait les cordons de ses itl^uliers. Un secrétaire ouvrait les lettres reçues le matin, «n parcourait rapidement le contenu, jetait les unes dans un énorme panier et empilait les autres sur le bureau du prince. J'admirais le sang-froid extraordinaire avec lequel M. de Talleyrand, tout en écoutant ce que je lui disais et ce qui était pour lui de la plus haute importance, se laissait revêtir de son uniforme officiel. Lorsque sa toilette fut achevée, la porte de la chambre s'ouvrit, et le vieux Gourtiade s'avança, à pas chancelants, chargé de plusieurs boîtes de diverses formes et grandeui*s. Ces boites contenaient les rubans et les insignes des ordres nombreux dont le prince était décoré. L'indifférence profonde de M. de Talleyrand faisait un contraste frappant avec l'empressement solennel de ce pauvre Courtiade, qui, depuis plusieurs années, n'avait plus d'autre emploi que celui de conservateur des décorations de son maître. Exercer ces graves fonctions avec une dignité convenable, tel était le seul but, l'unique pensée de la vie du vieux serviteur.

« Que le lecteur me pardonne cette digression involontaire. Les émotions que j'éprouvai en traversant cet appartement, alors silencieux et désert, me rappelèrent ma première entrevue... si peu semblable, hélas I à celle qui allait m'étre accordée.

« Lorsque j'entrai dans la chambre où reposait le vétéran diplomate, il d,ormait d'un sommeil profond qui rendait ^elque espérance aux médecins ; on regardait pourtant ce t^pos comme une conséquence nécessaire de la fatigue que quelques instants auparavant lui avait causée la dernière

scène du drame si varié de sa vie, je veux parler de sa rétractation, acte qui depuis a été méprisé des uns, admiré des autres, d*unc manière évidemment exagérée, et qui est resté jusqu'à présent un impénétrable mystère pour tous. Cette rétractation dut lui être pénible. Ceux qui étaient auprès de lui en ce moment savent seuls combien elle lui coûta ; car il n*ignorait pas que tous les partis avaient les yeux fixés sur lui et que chacun d'eux attribuerait sa résolution à des motifs différents, selon ses opinions ou ses intérêts. Être loué par certains hommes lui semblait une chose aussi cruelle que d'être blâmé par d'autres ; il savait bien que personne ne considérerait sa conduite sous son véritable jour, comme un sacrifice très-insignifiant en soi, et qui n'avait d'importance que parce qu'il était le dernier... On a prétendu qu'on l'avait tourmenté et persécuté même à son lit de mort pour qu'il s'y décidât. C'est une erreur qu'il importe de relever : il y pensait depuis longtemps ; on en trouve de nombreuses preuves dans ses papiers, et surtout dans une correspondance qu'il eut avec le pape à ce sujet. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en cette circonstance, comme en plusieurs autres, le motif principal de sa détermination fut le désir d'épargner des désagréments à sa famille. Il savait que s'il se refusait à son lit de mort à exécuter certaines formalités religieuses, qui pour lui étaient fort indifférentes, il exposerait ses parents à des ennuis réels : et quoique ses ennemis puissent l'accuser avec trop de raison d'avoir toujours calculé en égoïste les conséquences de ses actions, on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître qu'il travailla constamment au bonheur et a l'agrandissement de sa famille. Jamais il ne s'écarta de ce but, auquel tendait encore le dernier acte de sa vie, qu'il n'accomplit donc que d'après ses propres inspirations .

a Le sommeil ou plutôt la léthargie dans laquelle le prince était tombé dura une heure encore environ après mon arrivée. A mesure que le temps s'écoulait, ceux-là même qui lui tenaient le plus près par les liens du sang ou de Tamitié manifestaient, hélas ! pourquoi ne Tavouerai-je pas? la plus vive inquiétude que ce repos, quelque bien qu'il pût lui causer, ne se prolongeât au delà de l'heure à laquelle le roi avait fixé sa visite. Lorsqu'il se réveilla, on eut de la peine à lui faire comprendre l'importance de cet événement qui était si proche. On venait à peine de le relever et de l'asseoir sur le bord de son lit, que Sa Majesté entra dans la chambre, suivie de M™» Adélaïde. C'eût été une étude curieuse pour un moraliste et pour un peintre que le contraste frappant de ces deux hommes assis l'un à côté de l'autre, sous le dais de ces vieux rideaux verts, et qui semblaient groupés à dessein pour encadrer un tableau d'histoire. Après avoir contemplé le front large, calme et stoïcpie, recouvert à demi de longues boucles de cheveux blancs, qui faisaient encore ressembler le diplomate au lion mourant, mes yeux se portaient avec étonnement sur le front exigu, sur le toupel bien frisé, sur tout Textérieur tant soit peu bourgeois du roi, qui, selon sa coutume, était à cette heure matinale vêtu avec le soin le plus parfait. Malgré la vieille robe de chambre usée de l'un, l'habit marron, la cravate empesée et les bottes vernies de l'autre, tout témoin eût deviné d'un seul regard quel était le dernier dés nobles et quel était le premier citoyen du royaume. Sa Majesté rompit d'abord le silence, ainsi que le voulait l'étiquette. Il serait difficile de définir l'expression que prirent les traits de Louis -Philippe au moment où il jeta un dernier coup d'œil sur ce qu'on a appelé le coucher de son étoile.

«—Je suis fâché, prince, de vous voir si souffrant, dit le

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roi d'une voix faible et tremblairte, tellement émue qu'on Fentendit à peine.

« — Sire, vous êtes venu assister aux derniers moments

d'un mourant Tous ceux qui Taiment* n'ont plus qu'un

désir, c'est de voir bientôt la fin de ses souffrances.

« Ces paroles furent dites avec cette voix profonde et forte qui n'appartenait qu'à lui, que l'âge n'avait pas eu le pouvoir d'altérer, que l'approche de la mort elle-même n'était pas capable d'affaiblir. L'effet de cette réponse, si courte qu elle fût, ne saurait se décrire. La pause qui la précéda, l'accent de reproche calme et amer avec lequel elle fut prononcée, produisirent une impression que n'oublieront jamais ceux qui l'entendirent.

« La visite royale , ainsi que toutes les visites royales d'une %iature désagréable, dura le moins de temps possible. Il était évident que Sa Majesté se trouvait péniblement affectée, et ne savait quelle contenance tenir. Après avoir murmuré tout bas quelques mots de consolation, Louis- Philippe se leva pour se retirer, mais trop visiblement satisfait de se • sentir délivré de la tâche qu'il s'était imposée. Une fois encore le prince, avec son tact ordinaire, vint au secours du royal visiteur, en se soulevant légèrement et en lui présentant ceux qui l'entouraient : son médecin particulier, son secrétaire, et môme son valet de chambre, ce qui a pu passer pour une malice; puis, comme si le vieux courtisan renaissait en lui, il ne put s'empêcher de terminer ses adieux au roi par un compliment : « Sire, dit-il, notre maison a reçu aujourd'hui un honneur digne d'être inscrit dans nos annales, et que mes successeurs se rappelleront avec orgueil et reconnaissance, »

« Pourquoi ne l'avouerai-je pas? je m'étais formé de cette visite une toute autre idée ; aussi fus-je cruellement désap« pointé ( j8 la regardais comme Tadieu d'un voyageur dé-

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