‹ Souvenirs littérairesChapitre 2 sur 37 · HENRI HEINE 5"J · texte numérisé non relu

HENRI HEINE 5"J

trouvé bon de m'aflfubler d'un sobriquet : il m'appelait — j'en demande pardon à Goethe et au lecteur — le périr Gœrhe français. Je lui répondis d'abord que, petit ou grand, il n'y avait pas de Goethe en France et que probablement, hélas! il n'y en aurait jamais. Mais qu'en revanche nous avions un Henri Heine dans la personne d'Alfred de Musset. On comprend que cette réplique du périt Gœrhe français n'était pas faite pour l'apaiser. Quant à cette appellation si malicieuse, je n'ai pas besoin de montrer ce que cette ironie avait d'écrasant pour moi. Mais comme je n'avais encore rien écrit, rien publié, je la portais plus légèrement alors que je ne le ferais à présent que j'ai montré mes prétentions et mon insuffisance. Je l'ai toujours sentie, cette insuffisance, et dès le début même; ne disais-je pas dans mon premier poème :

Je n'ai pas cet orgueil de me croire poète.

Le monde a dévoré ma jeunesse, et puis Dieu

Ne m'avait pas au front marqué d'un doigt de feu.

De la gloire en naissant il m'a donné la fièvre,

Mais le charbon divin n'a pas touché ma lèvre :

Comme un aiglon blessé que tente l'infini,

J'ouvre en vain l'aile au vent, je mourrai près du nid.

Henri Heine n'avait jamais vu de mes vers; il ignorait même si j'en faisais. Cela me laissait ma liberté entière vis-à-vis de lui, — et j'en usais lar-

gement, comme on vient de le voir. Souvent dans nos promenades, ou dans nos causeries au coin du feu chez moi, excité par la contradiction ou emporté par la jeunesse et des rêves d'ambition sans issue, je me laissais aller à la fougue de mes dix-neuf ans; je lui montrais l'état de l'Allemagne, le malaise politique de ce grand peuple inerte et morcelé, et tous les éléments de révolution, d'incendie qui n'attendaient qu'un mot, un rayon de soleil, une flèche enflammée pour éclater et changer la face de l'Europe. « Oh! si j'étais vous! lui disais-je. Vous avez le levier en main et vous ne savez pas soulever ce monde! » Heine m'écoutait. Ce langage le flattait et l'irritait à la fois; car il eût, certes, aimé jouer ce rôle. Mais il sentait comme moi qu'il n'avait ni le caractère, ni la force d'esprit nécessaires. Les sceptiques et les railleurs ne sont pas des chefs de peuples, ni des initiateurs; ils ne sont pas même des révolutionnaires. La foi seule transporte les montagnes.

En effet, c'est par là qu'il péchait, par le caractère, et, à ce propos, le dernier vers de l'épitaphe si comique d'cArta Troll me revient à l'esprit :

Pas de talent, mais un caractère.

En retournant le vers et la pensée, on aurait le

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jugement qu'on pourrait porter sur l'auteur luimême : un grand talent, mais peu de caractère. Le vers allemand qui précède celui-là, et qui est une parodie si drôle du style du roi Louis de Bavière, est malheureusement intraduisible; il pourrait également s'appliquer à Henri Heine, avec une légère variante toutefois : manchmal auch gesmnken habend. Il suffirait de lire geschunden. Ceux qu'il a blessés et écorchés tout vifs me comprendront à merveille. Mais j'oublie que j'ai affaire à des lecteurs français.

En revanche, du coté de l'esprit et de l'imagination, outre le don poétique, il était merveilleusement doué. C'était un archer redoutable; son carquois était plein de flèches, souvent empoisonnées ; il atteignait l'ennemi en plein amourpropre et souvent en plein cœur. Il n'a que trop dépensé son temps, sa verve et son génie à des luttes personnelles et inutiles. Et pourtant c'est le même homme qui s'écriait dans ses T{eisebilder : « Hélas ! on ne devrait, au fond, écrire contre personne en ce monde. » Que n'a-t-il suivi cette maxime! En politique, en philosophie et en histoire, il a voulu marquer sa trace; — elle est déjà disparue. Mais l'humoriste et le poète en ont laissé une, et celle-là est immortelle.

Un jour, j'étais au café Foy avec Ch. Brenot, l'aimable bibliothécaire du Palais-Royal, et nous causions bien tranquillement dans un coin, quand

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des voix s'élevèrent tout à coup d'une autre partie de la salle; c'était une dispute et assez vive. Je levai les yeux et je reconnus Henri Heine, debout, un journal à la main, aux prises avec deux messieurs à tenue militaire dont l'un était manchot. Brenot me dit que c'était le général Lesourd, je crois, avec un colonel de ses amis; je me levai bien vite et j'accourus au secours du poète. Il était furieux, et il y avait de quoi. En quête d'un journal, il avait quitté sa place, et quand il avait voulu y revenir, il l'avait trouvée occupée par les deux vieux officiers. Sans doute il s'y était mal pris pour la réclamer : on l'avait envoyé promener. Il s'était fâché, et le général, le regardant du haut en bas, l'avait tout bonnement appelé imbécile. De là fureur et tumulte : « Moi, imbécile! criait Henri Heine avec autant de surprise que d'indignation. Savez-vous à qui vous le dites? » Il était hors de lui. J'arrivai à ce moment-là; je le pris par le bras, l'entraînai de notre côté et tâchai de le calmer en lui disant à qui il avait affaire, qu'il ne seyait pas à un homme comme lui de se colleter avec un vieux grognard qui avait perdu un bras à Waterloo, une vieille culotte de peau qui n'entendait sans doute rien à la poésie ni à la politesse, et qui certes n'avait pas lu son chant immortel des Veux Grenadiers, etc. Je le ramenai à notre table, je le présentai à Brenot comme le premier poète vivant de l'Ai-

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lemagne. Il se calma enfin. Nous sortîmes, et il ne fut plus question de rien.

Ce n'est pas qu'il manquât de courage. Il avait celui de tous les hommes d'imagination. D'ailleurs, il se battait au besoin. Un an ou deux auparavant, il avait eu un duel avec un Allemand qu'il avait insulté dans son honneur et qui passa le Rhin pour le provoquer. Un de mes amis fut son témoin; il me raconta l'affaire. Henri Heine fit très bonne contenance, et fut gai et spirituel, chemin faisant. Comme il avait plu et qu'il y avait de la boue sur le terrain, Henri Heine dit plaisamment : ce Le chemin de l'honneur est bien sale. » On échangea deux balles, et l'on en resta là. Pourquoi n'en a-t-il pas été de même avec Pouschkine, hélas!

Outre les articles de la Galette d'cAugsbourg, que je traduisais si bien, — soi-disant pour la princesse Belgiojoso, — et qui ont contribué à former dans l'édition française les volumes de Lutèce et ses Lettres de Taris, j'ai encore traduit pour Henri Heine un choix de ses premières poésies lyriques, le début d'un roman juif, le T{abbi de 'Baccarach, et deux de ses poèmes publiés en allemand vers 1844: l'un s'appelle Germania, conte d'hiver, et l'autre cAtta Troll. Ce dernier seul fut accepté et parut dans la T^evue des Veux-zMondes en mars 1847, sous le nom d'Henri Heine naturellement. Il eut un grand

succès, et il le conserve à juste titre. C'est une fleur de malice et de fantaisie poétique qui tranche sur les articles ordinaires de la grave revue. J'eus des luttes à supporter avec l'auteur pour cette traduction comme pour les autres. Il s'obstinait à vouloir faire passer dans le français des audaces de mots, des accouplements étranges que l'allemand peut se permettre, — car cette langue molle, souple et riche, se plie à tout sous la main d'un grand artiste, — mais que la langue française, cette gueuse fier e, comme on l'a dit, ne peut accepter à aucun prix. Je ne pouvais faire entendre raison à Henri Heine sur ce chapitre-là. Il s'en était fait un système, qu'il a exposé dans la préface de ses %eisehilier. Il prétend que c'est un moyen de rajeunir notre langue et d'étendre nos idées; mais, systématique ou naturel, ce goût des alliances des mots bizarres et incompatibles le rendait intraitable. Il tenait à ses mots et s'y cramponnait en désespéré. Bcerne, je crois, l'avait appelé worikrœmer, et il l'était en effet, du moins comme un joaillier littéraire. Les mots l'attiraient et le fascinaient. Il ne lisait les journaux, je crois, qu'avec deux préoccupations : voir si l'on parlait de lui et y trouver des mots, même des bons mots. Il avait certes assez d'esprit pour en tirer de son propre fonds, mais il ne dédaignait pas de recueillir les mots des autres pour les monter et les sertir mieux. Je lui disais qu'il était trop

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