‹ Souvenirs littérairesChapitre 3 sur 37 · HENRI HEINE · texte numérisé non relu

HENRI HEINE

bijoutier, trop ciseleur parfois, que le goût français ne tolérait pas certaines audaces comme le goût allemand, que notre langue n'aimait pas à être malmenée et brutalisée. Il cédait quelquefois, mais rarement. En fin de compte, comme c'était son affaire et qu'il signait de son nom, après avoir soulagé ma conscience littéraire par mes observations, je cédais aussi et le laissais libre d'ajouter à mon texte ses incongruités et ses audaces germaniques. Et qui sait? il avait peut-être raison. Il montrait ainsi ou laissait deviner son origine étrangère; c'était une coquetterie de plus et la meilleure manière d'accréditer la légende qu'il était son propre traducteur.

En 1847, après la publication à'&ttta Troll, j'allai prendre congé d'Henri Heine; je partais avec une mission pour l'Allemagne. Il me donna des lettres de recommandation, une pour sa sœur, mariée à Hambourg, une pour son frère, journaliste à Vienne, une autre pour H. Laube, à Leipzig; enfin une dernière pour son ami Varnhagen d'Ense, le mari de la célèbre Rahel. Comme je n'écris pas ici mes Mémoires, je n'ai pas à raconter l'accueil que je trouvai chez ses amis et dans sa famille. Il fut très cordial. Du reste, je ne passai qu'une soirée à Hambourg, chez sa sœur, et je ne vis son frère de Vienne qu'une seule fois : il ne m'a pas laissé de souvenir bien distinct. Il rédigeait alors le Fremdenblan, une feuille gouver-

nementale. Mais il n'y en avait pas d'autre en Autriche, à cette époque. Depuis, on l'a fait baron. Son frère en eût bien ri.

H. Laube non plus n'a pas laissé de trace dans ma mémoire, quoiqu'il fût un littérateur intéressant. Varnhagen seul, avec qui j'eus des relations suivies pendant près de deux ans, devint un ami pour moi, malgré la différence de nos âges. Je parlerai plus tard avec détail de cet homme si aimable et si distingué, quand je raconterai mes relations avec la célèbre Bettina d'Arnim.

La révolution de 1848 me ramena en France. Je ne fis qu'entrevoir Henri Heine, à mon retour, durant les quelques semaines que je passai à Paris avant d'aller rejoindre le poste diplomatique où Lamartine venait de m'appeier. Je restai deux ans à l'étranger. Le coup d'État et l'Empire, que mes opinions ne me permettaient pas de servir, me firent des loisirs que je pus consacrer aux lettres. Je revis donc Henri Heine à Paris. Il était déjà bien souffrant et atteint de cette cruelle maladie qui devait l'emporter après l'avoir martyrisé plus de six ans. La paralysie faciale lui avait presque entièrement fermé les deux yeux; mais son humeur n'était pas changée, sa gaieté même n'était pas entamée. Je le retrouvai aussi mordant, aussi sarcastique, aussi vivant par l'esprit qu'auparavant. La souffrance ne l'avait pas abattu et encore moins attendri sur lui-même ou sur les

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