ÉPILOGUE
fougue vers le bizarre et même parfois le laid. Ce qu'il cherchait à rendre surtout, c'était le drame, le mouvement, la passion dans les figures, et dans le paysage la vérité de l'impression. Personne n'a peint la mer comme lui. Je me rappelle une barque de naufragés, peut-être une esquisse de sa barque de Von Juan, que j'admirais particulièrement, et que j'aurais bien voulu pouvoir acheter; mais une bonne raison m'arrêtait : j'étais étudiant et pauvre. Quelques années après, causant un jour avec lui, je lui demandai ce qu'elle était devenue : « C'est un Russe qui l'a achetée, me dit-il. — Oserai-je vous demander combien? — Quatre cents francs, » fut la réponse. Voilà comment on payait la peinture dans ce temps-là, et la peinture d'un maître! Aussi les peintres d'alors, même ceux qui avaient du génie, ne bâtissaient ni hôtels ni palais.
J'eus le bonheur de causer deux grands plaisirs à Delacroix : le premier, en lui redisant l'opinion d'Ary Scheffer sur l'Exposition de i8yy, ainsi que je viens de le raconter; le second, en lui apprenant l'éloge que Gœthe avait fait de ses lithographies composées sur le Faust, traduit par Stapffer, éloge que Delacroix ignorait complètement, quoiqu'il remontât à une quinzaine d'années. Mais il ne figurait pas dans les œuvres de Gœthe; il nous a été transmis seulement parles soins d'Eckermann. Or, les Entretiens avec Gœthe
n'étaient pas encore traduits en français, et j'eus la joie de lui révéler la page où le grand poète parle du jeune peintre français avec tant de sympathie et de satisfaction. On se rappellera peutêtre que j'avais eu la même bonne fortune avec Mérimée. Il n'est pas mal de savoir les langues étrangères; cela fait toujours plaisir à soi, et quelquefois aux autres.
Delacroix aimait à écrire. J'ai vu des esquisses de lui où, sur les marges, avec le crayon ou la plume, il avait noté non seulement les couleurs et les teintes, mais encore des incidents de sa vie ou de sa pensée. Il m'a même dit un jour, en déjeunant près de moi au café d'Orsay, qu'il écrivait tous les soirs ce qui l'avait frappé dans la journée. Ces carnets ou registres si précieux n'ont pas dû périr. Espérons que la postérité n'en sera pas privée. Tout ce qui vient d'un homme de génie est le patrimoine de l'humanité*.
Mon frère avait la plus grande admiration pour Delacroix; il avait été son élève. Et lui aussi, il a été un peintre! et j'oserais même ajouter un artiste accompli, s'il avait mis en tableaux les rares qualités de ses études. Cher frère, c'est par toi que je veux terminer ces trop longs Souvenirs. Personne de nos jours n'a rendu avec plus de poésie la beauté du ciel, n'a mieux saisi les
* Ce journal a été conservé. Il vient même de paraître chez Pion, depuis que ces lignes sont écrites.