‹ Souvenirs littérairesChapitre 30 sur 37 · ÉPILOGUE 33f · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE 33f

tait : c'était un jeune homme mince, timide, d'une conversation charmante où, sous un voile de réserve et de modestie, on sentait circuler une fouie d'idées originales. Quand il sortit, resté seul avec A. ScherTer qui continuait de peindre, je lui demandai qui était ce jeune homme. — « Il s'appelle Renan, me répondit-il; retenez bien son nom ; vous l'entendrez souvent : c'est le sceptique. » Plus tard, ScherTer eût a'jouté : « C'est le remueur d'idées, c'est le poète et l'artiste accompli. »

La veille de mon départ pour la Moldavie, à la fin de l'année 18^4, je dînai chez lui en belle et même illustre compagnie. J'y causai longuement avec Manin, et surtout avec ma jolie voisine, la fille d'Henri ScherTer, étincelante de fraîcheur et de grâce, que je devais retrouver à mon retour mariée avec M. Renan, qui était aussi un des convives. Ce retour n'eut lieu que deux ans après. Je n'avais pas pu voir la grande Exposition universelle de 18 j'y, et j'en demandai des nouvelles à Ary ScherTer, lors de ma première visite; naturellement, il ne s'agissait entre nous que de l'exposition de peinture, où chaque maître était représenté par l'ensemble de ses œuvres réunies à cette occasion. « Un seul y a gagné, me répondit-il, c'est Delacroix; il a écrasé tout le monde. » De la part d'un rival et d'un admirateur d'Ingres, l'aveu était tout ce qu'il y avait de

plus flatteur, et je m'empressai d'aller redire ces bonnes paroles à Delacroix.

Elles me serviront de transition pour passer à ce grand peintre. Je le rencontrais souvent chez Bixio. En voyant un homme du monde parfaitement correct, au teint pâle, à la chevelure noire bien peignée, à la parole douce, fine et mesurée, à l'attitude modeste et distinguée, en l'entendant surtout exprimer son admiration pour de purs et beaux génies, comme Virgile, Racine et le Tasse, on n'eût jamais soupçonné qu'on était en face du plus romantique des peintres, du plus fougueux des coloristes, du traducteur par le crayon ou le pinceau de Dante, de Goethe et de Shakespeare. Sa littérature, car il écrivit aussi, présente le même contraste : son style est classique; forme et idée, tout y est correct et plein de mesure, même quand il expose et défend des idées nouvelles. J'ai compris plus tard, en le voyant travailler, d'où venait cette opposition singulière : c'est qu'il causait et écrivait avec son esprit et qu'il peignait avec son tempérament. Or ce tempérament était bilieux et fiévreux. Il se mettait devant sa toile dès l'aurore et à jeun; il ne prenait de nourriture que quand il avait fini sa tâche, ou que le jour tombait. Son esprit voyait et aimait le beau, même le beau classique; mais sa main nerveuse et agitée ne lui permettait pas toujours de le rendre, et elle l'emportait dans sa

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